Quand elle nous dit: «Considérez, je vous prie, le spectacle de ce

château si resplendissant, cette _perle orientale_, cet arbre de vie

planté au milieu des eaux mêmes de la Vie, qui est Dieu...» je ne sais

si elle y pensait, mais moi je pense invinciblement à l’Escorial. Cette

couleur de perle, c’était celle du monastère, lorsqu’il était encore

dans toute sa blancheur de nouveauté. Les anciens tableaux qui le

représentent nous montrent un grand palais blanc et or,--doré par les

mille pépites jaunes de son granit, égayé par toutes les boules d’or qui

resplendissaient sur ses combles et à la pointe de ses tours.

Aujourd’hui ses pierres ont pris une teinte grise et mauve et les boules

d’or, fondues dans un incendie, n’ont pas été remplacées. Mais il a

toujours ses beaux arbres et ses eaux courantes. Il est toujours

«l’arbre de vie planté au milieu des eaux». Les réservoirs de

l’Escorial, cachés un peu plus haut que les bâtiments, dans un repli de

la montagne, grandes surfaces d’ébène où se reflètent de massives et

sombres verdures, exhalent, au crépuscule, une mélancolie et une poésie

inexprimables. De là, le monastère assis au milieu de sa _huerta_, de

ses jardins de parade et de ses potagers, prend un aspect riant d’oasis

dans l’immense étendue de la steppe castillane. Philippe II a voulu que

ses moines et lui-même pussent prier Dieu dans un lieu agréable, où l’on

eût en abondance toutes les choses bonnes et utiles à la vie, un air

salubre, des ombrages, des viviers poissonneux, des jardins et des

vergers pleins de légumes et de fruits. Minutieusement, il a choisi le

site de son monastère, et ce n’est qu’après de longues recherches et

maintes comparaisons qu’il se décida pour l’Escorial. «Il prit conseil,

dit le Père Siguenza, de diverses personnes dont l’avis pouvait être bon

en cette matière,--de _philosophes_, de médecins et d’architectes.» On

voit bien, en effet, que de profondes raisons philosophiques ont

déterminé Philippe II à jeter son dévolu sur le site de l’Escorial. Mais

ce sont encore les raisons d’agrément et d’utilité qui l’emportèrent,

et, par-dessus tout, la grandeur et le style de l’extraordinaire

paysage. Quand les moines, pour qui ce colossal palais fut bâti,

contemplent, du haut des fenêtres de leurs cellules, le paysage de la

steppe et le vaste horizon des montagnes, ils peuvent se dire qu’il n’y

a pas de félicité terrestre supérieure à celle de servir et de louer

Dieu dans un lieu pareil...

L’impression la plus émouvante qu’on en puisse éprouver, c’est, le

matin, à l’aube, quand on arrive d’Avila, la pensée encore pleine de

sainte Thérèse. Au sortir des sombres défilés, au milieu de toutes ces

duretés et de toutes ces aspérités rocheuses,--soudain, par la portière

du wagon, on voit surgir une apparition virginale et quasi-miraculeuse:

une immense basilique, blanchie et comme purifiée par la lumière

naissante, le lourd monastère de Philippe II, devenue une demeure

aérienne, toute blanche et mauve, avec les flèches et les dômes de ses

campaniles, telle une procession qui s’avance au milieu des croix, des

cierges, des bannières, dans une rumeur lointaine de cantiques... Alors,

en ce moment, devant ce pénitentiel édifice transfiguré par la lumière

céleste, on a le sentiment que le rêve ascétique du constructeur de

l’Escorial rejoint le rêve séraphique de la carmélite d’Avila.

III

PAR DELÀ LE TOMBEAU

L’action spirituelle,--et surnaturelle,--de sainte Thérèse ne pouvait

cesser avec sa vie terrestre. Après sa mort, son influence n’a fait que

s’étendre et s’accroître. On a déjà rappelé, en particulier, tout ce que

le XVIIe siècle français a dû à son initiative: cette diffusion

incroyable et rapide de la mystique, ce goût de l’oraison, de

l’ascétisme, de la vie érémitique.

