Cette armée d’élite, ce sera le Carmel réformé. A l’origine de sa

réforme, il y a «une indicible douleur à la vue de tant d’âmes qui se

perdent et, en particulier, de ces malheureux luthériens, que le baptême

avait rendus membres de l’Église.» Et il y a un grand désir: sauver,

régénérer le plus d’âmes qu’elle pourra. Elle sent le péril que

l’hérésie fait courir à l’Église. Non seulement, celle-ci découronne le

catholicisme, en le mutilant dans ses dogmes et dans sa morale, mais

elle le vide peu à peu de son contenu surnaturel. Elle l’embourgeoise et

le rapetisse en le ramenant à l’unique mesure de la vie laïque,--en

supprimant la vie monastique.

Et d’abord ils nient le dogme de la Présence réelle: le Saint Sacrement,

«ce chef-d’œuvre, dit-elle, de la dilection de Dieu pour nous, est

l’objet de la haine de ces hérétiques...» En le niant, ils semblent

poser des limites à la puissance de Dieu. C’est déjà l’étonnement de

Pascal devant le timide rationalisme protestant: «Que je hais cette

sottise! s’écrie l’auteur des _Pensées_: si Jésus-Christ est Dieu,

quelle difficulté y a-t-il là?» Conséquents avec cet irréalisme, les

Protestants, après avoir nié la réalité substantielle du Christ dans

l’hostie, proscrivent le culte des images,--et de toutes les

images,--c’est-à-dire tout ce qui rappelle l’Humanité du Christ, comme

si Jésus n’avait été qu’un pur esprit: ce qui les achemine à nier le

Mystère même de l’Incarnation, à oublier que le Fils de l’Homme a eu un

corps pareil au nôtre et qu’Il a vécu de notre vie... Cent fois, sainte

Thérèse revient sur la nécessité du culte de «la Sainte Humanité» et sur

l’utilité des images. Les catholiques qui ont peur de matérialiser leur

pensée, en méditant sur l’Humanité du Christ, ou en contemplant ses

images, finissent par glisser à l’erreur des Protestants: «Qu’ils sont à

plaindre, dit-elle, ces malheureux, qui, par leur faute, se privent d’un

si grand bien! Ils se trahissent par là et font voir qu’ils n’aiment pas

le divin Maître. S’ils l’aimaient, ils se sentiraient tressaillir de

joie à la vue de son portrait, puisque, ici-bas même, l’œil tombe avec

bonheur sur le portrait d’un ami...» On allèguera peut-être que, du

moment que dans l’oraison, l’âme doit se dépouiller de tout le sensible,

il faut qu’elle s’élève également au-dessus de l’Humanité du Christ,

qui, à partir d’un certain moment, deviendrait un véritable obstacle au

recueillement parfait de l’âme. A cela, la prieure de Saint-Joseph,

s’adressant à ses religieuses, répond sans nulle hésitation: «Veuillez

m’en croire, mes filles, il est dangereux de mettre ainsi la Très Sainte

Humanité de Notre-Seigneur au rang des obstacles. Par ce moyen, le démon

pourrait arriver jusqu’à nous faire perdre la dévotion envers le Très

Saint Sacrement.»

D’autre part, en proscrivant les reliques des saints et la vénération de

ces reliques, les protestants s’attaquent aux corps sanctifiés par

l’Esprit-Saint, et, de proche en proche, ils menacent le dogme de la

résurrection de la chair. Ils s’en prennent à l’idée même de la

sainteté. Bien plus, en détruisant la vie monastique, ils s’en prennent

aux conditions mêmes de la sainteté. Sans doute, il y a toujours eu des

saints hors du cloître, mais non sans pratiquer une ascèse analogue à

celle du cloître. Par leur guerre aux moines et aux religieuses, ces

hérétiques ruinent l’idéal complet de la perfection chrétienne:

