privée pendant la majeure partie de sa vie, surtout dans cette période
critique, qui va de 1555 à 1561,--la période de persécution et de
combat, qui coïncide avec les grandes grâces et les grands ravissements.
Nous venons de la suivre jusque-là. On peut dire qu’à cette époque, elle
n’a pas encore atteint les derniers sommets de la perfection et qu’il
lui reste encore une assez longue route à parcourir pour connaître le
calme complet de l’âme. Néanmoins, dès cet instant, elle a clairement
conscience de la tâche à accomplir, tant au dedans d’elle-même qu’au
dehors. Elle a vu ou entrevu ce que doit être l’idéal monastique. Un
type d’ascète et de saint, ou, pour mieux dire, le type même du saint
s’est posé devant ses yeux.
Dans la ferveur surexaltée de son amour, elle est, dès maintenant,
arrivée au détachement complet par la complète désillusion. Elle connaît
l’envers de la toile. Et, dès lors, c’est le renversement absolu des
valeurs conventionnelles. Le monde des sens n’existe plus à ses yeux.
«Tout est néant, _todo es nada_,» se plaisait-elle à répéter, même dès
son enfance et dès sa première jeunesse. Aujourd’hui, elle dit: «Tout
est un songe, _todo es un sueño_»: il n’y a de vivants que ceux qui
vivent de la vie spirituelle: «Oui, écrit-elle, ce sont ceux-là qui me
paraissent les vrais vivants, tandis que ceux qui vivent de la vie de la
terre me semblent tellement morts que le monde entier n’offre à mes yeux
aucune compagnie. Tout ce que je vois me paraît un songe, tout ce que je
perçois par les yeux du corps une dérision: au contraire ce que j’ai vu
avec les yeux de l’âme est tout ce que je désire, et, comme je m’en vois
bien loin, c’est la mort pour moi.» Ainsi, l’illusion est dissipée, le
voile est déchiré, la duperie a fait place à la réalité. Le mouvement de
la chute est enrayé et redressé. A la fascination des choses d’En-bas
s’est substitué l’amour des choses d’En-haut...
Mais, pour en arriver là, toute une ascèse contraire à la nature, toute
une négation violente autant qu’héroïque a été nécessaire. Cette
négation si difficile n’a pu s’obtenir que dans certaines conditions:
retranchement, solitude, silence. Vivre loin du monde et du bruit,--loin
de l’irréel, ou,--ce qui est pire,--du mauvais. De là la nécessité du
cloître, de la séparation et de la clôture sévères... Thérèse regarde
son couvent de l’Incarnation, et elle en voit tous les défauts: tant de
portes ouvertes sur le dehors! tout ce flot de visiteurs profanes! Les
nonnes rompant sans cesse la clôture! Le monastère est si pauvre que la
communauté ne peut pas nourrir toutes ses religieuses et que beaucoup
d’entre elles sont obligées de faire de longs séjours, soit dans leurs
familles, soit chez des personnes amies, pour diminuer d’autant la
dépense de leur entretien. Comment s’étonner que, dans une maison ainsi
ouverte à tout venant, la piété ne soit pas très fervente, ni la règle
très observée?... Celles qui veulent vivre d’une vie plus parfaite se
voient en butte à l’hostilité des autres. Exposée à cette malignité
sournoise, ou à une guerre franchement déclarée, Thérèse finit par
perdre patience. Un beau jour, elle forme le projet de quitter cette
maison où elle sent que tout lui est contraire: «Je voulus, dit-elle,
sortir du monastère où j’étais et m’en aller avec ma dot dans un autre
couvent du même ordre. Je savais que l’observance en était plus étroite
et qu’on y pratiquait de très grandes austérités. De plus, il était fort
éloigné, ce qui me souriait beaucoup par l’espoir d’y vivre inconnue.
Mais mon confesseur ne voulut jamais me le permettre...»
Cette interdiction du confesseur est quelque chose de réellement
providentiel. En obligeant Thérèse à rester à l’Incarnation, elle va la
fortifier dans ses projets de réforme. Pour vivre de la vie pleinement
chrétienne, il faut aller jusqu’au bout de la règle ascétique, et, par
conséquent, instaurer ou restaurer celle-ci dans toute sa rigueur. Ce
n’est pas là une idée très spéciale de nonne hypnotisée par de puériles
minuties de dévotion: c’est le souci de manifester aux yeux du monde
l’idéal du renoncement chrétien dans toute sa splendeur et dans toute sa
logique intransigeante. C’est la Vérité des vérités qu’il importe de
proclamer et d’environner d’une lumière persuasive: Le monde est un
songe: il n’y a de vrai que l’éternel Amour. Pour le signifier au monde,
il faut se séparer de lui, se recueillir dans la contemplation de la vie
véritable,--souffrir, aimer la douleur, pour insulter à ce que le monde
aime par-dessus tout. Alors, nécessité de revenir à la règle stricte!