Mais ce n’est pas seulement sa pensée et son exemple, c’est aussi son

corps qui continua d’agir. Les phénomènes singuliers dont il avait été

obsédé pendant sa vie firent place à d’autres non moins étranges qui

persistèrent longtemps après sa mort. Aux états mystiques succédèrent

des états physiques si complètement inexplicables qu’il faut bien les

qualifier de miraculeux. Certes l’incorruption et l’odeur de sainteté ne

sont point des faits excessivement rares. Les cadavres d’un très grand

nombre de saints ont présenté ce double caractère. Mais il semble bien

que, chez aucun, ces singularités n’aient été aussi nettement marquées

et constatées, ni qu’elles aient eu une durée aussi exceptionnelle. La

sainte elle-même semble avoir pressenti ce miracle et avoir écrit, pour

le justifier d’avance, la phrase que voici: «C’est afin que l’on voie

combien Dieu honore les corps où ont été des âmes justes». Elle écrit

cela à propos d’une de ses nièces, Éléonore de Cepeda, religieuse à

l’Incarnation, qui, après une vie tout angélique, mourut saintement

pendant l’octave de la Fête-Dieu. Au moment où ses compagnes

transportaient au chœur la dépouille de la morte, pour l’office des

funérailles, Thérèse vit des anges aider les sœurs à porter le cercueil.

L’église était jonchée de fleurs pour la procession du Saint Sacrement,

qui s’arrêta devant la bière ouverte. Ainsi la pompe funèbre prenait une

apparence de triomphe: ces roses et ces lis répandus, ces anges

soutenant le cadavre virginal et le Seigneur lui-même, avec l’ostensoir,

se penchant sur sa servante... Ainsi s’explique la phrase de la Sainte:

«C’est afin que l’on voie combien Dieu honore les corps où ont été des

âmes justes». Son corps, lui aussi, fut prodigieusement honoré.

Elle mourut au mois d’octobre de l’année 1582, à l’âge de soixante-sept

ans, non pas qu’elle fût plus malade que d’habitude. On sait que sa vie

n’avait guère été qu’une longue maladie. Ses dernières lettres

paraissent même donner à entendre qu’elle se portait mieux pendant ces

derniers mois. Mais elle était à bout de forces, épuisée, usée, d’abord

par ses maladies, puis par ses transes mystiques, par ses travaux de

fondatrice et aussi par des luttes cruelles qui duraient depuis plus de

vingt ans.

La dernière année de sa vie fut signalée par un redoublement d’épreuves.

C’est la date de sa dernière fondation, celle du carmel de Burgos, qui

fut peut-être la plus pénible de toutes et qui suscita contre elle des

hostilités comme elle n’en avait plus rencontré depuis ses fondations

d’Avila, de Tolède et de Séville. A la veille de sa mort, on dirait

qu’elle n’a plus qu’un désir: se reposer parmi ses chères filles de

Saint-Joseph, dans sa ville natale, parmi ces bonnes gens d’Avila, qui

ont fini par l’aimer et la vénérer comme leur plus grande gloire. Mais

on la sollicite d’entreprendre encore une fondation, ce couvent de

Burgos, pour lequel on lui offre une maison toute prête: c’est du moins

ce qu’assurait une pieuse personne, une veuve, doña Catalina de Tolosa,

qui devait entrer plus tard au Carmel, entraînant à sa suite ses sept

enfants, deux fils et cinq filles. Malgré ces belles assurances, la Mère

Thérèse hésite. Elle prévoit les difficultés qui l’attendent aussi bien

de la part des autorités ecclésiastiques que des magistrats municipaux.

