_Discours prononcé par M. Guizot au banquet de la Cité de Londres, le
20 avril 1840_.
Mylords et Messieurs,
Je vous demande pardon de mon mauvais, très-mauvais anglais. Vous
serez, j'en suis sûr, indulgents pour un étranger qui aime mieux vous
mal parler votre langue qu'être mal compris de vous en parlant la
sienne. Je suis heureux, messieurs, que ce soit aujourd'hui mon devoir
de vous exprimer, au nom de tout le corps diplomatique comme en mon
nom propre, au nom de l'Europe comme de la France, nos vifs sentiments
de reconnaissance pour votre noble et amicale hospitalité. Vos
ancêtres, messieurs, je pourrais dire vos pères, auraient été bien
étonnés si on leur eût dit que, pendant plus de vingt-cinq ans, les
ambassadeurs, les ministres, les représentants de tous les États, de
toutes les nations de l'Europe et de l'Amérique, viendraient chaque
année s'asseoir avec vous dans cette salle, pour y jouir de l'amitié
de l'Angleterre et vous promettre l'amitié du monde civilisé. Dans des
temps encore bien près de nous, la guerre, une guerre tantôt générale,
tantôt partielle, et sinon continuelle, du moins très-fréquente,
rendait de semblables réunions toujours incomplètes et irrégulières.
C'est la paix qui nous a fait ce bonheur, image et symbole du bonheur
du monde. Et je vous prie de le remarquer, messieurs, cette paix n'est
pas une paix indolente, stérile, comme celle qui a régné quelquefois
entre des nations énervées et en décadence. C'est la paix la plus
active et la plus féconde qu'on ait jamais vue; une paix amenée et
maintenue, non par l'apathie et l'impuissance, mais par le pouvoir
de la civilisation, du travail, de la justice et de la liberté.
Messieurs, remercions la Providence souveraine qui a versé de tels
bienfaits sur notre âge. Espérons que cette paix durera encore
vingt-cinq années et bien des années au delà, et qu'elle ne sera
jamais interrompue que pour une juste et inévitable cause. C'est
le voeu sincère de mon pays comme du vôtre. Et puisse un jour, par
l'influence d'une longue et heureuse paix, le genre humain tout entier
être uni d'esprit et de coeur dans son passage sur la terre, comme
nous sommes tous les enfants de notre Dieu qui est au ciel!»