Ainsi encouragée et soutenue par des hommes de science et de vertu, elle

se lança intrépidement dans son entreprise, tenant tête au clergé et aux

religieux, comme à la municipalité et à la population entière de sa

ville natale. Avant toutes choses, il lui avait fallu, pour sa

fondation, un bref pontifical qui l’y autorisât. Ensuite, acheter

clandestinement une petite maison, pour y installer ses douze

religieuses, la faire restaurer et aménager, sans trop éveiller

l’attention d’une petite ville soupçonneuse et cancanière. A cet effet,

elle avait dû trouver de l’argent, des complicités et des appuis. Ce fut

une lutte très longue et qui prend sous sa plume, quand elle la raconte,

une tournure quasiment épique. Elle y révéla un courage, une obstination

et, en outre, des qualités d’organisatrice et un esprit pratique tout à

fait extraordinaire chez une femme de cinquante ans, qui avait passé sa

vie dans la contemplation. Ces luttes recommencèrent pour chacune de ses

autres fondations. Elle se consuma, jusqu’à la veille de sa mort, dans

des tracas d’affaires et d’argent, dans des démarches continuelles

auprès des autorités séculières ou ecclésiastiques, dans une résistance

acharnée et quelquefois héroïque aux intrigues et aux mauvais

traitements des carmes mitigés,--se traînant, malade et mourante, par

les mauvaises routes de ce temps-là, s’occupant de tout et dans le plus

petit détail: du ravitaillement de ses monastères, des arrivages de riz,

de légumes ou de poisson, des muletiers, charretiers et messagers, qui

faisaient la navette entre ses divers couvents. La question des charrois

a une importance considérable dans ses lettres. Un grand bruit de

charrettes, de galères et de tartanes accompagne ses glorieux projets de

réformation. Avec cela, condamnée à de perpétuels et épuisants voyages,

entretenant une correspondance qui lui prenait, souvent, la plus grande

partie de ses nuits. Finalement, elle triomphe, mais elle était à bout

de souffle: elle n’avait plus qu’à mourir...

A la fin de sa vie, elle avait fondé dix-huit monastères dispersés à

travers les Castilles et l’Andalousie. Bientôt, ses carmélites

essaimèrent en France et dans tout le reste de l’Europe. La prédiction

de saint Louis Bertrand fut réalisée. Mais c’est surtout chez nous, dans

la première moitié du XVIIe siècle, que les conquêtes de l’esprit

thérésien furent nombreuses et profondes. Saint François de Sales, le

cardinal de Bérulle, les solitaires eux-mêmes de Port-Royal en sont tout

pénétrés: ce fut, comme on l’a dit, une véritable invasion mystique. On

peut affirmer, sans trop forcer les termes, que le mysticisme, alors,

devint à la mode, fut même une mode un peu mondaine. Mais, à côté

d’excès quelquefois ridicules ou scandaleux, il y eut des résultats

sérieux, durables et véritablement dignes de toute admiration. Des

familles entières furent gagnées par les écrits thérésiens à la pratique

de l’oraison. Après le père ou la mère, qui donnait l’exemple, les fils

et les filles, à l’envi les uns des autres, entraient au couvent. Ce fut

quelque chose d’unique et, semble-t-il, de miraculeux que cette action

posthume et persévérante sur les esprits et les âmes. Thérèse a

réellement ajouté à la religion des hommes de son temps.

* * * * *

La preuve la plus démonstrative peut-être de son influence, c’est le cas

extraordinaire, étrange,--qui frappe si vivement l’imagination et qui

excite en même temps la pensée,--de son grand et fameux contemporain:

Philippe II, de sinistre réputation.

Peut-on considérer ce sombre et énigmatique personnage comme un disciple

de sainte Thérèse? Oui, sans doute, dans une certaine mesure. Mais il ne

faudrait pas aller trop loin. Il y a, entre ces deux natures, trop de

différences et trop foncières, pour qu’on essaie de les rapprocher.

L’amour, la charité brûlante dont Thérèse débordait manquait à Philippe.