L’archevêque de Burgos, excité par un de ses vicaires généraux, n’allait

pas tarder à lui être hostile: «Mère Thérèse, disait-il à la

réformatrice, nous n’avons, ici, aucun besoin de nous réformer!» Elle ne

savait à quoi se résoudre, lorsque, comme toujours, des interventions

surnaturelles précipitèrent sa décision. Elle entendit le Christ lui

dire ces paroles: «_Que crains-tu? Quand est-ce que je t’ai manqué? Je

suis toujours le même!..._»

Alors son voyage fut résolu, en dépit de tout, de l’opposition probable

des hommes, de l’inclémence de la saison, de la rage des éléments. On

était au cœur de l’hiver,--un hiver particulièrement rigoureux et

pluvieux. Un peu partout, les rivières avaient débordé. Les chemins,

couverts d’eau, devenaient impraticables. A tout instant, on perdait la

piste, ou les véhicules s’embourbaient dans des lacs de boue. Les ponts

eux-mêmes étaient submergés. Vingt fois, Thérèse et les nonnes qui

l’accompagnaient faillirent être noyées. Elle arriva à Burgos dans un

état pitoyable: elle crachait le sang et elle était toute percluse de

rhumatismes. Elle fut même, pendant quelque temps, paralysée de la

langue.

Comme elle le redoutait, les autorités de la ville, les regidors,

certains habitants et l’archevêque lui-même étaient opposés à son

projet. On leur fit mille avanies à elle et à ses religieuses. On les

obligea à déloger de la maison où elles étaient descendues, et, en

attendant l’autorisation problématique de l’archevêque, elles durent

s’installer à l’Hôpital de la Conception, dans un grenier ouvert à tous

les vents. Un tel gîte n’était pas précisément fait pour guérir la

Sainte de ses maladies. Outre ses vomissements habituels, ses

crachements de sang, elle avait une plaie à la gorge qui rendait plus

douloureux le passage des aliments. Elle s’efforçait de supporter tout

cela avec gaîté et bonne humeur. «Un jour, nous conte une de ses

compagnes, la Mère Anne de Saint-Barthélemy, elle avait la gorge

tellement aride, qu’elle dit qu’elle mangerait volontiers des oranges

douces. Le même jour, une dame lui en envoya. On lui en porta

quelques-unes qui étaient fort bonnes. Elle les vit, les cacha dans sa

manche et déclara qu’elle descendait à la salle commune voir un pauvre

malade qui se plaignait beaucoup. Elle fit comme elle le disait,

distribua les oranges aux pauvres, et, quand elle rentra, nous la

grondâmes de les avoir données. Mais elle nous répondit: «J’aime mieux

pour eux que pour moi! Je reviens toute joyeuse de les voir

contents!...»

Une autre fois, c’étaient des limons, dont on lui fit cadeau. Elle dit:

«Que Dieu soit béni qui m’a envoyé de quoi donner à mes chers pauvres!»

Une autre fois encore, comme on pansait les apostumes d’un homme,

celui-ci poussait de tels cris que cela devenait un supplice pour les

autres malades. Prise de pitié, la Sainte Mère descendit, et le pauvre

homme, en la voyant, se tut. Alors, elle lui dit: «Mon fî, pourquoi

criez-vous comme cela? N’essaierez-vous pas de supporter votre mal pour

l’amour de Dieu!...» Mais l’homme lui répondit: «C’est comme si on

m’arrachait l’âme!» La Sainte Mère resta un moment près de lui. Il se

tut, dit qu’il ne sentait plus sa douleur. Et, par la suite, même quand

on le pansait, on ne l’entendait plus crier... Aussi les pauvres

demandaient-ils à l’infirmière de leur amener souvent cette sainte

femme. Sa seule vue, disaient-ils, leur faisait du bien et soulageait

leurs souffrances. Quand elle dut quitter l’hôpital, ce fut une

désolation parmi les malades...

Enfin, après bien des efforts et des luttes, l’archevêque céda: le

nouveau monastère fut fondé.

