réforme, il y a «une indicible douleur à la vue de tant d’âmes qui se
perdent et, en particulier, de ces malheureux luthériens, que le baptême
avait rendus membres de l’Église.» Et il y a un grand désir: sauver,
régénérer le plus d’âmes qu’elle pourra. Elle sent le péril que
l’hérésie fait courir à l’Église. Non seulement, celle-ci découronne le
catholicisme, en le mutilant dans ses dogmes et dans sa morale, mais
elle le vide peu à peu de son contenu surnaturel. Elle l’embourgeoise et
le rapetisse en le ramenant à l’unique mesure de la vie laïque,--en
supprimant la vie monastique.
Et d’abord ils nient le dogme de la Présence réelle: le Saint Sacrement,
«ce chef-d’œuvre, dit-elle, de la dilection de Dieu pour nous, est
l’objet de la haine de ces hérétiques...» En le niant, ils semblent
poser des limites à la puissance de Dieu. C’est déjà l’étonnement de
Pascal devant le timide rationalisme protestant: «Que je hais cette
sottise! s’écrie l’auteur des _Pensées_: si Jésus-Christ est Dieu,
quelle difficulté y a-t-il là?» Conséquents avec cet irréalisme, les
Protestants, après avoir nié la réalité substantielle du Christ dans
l’hostie, proscrivent le culte des images,--et de toutes les
images,--c’est-à-dire tout ce qui rappelle l’Humanité du Christ, comme
si Jésus n’avait été qu’un pur esprit: ce qui les achemine à nier le
Mystère même de l’Incarnation, à oublier que le Fils de l’Homme a eu un
corps pareil au nôtre et qu’Il a vécu de notre vie... Cent fois, sainte
Thérèse revient sur la nécessité du culte de «la Sainte Humanité» et sur
l’utilité des images. Les catholiques qui ont peur de matérialiser leur
pensée, en méditant sur l’Humanité du Christ, ou en contemplant ses
images, finissent par glisser à l’erreur des Protestants: «Qu’ils sont à
plaindre, dit-elle, ces malheureux, qui, par leur faute, se privent d’un
si grand bien! Ils se trahissent par là et font voir qu’ils n’aiment pas
le divin Maître. S’ils l’aimaient, ils se sentiraient tressaillir de
joie à la vue de son portrait, puisque, ici-bas même, l’œil tombe avec
bonheur sur le portrait d’un ami...» On allèguera peut-être que, du
moment que dans l’oraison, l’âme doit se dépouiller de tout le sensible,
il faut qu’elle s’élève également au-dessus de l’Humanité du Christ,
qui, à partir d’un certain moment, deviendrait un véritable obstacle au
recueillement parfait de l’âme. A cela, la prieure de Saint-Joseph,
s’adressant à ses religieuses, répond sans nulle hésitation: «Veuillez
m’en croire, mes filles, il est dangereux de mettre ainsi la Très Sainte
Humanité de Notre-Seigneur au rang des obstacles. Par ce moyen, le démon
pourrait arriver jusqu’à nous faire perdre la dévotion envers le Très
Saint Sacrement.»
D’autre part, en proscrivant les reliques des saints et la vénération de
ces reliques, les protestants s’attaquent aux corps sanctifiés par
l’Esprit-Saint, et, de proche en proche, ils menacent le dogme de la
résurrection de la chair. Ils s’en prennent à l’idée même de la
sainteté. Bien plus, en détruisant la vie monastique, ils s’en prennent
aux conditions mêmes de la sainteté. Sans doute, il y a toujours eu des
saints hors du cloître, mais non sans pratiquer une ascèse analogue à
celle du cloître. Par leur guerre aux moines et aux religieuses, ces
hérétiques ruinent l’idéal complet de la perfection chrétienne:
chasteté, pauvreté, obéissance. La dignité éminente de la virginité est
méconnue, de même l’efficacité des macérations et des disciplines,--ce
que sainte Thérèse appelle: «l’ineffable trésor caché dans la
souffrance.» En brûlant les monastères, les protestants s’acharnent à
rendre impossible un type supérieur d’humanité,--pour ne pas dire ce
qu’il y a de plus parfait dans l’ordre humain. Qu’on songe, en effet, à
ce que doit être le moine accompli,--et au long et véritablement
héroïque labeur qui l’amène peu à peu à la perfection: maîtrise de ses
sens et maîtrise de soi-même (comparés à l’idéal du moine tous les
autres hommes sont mal élevés, ils n’ont pas reçu l’éducation véritable,
celle qui transforme complètement la nature et qui la rend apte à se
transcender elle-même)--avec cela, culture de l’âme, culture de toute
une variété de sentiments inconnus du commun, depuis les plus tendres et
les plus délicats jusqu’aux plus intenses et aux plus sublimes;--culture
de l’esprit enfin, grâce à des méthodes qui lui permettent de pénétrer
dans des régions intellectuelles fermées au plus grand nombre. En
réalité, le moine parfait est le chef-d’œuvre de l’humanité. C’est
pourquoi sainte Thérèse répète ces paroles qu’elle dit avoir recueillies
des lèvres mêmes du Christ: «Que deviendrait le monde, s’il n’y avait
des religieux?...»