Et, d’autre part, si analogue que soit leur rôle dans la contre-réforme,

il est évident qu’ils ne se sont point concertés pour une action

commune. On a pourtant essayé de rapprocher directement ces deux grands

adversaires de l’hérésie protestante. Quelques historiens ont cru

pouvoir démontrer qu’il y avait eu, à l’Escorial, une entrevue entre le

terrible autocrate et l’humble carmélite. Magnifique tableau d’histoire

que cette confrontation de la Sainte et de l’homme en qui la littérature

romantique s’est plu à voir un tortionnaire et un bourreau, pâle figure

que rien n’illumine sinon le reflet des bûchers de l’Inquisition... Mais

il faut en faire notre deuil: le fragment de lettre, sur lequel on

s’appuie pour établir ce fait, paraît bien être apocryphe. Ces lignes,

fort suspectes, auraient été écrites par sainte Thérèse elle-même à une

de ses amies, doña Inès Nieto, femme de don Juan de Albornoz, secrétaire

du duc d’Albe, pour lui conter, non sans une pointe de satisfaction

vaniteuse, sa prétendue rencontre avec le Roi.

Voici la teneur de ce fragment: «Que Votre Grâce, doña Inès, se figure

ce que pouvait éprouver une femmelette comme moi, quand elle s’est vue

en présence d’un si grand monarque. J’étais toute troublée, lorsque je

commençais à lui parler, parce que ses yeux perçants,--de ces yeux qui

vous pénètrent jusqu’à l’âme,--étaient fixés sur moi et paraissaient me

blesser comme des flèches. Cela fit que je baissai les miens et lui

exposai ma requête en toute brièveté. Quand j’eus fini de l’informer de

l’affaire, je tournai de nouveau mes regards vers son visage, qui était,

en quelque sorte, changé. Ses yeux étaient plus doux et plus posés. Il

me demanda si je désirais quelque chose d’autre. Je lui répondis que

c’était tout ce que j’avais à lui demander. Alors, il me dit: «Va en

paix! Tout s’arrangera selon tes désirs»: ce qui fut entendu de moi en

grande consolation. Je m’agenouillai pour le remercier d’une si grande

faveur. Mais il m’ordonna de me relever et, tout en faisant à la pauvre

petite religieuse que je suis, son indigne servante, une si gentille

révérence, que je n’en ai jamais vu de pareille, il me tendit sa main

que je baisai. Et je sortis de là, pleine de jubilation et louant en mon

âme la Divine Majesté pour le bien que ce César promettait de me

faire...»

