Mais, si l’on peut discuter sur les tendances et les résultats de sa

politique religieuse et même de sa politique en général, il faut bien

s’incliner devant la noblesse et l’austérité prodigieuse de sa vie.

L’idéal ascétique, à quoi sainte Thérèse rendait, en ce moment même, un

tel prestige, il l’a réalisé à la lettre: il fut un moine couronné. Le

Père Sepulveda, dans sa chronique de l’Escorial, revient sans cesse sur

cette idée que ce roi, dans son royal monastère de Saint-Laurent, ne

voulait être qu’un simple religieux parmi les autres: «C’est, dit-il,

une chose qui confond, qu’un si grand Prince n’ait pas d’autre plaisir

ni d’autre contentement que de se trouver avec ses moines dans sa maison

de San Lorenzo, et que d’en sortir ce soit pour lui la mort et un très

grand tourment. Et, sans le grand désir qu’il a de s’employer au

gouvernement de ses royaumes et de ses États, il ne sortirait jamais

d’ici...» Fréquemment, il mangeait au réfectoire avec eux, assistait à

leurs offices et à leurs processions, ayant sa stalle dans le

chœur,--une stalle que l’on montre encore, ainsi qu’une petite porte

dérobée par où il pouvait entrer et sortir presque sans être vu. Le bon

et malicieux Sepulveda ne tarit pas en éloges sur ce prince débonnaire,

qui vivait, dit-il, «épaule contre épaule» avec ses moines. Quand il fut

pour mourir, il demanda qu’on célébrât pour lui le même office que pour

un religieux. Et il ne se bornait pas à l’extérieur des pratiques: il

voulait être en tout un moine exemplaire. Il exigeait que le service de

Dieu fût parfait dans son monastère de San Lorenzo, n’admettant pas la

plus légère omission soit dans l’observance de la règle, soit dans le

détail de la liturgie, se piquant de connaître sur le bout du doigt son

rituel et d’en remontrer en cela non seulement aux religieux les plus

avertis mais à la cour de Rome elle-même. Quelquefois, au chœur, il

interrompait l’office pour faire remarquer au prieur qu’on avait sauté

un verset. Avec cela, il s’appliquait constamment à la vie spirituelle:

il était homme d’oraison. «Notre fondateur, écrit le Père Siguenza, un

des historiens de l’Escorial, s’exerçait beaucoup à l’oraison vocale et

à l’oraison mentale. Il continua ces exercices pendant toute sa vie.

Nous le voyions et nous l’entendions dans son oratoire, à des heures

extraordinaires, matin et soir, et même au plus secret de la nuit. Ceux

qui l’approchaient de plus près peuvent certifier qu’il employait à ce

saint exercice bien des heures dans la journée, et qu’il l’emportait en

cela sur maints religieux des plus austères...»

Cet homme superbe et distant entendait, tout comme un moine, pratiquer

l’humilité. Et, sans doute, il pensait, comme son arrière-petit-fils,

Louis XIV, que l’humilité appartient en propre aux rois, parce qu’étant

élevés au-dessus de tous les autres hommes, ils ont, plus que quiconque,

de quoi s’abaisser. Les hyéronimites de l’Escorial admiraient sa

simplicité, lorsqu’il venait, le matin, entendre la première messe dans

leur chapelle,--l’humble chapelle provisoire qu’on avait élevée, en

attendant l’achèvement de l’altière basilique et du panthéon royal.

«Il arrivait quelquefois du Pardo, dit le Père Siguenza, avec quatre ou

cinq cavaliers, pas plus,--il descendait dans la maison du curé et

s’asseyait sur un petit banc à trois pieds, fait naturellement d’un

tronc d’arbre: je l’ai vu souvent, quand j’allais entendre la messe à la

chapelle. Pour y mettre un peu de décence, on entourait ce siège d’un

mouchoir français, qui appartenait à Almaguer, le comptable, et qui

était si vieux qu’il s’effilochait et qu’on voyait clair au travers.