Car la vie du monde n’est possible que par l’effort surhumain de
quelques-uns, qui donnent aux hommes l’exemple de mépriser ce pourquoi
ils s’entre-tuent, de nier ce qu’ils croient être l’unique raison de
vivre et qui les rend si durs les uns aux autres. Ainsi, en s’efforçant
de maintenir le christianisme intégral, Thérèse a travaillé, en même
temps, dans le sens du _plus humain_. La catholicité de ce temps-là,
guidée par le même esprit qui l’animait, entraînée aussi par sa pensée
et par son exemple, a sauvé, en fin de compte, les principes de la
vieille civilisation latine. Par le culte de l’Humanité du Christ et la
vénération des images, elle a conservé la supériorité séculaire de ses
arts plastiques. Les pays catholiques sont restés des pays de peintres,
de sculpteurs et d’architectes. Par la confession auriculaire et
l’habitude de l’examen de conscience, elle a enseigné aux écrivains
profanes l’analyse psychologique, et, par l’importance qu’elle attribue
aux cas de conscience et aux conflits intérieurs, elle a fourni au drame
un nouvel aliment. Les peuples protestants sont, en général, de mauvais
psychologues et de médiocres dramaturges. Enfin, par la part
prépondérante qu’elle accorde au surnaturel, elle a continué à élever le
monde occidental au-dessus de la platitude et de la bassesse pratiques.
Elle a contribué à la beauté, à la noblesse, à l’élégance même de la
vie.
Assurément sainte Thérèse ne s’est nullement préoccupée de ces choses,
quoiqu’elle fût bien loin de les mépriser. Personne n’a été plus assurée
que la beauté est un reflet de Dieu,--en tout cas un moyen pour s’élever
à Dieu. Elle écrit, dans une de ses lettres, à la prieure des Carmélites
de Séville, qui, des fenêtres de leur couvent, s’amusaient à regarder
les galères pavoisées sur le Guadalquivir: «Pensez-vous que ce soit peu
de chose que d’être dans un monastère d’où vous puissiez voir ces
galères dont vous me parlez? Les sœurs de Castille vous portent grande
envie: _car cela est d’un grand secours pour louer Notre-Seigneur_.»
Petit détail, sans doute, mais qui en dit long sur la sensibilité de la
Sainte: la vue d’un beau navire, comme celle d’un beau paysage, la
mettait dans un état propice à l’oraison... Quoi qu’il en soit, il est
impossible que cette Latine de vieille civilisation ne soit pas entrée
dans un grand tremblement, à la nouvelle des atrocités et des
destructions sauvages que les guerres religieuses de cette époque
multipliaient en France et en Allemagne. Le protestantisme qui
incendiait les cathédrales et les couvents, qui brisait les reliquaires
et les statues de saints, devait lui apparaître comme un retour honteux
à la barbarie. Devinait-elle déjà, avec son sens prophétique, ce
qu’allait devenir un monde de plus en plus matériel, de plus en plus
coupé du surnaturel, plié uniquement sur les besognes mécaniques de
l’industrie, où l’homme est l’esclave des machines et de l’État, livré
sans défense à une basse démagogie qu’exploite une poignée de coquins et
se détruisant lui-même par la frénésie de ses concupiscences
déchaînées!...