Et bien non! cette platitude ne peut pas être de sainte Thérèse! Un des

thérésianistes les plus éminents et les plus compétents, le P. Silverio,

le récent éditeur des œuvres de la grande mystique, est, paraît-il, de

cet avis. Il donne surtout des raisons de style à l’appui de son

sentiment. On pourrait en ajouter d’autres, tirées de l’histoire ou du

caractère de la Sainte. Est-il vraisemblable que le Roi, qui se piquait

de galanterie et qui refusait de se laisser baiser la main par n’importe

quel prêtre, l’ait _tendue_ à une femme, une religieuse, une prieure de

couvent, qui, dès cette époque, était en renom de sainteté? Mais il y a

plus: toutes ces formules d’adulation et de révérence un peu servile à

l’égard des puissants sont en contradiction avec tout ce qu’elle a écrit

sur ce sujet. Dans son autobiographie, elle a blâmé à maintes reprises

la phraséologie courtisanesque, les formules de courtoisie outrée dont

on se servait dans la correspondance,--à tel point que Philippe II

lui-même crut devoir régler cet abus par une pragmatique spéciale,--elle

s’indigne contre l’étiquette de cour qui rend l’abord des rois de la

terre si difficile, alors que le Roi du Ciel se donne à tous. Dans cette

Espagne raffinée du XVIe siècle, les gens du peuple eux-mêmes

exigeaient, comme les grands seigneurs, une politesse compliquée et

fleurie. Par plaisanterie, sainte Thérèse demande à une de ses

correspondantes si elle doit appeler «Votre Seigneurie» le

maître-charretier qui fait les commissions du couvent. Un esprit si

dégagé, si libre à l’égard des puissances, voire même un peu frondeur,

semble bien incapable d’avoir parlé du Roi comme elle est censée le

faire dans la lettre en question. Veut-on savoir ce qu’elle pense des

grandeurs du monde, qu’on lise ce passage où elle nous raconte son

séjour forcé à Tolède, dans le palais de doña Louise de la Cerda, la

sœur du duc de Medina Celi: «Notre-Seigneur, dit-elle, veillait sur moi,

et, durant mon séjour chez cette dame, Il me combla de grâces

extraordinaires: Il m’accorda une admirable liberté d’esprit et _un

profond mépris pour toutes ces vaines grandeurs de la terre_. Plus elles

paraissaient imposantes à la vue, plus j’en découvrais le néant. Ainsi,

en conversant chaque jour avec des femmes d’une naissance si illustre

que j’aurais pu tenir à honneur de les servir, je me sentais _aussi

libre que si j’avais été leur égale_...» Et plus loin, toujours à propos

de cette hospitalité princière, elle ajoute: «En vérité, j’eus

souverainement en horreur le désir d’être grande dame, et je disais au

fond de mon cœur: Dieu m’en délivre!... Certes, c’est, selon moi, un des

mensonges du monde de qualifier du nom de «seigneur» et de «maître» ces

personnes qui sont esclaves en tant de manière...»

Après de telles déclarations, il est bien difficile, il faut l’avouer,

d’admettre comme authentique cette lettre où la Sainte se déclare si

ravie d’avoir baisé la main et d’avoir obtenu une révérence du Roi,--un

peu comme Mme de Sévigné éperdue d’avoir dansé avec Louis XIV.

Il n’en est pas moins certain que Thérèse aurait aimé voir le Roi,

l’entretenir longuement, lui parler à cœur ouvert. C’est, d’ailleurs,

une tradition au monastère de l’Escorial, que sainte Thérèse y aurait

été reçue par Philippe II, soit à l’automne de 1577, soit au printemps

de 1578. En tout cas, du jour où elle commence son œuvre de fondatrice

et de réformatrice, elle a constamment les yeux fixés sur lui. Elle

aurait voulu l’intéresser davantage à cette œuvre, l’avoir pour allié

dans sa lutte contre les mitigés et sa résistance à l’hérésie

protestante. Qu’on feuillette son autobiographie ou sa correspondance,

on voit qu’elle songe constamment à celui qu’elle appelle «ce saint

roi». Elle n’aurait pas eu peur de faire la leçon à cet homme dur et

redoutable, comme elle la faisait à ses religieuses et à ses directeurs

eux-mêmes. Elle n’avait peur de rien: «Quand on a vu, dit-elle, la

vérité à cette divine lumière de l’extase, on ne craint plus de perdre

ni la vie ni l’honneur pour l’amour de Dieu. Quelle précieuse

disposition dans des monarques qui plus étroitement tenus que leurs

sujets à défendre l’honneur de Dieu, doivent par la piété marcher à la

tête des peuples! Pour faire faire un pas à la foi, pour éclairer d’un

rayon de lumière ces infortunés hérétiques, ils seraient prêts à

sacrifier mille royaumes... O mon Dieu, pourquoi faut-il qu’il ne m’ait

pas été donné de proclamer bien haut ces vérités! Voyant mon

impuissance, je me tourne vers vous, Seigneur, et je vous conjure de

remédier à tant de maux. Vous le savez, ô vous qui sondez mon cœur, je

me dessaisirais volontiers des faveurs dont vous m’avez comblée pour les

transporter sur la tête des rois. Dès lors, je le sais, ils ne

pourraient plus consentir à tant de choses qu’ils autorisent... mon

Dieu, éclairez-les sur l’étendue de leurs obligations...»

Tout ce passage est singulièrement révélateur. Il prouve que sainte

Thérèse, comme sainte Catherine de Sienne, se fût aisément mêlée de

politique, si elle l’avait pu,--dans la mesure évidemment où la

politique confine à la religion. Mais enfin elle n’eût pas boudé cette

besogne et, si Philippe II l’eût voulu, il l’aurait eue pour

conseillère.

Du moins, il s’occupa d’elle, lui aussi. Après un moment d’hésitation et

peut-être de scandale, cet homme qu’on a appelé «le Roi prudent» et qui

ne se décidait qu’après une minutieuse et longue et quelquefois

traînante information, finit par intervenir en sa faveur. Il la soutint

contre les gens d’Avila, contre les mitigés et contre le Nonce lui-même.