C’est ainsi que le Roi entendait la messe, et il pouvait l’entendre en

effet, car le local était si étroit que Frère Antoine de Villacastin,

qui servait d’acolyte, touchait, en s’agenouillant, les pieds de Sa

Majesté. Ce serviteur de Dieu me jurait, en pleurant, que, souvent,

comme il levait les yeux à la dérobée, il avait vu, dans ceux du Roi,

courir des larmes, si grandes étaient sa piété et sa tendresse d’âme, à

quoi se mêlait une joie de se voir dans une telle pauvreté...»

Ailleurs, le même Père Siguenza nous rapporte de Philippe II cet autre

trait d’humilité: «Il advint (ce fut en la vigile de Saint Pierre) que

les frères installèrent une clochette pour s’appeler mutuellement et se

faire des signes au chœur. La première fois qu’ils la firent sonner, ce

fut pour les matines de cette fête, en pleine nuit, à l’heure de prime.

Le Roi, qui était descendu dans le pauvre logis du curé et qui était

assis sur ce trépied naturel que j’ai dit, entendit la cloche et demanda

à Miguel de Antona, «homme de plaisir» qu’il avait avec lui, où était

cette clochette qui sonnait. Il répondit que c’était au couvent et qu’on

sonnait matines. Immédiatement le Roi se leva et s’y rendit, suivi

seulement de cet homme. Il entra à la chapelle, fit sa prière et trouva,

sur une banquette, un laboureur qui s’y était assis. Le Roi, très

modestement, s’assit sur la banquette, à la place qui restait,--et lui

et le laboureur demeurèrent ainsi un bon moment, l’un à côté de

l’autre...»

Mais c’est surtout dans sa petite chambre de l’Escorial, véritable

cellule de moine, que se révèle ce parti pris d’humilité, de pauvreté et

de renoncement. Aucun luxe, à l’exception de quelques images de piété,

œuvres, il est vrai, d’artistes en renom,--à quoi se reconnaît le

délicat amateur d’art qu’était Philippe II. L’alcôve où il mourut est

percée d’une petite fenêtre, par où le moribond pouvait suivre la messe

de son lit et voir tout juste le geste du prêtre élevant l’hostie. Ainsi

le Roi avait fermé toutes les ouvertures sur le monde, qui ne

l’intéressait plus. Il n’existait désormais pour lui que cette petite

fenêtre ouverte sur la Réalité unique: l’Hostie! le signe et le gage de

sa rédemption, rien d’autre ne le touchait plus!... Ainsi s’achevait par

cet acte de foi suprême une vie qui n’avait guère été qu’une longue

adoration du Saint Sacrement.

Les livres que l’on a retrouvés dans cette cellule sont presque tous des

livres de piété, des livres de mystique appartenant à l’école

thérésienne ou s’y rattachant. Et d’abord les œuvres de sainte Thérèse

elle-même, dans la première édition publiée à Salamanque en 1588. Puis

_Le mépris du monde_, de Frère Louis de Grenade, les œuvres complètes de

ce dernier, _L’art de servir Dieu_, par Frère Rodrigo de Solis,

augustin, les œuvres du Bienheureux Jean d’Avila... Philippe II avait

une vie intérieure des plus intenses, alimentée à la fois par la lecture

et la méditation.

Le plus émouvant de toute cette longue vie laborieuse et sans joie, ce

furent les derniers moments. Philippe II est mort véritablement comme un

saint. L’épreuve dernière fut atroce pour ce grand de la terre: il

mourut dans la pourriture, dans une effroyable et nauséabonde

décomposition de tout son corps. Il fut littéralement Job sur son

fumier. Et cette cruelle agonie, commencée depuis très longtemps,

devenue un objet de dégoût pour tous ceux qui l’approchaient, il la

supporta avec un courage et une résignation admirables... C’était une

âme vraiment royale que Philippe II et qui n’avait pas peur de se

colleter avec des idées, des sentiments, ou des sensations, qui feraient

s’évanouir d’horreur ou d’effroi les petites âmes d’aujourd’hui.

Quand la gangrène commença à le travailler, il était encore à Madrid.