La pauvre vieille croyait avoir le droit de se reposer: partir pour

Avila, aller rejoindre ses religieuses de Saint-Joseph, c’était toujours

son désir le plus cher. Mais elle n’eut même pas cette suprême

consolation. Ses supérieurs lui donnèrent l’ordre de se rendre à Alba de

Tormès, auprès de la Duchesse, qui voulait absolument la voir et

l’héberger chez elle. Thérèse avait la réputation d’une sainte. Sa

présence était considérée comme une véritable bénédiction pour une ville

ou pour un foyer. Vivante, on se la disputait, comme on va se disputer

les lambeaux de son pauvre corps, quand elle sera morte. Toute sainte

qu’elle fût et malgré le respect qu’on lui témoignait, Thérèse ne

pouvait pas décliner l’invitation d’une puissante dame comme la duchesse

d’Albe. Un désir de celle-ci était un ordre pour elle. Après un court

séjour à Palencia, pendant la dernière quinzaine de septembre, elle

partit pour Alba de Tormès. Le 20, à la nuit tombante, elle y arriva, si

brisée de fatigue, si malade, qu’on dut la coucher tout de suite. Elle

se leva le lendemain, se remit au lit, se leva de nouveau, inspectant la

maison, assistant à la messe et communiant tous les jours. Le jour de la

Saint-Michel, elle eut une violente hémorragie et dut se recoucher, pour

toujours, cette fois. Elle-même sentait qu’elle allait mourir: le 4

octobre, en la fête de Saint-François d’Assise, vers neuf heures du

soir, elle rendit le dernier soupir.

Ce fut une mort très simple, sans bruit, presque effacée, en contraste

frappant avec l’éclat des faveurs et des prodiges qui l’avaient visitée.

Le veille, après avoir reçu le Viatique, elle prononça, entre autres

paroles:

«Mon Seigneur, il est temps de m’en aller!... Que ce soit pour mon bien!

Et que votre volonté s’accomplisse!»

Telle est du moins la version de la Mère Anne de Saint-Barthélemy. Mais

il en est d’autres, car un certain nombre de religieuses assistèrent à

ses derniers moments. Parmi les témoignages apportés au procès de

béatification et de canonisation de la Sainte, remarquons celui-ci, qui

est de la Mère Marie de Saint-François. Cette religieuse était présente

quand la Mère Thérèse reçut le Viatique. Elle l’entendit qui disait:

«Mon Seigneur et mon Époux, l’heure tant désirée est venue! _Il est

temps de nous voir, mon bien-aimé Seigneur!_ Il est temps de m’en

aller!... Puissé-je partir pour mon bonheur! Que votre volonté

s’accomplisse! L’heure est venue pour moi de sortir de cet exil et, pour

mon âme, de jouir de Vous, que j’ai tant désiré!»

Ces suprêmes paroles prêtées à la Sainte,--avouons-le,--semblent un peu

arrangées, un peu littérairement développées. Mais c’est bien sa

pensée,--et ce dernier cri d’amour: «Il est temps de nous voir, mon

bien-aimé Seigneur!» est certainement jailli de son cœur, de ce cœur

brûlant, de ce cœur transverbéré par l’attente crucifiante et délicieuse

de l’Époux. Depuis si longtemps qu’elle Le sentait à ses côtés, qu’elle

entendait Ses paroles, il lui tardait de voir se lever les derniers

voiles qui lui cachaient Son Visage...

Ensuite, ayant reçu l’Extrême-Onction, elle se coucha sur le côté, un

crucifix à la main, «comme on représente la Madeleine», nous dit la Mère

Marie de Saint-François. Détail hautement significatif! Même dans ce

vertige de l’agonie, les pensées directrices de toute sa vie ne

l’abandonnent point. Sainte Madeleine avait été une de ses grandes

dévotions. Jusqu’au bout, elle voulait être la pénitente et l’amante du

Christ. Elle resta ainsi, s’immobilisa en quelque sorte dans cette pose.

Alors, son visage devint très beau. L’expression en était vivante,

extraordinairement animée. Elle entrait en extase. On voyait, dit la

Mère Marie de Saint-François, qu’elle conversait avec un Interlocuteur

mystérieux. Sa figure, par moments, changeait d’expression, s’illuminait

comme au spectacle d’on ne sait quelles merveilles. Puis, ayant poussé

deux ou trois faibles gémissements, elle rendit le dernier soupir... Sa

beauté s’exalta encore. On ne voyait plus les rides de cette vieille

femme flétrie par l’âge et exténuée par la maladie. «Son visage était

embrasé comme un soleil couchant...» Son corps resta souple, sa chair

tendre et fraîche comme une chair d’enfant...