Devina-t-il le retentissement que les doctrines et l’œuvre thérésiennes

allaient obtenir dans le monde entier, leur influence sur l’Église, sur

le développement des idées et des mœurs, au siècle suivant? Ce serait

trop demander à un homme de gouvernement que de s’occuper de ces choses

et de prévoir l’avenir de si loin. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il

comprit l’importance et l’opportunité de cette réforme du Carmel, qu’il

en comprit la grandeur surtout, l’effet salutaire pour les âmes. Son

goût de l’ascétisme en fut renforcé. La pensée et l’action spirituelle

de sainte Thérèse finirent par le pénétrer. Pendant les dernières années

de sa vie, il eut le même confesseur qu’elle, la Père Diego de Yepès,

dont il fit plus tard un évêque d’Osuna et qui écrivit sur la vie, les

vertus et les miracles de la grande carmélite. C’est sans doute à

l’instigation de ce religieux qu’il fit réunir, après la mort de la

Sainte, les manuscrits de ses œuvres, qui furent déposés à la

bibliothèque de l’Escorial. On peut y admirer encore, à travers une

vitrine, ces pages d’une écriture si ferme et si belle, à côté de la

petite boîte qui contenait son encrier et ses ustensiles à écrire. Mais

ces menus détails et ces coïncidences ne sont rien: l’essentiel, c’est

que la pensée thérésienne se soit imposée à Philippe II. La grande

rénovatrice de l’ascétisme religieux, à cette époque, en Espagne, c’est

sainte Thérèse: il n’y en avait pas d’autre. Philippe savait très

précisément par elle-même ce qu’elle voulait faire, ce qu’elle voulait

réformer dans les couvents de son ordre. Il s’est déclaré le partisan de

cette réforme. Il a tenté de s’y soumettre lui-même, autant qu’il le

pouvait, et il y a soumis les moines hiéronymites de l’Escorial,--non

pas qu’il leur ait imposé la règle thérésienne, mais il les a obligés à

une observance plus stricte de leur propre règle. Pendant la dernière

période de sa vie surtout, il a été obsédé par le même idéal ascétique

que la Sainte, et il a tenté de le réaliser sur le trône. C’est là le

plus éclatant témoignage qu’on puisse apporter en faveur de l’action de

sainte Thérèse et qui, peut-être, lui fait le plus d’honneur.

* * * * *

Et c’est là un des cas les plus extraordinaires et les plus curieux de

l’histoire: ce roi, qui est l’arbitre de l’Europe et de la Chrétienté,

qui possède des royaumes et des continents, dont la nomenclature est à

perdre haleine, qui goûte tous les enivrements du pouvoir absolu,--et

qui cependant ne veut être qu’un moine, qui aspire, comme saint Louis de

France à devenir un saint et qui a poussé si loin ce désir que l’Église

a pu songer à le canoniser.

Certes, cela étonne et même scandalise les hommes d’aujourd’hui que

quelqu’un ait pu penser à faire de Philippe II un saint. Et il y a

évidemment contre lui de très fâcheuses apparences. Il est difficile,

actuellement, de juger sa conduite. La ramener à la mesure de nos idées

ou de nos préjugés, c’est n’y rien entendre. Il n’y a pas deux morales,

assurément, et Philippe II était trop bon chrétien pour admettre le

contraire. Seulement les circonstances étaient telles qu’il se voyait

souvent obligé non pas de choisir entre le bien et le mal, mais d’opter

pour le moindre des maux. Deux ou trois jours avant sa mort, «il

confessa qu’il n’avait jamais commis une seule injustice pendant toute

sa vie, du moins à son escient. Si, par hasard, il l’avait fait, ce ne

pouvait être que par ignorance, ou par la tromperie de ses conseillers.

Ses intentions avaient été d’une parfaite droiture, et il n’avait jamais

eu en vue que le seul bien...» Mais il ne faut pas oublier qu’il a vécu

à une des époques les plus atroces que le monde ait connues. Au milieu

des bêtes fauves de son siècle, Philippe II apparaît presque comme un

doux, en tout cas un sage qui a horreur de la violence, qui n’y recourt

qu’à la dernière extrémité et qui, dans certaines conjonctures

difficiles, préfère la ruse à la force, qui se montre constamment

soucieux non seulement d’économiser l’argent de ses sujets, mais les

vies humaines et,--si paradoxal que cela nous paraisse,--les

supplices...

Voici une anecdote qui, pendant un de ses séjours à l’Escorial, défraya

la malignité des moines, et qui nous est pieusement et copieusement

racontée par l’un d’eux, le Père Jérôme de Sepulveda, auteur d’une

chronique des plus curieuses et des plus savoureuses. On me permettra de

la citer, parce qu’elle est une preuve entre mille du peu de cas que

l’on faisait alors d’une vie humaine, et parce qu’elle montre aussi

qu’en matière de supplices, un Pape même n’y regardait pas de si près

que le Roi d’Espagne.