Ses médecins s’opposaient à ce qu’il fît sa villégiature habituelle à

l’Escorial. Ses familiers se jetèrent à ses pieds pour l’en dissuader,

lui remontrant la fatigue du voyage, l’humidité du lieu, et, en termes

prudents, l’extrémité où il se trouvait. Le Roi savait bien qu’il allait

mourir. Il répondit: «Cette maison de San Lorenzo est le lieu de ma

sépulture: personne n’y portera mes os plus honorablement que moi!...»

Et il partit porter lui-même sa dépouille à la tombe qu’il s’était

préparée. Le voyage fut atroce. Comme il ne pouvait souffrir les cahots

d’un carrosse, on dut le mettre sur un fauteuil que des laquais

portèrent en se relayant. On fit ainsi, à pied, par des chemins affreux,

dans la poussière et à l’ardeur du soleil, les huit ou dix lieues qui

séparent Madrid de l’Escorial. Cela dura plusieurs jours.

Il se coucha, en arrivant, pour ne plus se relever, ne pouvant même pas

bouger et souffrant un véritable martyre quand on essayait de soulever

ou de remuer ses membres. Il s’ensevelissait peu à peu dans sa propre

ordure: c’était un spectacle épouvantable et répugnant... Alors, il fit

mander le dessinateur en chef de l’Escorial, Francisco de Mora, et il

lui dit:

«--Vous rappelez-vous où vous avez mis, voilà quatorze ans, une grande

pièce de bois qui restait de celui qui a servi pour faire le crucifix du

maître-autel, et que je vous ai recommandé de tenir en réserve?

«--Oui, Sire, répondit le dessinateur. Je me souviens très bien que

Votre Majesté m’ordonna de le garder.

«--Eh bien! voyez où vous l’avez mis, et, avec ce bois, vous ferez mon

cercueil!»

Ce cercueil taillé dans le bois de la Croix, c’était comme un symbole de

toutes les souffrances que le Roi avait endurées pendant sa vie et de

celles, pires que tout, qu’il endurait en ce moment même. Les assistants

ne purent s’empêcher d’en faire la remarque.

Le dessinateur se mit à rechercher le bois dans tout le couvent et il

finit par le trouver à la porte du réfectoire des pauvres: ceux-ci s’y

asseyaient en attendant qu’on les appelât pour manger, et beaucoup

d’entre eux mangeaient dessus.

Sitôt le cercueil terminé, on l’apporta dans la chambre du Roi, qui le

regarda avec la plus grande fermeté d’âme, comme si le supplice physique

de l’ignoble décomposition de son corps ne suffisait pas et qu’il voulût

encore y ajouter la secousse morale d’un tel spectacle: ce fut

certainement pour lui l’expiation suprême,--une expiation raffinée qu’il

s’infligeait volontairement.

Ensuite, il reçut les derniers sacrements. Lorsqu’on dut lui donner

l’extrême-onction, il fit appeler son fils, le futur Philippe III, et il

lui dit devant tout le monde:

«--Pourquoi pensez-vous que je vous ai fait appeler? Pour que vous

voyiez ce saint sacrement et que vous ne soyez pas dans l’ignorance où

j’ai été pour ne l’avoir vu, de ma vie, administrer à personne et

n’avoir point assisté à la mort de mon père. Et enfin pour que vous

considériez que, demain, vous serez en cet état où je suis...»

Ayant fait à son fils quelques recommandations touchant l’obéissance à

l’Église et ses devoirs de chef de famille, il ajouta:

«--Voici: je vous laisse ces deux disciplines et ce crucifix qui

appartinrent à l’Empereur Charles-Quint, mon père. Ce Christ l’a vu

mourir et il me verra mourir, moi aussi. Et je vous le laisserai pour

que vous fassiez de même. Ces deux disciplines étaient également à lui.

Celle-ci, qui est la plus ensanglantée, c’est celle dont l’Empereur, mon

père, se flagellait. Étant meilleur que moi, il en a plus usé que moi.