Nécessité de la clôture, des grilles, des voiles, des disciplines!... Si
l’on a bien compris tout cela, on ne trouve plus étrange l’appareil de
défense qui entoure les Carmels, surtout certains vieux Carmels
espagnols. Ces grilles massives, véritables barreaux de cachots, tout
hérissés de longues pointes, ce n’est pas pour arrêter d’hypothétiques
ravisseurs, des don Juans déguisés, c’est pour frapper les imaginations,
obliger le passant frivole à réfléchir,--c’est pour signifier le
retranchement de l’ascète et de la vie religieuse, son hostilité contre
un monde illusoire et dépravé. Cette nudité des murs, cette austérité,
cette pauvreté de tout, c’est pour symboliser le désert du monde,--ce
désert qui oblige l’âme à se retourner vers l’Unique.
Il faut donc se séparer du monde! Et, voici le paradoxe merveilleux:
s’en séparer pour être davantage avec lui par la prière et par l’amour.
L’âme qui a reçu la révélation du seul Vrai et du seul Aimable, brûle de
répandre le bienfait de cette connaissance, d’en faire part aux pauvres
hommes égarés. Ainsi l’amour divin, cet amour élevé si haut qu’il semble
se perdre dans les nues, retombe en charité sur le monde.
C’est surtout à l’époque où elle eut les grands ravissements dont nous
venons de parler, que sainte Thérèse brûlait de sortir de son couvent,
non pas pour publier ces hautes faveurs (elle le répète sans cesse: elle
est gênée par tout le bruit qui se fait autour de son nom, elle voudrait
vivre inconnue), mais pour annoncer les vérités dont elle vient d’avoir
la soudaine et irrésistible illumination, et, en même temps, pour
propager la notion du Bien véritable. Elle songe à tous ceux qui
méprisent ou qui nient ce Bien, qui obscurcissent ou qui diminuent ces
vérités,--aux mauvais chrétiens, aux mauvais religieux, dont la vie
dément la doctrine et qui sont un scandale pour le monde, aux
hérétiques, aux Luthériens et aux Calvinistes, qui, en ce moment même,
préparent la ruine de la religion du Christ, en commençant par la
découronner de son idéal de perfection monastique, en la mutilant dans
son ascèse et dans ses dogmes,--aux pauvres Indiens de l’Amérique, dont
ses frères lui parlent dans leurs lettres et qui vivent dans une telle
misère de corps et d’âme,--aux Musulmans qui méditent un nouvel assaut
contre la Chrétienté: après les Maures vaincus, voici les Turcs qui
s’avancent, dont les flottes menacent les villes et les provinces
maritimes de l’Espagne...
Elle voudrait sortir de son couvent, partir, comme autrefois, avec son
frère Augustin, pour une croisade à travers le monde. Elle voudrait
prêcher les tièdes, les hérétiques, les infidèles. Elle voudrait leur
apprendre ce qui est vrai et ce qui est bon, la voie du salut, la seule
grande chose qui importe. Mais elle est une femme, une pauvre nonne
cloîtrée. Elle doit vivre enfermée, solitaire et inconnue... Eh bien!
qu’à cela ne tienne! Elle tirera du moins de son état tout ce qu’il peut
donner de ferveur spirituelle et d’apostolat. Elle sera une religieuse
parfaite, elle formera des religieuses parfaites. Peu importe le nombre.
Tout dépend de la qualité des âmes. Il est vain d’être deux cents
carmélites réunies, comme à l’Incarnation, si la plupart sont médiocres
et sans vertu: «Une seule âme parfaite, dit-elle, vaut mieux qu’une
multitude d’âmes vulgaires». On ne sera qu’une élite, mais on offrira un
modèle des plus hauts renoncements, des plus hautes vertus chrétiennes.