«En ce temps-là, écrit Sepulveda, il advint qu’à Rome les Espagnols se

mutinèrent, et la cause en fut l’injuste condamnation à mort du docteur

Navarro. Ce docteur Navarro est le neveu du grand docteur Navarro, celui

qui a écrit la _Somme des cas de conscience_, ouvrage si pratique et si

répandu: c’était un jeune homme de grandes espérances et de grand

savoir,--enfin un saint. Il briguait un bénéfice à la curie romaine,

comme font beaucoup d’autres. Le Pape Sixte-Quint l’aimait et l’estimait

beaucoup, parce qu’il était fort lettré et de grandes vertus, et enfin

parce qu’il était le neveu d’un homme si éminent... Eh bien, il arriva

qu’un jour ce docteur Navarro aperçut de loin le Pape qui sortait de son

Sacré Palais et qui s’en allait au dehors avec un grand cortège. Il

voulut, lui aussi, accompagner le Pape, qui lui marquait de la faveur et

qui le connaissait déjà beaucoup. Et, comme le pauvre homme ignorait

l’étiquette qui se pratique en ce cas, pour couper au plus court, il

voulut rompre les hallebardiers et passer par leurs rangs, et de cette

façon, arriver à se joindre au cortège du Pape. Il n’y eut pas plutôt

pénétré qu’un de ces hallebardiers lui donna de sa hallebarde un coup si

terrible qu’il le laissa pour mort sur le terrain. Le pauvre docteur

Navarro ne reprit pas ses sens si promptement. Quand il revint à lui, la

chose urgente était d’aller se faire soigner à son auberge plutôt que

d’accompagner le Saint-Père...

«Il se guérit de sa blessure, qui n’était pas trop bonne. Et, quand il

fut rétabli, un jour qu’il se promenait dans les rues de Rome, il

aperçut le hallebardier qui lui avait fait le coup et il le suivit. Il

le vit entrer dans une église et il y entra derrière lui. Il le vit

s’agenouiller pour ouïr la messe. Lui, de chercher incontinent un bâton

et, comme il n’en trouvait point là, il avisa un goupillon plongé dans

un bénitier. Il le prit, le cacha sous son manteau, et le voilà qui

court à l’endroit où le hallebardier était en train d’ouïr la messe:

«Coquin, lui dit Navarro, effronté que vous êtes, vous rappelez-vous

que, l’autre jour, comme je voulais accompagner le Pape et traverser les

rangs des hallebardiers, vous me donnâtes un coup de hallebarde qui me

laissa à moitié mort sur le terrain? Cela vous paraît bien?... Alors,

pour qu’une autre fois vous sachiez comment on doit traiter un honorable

ecclésiastique comme moi, attrapez!...» Il tire le goupillon, qui

paraissait plutôt un gourdin à donner la bastonnade qu’à donner l’eau

bénite, et là, devant tout le monde, il lui administre une bonne volée,

à quoi le goupillon était excellent, et, sans que l’homme se pût

défendre, il vous l’arrange fort proprement. Le hallebardier ne fait ni

une ni deux: il va se plaindre au Pape, comme quoi le docteur Navarro

l’avait agressé à l’église, tandis qu’il oyait la messe, devant tout le

monde...

«Le Pape, étant un homme colérique, entra dans une fureur violente et il

donna l’ordre qu’on pendît Navarro... Incontinent toute la ville de Rome

fut en effervescence et l’on sut que le Pape avait donné l’ordre de

pendre le docteur. Et il n’y eut cardinal ni grave personnage dans la

curie qui ne s’en fût supplier le Saint-Père d’adoucir son courroux

contre Navarro et de lui infliger quelque autre châtiment, mais non

point la hart. A tous le Pontife en fureur ne faisait que répondre:

«Qu’on le pende!» En vain les ambassadeurs des Princes chrétiens firent

la même tentative: ils n’eurent pas plus de succès...

«On le tira de sa prison pour le mener au gibet. Il n’y eut personne,

dans Rome entière, homme ou femme, qui ne pleurât à voir un spectacle

pareil. Mais lui, on le pendit, en dépit de toutes les supplications, et

ce fut assurément une grande affliction de voir se balancer à une

potence, comme un ordinaire malfaiteur, un prêtre doué de si belles

qualités... Il arriva que, peu de jours après, certains bénéfices

simples vinrent à vaquer. Et, comme son secrétaire disait au Pape: «Très

Saint Père, des bénéfices simples sont vacants à tel endroit. A qui

Votre Sainteté veut-elle en accorder la faveur?» Et le Pape de répondre:

«Eh bien mais... à Navarro, n’est-ce pas?» Et le secrétaire de

répliquer: «Très Saint Père, il n’y a pas quinze jours que Votre

Sainteté l’a fait pendre!» Incontinent le Pape se mit à pleurer et à

répéter: «Ah! le malheureux! le pauvre malheureux!» D’où l’on peut

déduire que, quand le Pape ordonnait de pareils châtiments, il n’était

pas maître de lui, ni dans son entier jugement, et que la colère

l’aveuglait...»