Cette autre, qui est moins tachée de sang, c’est la mienne. Ayant eu

mille maux dans ma vie, je m’en suis peu servi. Je vous la laisse comme

mon suprême héritage!»

Et après lui avoir dit beaucoup d’autres choses très bonnes et très

saintes, il lui donna sa bénédiction et enfin lui remit un papier

contenant les préceptes et conseils de saint Louis, roi de France, à son

fils[7].

[7] Pour tout ce récit, on a suivi pas à pas la chronique de

Sepulveda, qui, s’il ne fut pas témoin oculaire, fut très

précisément renseigné par les assistants.

Je ne sais si c’est là une façon royale de mourir, mais c’est, en tout

cas, une mort d’une singulière grandeur et qui porte au suprême degré

tous les caractères de la piété espagnole. Il est impossible d’être plus

intégralement et plus farouchement catholique. Ah! certes non, ce n’est

pas là un catholicisme pour petites filles, pour gens du monde, ou pour

esthètes! Ce Roi n’avait pas peur d’être le bourreau de son corps, et,

comme dit sainte Thérèse, il recherchait, lui aussi, «l’ineffable trésor

caché dans la souffrance».

* * * * *

De même que sa politique, ce terrible ascétisme de Philippe II peut

prêter sans doute à bien des critiques. On peut contester qu’il ait

réalisé son idéal de sainteté, parce que trop de choses, tristement

humaines, se sont mêlées à ses préoccupations spirituelles. Mais il y a

une de ses œuvres dont on ne peut dire que ceci: c’est qu’il l’a réussie

merveilleusement. Il a essayé de traduire sa pensée de roi et de

chrétien dans une œuvre jalousement et obstinément poursuivie pendant

près de trente ans, à laquelle il a fait collaborer, avec un peuple

d’artistes et d’ouvriers, toutes les nations soumises à son empire,

celles de l’Ancien comme du Nouveau Monde. Cette œuvre, en quoi il a mis

toutes ses dilections, toutes ses complaisances, toute la foi de son

âme, qui est en quelque sorte la forme visible et tangible de l’idée

catholique et monarchique, telle que l’ont conçue alors les plus hauts

esprits,--et le sien en particulier,--c’est l’Escorial... L’Escorial est

l’expression en granit de la pensée royale. Versailles, à côté, n’est

qu’une fantaisie individuelle et qui paraît frivole. Ou plutôt,

Versailles n’exprime que la France monarchique du XVIIe siècle.

L’Escorial est plus solide et plus profond: il exprime la monarchie

catholique de tous les temps. Il n’a pas d’âge, ni de forme

particulière. Il est impersonnel et abstrait comme les monuments

hiératiques de l’ancienne Égypte.

Les modernes n’y ont rien compris, surtout les hommes du dernier siècle.

Ne comprenant plus le catholicisme,--ne le connaissant pas,

d’ailleurs,--qu’auraient-ils bien pu comprendre à l’Escorial? Dominés

par toute espèce de préjugés, hantés par les souvenirs de l’Inquisition,

ils n’ont vu, dans cet énorme et splendide palais, qu’un sinistre

cachot, où tout est lugubre, déprimant, pénitentiel, œuvre d’un maniaque

à l’imagination sombre et cruelle. Influencé malgré lui par ces

préventions, Théophile Gautier, qui, pourtant, a le coup d’œil si juste,

va même jusqu’à nier la beauté du paysage de l’Escorial... Il est

magnifique! C’est un des grands paysages du monde... Barrès, plus juste,

plus voisin de la vérité, n’y veut considérer qu’une admirable

composition de lieu pour une méditation sur la mort. C’est, selon lui,

un décor pascalien, un caveau funéraire où l’on n’a d’échappée que sur

le ciel. Mais l’Escorial est, par certains côtés, fort terrestre. Cet

aspect funèbre se fond dans une foule d’autres, que l’on ne saurait

négliger sans fausser la vision de l’ensemble.