On priera pour les hérétiques, pour tous les ennemis de la foi, on
priera pour l’Église, pour les docteurs et les prédicateurs surtout,
pour ceux qui sont chargés d’instruire le reste du troupeau. Les
prédicateurs ne seront que les truchements des vérités révélées aux âmes
solitaires et contemplatives. Ils seront les missionnaires de ces âmes
saintes. Les couvents seront des réservoirs de vertu et de vérité. Et ce
seront aussi des citadelles bien closes, des forteresses hérissées de
défenses, partout dressées contre l’erreur et contre le mal...
Mais cela ne s’accomplira pas sans un long et cruel effort. Tout un
travail de réforme et d’organisation est nécessaire. Et ainsi la
contemplative est tourmentée du désir de l’action. Elle est impatiente
de s’y lancer. Elle cherche, elle guette l’occasion: elle va bientôt la
trouver...
CINQUIÈME PARTIE
L’ACTION THÉRÉSIENNE
«Que deviendrait le monde, s’il n’y avait des religieux?...»
(_Vie_, XXXII.)
I
LE GRAND PÉRIL DE LA CATHOLICITÉ
Thérèse est dévorée d’un immense besoin d’action,--et surtout de fuir ce
couvent de l’Incarnation où elle se sent contrariée dans les aspirations
les plus intimes de son âme et dans tous ses désirs d’apostolat. La
contemplation ne suffit pas à l’âme mystique: il faut qu’elle communique
l’objet de sa contemplation. Ce monde surnaturel dont elle a entrevu
l’éblouissante réalité, dont elle a pu, jusqu’à un certain point, goûter
les délices, il faut qu’elle en apprenne le chemin à ceux qui
l’ignorent, ou qui s’en croient trop éloignés. L’oraison s’achève en
charité. Le contemplatif est un apôtre,--un messager d’en haut. Ce
besoin d’action et de prosélytisme s’est fait sentir de tout temps aux
âmes illuminées de Dieu. Mais, à l’époque où vivait sainte Thérèse,
l’apostolat devait lui apparaître comme une nécessité impérieuse, comme
une obligation immédiate et particulière. Jamais peut-être l’Église
n’avait été en plus grand danger. L’ennemi était partout,--au dedans
comme au dehors.
Débilitée par ses propres vices, par l’ignorance et l’immoralité de ses
clercs comme de ses moines, par des abus invétérés et scandaleux, elle
semblait s’obstiner dans sa corruption. Elle ne voulait pas guérir de
ses maux. De là les peines infinies, les retardements du Concile de
Trente à prendre l’initiative d’une réforme des mœurs et de la
discipline. C’était là sans doute un très grave péril. Mais le pire
était celui du dehors. Sur toutes ses frontières, au Nord et au Sud, à
l’Est et à l’Ouest,--du côté de l’Allemagne et des Pays scandinaves, du
côté des Flandres et de l’Angleterre, comme du côté des Pays
barbaresques, une guerre inexpiable était déclarée au catholicisme.
L’Islam et le protestantisme menaçaient de l’encercler et d’achever sa
déroute.
Uniquement préoccupés des luttes entre catholiques et protestants, nos
historiens oublient trop qu’au XVIe siècle, l’Islam était redevenu un
danger terrible pour la Chrétienté et pour l’Europe occidentale. Les
Turcs avaient réellement reconstitué l’Empire d’Orient. Ils étaient la
grande puissance hégémonique musulmane. Grâce à leurs corsaires, ils
terrorisaient les deux rives de la Méditerranée. Cette piraterie,
organisée en grand, sous leur pavillon, par des renégats italiens ou
grecs, s’était rapidement et prodigieusement développée. Une véritable
marine turque avait été créée et mise au service de l’Islam, par
l’esprit inventif du Chrétien et de l’Européen,--c’est-à-dire par la
traîtrise, la cupidité, la légèreté ou l’aveuglement des nôtres. Car, il
ne faut pas se lasser de le répéter: le Turc, pas plus que l’Arabe, n’a
jamais rien inventé. Leurs armées, leur marine, leur diplomatie, leurs
arts, le matériel de la civilisation, tout cela leur a été mis dans la
main par des _rayas_. Ce sont les Kupruli, les Piali, les Mohammed le
Faucon, les Dragut, les Barberousse, les Uluch-Ali,--tous renégats
italiens ou levantins,--qui ont fait des flottes turques et barbaresques
une telle menace pour le commerce et l’existence même de la Chrétienté.
Grâce à ces flottes, les Ottomans purent reprendre Chypre aux Vénitiens.