Le Père Sepulveda, qui raconte cette histoire, n’aimait pas Sixte-Quint:

cela se sent. Aussi excuse-t-il assez faiblement le Pontife par ces

colères furibondes qui lui faisaient perdre le sens. Pour s’expliquer

une sévérité si cruelle, il faut se rappeler que, à cette époque, les

Espagnols, par leur morgue, leurs prétentions et leurs brutalités,

s’étaient rendus odieux et insupportables à Rome. Ils s’y comportaient

comme en pays conquis, pillaient, assassinaient, incendiaient, mettaient

la ville à feu et à sang; un châtiment exemplaire s’imposait. D’autre

part, Philippe II faisait menacer Sixte-Quint par son ambassadeur de

convoquer un concile national pour le déposer, s’il persistait dans son

intention de réconcilier Henri IV de France, cet ancien huguenot, avec

l’Église catholique. On conçoit que, dans ces moments-là, le Pape n’ait

pas été très tendre pour les Espagnols.

Quoi qu’il en soit, Philippe II n’a jamais commis de cruautés inutiles,

ou du moins qui ne fussent justifiées devant sa conscience soit par la

raison d’État, soit par l’obligation où il était,--et qui, pour lui,

passait avant toutes choses,--de défendre les intérêts de l’Église. On

ne comprendra rien à sa conduite et on la jugera mal, si l’on ne veut

pas considérer en lui ce qu’il a voulu être de toute son âme et par

l’ordre impérieux de sa conscience: le mainteneur de la catholicité, en

face des forces dissolvantes qui la menaçaient alors: l’Islam d’une

part, le protestantisme de l’autre. On l’a mal jugé, même en France,

parce que l’intérêt français voulait que, tout en restant catholique, la

France fût, à cette époque, l’ennemie de l’Espagne. Au siècle suivant,

avec Richelieu, Mazarin et Louis XIV cette inimitié ne fit que

s’accroître. Puis, l’hostilité ayant cessé au XVIIIe et au XIXe siècle,

il advint que l’opinion protestante triompha en Europe. Les historiens

protestants, ou à mentalité protestante, imposèrent leur manière de

voir: de sorte que, depuis deux cents ans, on n’a pas mieux compris,

chez nous, Philippe II et l’Espagne catholique qu’au XVIe siècle.

Aujourd’hui encore les préjugés les plus iniques et les plus absurdes

défigurent à nos yeux la physionomie de cet homme qui, après tout, fut

un grand roi et un grand chrétien.

Lui-même avait la plus haute idée de son rôle. Il se regardait comme un

véritable lieutenant de Dieu sur la terre, une sorte de Pape chargé du

temporel. L’autre Pape, celui de Rome, quand des querelles d’intérêt,

des dissentiments ou des malentendus passagers ne les dressaient pas

l’un contre l’autre, finissait par reconnaître la grandeur méritoire

d’une pareille tâche. Dès qu’on apprit la nouvelle de sa mort, Clément

VIII, qui se trouvait alors à Ferrare, prononça, en consistoire public,

une allocution, où il disait que «toute la vie du Roi n’avait été qu’une

guerre perpétuelle contre les hérétiques, et qu’en récompense de cet

effort et aussi de ses vertus héroïques, _il croyait que ce Roi

jouissait de Dieu; enfin, qu’après les saints canonisés il ne voyait

personne à qui l’on pût le comparer_...» Ce défenseur de l’orthodoxie

surveillait Rome elle-même, blâmant toute concession de la cour

pontificale aux tenants de la réforme protestante, s’irritant de toute

compromission ou de toute complaisance. On vient de voir qu’il poussa

l’intransigeance et l’audace jusqu’à menacer Sixte-Quint de le faire

déposer, parce que le Saint-Père était suspect, à ses yeux, de pactiser

avec les huguenots de France.

Sainte Thérèse · 第 20 / 23 段