En réalité, l’Escorial est un monde, qu’il faut se donner la peine de

parcourir dans toute son étendue et dans toute la diversité de ses

parties. C’est aussi un hiéroglyphe qui demande à être déchiffré

soigneusement et qui propose à l’esprit les énigmes et les

interprétations les plus variées.

Et d’abord, il conviendrait d’interroger le fondateur lui-même sur ses

intentions. Qu’a-t-il voulu faire expressément, en élevant cet étrange

et extraordinaire édifice?... Là-dessus, la charte de fondation, rédigée

par les soins de Philippe II, nous renseigne avec une extrême précision.

L’Escorial sera d’abord un monument élevé à la plus grande gloire de

Dieu, pour le remercier d’avoir préservé l’Espagne de l’hérésie

protestante et d’avoir donné la victoire à ses armes. La première de ces

victoires, c’est celle de Saint-Quentin remportée le jour de la fête du

glorieux martyr saint Laurent. Et ainsi l’Escorial ne sera point à

proprement parler un palais: c’est une église consacrée à Dieu, sous

l’invocation de saint Laurent. Et, subsidiairement, ce sera un monument

triomphal destiné à commémorer les victoires espagnoles. Ce sera, en

outre, un monastère,--un couvent exemplaire, où le service divin sera

fait avec toute la perfection possible, et dont les religieux, après

avoir loué Dieu et vaqué aux occupations prescrites par la règle,

n’auront d’autre emploi que de prier pour l’âme du Roi, pour celles de

ses prédécesseurs et de ses successeurs. _L’Escorial est une messe des

morts perpétuelle_: voilà le fond de la pensée de Philippe. De là, ses

longues et minutieuses recommandations pour tout ce qui touche aux

offices de funérailles, aux anniversaires et messes de commémoration ou

de _requiem_, voire aux répons à insérer dans l’ordinaire de la messe ou

des vêpres. Non seulement d’innombrables messes seront dites

quotidiennement pour Philippe et pour les siens, mais, «à cause, dit-il,

de sa grande dévotion et révérence pour le Saint Sacrement» deux moines

devront être constamment agenouillés devant l’ostensoir et prier Dieu

pour le repos de l’âme du Roi et de ses défunts. Ce sera une oraison

perpétuelle, pour laquelle il faudra une équipe de soixante-quatre

religieux, à raison de deux heures par jour et de quatre jours de repos.

Qu’on veuille bien réfléchir à cette supplication de tous les instants,

à la foi ardente, au désir anxieux de salut que cela suppose. C’est une

affaire des plus sérieuses, la plus sérieuse de toutes,--une question

tragique: celle du salut d’une âme royale, c’est-à-dire chargée de mille

devoirs auxquels échappe le commun des âmes. Nous voilà loin des

variations littéraires sur la pensée de la mort!

Ce souci du salut éternel explique le choix de l’Escorial comme lieu de

sépulture royale. Où ces morts, illustres et misérables, trouveront-ils

plus de secours que dans un monastère institué uniquement pour prier

Dieu à leur intention? Où reposeront-ils plus paisiblement que sous la

dalle où, chaque jour, on offre le sacrifice précisément pour leur

repos?... Service de Dieu, service des morts, c’est pour cela que cent

moines sont réunis et qu’on a élevé ce monastère colossal. Mais le

fondateur est trop pénétré de l’idée chrétienne de charité pour

prétendre absorber uniquement à son bénéfice et à celui des siens

l’activité et les pensées de cent moines. Ces religieux cultiveront

leurs esprits en même temps qu’ils assureront le service divin avec une

exactitude et un zèle exemplaires. L’Escorial sera un centre d’études:

ce sera une véritable université, un séminaire, un musée, une

bibliothèque. Il résumera l’effort artistique et intellectuel de toute

une époque: ce sera une «somme» comme la philosophie de saint Thomas.