* * * * *

Mais voici la chose extraordinaire et réellement prodigieuse! Assurément

on ne saurait trop le répéter: cette souplesse des membres, cette

incorruption de la chair, cette odeur suave sont bien loin d’être des

phénomènes uniques et particuliers à sainte Thérèse. Ce sont là, si l’on

ose dire, des banalités de la sainteté. Toutefois il faut bien

reconnaître que les témoignages qu’on nous apporte sont, souvent, fort

sujets à caution: que les carmélites d’Alba de Tormès, au moment de la

mort de la Sainte, aient senti s’exhaler de son cadavre une odeur

exquise, mais indéfinissable (les unes affirmaient que cette odeur

rappelait le parfum des lis, d’autres celui de la violette, du jasmin,

ou du trèfle), on peut toujours les accuser de s’être hallucinées

mutuellement, tellement ce prodige était attendu et désiré d’elles. On

peut suspecter également le témoignage du Père Gratien, qui, ayant

ouvert le cercueil, environ neuf mois après la mort de la Sainte,

constata que le cadavre dégageait le même parfum indéfinissable, au

point que les pierres du caveau en étaient imprégnées et qu’elles

communiquèrent cette odeur à une jonchée de paille où on avait jeté les

déblais de la maçonnerie éventrée. Toutefois le Père Gratien était le

disciple chéri de la Sainte. Il l’aimait d’un amour tout filial: ses

affirmations peuvent en paraître suspectes. Mais comment contester les

allégations naïves et si précises du Père de Ribéra, qui, plusieurs

années après la mort, put toucher le bras incorrompu de la Sainte,--le

bras détaché du corps et déposé au couvent de Saint-Joseph d’Avila?...

«La première fois, dit-il, que je le pris dans mes mains, c’était avant

de manger, et mes mains demeurèrent toutes pénétrées du parfum qu’il

exhalait: j’en fus tellement ravi que je ne voulus point me laver avant

de me mettre à table, afin de conserver ce parfum. Enfin, je me décidai

à me laver et le parfum persista. Même après que je me fusse couché, je

sentais toujours dans mes mains la même odeur... _Cela me dura ainsi

environ quinze jours_...»

L’incorruption de ce corps, qui exhalait un tel parfum, est quelque

chose de particulièrement troublant. Le procès-verbal du Père Gratien,

qui ouvrit le cercueil près d’une année après l’ensevelissement, donne

les détails étranges que voici: «Nous découvrîmes le saint corps, duquel

émanait une fragrance et odeur très suaves,--et nous le trouvâmes intact

et odorant, les seins hauts, comme si elle était vivante, et avec du

sang frais, comme si elle venait d’expirer... Bien que la figure et les

mains, qui étaient découvertes, se fussent noircies au contact de la

chaux, tout le reste du corps était d’une belle couleur...» Là-dessus on

a échafaudé tout un roman tendant à prouver que la malheureuse Sainte,

tombée en catalepsie, avait été enterrée vivante, comme elle avait

manqué de l’être, à l’âge de vingt-deux ans, après sa première grande

maladie. Mais que penser d’une catalepsie qui dure plusieurs siècles,

comme nous l’allons voir,--et qui résiste à d’effroyables mutilations,

notamment à l’ablation d’un pied et d’un bras? Car le cercueil fut

ouvert plusieurs fois, à de longs intervalles: en 1583, en 1586, en

1603, en 1616,--puis un siècle et demi plus tard, en 1750,--enfin en

1760. Le procès-verbal de 1616 s’exprime ainsi: «Nous trouvâmes ce corps

très pur, qui fut le temple du Saint-Esprit, non seulement incorrompu,

mais exhalant une fragrance et bonne odeur, qui remplit du parfum le

plus suave le couvent et l’église...» En 1750, même affirmation: «Tout

le corps est incorrompu. La peau, la chair et les os sont conservés. Le

plus admirable, c’est que le bras est aussi flexible que s’il était

vivant...»

* * * * *

Tous ces phénomènes matériels, ces cas extraordinaires,--tout cela n’est

rien à côté du miracle presque continuel que fut la vie de sainte

Thérèse et du miracle permanent que sont toujours ses écrits.