Un moment, ils furent sur le point d’enlever Malte. Si don Juan
d’Autriche ne les avait pas arrêtés à Lépante, c’était l’Espagne et
l’Italie encore une fois ouvertes à l’Islam. Mais ces victoires des
Chrétiens ne donnèrent que des résultats instables ou toujours
précaires. Tunis fut bientôt repris aux Espagnols, Alger délivré de la
surveillance du Fort-l’Empereur, Oran réduit à une situation des plus
critiques.
C’est surtout à l’intérieur de la Péninsule que le danger islamique
était redoutable et continuel. Et c’est là une chose que les Modernes ne
comprennent plus. Admettons que la barbarie et le fanatisme aient été
pareils chez les Maures et chez les Espagnols,--ce qui n’est pas vrai:
l’Espagnol était alors le représentant de la civilisation,--il fallait
que l’un des deux cédât la place à l’autre. Rappelons-nous, en effet,
que, même après la prise de Grenade par les Rois Catholiques, les Maures
ne cessèrent pas, pendant près d’un siècle, d’habiter l’Espagne, surtout
les provinces méridionales. Mais il y en avait aussi en Castille et un
peu partout. La trahison était installée au cœur du pays, ces Musulmans
entretenant des relations plus ou moins clandestines avec leurs frères
d’Afrique et ne cherchant qu’une occasion propice pour leur livrer les
villes, ou les régions, où ils se trouvaient en majorité. Cela étant, on
ne comprend pas les lamentations des historiens occidentaux qui
déplorent l’expulsion violente ou même l’extermination des Maures
espagnols: il y avait là, pour l’Espagne, une question vitale. Et rien
n’est plus sot que de croire à une baisse de la culture, à un échec de
la civilisation par le rejet de ces Africains à leur barbarie natale.
Bien loin d’apporter la civilisation en Espagne,--et laquelle, grands
dieux?--ce sont eux, ces hordes faméliques, venues des montagnes de
l’Atlas et grossies par une foule d’aventuriers levantins et
orientaux,--qui ont recueilli, en Andalousie, les restes de la
civilisation latine expirante et qui n’ont paru la ranimer un instant
que par l’aide et le génie du peuple vaincu, chez qui ils s’étaient
implantés en parasites. Du jour où ils furent séparés de la latinité,
c’en fut fait de leurs arts et de leurs sciences,--qui ne sont qu’un
démarquage grossier de la science et de la pensée gréco-latines. Au
Maroc, ce sont les «Andalous» qui ont tout fait. Dès que le Maroc fut
coupé de l’Andalousie, il n’a plus rien produit d’original. On ne
s’explique pas cette humiliante erreur des nôtres de leur attribuer une
civilisation dont ils n’ont été que les stériles usufruitiers.
Redisons-le encore une fois, puisque le préjugé contraire ne veut
absolument pas capituler: les Maures n’ont apporté en Espagne ni des
méthodes de culture, ni des procédés d’irrigation,--ni les seguias, ni
les norias, ni les thermes: tout cela était connu et pratiqué en Espagne
dès l’époque romaine et même carthaginoise. Si les catholiques, du temps
de Charles-Quint ou de Philippe II, se sont acharnés à fermer ou à
détruire les bains maures, ce n’est nullement par amour de l’ordure,
c’est parce que ces bains étaient des lieux de réunion tout trouvés pour
les conciliabules des Musulmans mal convertis et que ceux-ci pouvaient
s’y livrer, loin de toute surveillance, aux ablutions rituelles
prescrites par le Coran.
En réalité, l’histoire de la domination des Maures en Espagne n’est
qu’un long et monotone tissu d’horreurs et d’atrocités. Les Espagnols
ont pu être cruels dans leur répression: ils avaient affaire à un ennemi
sauvage et passé maître dans l’art de raffiner ignoblement sa vengeance.
Évidemment, rien ne les excuse d’avoir été, trop souvent, ignobles à
leur tour. Mais quoi? Ils avaient devant eux les alliés de leurs pires
ennemis,--d’ennemis sans cesse aux aguets et prêts à profiter de leurs
moindres défaillances pour essayer de reprendre pied dans le pays. Il
fallait que cela cessât, une bonne fois,--que l’Espagnol achevât la
reconquête de sa patrie, avec son unité nationale.