Se dresser contre cela, c’était la tâche la plus pressante, celle qui ne
souffrait aucun délai. Au sortir de ses extases, elle en voyait la
nécessité dans une lumière éclatante. Elle brûlait d’une ardeur
incoercible d’apostolat. Elle aurait voulu intéresser le Roi lui-même
(qui, d’ailleurs, ne tardera pas à la comprendre) à l’œuvre capitale de
sa réforme. Elle s’écriait: «Je sens, pour dire des vérités si
salutaires à ceux qui gouvernent, un zèle qui me tue!» Elle n’admet pas
qu’on hésite, qu’on s’occupe d’autre chose, que ses religieuses,
importunées par de mauvais dévots, consentent à prier, par exemple, pour
le succès d’un procès, ou pour une bagatelle semblable: «Eh quoi?
dit-elle, toute la Chrétienté est en feu! Ces malheureux hérétiques
veulent, pour ainsi dire, condamner une seconde fois Jésus-Christ,
puisqu’ils suscitent contre lui mille faux témoins et qu’ils s’efforcent
de renverser son Église! Et nous perdrions le temps en des demandes qui,
si elles étaient exaucées, ne serviraient peut-être qu’à fermer à une
âme la porte du Ciel. Non certes, mes sœurs, ce n’est pas le temps de
traiter avec Dieu d’affaires si peu importantes! Et, s’il ne fallait
avoir quelque égard pour la faiblesse humaine, qui se réjouit d’être
aidée en tous ses besoins et à laquelle il ne faut point refuser cette
consolation, quand elle dépend de nous, je serais fort aise que chacun
sût que ce n’est point pour de semblables intérêts que l’on doit prier
avec tant d’ardeur dans ce monastère...»
Que faire donc, en ces graves conjonctures? Comment lutter contre
l’invasion?... Il faudrait pouvoir se mêler au siècle plus directement
et plus intimement que ne le peuvent les ordres religieux. Suivra-t-on,
en cela, les protestants qui se laïcisent à outrance? Déjà la Compagnie
de Jésus l’a tenté. Ce nouvel ordre de religieux, afin d’agir plus
efficacement sur les laïques, s’est rapproché, autant qu’il l’a pu, du
clergé séculier. Mais une carmélite, à moins de renier l’esprit même de
son institution, ne peut pas aller jusque là!... Eh! bien, soit! la
Carmélite, ne pouvant agir au dehors, comme le Jésuite, agira du dedans.
Elle agira par la prière,--une prière plus intense et plus
persévérante,--plus consciente surtout des nécessités actuelles de
l’Église. On priera non seulement pour le salut des âmes,--de toutes les
âmes,--mais pour l’efficacité de la prédication, l’augmentation de la
vertu chez les clercs et les moines, de la science chez les docteurs:
«J’ai toujours, dit la Sainte, aimé les hommes éminents en doctrine...»
Afin de mieux prier, de prier dans le silence et le recueillement,
d’éviter les allées et venues et les occasions de dissipation, on
observera strictement la clôture et l’on ne sera qu’un petit nombre:
treize religieuses, au plus, en comptant la prieure. On veillera
soigneusement au recrutement de chaque communauté, et, autant que
possible, on n’admettra que des sujets de choix: «Mieux vaut, dit
Thérèse, quelques religieuses distinguées par l’esprit qu’un grand
nombre de médiocres.» Étant si peu nombreuses, on vivra sans trop de
dépense, en tout cas dans la plus grande pauvreté possible. L’idéal
serait de vivre d’aumônes, comme saint François d’Assise et les Frères
mendiants. On échapperait ainsi aux inconvénients de la dotation,--et
d’une dotation toujours insuffisante. Mais la réformatrice eut beaucoup
de peine, comme nous le verrons, à faire accepter cette idée
évangélique, tant par les pouvoirs séculiers que par les autorités
ecclésiastiques. Enfin, on se rapprochera le plus qu’on pourra de cet
idéal de pauvreté. On habitera d’humbles maisons, où l’on aura tout
juste l’indispensable. On fuira le faste de certains monastères:
«Gardez-vous, mes filles, dit la Sainte à ses religieuses, de jamais
élever de ces bâtiments superbes. Je vous le demande pour l’amour de
Dieu et par le précieux Sang de son Fils. Si cela vous arrivait, mon
vœu, que je forme en conscience, est qu’ils s’écroulent le jour même où
ils seraient achevés. Ce serait très mal, mes filles, de bâtir de
grandes maisons avec le bien des pauvres. Je supplie le Seigneur de nous
en préserver. Nos maisons doivent être petites et tout y doit respirer
la pauvreté... Ceux qui font construire de vastes bâtiments ont leurs
raisons pour cela, et, sans doute, ils suivent de saintes intentions.