Parmi eux, sa _Vie_ est un chef-d’œuvre hors de pair, parce qu’il est le

plus direct, le plus près des faits qu’il raconte et que c’est celui où

la Sainte a le plus mêlé de son cœur. Aussi l’action en est-elle

immédiate et irrésistible. Il y en aurait une foule de preuves à citer.

En voici une particulièrement curieuse: Dans sa déposition, lors du

procès de canonisation, un contemporain a attesté l’effet prodigieux que

ce livre exerça sur un religieux, son confesseur. Ce contemporain, c’est

précisément Francisco de Mora, le dessinateur en chef de l’Escorial, à

qui Philippe II commanda son cercueil. Il avait prêté à ce religieux un

des premiers exemplaires imprimés de la _Vie_ de sainte Thérèse, et

quelques jours après, pénétrant dans la cellule de ce moine, il le

trouva en proie à une exaltation presque lyrique: «Ah! quel livre est-ce

là! dit-il à Mora! De tous ceux que j’ai lus dans ma vie, à savoir la

Sainte Écriture, Saint Thomas, et une foule d’autres saints, aucun ne

m’a ému comme celui-ci, à tel point que si je n’étais pas déjà

religieux, rien que de l’avoir lu, j’entrerais tout de suite en

religion!...» Il est certain qu’on peut trouver des mystiques d’un

caractère plus purement ou plus hautement intellectuel que sainte

Thérèse,--et, par exemple, son disciple saint Jean de la Croix,--mais il

n’en est point, sans doute, de plus émouvant. Sa candeur, sa sincérité,

son enthousiasme toujours prêt à jaillir, cette flamme ardente de

charité, ce don d’amour, pour tout dire,--une sensibilité pareille, si

riche et si vibrante, lui livre immédiatement tous les cœurs. Elle

décrit des états d’âme singuliers, infiniment subtils et complexes,

infiniment rares surtout, et, en dehors de ces états d’âme, sortant des

régions purement subjectives, elle nous parle de réalités inconnues et

transcendantes, avec un sens si aigu du réel, avec un réalisme si sage,

si tempéré de bon sens, si raisonnable, que les adversaires eux-mêmes du

surnaturel sont embarrassés par les questions qu’elle pose. Ces

questions, nous l’avons vu, il est impossible de les résoudre

scientifiquement. Les explications tentées jusqu’ici ou bien

travestissent les faits décrits par l’écrivain mystique, ou laissent en

dehors du débat des points essentiels. Qu’on ne se hâte pas de la

réfuter, qu’on ne se flatte point d’y avoir réussi. Quand on la lit de

près et qu’on s’attaque au détail de ses descriptions et de ses

analyses, on voit qu’elle se défend pied à pied. Et, d’ailleurs, comment

raisonner sur des faits qui se dérobent à l’expérimentation scientifique

ordinaire? Thérèse peut toujours répondre à ceux qui prétendent

reconstruire scientifiquement ses états mystiques: «Non ce n’est pas

cela: Pour en parler, il faut les avoir expérimentés comme moi!»

Ce qui frappe, en elle, outre cette sensibilité prodigieuse et

singulière, c’est sa vigoureuse intelligence,--une intelligence éprise

du concret, qui s’attaque uniquement _à ce qui vit_; moins capable de

dialectique que d’intuition, une intelligence qui ne s’arrête que devant

la nécessité de se transcender elle-même, de s’anéantir en quelque sorte

pour s’adapter à un stade supérieur de l’intellection.

Et toutes ces hautes qualités se fondent et s’harmonisent dans un

caractère suprême et inexprimable qui est celui de la sainteté,--l’état

privilégié d’un être qui communique avec un monde situé hors de nos

prises, qui, par sa seule existence, est une vivante et perpétuelle

révélation: de là l’irrésistible action de la sainteté sur les masses,

la fascination, l’entraînement qu’elle exerce sur elles, et de là aussi

son influence dominatrice sur les âmes.