Sans doute, les Maures d’Afrique ne pouvaient pas grand’chose sans les
Turcs,--et les Turcs, livrés à eux-mêmes, sans le secours des
organisateurs et des chefs européens, ne pouvaient pas non plus aller
bien loin. Néanmoins, les corsaires barbaresques étaient toujours
capables de porter le trouble et la dévastation dans les provinces
méridionales et orientales de l’Espagne, où, d’ailleurs, des populations
entières de Morisques, avides de reconquérir leur liberté, les
acclamaient comme des libérateurs. Ils ne s’en privaient pas. Pendant
des siècles, ils ont razzié et ravagé les côtes espagnoles, comme celles
de Sicile et de Calabre, de Ligurie et de Provence. Nulle sécurité dans
ces parages: c’étaient des descentes continuelles, les habitants des
villages et des petits ports côtiers, des villes fortes elles-mêmes,
emmenés en captivité. L’audace de ces pirates était inouïe: ils venaient
revendre aux Espagnols les esclaves qu’ils avaient faits chez eux. Il y
a, dans la vie de saint Louis Bertrand, un épisode qui nous met
réellement sous les yeux ce qu’était le péril de la mer à cette époque.
Le saint, alors maître des novices, se trouvait au couvent des
Dominicains de Valence. Soudain, le bruit se répand en ville que des
galères barbaresques ont jeté l’ancre au Grao, le port de Valence: «Le
but des corsaires, nous dit le biographe du saint, était de proposer aux
habitants la mise en liberté, moyennant rançon, de nombreux chrétiens
capturés sur les côtes d’Espagne. En attendant qu’on eût réuni la somme
réclamée, leur capitaine, entouré de sa garde, eut l’insolence de se
promener dans la ville. Les Valenciens durent subir cette humiliation.
Sans doute les autorités craignirent, en les molestant, d’exposer la vie
des captifs entassés sur les galères. C’était un jour de fête
religieuse, et tout le monde s’indigna de cette provocation et surtout
de cette espèce d’outrage à la religion. Saint Louis, plus que personne,
y fut sensible... Or, ce même soir, les novices prenaient leur
récréation au jardin du couvent, et le saint leur avait adressé quelques
brèves paroles au sujet de la fête du jour, quand, soudain, saisi d’une
pieuse colère, il s’écria: «Comment se retenir, mes enfants, quand on
pense que ces ennemis du Christ, après tout ce qu’ils ont fait aux
Chrétiens, ont osé se pavaner aujourd’hui à travers la ville et, à cette
heure même, s’éloignent en triomphe! C’est à nous, mes enfants, de
mettre ordre à cela! Tombons à genoux du côté de la mer, et récitons
avec ferveur un psaume contre les Maures!» Surexcités par ces paroles
toutes brûlantes, les novices tombèrent à genoux et récitèrent le psaume
avec le saint. Quelques instants après, les galères turques mettaient à
la voile. Mais elles n’étaient pas loin qu’une tempête d’une
épouvantable violence s’élevait tout à coup, les enveloppait et les
engloutissait...»
Ah! que j’aime donc ce saint énergique qui, devant un désordre
scandaleux, n’hésite point à recourir aux alliés les plus violents, pour
remettre les choses en place. Cette fois, par miracle, il avait suffi
d’un psaume. Mais, en temps ordinaire, ce sont de bonnes troupes de guet
et tout un cordon d’ouvrages fortifiés qu’il aurait fallu pour tenir
l’ennemi en respect. Au moment où ces événements se passaient à Valence,
on s’y souvenait encore de la panique qui, quelques années plus tôt,
avait bouleversé la contrée, à la nouvelle que le fameux Barberousse,
soutenu par les Turcs, mobilisait, dans le port d’Alger, une flotte
entière pour envahir le Midi de l’Espagne. On conçoit que Philippe II
ait désiré en finir avec cet ennemi insupportable. Lorsque les Maures
andalous se soulevèrent dans les montagnes des Alpujarras, il se décida
à réunir une véritable armée sous le commandement de son propre frère,
don Juan d’Autriche, et à réduire enfin ces perpétuels révoltés. De part
et d’autres, ce furent des atrocités sans nom. Devant un tel débordement
de brutalité et de méchanceté humaines, on finit par perdre la notion du
juste et de l’injuste, et l’on confond ces deux ennemis acharnés à se
torturer et à s’entre-détruire, dans une égale réprobation. Et pourtant,
il fallait que l’Espagne et la civilisation occidentales fussent, une
bonne fois, délivrées du péril musulman.