chasteté, pauvreté, obéissance. La dignité éminente de la virginité est

méconnue, de même l’efficacité des macérations et des disciplines,--ce

que sainte Thérèse appelle: «l’ineffable trésor caché dans la

souffrance.» En brûlant les monastères, les protestants s’acharnent à

rendre impossible un type supérieur d’humanité,--pour ne pas dire ce

qu’il y a de plus parfait dans l’ordre humain. Qu’on songe, en effet, à

ce que doit être le moine accompli,--et au long et véritablement

héroïque labeur qui l’amène peu à peu à la perfection: maîtrise de ses

sens et maîtrise de soi-même (comparés à l’idéal du moine tous les

autres hommes sont mal élevés, ils n’ont pas reçu l’éducation véritable,

celle qui transforme complètement la nature et qui la rend apte à se

transcender elle-même)--avec cela, culture de l’âme, culture de toute

une variété de sentiments inconnus du commun, depuis les plus tendres et

les plus délicats jusqu’aux plus intenses et aux plus sublimes;--culture

de l’esprit enfin, grâce à des méthodes qui lui permettent de pénétrer

dans des régions intellectuelles fermées au plus grand nombre. En

réalité, le moine parfait est le chef-d’œuvre de l’humanité. C’est

pourquoi sainte Thérèse répète ces paroles qu’elle dit avoir recueillies

des lèvres mêmes du Christ: «Que deviendrait le monde, s’il n’y avait

des religieux?...»

Car la vie du monde n’est possible que par l’effort surhumain de

quelques-uns, qui donnent aux hommes l’exemple de mépriser ce pourquoi

ils s’entre-tuent, de nier ce qu’ils croient être l’unique raison de

vivre et qui les rend si durs les uns aux autres. Ainsi, en s’efforçant

de maintenir le christianisme intégral, Thérèse a travaillé, en même

temps, dans le sens du _plus humain_. La catholicité de ce temps-là,

guidée par le même esprit qui l’animait, entraînée aussi par sa pensée

et par son exemple, a sauvé, en fin de compte, les principes de la

vieille civilisation latine. Par le culte de l’Humanité du Christ et la

vénération des images, elle a conservé la supériorité séculaire de ses

arts plastiques. Les pays catholiques sont restés des pays de peintres,

de sculpteurs et d’architectes. Par la confession auriculaire et

l’habitude de l’examen de conscience, elle a enseigné aux écrivains

profanes l’analyse psychologique, et, par l’importance qu’elle attribue

aux cas de conscience et aux conflits intérieurs, elle a fourni au drame

un nouvel aliment. Les peuples protestants sont, en général, de mauvais

psychologues et de médiocres dramaturges. Enfin, par la part

prépondérante qu’elle accorde au surnaturel, elle a continué à élever le

monde occidental au-dessus de la platitude et de la bassesse pratiques.

Elle a contribué à la beauté, à la noblesse, à l’élégance même de la

vie.

Assurément sainte Thérèse ne s’est nullement préoccupée de ces choses,

quoiqu’elle fût bien loin de les mépriser. Personne n’a été plus assurée

que la beauté est un reflet de Dieu,--en tout cas un moyen pour s’élever

à Dieu. Elle écrit, dans une de ses lettres, à la prieure des Carmélites

de Séville, qui, des fenêtres de leur couvent, s’amusaient à regarder

les galères pavoisées sur le Guadalquivir: «Pensez-vous que ce soit peu

de chose que d’être dans un monastère d’où vous puissiez voir ces

galères dont vous me parlez? Les sœurs de Castille vous portent grande

envie: _car cela est d’un grand secours pour louer Notre-Seigneur_.»

Petit détail, sans doute, mais qui en dit long sur la sensibilité de la

Sainte: la vue d’un beau navire, comme celle d’un beau paysage, la

mettait dans un état propice à l’oraison... Quoi qu’il en soit, il est

impossible que cette Latine de vieille civilisation ne soit pas entrée

dans un grand tremblement, à la nouvelle des atrocités et des

destructions sauvages que les guerres religieuses de cette époque

multipliaient en France et en Allemagne. Le protestantisme qui

incendiait les cathédrales et les couvents, qui brisait les reliquaires

et les statues de saints, devait lui apparaître comme un retour honteux

à la barbarie. Devinait-elle déjà, avec son sens prophétique, ce

qu’allait devenir un monde de plus en plus matériel, de plus en plus

coupé du surnaturel, plié uniquement sur les besognes mécaniques de

l’industrie, où l’homme est l’esclave des machines et de l’État, livré

sans défense à une basse démagogie qu’exploite une poignée de coquins et

se détruisant lui-même par la frénésie de ses concupiscences

déchaînées!...