Mais, pour treize pauvres religieuses, le moindre petit coin suffit...»
Et, avec sa bonne humeur habituelle, elle conclut: «Ayez sans cesse
présente à l’esprit cette pensée que tout doit finir au jour du
Jugement... Or, conviendrait-il que la maison de treize pauvres
religieuses fît tant de bruit, en tombant? Les vrais pauvres n’en
doivent point faire: ils doivent être gens de petit bruit, s’ils veulent
qu’on ait compassion d’eux.»
Là, dans la pauvreté et le retranchement de tout, on travaillera
silencieusement pour obtenir les grâces d’oraison. La vie ne sera qu’une
longue prière et qu’une longue pénitence. Nous n’avons pas à entrer,
ici, dans le détail de la règle imposée à ses religieuses par sainte
Thérèse. Cette règle n’est pas la plus sévère des ordres monastiques,
mais elle est suffisamment rigoureuse pour faire hésiter, sur le seuil
du cloître, les âmes les mieux armées. En tout cas, elle est toute
pénétrée d’humanité et de raison. Pas un instant, cette mystique, si
détachée des sens et de tout le sensible, n’oublie que nous avons un
corps et que nous ne sommes, après tout, que des hommes. Elle a grand
soin de la santé de ses religieuses. Il ne faut pas que des macérations
excessives les rendent malades. Elles doivent être fortes pour
l’oraison. Il faut l’être pour prier et pour souffrir. Certes, elle n’a
pas peur des pénitences corporelles. Mais elle s’oppose, de tout son bon
sens, aux austérités exagérées. Par exemple, elle blâme fort son frère
Laurent qui, devenu d’une dévotion exaltée, vers la fin de sa vie, se
disciplinait avec un sombre acharnement. Elle combat l’abus qu’il fait
des cilices et des disciplines: «Dieu, lui dit-elle, aime mieux l’ardeur
de votre charité que celle de votre pénitence...» De même pour ses
religieuses. Si l’une d’elle est malade, si elle a des vapeurs, des
visions troubles, des hallucinations qu’elle prend pour des apparitions
célestes, que, tout de suite, on la mette à un autre régime: qu’on
n’hésite pas à lui faire rompre le jeûne,--et même qu’on lui fasse
manger de la viande. Si le mal persiste, qu’on l’envoie à la campagne
pour se distraire. La chose essentielle est de se maintenir en joie. Une
religieuse doit être gaie. C’est pourquoi sainte Thérèse abomine les
mélancoliques. Pour elle, la mélancolie est un défaut rédhibitoire, et
elle n’augure rien de bon d’une novice qui en est atteinte. Et c’est
pourquoi encore elle ménage à ses religieuses toute espèce de
distractions: musique et chant, improvisation de couplets et de
cantiques spirituels, processions costumées, au son des flûtes et des
tambourins, pour les jours de fêtes. Elle leur recommande enfin la
lecture,--la lecture des «bons livres», cela va de soi. Rien, dit-elle,
de plus efficace pour soutenir la méditation...
Mais la chose essentielle, à ses yeux, c’est le soin des âmes. Les âmes
ont été créées libres par Dieu. Elles ont le droit de s’appartenir et de
disposer d’elles-mêmes. Cette liberté des âmes est dans l’essence même
du christianisme, et c’est ce qui excite contre lui tant de haines, en
particulier celles de tous les ennemis de l’individu et de la liberté,
quels qu’ils soient, quiconque en tient pour les doctrines d’oppression
et de mort qui font de l’homme un instrument au service de la société ou
de l’État. Les carmélites déchaussées seront donc libres dans leurs âmes
et dans leurs consciences: notamment elles auront le droit de choisir
leur confesseur, fût-ce en dehors de l’ordre des carmes et de tout autre
ordre monastique. La Sainte se rappelle ce qu’elle a eu à souffrir de
l’incompréhension et de l’hostilité de certains de ses directeurs; c’est
pourquoi elle entend épargner cette cruelle épreuve aux jeunes nonnes du
Carmel.