Le bruit de ces représailles sanglantes, de ces massacres et de ces
déportations se propageait sans nul doute jusqu’à la paisible Avila, où,
très probablement, il y avait encore des Maures, ou tout au moins des
Morisques. Lorsque sainte Thérèse était petite fille, il y en avait
certainement dans le voisinage, puisqu’elle voulut, avec son frère
Rodrigue, aller évangéliser ces Infidèles et s’offrir au martyre. A la
fin de sa vie, dans une lettre adressée à une carmélite de Séville, elle
parle une dernière fois des Musulmans. On disait, à ce moment-là, que
les Morisques d’Andalousie avaient pris les armes pour un soulèvement
général: «On vient de m’annoncer, dit-elle, que les Morisques du pays où
vous êtes voudraient prendre d’assaut Séville...» Et elle ajoute, sur un
ton mi-plaisant mi-sérieux: «Vous auriez là une belle occasion d’être
martyres. Sachez vous assurer de cela et dites à la Mère sous-prieure de
nous l’écrire...» Quoi qu’il en soit, il ne semble pas que, tout en
connaissant la gravité de la menace islamique, elle y ait attaché une
importance capitale. Elle sait par expérience ce que c’est que le Maure.
Ces Musulmans fanatiques ne connaissent que la force. On peut toujours
leur opposer une force supérieure. Et puis enfin, après ces ultimes
expulsions, ils sont loin de l’Espagne. Il y a la mer entre eux et la
Chrétienté,--du moins la Chrétienté occidentale. Au contraire, les
Protestants étaient sur toutes les frontières de la monarchie. Et, s’ils
n’y pénétraient pas toujours matériellement, ils s’y insinuaient, à
petit bruit, par leurs livres et par leurs idées. Ici la force ne
servait de rien. Il fallait combattre l’esprit par l’esprit. Thérèse
l’écrit en propres termes dans ses exhortations à ses religieuses:
«C’est du bras ecclésiastique et non du bras séculier que doit nous
venir le secours.»
Ces ennemis subtils, insaisissables, omniprésents, voilà ceux qui la
préoccupent par-dessus tout. C’est pour résister à l’invasion
protestante que Thérèse se fait réformatrice et fondatrice de
monastères. Elle le répète et l’affirme de la façon la plus catégorique
dans le _Chemin de perfection_, après l’avoir déjà dit dans son
autobiographie: «Ayant appris vers ce même temps (celui de la fondation
du couvent de Saint-Joseph, à Avila) les coups portés, en France, à la
foi catholique, les ravages que ces malheureux luthériens y avaient déjà
faits et les rapides accroissements que prenait, de jour en jour, cette
secte désastreuse, j’en eus l’âme navrée de douleur. Dès ce moment,
comme si j’eusse pu, ou si j’eusse été quelque chose, je répandais des
larmes aux pieds du Seigneur, et je le suppliais de porter remède à un
si grand mal. J’aurais donné volontiers mille vies pour sauver une seule
de ces âmes que je voyais se perdre en si grand nombre dans ce royaume.
Mais, hélas! étant femme et encore bien pauvre de vertu, je me voyais
dans l’impossibilité de servir en rien la cause de mon divin Maître.
Cependant j’étais sans cesse poursuivie par un désir qui me consume
encore: voyant que cet adorable Maître avait tant d’ennemis et si peu
d’amis, je souhaitais que, du moins, ceux-ci fussent d’un dévouement à
toute épreuve. Ainsi, je résolus de faire le peu qui dépendait de moi,
c’est-à-dire de suivre les conseils évangéliques avec toute la
perfection dont je serais capable et de porter ce petit nombre de
religieuses réunies à Saint-Joseph à embrasser le même genre de vie...
Enfin il me semblait qu’en nous occupant tout entières à prier pour les
défenseurs de l’Église, pour les prédicateurs et les savants qui
combattent pour elle, nous viendrions, selon notre pouvoir, au secours
de ce divin Maître si indignement persécuté...» Et, plus loin, elle
ajoute: «En portant mes regards sur les grands maux causés par les
hérétiques de nos jours et sur _cet incendie que les forces humaines ne
sauraient éteindre_, il m’a semblé qu’il ne fallait rien moins à
l’Église de Dieu qu’une armée d’élite pour briser l’effort de l’hérésie
et arrêter ses progrès.»