Et, en même temps, ce sera une maison de charité, une hôtellerie, un

hôpital, une infirmerie, un dispensaire et une pharmacie, un vestiaire

où l’on habillera les pauvres, un grenier où ils trouveront des réserves

de vivres en temps de famine. Ainsi, l’Escorial illustre l’idée

chrétienne sous toutes ses faces: des hauteurs de la théologie, de la

philosophie, des lettres, des arts, du souci des âmes et des esprits il

descend jusqu’au soin des corps. Le mendiant y a place et il y trouve

son réconfort comme les princes de l’art, de la pensée et de la science,

comme les princes de la terre eux-mêmes, qui n’y revendiquent non plus

qu’un petit coin, à l’ombre de Dieu.

Et, en même temps, l’Escorial est l’illustration en granit de l’idée

monarchique absolue: c’est Dieu qui règne, qui commande, c’est Dieu qui

est vainqueur et qui triomphe à la fin: _Christus regnat, Christus

imperat, Christus vincit_... Le Roi n’est que le mandataire de l’unique

Monarque. C’est pourquoi, dans l’énorme bâtisse, tout converge vers le

centre, vers la Coupole, image de la voûte céleste qui abrite le trône

de la Divine Majesté. Et, dans ce sanctuaire, aux chapelles et aux

autels sans nombre, tout conduit le regard vers le grand mur abrupt du

rétable, qui arrête la vue, qui la barre avec une violence et une

rigidité inexorables comme la borne même du mystère. Ainsi, c’est Dieu

qui règne ici. A travers ces enfilades de cellules et d’appartements,

ces patios, ces kilomètres de cloîtres, de galeries et de corridors,

tout mène à Lui. Rien n’a de raison d’être que pour le servir. Le monde

entier y concourt avec tous ces moines prosternés dans une perpétuelle

oraison: chaque région de la terre a donné ce qu’elle a de plus précieux

pour embellir ce palais. L’Escorial est un symbole de la monarchie

universelle.

Si sainte Thérèse l’a visité, comme le veut la tradition, peut-être s’en

est-elle souvenue, lorsqu’elle a écrit son _Château de l’âme_. Sans

doute, les écrivains mystiques antérieurs lui fournissaient le motif de

cette allégorie, mais non pas la forme très spéciale qu’elle a su lui

imposer. Ce n’est plus le château du moyen âge, le castel féodal avec

son donjon resserré dans une étroite enceinte. Ce château massif taillé

dans un seul bloc de cristal ou de diamant, «cet immense château au

centre duquel se trouve le palais du Roi entouré d’une multitude de

diverses demeures»,--il ressemble étrangement à l’ascétique palais de

Philippe II.

Celui-ci en a l’austérité et la nudité splendides. C’est la demeure du

pur Esprit. Pas de vains ornements. Ce pur Esprit se manifeste par le

seul rayonnement de ses attributs. Il pense, Il construit, Il est

l’éternel géomètre. Rien qu’avec des lignes, Il crée des merveilles.

L’Escorial est une géométrie accablante qui semble emprunter au dogme

son poids et sa solidité, et, en même temps, c’est une architecture

intellectuelle, dépouillée, autant que possible, de tout élément

sensible, pour conduire plus sûrement la pensée vers l’Etre abstrait et

qui participe à sa splendeur. Que l’on considère avec attention la

façade encadrée de buis et de parterres rectilignes qui domine la

terrasse et l’étang, cette immense surface nue, cette fuite fougueuse

des lignes que n’alourdit aucun détail décoratif, c’est d’une beauté

hautaine et vraiment sans pareille. L’idée du Parfait s’éveille dans

l’esprit, de la chose unique et achevée, qui existe, pour ainsi dire, en

soi et par soi: ici, une volonté scrupuleuse, éprise de grandeur et de

noblesse, a voulu que tout fût parfait: les matériaux, les formes, les

œuvres d’art, les cérémonies, les chants, les âmes elles-mêmes. Servir

Dieu! Louer Dieu!... _Que Dieu soit exalté_: c’est ce que l’Escorial

semble crier par les innombrables ouvertures de ses murailles et par

toutes les cloches de ses campaniles, et c’est à cela que se réduit, en

somme, l’ascétisme rigoureux et joyeux de sainte Thérèse.

Sainte Thérèse · 第 21 / 23 段