Enfin, la plus précieuse de toutes les prérogatives de l’âme est le
droit à la solitude: _O beata solitudo!_ Se rappelant aussi combien elle
a souffert de la promiscuité qui régnait à l’Incarnation, lorsqu’elle y
entra, elle veut que ses carmélites puissent s’isoler et vivre comme des
ermites au sein de la communauté. Cette prescription de la Fondatrice a
été pieusement observée par ses filles spirituelles. Dans une règle
apportée en France par les carmélites espagnoles et qui s’appelle: _Le
Papier d’exaction_,--rédigée vraisemblablement pendant les premières
années du XVIIe siècle,--je lis ces recommandations adressées aux
religieuses: «Elles sauront que, dans cet ordre, l’on fait profession
non seulement d’être religieuses, mais aussi d’être ermites, à
l’imitation des anciens Pères des déserts, vivant en communauté, comme
nous faisons. C’est ce que notre Sainte Mère, sainte Thérèse, dit en
paroles expresses dans _Le Chemin de perfection_, et ailleurs elle nous
apprend que ce que les carmélites doivent toujours désirer, c’est d’être
seules avec le Seul...»
Etre seule avec le Seul! c’est un idéal qui ne se réalise guère qu’aux
suprêmes étapes de l’oraison. Bien que sainte Thérèse admette en
principe que toute créature est appelée aux plus hautes faveurs
mystiques, elle est cependant obligée de reconnaître qu’il n’en est pas
ainsi dans la pratique. Qu’importe! dit-elle; que celles qui ne
parviennent point à ces hautes demeures ne se découragent pas: «En
quelque état que l’on soit, on peut servir Dieu»,--et nommément par les
œuvres de charité aussi bien que par le travail manuel. Les
contemplatives, d’ailleurs, ne sont point dispensées de ce travail et
elles doivent tendre à la vie active. La Sainte répète à plusieurs
reprises que Marie est obligée de travailler comme Marthe. Elle-même
donnait l’exemple: elle filait et faisait la cuisine.
Ainsi elle se fait humble avec les humbles. Bien plus, elle s’applique à
leur mettre constamment sous les yeux la dignité de leur condition. Eux
aussi, à leur place, ils travaillent à l’œuvre de perfection, d’où
dépend le salut du monde. Car ce monde matériel n’est possible et n’est
supportable qu’à la condition d’être suspendu à un monde de charité qui,
tout à la fois, le nie et l’exalte.
II
SAINTE THÉRÈSE ET PHILIPPE II
Ce n’était pas tout que de poser devant les yeux du siècle ce haut idéal
de vie monastique, de concevoir des plans de réforme et de fondation:
l’âme agissante et avide d’apostolat qu’était sainte Thérèse ne pouvait
se reposer que dans la réalisation,--et une réalisation aussi prompte et
aussi complète que possible. Comme on s’en doute, ce ne fut pas chose
facile.
La Carmélite avait d’abord annoncé à ses confidentes et à quelques
religieux amis son intention de fonder un couvent sans revenus, où l’on
ne vivrait, comme aux premiers temps du Carmel, que de la charité
publique. Que la règle primitive des carmes ait comporté cette
obligation de stricte pauvreté, la Sainte avoue qu’elle l’ignorait, et,
très probablement, personne ne s’en souvenait, ou ne voulait s’en
souvenir autour d’elle: de sorte que ce retour à une très ancienne
coutume parut une audacieuse et même très dangereuse nouveauté. Enfin,
par cette réforme, par l’austérité de sa discipline, par sa clôture plus
sévère, par la réduction de ses religieuses à un très petit nombre, elle
se séparait de tout son ordre, qui avait fini par adopter une règle
mitigée et dont les couvents, on l’a vu, étaient fort peuplés.
Ce fut, contre elle et ses collaborateurs, un déchaînement de haine et
de mauvais procédés, dont nous n’avons plus idée. Ses anciennes
compagnes, les religieuses de l’Incarnation, crièrent au scandale: la
fondation de Thérèse de Ahumada devenait un affront pour elles, comme si
leur monastère était si corrompu qu’il fallût absolument le réformer
pour qu’on y pût faire son salut. Thérèse, à les en croire, était une
orgueilleuse, une ambitieuse, à moins que ce ne fût une folle et une
illuminée: on ne parlait de rien moins que de la déférer à
l’Inquisition. D’autre part, la municipalité d’Avila s’inquiétait de la
création, dans ses murs, d’une nouvelle communauté, qui prétendait vivre
d’aumônes. Comme si l’on n’avait pas, déjà, assez de pauvres à
nourrir,--sans parler des moines mendiants établis dans la ville!