Se dresser contre cela, c’était la tâche la plus pressante, celle qui ne

souffrait aucun délai. Au sortir de ses extases, elle en voyait la

nécessité dans une lumière éclatante. Elle brûlait d’une ardeur

incoercible d’apostolat. Elle aurait voulu intéresser le Roi lui-même

(qui, d’ailleurs, ne tardera pas à la comprendre) à l’œuvre capitale de

sa réforme. Elle s’écriait: «Je sens, pour dire des vérités si

salutaires à ceux qui gouvernent, un zèle qui me tue!» Elle n’admet pas

qu’on hésite, qu’on s’occupe d’autre chose, que ses religieuses,

importunées par de mauvais dévots, consentent à prier, par exemple, pour

le succès d’un procès, ou pour une bagatelle semblable: «Eh quoi?

dit-elle, toute la Chrétienté est en feu! Ces malheureux hérétiques

veulent, pour ainsi dire, condamner une seconde fois Jésus-Christ,

puisqu’ils suscitent contre lui mille faux témoins et qu’ils s’efforcent

de renverser son Église! Et nous perdrions le temps en des demandes qui,

si elles étaient exaucées, ne serviraient peut-être qu’à fermer à une

âme la porte du Ciel. Non certes, mes sœurs, ce n’est pas le temps de

traiter avec Dieu d’affaires si peu importantes! Et, s’il ne fallait

avoir quelque égard pour la faiblesse humaine, qui se réjouit d’être

aidée en tous ses besoins et à laquelle il ne faut point refuser cette

consolation, quand elle dépend de nous, je serais fort aise que chacun

sût que ce n’est point pour de semblables intérêts que l’on doit prier

avec tant d’ardeur dans ce monastère...»

Que faire donc, en ces graves conjonctures? Comment lutter contre

l’invasion?... Il faudrait pouvoir se mêler au siècle plus directement

et plus intimement que ne le peuvent les ordres religieux. Suivra-t-on,

en cela, les protestants qui se laïcisent à outrance? Déjà la Compagnie

de Jésus l’a tenté. Ce nouvel ordre de religieux, afin d’agir plus

efficacement sur les laïques, s’est rapproché, autant qu’il l’a pu, du

clergé séculier. Mais une carmélite, à moins de renier l’esprit même de

son institution, ne peut pas aller jusque là!... Eh! bien, soit! la

Carmélite, ne pouvant agir au dehors, comme le Jésuite, agira du dedans.

Elle agira par la prière,--une prière plus intense et plus

persévérante,--plus consciente surtout des nécessités actuelles de

l’Église. On priera non seulement pour le salut des âmes,--de toutes les

âmes,--mais pour l’efficacité de la prédication, l’augmentation de la

vertu chez les clercs et les moines, de la science chez les docteurs:

«J’ai toujours, dit la Sainte, aimé les hommes éminents en doctrine...»

Afin de mieux prier, de prier dans le silence et le recueillement,

d’éviter les allées et venues et les occasions de dissipation, on

observera strictement la clôture et l’on ne sera qu’un petit nombre:

treize religieuses, au plus, en comptant la prieure. On veillera

soigneusement au recrutement de chaque communauté, et, autant que

possible, on n’admettra que des sujets de choix: «Mieux vaut, dit

Thérèse, quelques religieuses distinguées par l’esprit qu’un grand

nombre de médiocres.» Étant si peu nombreuses, on vivra sans trop de

dépense, en tout cas dans la plus grande pauvreté possible. L’idéal

serait de vivre d’aumônes, comme saint François d’Assise et les Frères

mendiants. On échapperait ainsi aux inconvénients de la dotation,--et

d’une dotation toujours insuffisante. Mais la réformatrice eut beaucoup

de peine, comme nous le verrons, à faire accepter cette idée

évangélique, tant par les pouvoirs séculiers que par les autorités

ecclésiastiques. Enfin, on se rapprochera le plus qu’on pourra de cet

idéal de pauvreté. On habitera d’humbles maisons, où l’on aura tout

juste l’indispensable. On fuira le faste de certains monastères:

«Gardez-vous, mes filles, dit la Sainte à ses religieuses, de jamais

élever de ces bâtiments superbes. Je vous le demande pour l’amour de

Dieu et par le précieux Sang de son Fils. Si cela vous arrivait, mon

vœu, que je forme en conscience, est qu’ils s’écroulent le jour même où

ils seraient achevés. Ce serait très mal, mes filles, de bâtir de

grandes maisons avec le bien des pauvres. Je supplie le Seigneur de nous

en préserver. Nos maisons doivent être petites et tout y doit respirer

la pauvreté... Ceux qui font construire de vastes bâtiments ont leurs

raisons pour cela, et, sans doute, ils suivent de saintes intentions.