Les écrits de sainte Thérèse, après avoir joui pendant près d’un siècle,

d’une réputation et d’une vogue peut-être sans précédent, sont peu à peu

rentrés dans l’ombre discrète des cloîtres, à mesure que baissait dans

le monde le sens du surnaturel. Souhaitons qu’aujourd’hui ils retrouvent

la faveur dont ils jouirent auprès de nos pères de l’âge classique, et

surtout qu’ils rencontrent des esprits mieux préparés pour les

comprendre. L’Église n’a jamais eu tant besoin de s’entourer et de se

parer de ses saints les plus élevés par la pensée et par l’esprit. Elle

est démunie, en ce siècle, de la plupart des prérogatives qui,

autrefois, lui assuraient un facile prestige auprès des multitudes. Elle

n’a plus la richesse matérielle, elle n’ouvre plus à une élite les

carrières privilégiées, elle n’a plus le monopole de la bienfaisance et

de l’assistance publiques, elle n’est plus la science officielle, ni la

puissance temporelle qui employait à l’édification et à la décoration de

ses palais et de ses églises, un peuple de manœuvres, d’ouvriers et

d’artistes. Qu’elle reste du moins, aux yeux du monde, non seulement la

dépositaire de toute vérité et de toute beauté, mais la conservatrice

des plus hautes disciplines intellectuelles!

FIN

APPENDICE

Pour la commodité du lecteur, nous croyons devoir donner ici quelques

indications bibliographiques, réduites à l’essentiel.

I.--Textes de sainte Thérèse, _en espagnol_:

--Édition princeps de Luis de Leon, Salamanque, 1588:

_Los libros de la Madre Teresa de Jesus_, fundadora de los monasterios

de monjas y frayles carmelitas descalços de la primera regla... En

Salamanca, por GUILLELMO FOQUEL, MDLXXXVIII.

--La plus moderne des éditions espagnoles, celle qui fait actuellement

autorité:

_Obras de santa Teresa de Jesus_, editadas y anotadas por el P. Silverio

de Santa Teresa. Tipografia de «EL MONTE CARMELO», 1915-1919. 6 vol.

parus.

II.--Traductions françaises:

--_Œuvres de sainte Térèse_, traduction par le P. Marcel Bouix, de la

Compagnie de Jésus. Paris, LECOFFRE, 1861. 6 vol.

--_Œuvres complètes de sainte Térèse de Jésus_, traduction nouvelle par

les Carmélites du premier monastère de Paris, avec la collaboration de

Mgr Manuel-Marie Polit, évêque de Cuenca. 6 vol in-8º. Paris, BEAUCHESNE

ET Cie, 1907-1910.

III.--Biographies:

--P. FRANCISCO DE RIBÉRA:

_La vita de la Madre Teresa de Jesus_, fundadora de la Descalças y

descalços carmelitas, compuesta por el P. Doctor Francisco de Ribéra, de

la Compañia de Jesus... Salamanca, PEDRO LASSO, 1590.

--Traduction française par le P. Marcel Bouix, de la Compagnie de Jésus:

_La vie de sainte Térèse_, par le P. François de Ribéra. Paris,

LECOFFRE, 1864. 2 vol.

--Les Bollandistes, _Acta sanctorum_, t. VII. Bruxelles, 1843.

--_L’histoire de sainte Thérèse_, par une carmélite de Caen, 2 vol.

in-8º. Paris, RÉTAUX, 1882.

--_Sainte Térèse, sa vie, son œuvre et sa doctrine_. Éditions de _la Vie

spirituelle_. Saint-Maximin (Var).

--_Sainte Thérèse_ (collection de _la Vie des Saints_), par Henri Joly.

Paris, LECOFFRE.

IV.--Études récentes:

--_L’Amour divin_: Essai sur les sources de sainte Thérèse, par G.

Etchegoyen. (BIBLIOTHÈQUE DE L’ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES HISPANIQUES,

fascicule IV), 1923.

--_Sainte Térèse écrivain_, son milieu, ses facultés, son œuvre, par

l’abbé Rodolphe Hornaert. DESCLÉE, Paris, 1922.

II

NOTE SUR L’ECCE HOMO ET LE CHRIST A LA COLONNE

Sainte Thérèse · 第 22 / 23 段