Ceux-ci, à leur tour, ne pouvaient voir que de très mauvais œil des
nonnes cloîtrées qui allaient leur faire concurrence, en détournant vers
elles les aumônes et les cadeaux. C’est ainsi que, plus tard, à Séville,
les franciscains commencèrent par susciter une guerre acharnée aux
carmélites, n’hésitant pas à recourir aux pires moyens pour les empêcher
de s’installer dans la maison qu’elles venaient d’acheter
mystérieusement.
Thérèse dut s’occuper d’abord à désarmer ces hostilités et ces
préventions. Les théologiens consultés par elle,--même ceux qui lui
étaient le plus dévoués, comme le P. Pierre Ybañez, dominicain du
couvent de Santo-Tomas,--se montraient opposés à la fondation d’un
couvent sans revenus. Elle ne s’obstina point sur cette idée de pauvreté
absolue. L’essentiel, à ses yeux, était la fondation d’un couvent
réformé, celui qu’elle voulait établir à Avila, sous l’invocation de
saint Joseph. Elle finit par convertir à son projet non seulement
quelques dominicains et quelques jésuites, mais le provincial des
carmes. Comment résister aux instances pressantes de Thérèse? Ce qu’elle
demandait, c’était l’ordre exprès du ciel. Continuellement, elle avait
des extases et des révélations, qui la poussaient dans cette voie. Le
Christ lui-même parlait par sa bouche. Ainsi, elle sut intéresser à sa
cause deux austères et pieux personnages qui, dès cette époque, avaient,
dans toute l’Espagne, une grande réputation de sainteté: le dominicain
Frère Louis Bertrand et le franciscain Frère Pierre d’Alcantara. Le
premier, consulté par elle, ne lui répondit qu’au bout de trois mois,
sans doute après avoir mûrement examiné la question et avoir reçu, à ce
sujet, des communications surnaturelles. De son monastère de Valence, il
écrivit à la carmélite de l’Incarnation les quelques lignes que voici:
«Mère Thérèse, j’ai reçu votre lettre. Et, parce que l’affaire sur
laquelle vous me demandez mon avis touche de si près au service du
Seigneur, j’ai voulu la Lui recommander dans mes pauvres prières et
sacrifices, et c’est pourquoi j’ai tardé à vous répondre. Maintenant, je
vous dis, au nom du même Seigneur, de prendre courage pour une telle
entreprise, qu’Il vous aidera et vous favorisera. Et je vous donne
l’assurance de sa part que cinquante ans ne passeront point que votre
ordre ne soit un des plus illustres qu’il y ait dans l’église de
Dieu,--lequel vous ait en sa sainte garde. FRÈRE LOUIS BERTRAND.»
La prédiction du dominicain de Valence se réalisa à la lettre,--et les
Bollandistes nous assurent que, lors du procès de canonisation de saint
Louis Bertrand, il fut tenu compte de cette lettre, comme témoignage de
son esprit prophétique.
Saint Pierre d’Alcantara en écrivit une non moins belle à la future
sainte Thérèse. Sans hésiter, il lui disait: «L’Esprit-Saint remplit
l’âme de Votre Grâce... Je m’étonne qu’elle soumette à l’opinion des
doctes une chose qui n’est pas de leur ressort. S’il s’agissait de
procès ou de cas de conscience, il serait bon de prendre l’avis de
juristes ou de théologiens. Mais, quand il s’agit de vie parfaite, vous
n’avez à traiter qu’avec ceux qui la vivent... Et, en ce qui concerne
les conseils évangéliques, vous n’avez pas à demander s’il est bien ou
mal de les suivre... Si Votre Grâce veut suivre le conseil du Christ de
viser à la perfection la plus grande en matière de pauvreté, qu’elle le
fasse!...» Et il mettait, paraît-il, cette suscription en tête de ses
lettres à la carmélite: «A la très magnifique et très religieuse dame
doña Thérèse de Ahumada, dont notre Seigneur veuille faire une sainte!»