Mais, pour treize pauvres religieuses, le moindre petit coin suffit...»

Et, avec sa bonne humeur habituelle, elle conclut: «Ayez sans cesse

présente à l’esprit cette pensée que tout doit finir au jour du

Jugement... Or, conviendrait-il que la maison de treize pauvres

religieuses fît tant de bruit, en tombant? Les vrais pauvres n’en

doivent point faire: ils doivent être gens de petit bruit, s’ils veulent

qu’on ait compassion d’eux.»

Là, dans la pauvreté et le retranchement de tout, on travaillera

silencieusement pour obtenir les grâces d’oraison. La vie ne sera qu’une

longue prière et qu’une longue pénitence. Nous n’avons pas à entrer,

ici, dans le détail de la règle imposée à ses religieuses par sainte

Thérèse. Cette règle n’est pas la plus sévère des ordres monastiques,

mais elle est suffisamment rigoureuse pour faire hésiter, sur le seuil

du cloître, les âmes les mieux armées. En tout cas, elle est toute

pénétrée d’humanité et de raison. Pas un instant, cette mystique, si

détachée des sens et de tout le sensible, n’oublie que nous avons un

corps et que nous ne sommes, après tout, que des hommes. Elle a grand

soin de la santé de ses religieuses. Il ne faut pas que des macérations

excessives les rendent malades. Elles doivent être fortes pour

l’oraison. Il faut l’être pour prier et pour souffrir. Certes, elle n’a

pas peur des pénitences corporelles. Mais elle s’oppose, de tout son bon

sens, aux austérités exagérées. Par exemple, elle blâme fort son frère

Laurent qui, devenu d’une dévotion exaltée, vers la fin de sa vie, se

disciplinait avec un sombre acharnement. Elle combat l’abus qu’il fait

des cilices et des disciplines: «Dieu, lui dit-elle, aime mieux l’ardeur

de votre charité que celle de votre pénitence...» De même pour ses

religieuses. Si l’une d’elle est malade, si elle a des vapeurs, des

visions troubles, des hallucinations qu’elle prend pour des apparitions

célestes, que, tout de suite, on la mette à un autre régime: qu’on

n’hésite pas à lui faire rompre le jeûne,--et même qu’on lui fasse

manger de la viande. Si le mal persiste, qu’on l’envoie à la campagne

pour se distraire. La chose essentielle est de se maintenir en joie. Une

religieuse doit être gaie. C’est pourquoi sainte Thérèse abomine les

mélancoliques. Pour elle, la mélancolie est un défaut rédhibitoire, et

elle n’augure rien de bon d’une novice qui en est atteinte. Et c’est

pourquoi encore elle ménage à ses religieuses toute espèce de

distractions: musique et chant, improvisation de couplets et de

cantiques spirituels, processions costumées, au son des flûtes et des

tambourins, pour les jours de fêtes. Elle leur recommande enfin la

lecture,--la lecture des «bons livres», cela va de soi. Rien, dit-elle,

de plus efficace pour soutenir la méditation...

Mais la chose essentielle, à ses yeux, c’est le soin des âmes. Les âmes

ont été créées libres par Dieu. Elles ont le droit de s’appartenir et de

disposer d’elles-mêmes. Cette liberté des âmes est dans l’essence même

du christianisme, et c’est ce qui excite contre lui tant de haines, en

particulier celles de tous les ennemis de l’individu et de la liberté,

quels qu’ils soient, quiconque en tient pour les doctrines d’oppression

et de mort qui font de l’homme un instrument au service de la société ou

de l’État. Les carmélites déchaussées seront donc libres dans leurs âmes

et dans leurs consciences: notamment elles auront le droit de choisir

leur confesseur, fût-ce en dehors de l’ordre des carmes et de tout autre

ordre monastique. La Sainte se rappelle ce qu’elle a eu à souffrir de

l’incompréhension et de l’hostilité de certains de ses directeurs; c’est

pourquoi elle entend épargner cette cruelle épreuve aux jeunes nonnes du

Carmel.

Enfin, la plus précieuse de toutes les prérogatives de l’âme est le

droit à la solitude: _O beata solitudo!_ Se rappelant aussi combien elle

a souffert de la promiscuité qui régnait à l’Incarnation, lorsqu’elle y

entra, elle veut que ses carmélites puissent s’isoler et vivre comme des

ermites au sein de la communauté. Cette prescription de la Fondatrice a

été pieusement observée par ses filles spirituelles. Dans une règle

apportée en France par les carmélites espagnoles et qui s’appelle: _Le

Papier d’exaction_,--rédigée vraisemblablement pendant les premières

années du XVIIe siècle,--je lis ces recommandations adressées aux

religieuses: «Elles sauront que, dans cet ordre, l’on fait profession

non seulement d’être religieuses, mais aussi d’être ermites, à

l’imitation des anciens Pères des déserts, vivant en communauté, comme

nous faisons. C’est ce que notre Sainte Mère, sainte Thérèse, dit en

paroles expresses dans _Le Chemin de perfection_, et ailleurs elle nous

apprend que ce que les carmélites doivent toujours désirer, c’est d’être

seules avec le Seul...»

Etre seule avec le Seul! c’est un idéal qui ne se réalise guère qu’aux

suprêmes étapes de l’oraison. Bien que sainte Thérèse admette en

principe que toute créature est appelée aux plus hautes faveurs

mystiques, elle est cependant obligée de reconnaître qu’il n’en est pas

ainsi dans la pratique. Qu’importe! dit-elle; que celles qui ne

parviennent point à ces hautes demeures ne se découragent pas: «En

quelque état que l’on soit, on peut servir Dieu»,--et nommément par les

œuvres de charité aussi bien que par le travail manuel. Les

contemplatives, d’ailleurs, ne sont point dispensées de ce travail et

elles doivent tendre à la vie active. La Sainte répète à plusieurs

reprises que Marie est obligée de travailler comme Marthe. Elle-même

donnait l’exemple: elle filait et faisait la cuisine.

Ainsi elle se fait humble avec les humbles. Bien plus, elle s’applique à

leur mettre constamment sous les yeux la dignité de leur condition. Eux

aussi, à leur place, ils travaillent à l’œuvre de perfection, d’où

dépend le salut du monde. Car ce monde matériel n’est possible et n’est

supportable qu’à la condition d’être suspendu à un monde de charité qui,

tout à la fois, le nie et l’exalte.

II

SAINTE THÉRÈSE ET PHILIPPE II

Ce n’était pas tout que de poser devant les yeux du siècle ce haut idéal

de vie monastique, de concevoir des plans de réforme et de fondation:

l’âme agissante et avide d’apostolat qu’était sainte Thérèse ne pouvait

se reposer que dans la réalisation,--et une réalisation aussi prompte et

aussi complète que possible. Comme on s’en doute, ce ne fut pas chose

facile.

La Carmélite avait d’abord annoncé à ses confidentes et à quelques

religieux amis son intention de fonder un couvent sans revenus, où l’on

ne vivrait, comme aux premiers temps du Carmel, que de la charité

publique. Que la règle primitive des carmes ait comporté cette

obligation de stricte pauvreté, la Sainte avoue qu’elle l’ignorait, et,

très probablement, personne ne s’en souvenait, ou ne voulait s’en

souvenir autour d’elle: de sorte que ce retour à une très ancienne

coutume parut une audacieuse et même très dangereuse nouveauté. Enfin,

par cette réforme, par l’austérité de sa discipline, par sa clôture plus

sévère, par la réduction de ses religieuses à un très petit nombre, elle

se séparait de tout son ordre, qui avait fini par adopter une règle

mitigée et dont les couvents, on l’a vu, étaient fort peuplés.

Ce fut, contre elle et ses collaborateurs, un déchaînement de haine et

de mauvais procédés, dont nous n’avons plus idée. Ses anciennes

compagnes, les religieuses de l’Incarnation, crièrent au scandale: la

fondation de Thérèse de Ahumada devenait un affront pour elles, comme si

leur monastère était si corrompu qu’il fallût absolument le réformer

pour qu’on y pût faire son salut. Thérèse, à les en croire, était une

orgueilleuse, une ambitieuse, à moins que ce ne fût une folle et une

illuminée: on ne parlait de rien moins que de la déférer à

l’Inquisition. D’autre part, la municipalité d’Avila s’inquiétait de la

création, dans ses murs, d’une nouvelle communauté, qui prétendait vivre

d’aumônes. Comme si l’on n’avait pas, déjà, assez de pauvres à

nourrir,--sans parler des moines mendiants établis dans la ville!

Ceux-ci, à leur tour, ne pouvaient voir que de très mauvais œil des

nonnes cloîtrées qui allaient leur faire concurrence, en détournant vers

elles les aumônes et les cadeaux. C’est ainsi que, plus tard, à Séville,

les franciscains commencèrent par susciter une guerre acharnée aux

carmélites, n’hésitant pas à recourir aux pires moyens pour les empêcher

de s’installer dans la maison qu’elles venaient d’acheter

mystérieusement.

Thérèse dut s’occuper d’abord à désarmer ces hostilités et ces

préventions. Les théologiens consultés par elle,--même ceux qui lui

étaient le plus dévoués, comme le P. Pierre Ybañez, dominicain du

couvent de Santo-Tomas,--se montraient opposés à la fondation d’un

couvent sans revenus. Elle ne s’obstina point sur cette idée de pauvreté

absolue. L’essentiel, à ses yeux, était la fondation d’un couvent

réformé, celui qu’elle voulait établir à Avila, sous l’invocation de

saint Joseph. Elle finit par convertir à son projet non seulement

quelques dominicains et quelques jésuites, mais le provincial des

carmes. Comment résister aux instances pressantes de Thérèse? Ce qu’elle

demandait, c’était l’ordre exprès du ciel. Continuellement, elle avait

des extases et des révélations, qui la poussaient dans cette voie. Le

Christ lui-même parlait par sa bouche. Ainsi, elle sut intéresser à sa

cause deux austères et pieux personnages qui, dès cette époque, avaient,

dans toute l’Espagne, une grande réputation de sainteté: le dominicain

Frère Louis Bertrand et le franciscain Frère Pierre d’Alcantara. Le

premier, consulté par elle, ne lui répondit qu’au bout de trois mois,

sans doute après avoir mûrement examiné la question et avoir reçu, à ce

sujet, des communications surnaturelles. De son monastère de Valence, il

écrivit à la carmélite de l’Incarnation les quelques lignes que voici:

«Mère Thérèse, j’ai reçu votre lettre. Et, parce que l’affaire sur

laquelle vous me demandez mon avis touche de si près au service du

Seigneur, j’ai voulu la Lui recommander dans mes pauvres prières et

sacrifices, et c’est pourquoi j’ai tardé à vous répondre. Maintenant, je

vous dis, au nom du même Seigneur, de prendre courage pour une telle

entreprise, qu’Il vous aidera et vous favorisera. Et je vous donne

l’assurance de sa part que cinquante ans ne passeront point que votre

ordre ne soit un des plus illustres qu’il y ait dans l’église de

Dieu,--lequel vous ait en sa sainte garde. FRÈRE LOUIS BERTRAND.»

La prédiction du dominicain de Valence se réalisa à la lettre,--et les

Bollandistes nous assurent que, lors du procès de canonisation de saint

Louis Bertrand, il fut tenu compte de cette lettre, comme témoignage de

son esprit prophétique.

Saint Pierre d’Alcantara en écrivit une non moins belle à la future

sainte Thérèse. Sans hésiter, il lui disait: «L’Esprit-Saint remplit

l’âme de Votre Grâce... Je m’étonne qu’elle soumette à l’opinion des

doctes une chose qui n’est pas de leur ressort. S’il s’agissait de

procès ou de cas de conscience, il serait bon de prendre l’avis de

juristes ou de théologiens. Mais, quand il s’agit de vie parfaite, vous

n’avez à traiter qu’avec ceux qui la vivent... Et, en ce qui concerne

les conseils évangéliques, vous n’avez pas à demander s’il est bien ou

mal de les suivre... Si Votre Grâce veut suivre le conseil du Christ de

viser à la perfection la plus grande en matière de pauvreté, qu’elle le

fasse!...» Et il mettait, paraît-il, cette suscription en tête de ses

lettres à la carmélite: «A la très magnifique et très religieuse dame

doña Thérèse de Ahumada, dont notre Seigneur veuille faire une sainte!»

Sainte Thérèse · 第 19 / 23 段