Ce repos est, pour elle, une véritable nouveauté. Elle en avait été

privée pendant la majeure partie de sa vie, surtout dans cette période

critique, qui va de 1555 à 1561,--la période de persécution et de

combat, qui coïncide avec les grandes grâces et les grands ravissements.

Nous venons de la suivre jusque-là. On peut dire qu’à cette époque, elle

n’a pas encore atteint les derniers sommets de la perfection et qu’il

lui reste encore une assez longue route à parcourir pour connaître le

calme complet de l’âme. Néanmoins, dès cet instant, elle a clairement

conscience de la tâche à accomplir, tant au dedans d’elle-même qu’au

dehors. Elle a vu ou entrevu ce que doit être l’idéal monastique. Un

type d’ascète et de saint, ou, pour mieux dire, le type même du saint

s’est posé devant ses yeux.

Dans la ferveur surexaltée de son amour, elle est, dès maintenant,

arrivée au détachement complet par la complète désillusion. Elle connaît

l’envers de la toile. Et, dès lors, c’est le renversement absolu des

valeurs conventionnelles. Le monde des sens n’existe plus à ses yeux.

«Tout est néant, _todo es nada_,» se plaisait-elle à répéter, même dès

son enfance et dès sa première jeunesse. Aujourd’hui, elle dit: «Tout

est un songe, _todo es un sueño_»: il n’y a de vivants que ceux qui

vivent de la vie spirituelle: «Oui, écrit-elle, ce sont ceux-là qui me

paraissent les vrais vivants, tandis que ceux qui vivent de la vie de la

terre me semblent tellement morts que le monde entier n’offre à mes yeux

aucune compagnie. Tout ce que je vois me paraît un songe, tout ce que je

perçois par les yeux du corps une dérision: au contraire ce que j’ai vu

avec les yeux de l’âme est tout ce que je désire, et, comme je m’en vois

bien loin, c’est la mort pour moi.» Ainsi, l’illusion est dissipée, le

voile est déchiré, la duperie a fait place à la réalité. Le mouvement de

la chute est enrayé et redressé. A la fascination des choses d’En-bas

s’est substitué l’amour des choses d’En-haut...

Mais, pour en arriver là, toute une ascèse contraire à la nature, toute

une négation violente autant qu’héroïque a été nécessaire. Cette

négation si difficile n’a pu s’obtenir que dans certaines conditions:

retranchement, solitude, silence. Vivre loin du monde et du bruit,--loin

de l’irréel, ou,--ce qui est pire,--du mauvais. De là la nécessité du

cloître, de la séparation et de la clôture sévères... Thérèse regarde

son couvent de l’Incarnation, et elle en voit tous les défauts: tant de

portes ouvertes sur le dehors! tout ce flot de visiteurs profanes! Les

nonnes rompant sans cesse la clôture! Le monastère est si pauvre que la

communauté ne peut pas nourrir toutes ses religieuses et que beaucoup

d’entre elles sont obligées de faire de longs séjours, soit dans leurs

familles, soit chez des personnes amies, pour diminuer d’autant la

dépense de leur entretien. Comment s’étonner que, dans une maison ainsi

ouverte à tout venant, la piété ne soit pas très fervente, ni la règle

très observée?... Celles qui veulent vivre d’une vie plus parfaite se

voient en butte à l’hostilité des autres. Exposée à cette malignité

sournoise, ou à une guerre franchement déclarée, Thérèse finit par

perdre patience. Un beau jour, elle forme le projet de quitter cette

maison où elle sent que tout lui est contraire: «Je voulus, dit-elle,

sortir du monastère où j’étais et m’en aller avec ma dot dans un autre

couvent du même ordre. Je savais que l’observance en était plus étroite

et qu’on y pratiquait de très grandes austérités. De plus, il était fort

éloigné, ce qui me souriait beaucoup par l’espoir d’y vivre inconnue.

Mais mon confesseur ne voulut jamais me le permettre...»

Cette interdiction du confesseur est quelque chose de réellement

providentiel. En obligeant Thérèse à rester à l’Incarnation, elle va la

fortifier dans ses projets de réforme. Pour vivre de la vie pleinement

chrétienne, il faut aller jusqu’au bout de la règle ascétique, et, par

conséquent, instaurer ou restaurer celle-ci dans toute sa rigueur. Ce

n’est pas là une idée très spéciale de nonne hypnotisée par de puériles

minuties de dévotion: c’est le souci de manifester aux yeux du monde

l’idéal du renoncement chrétien dans toute sa splendeur et dans toute sa

logique intransigeante. C’est la Vérité des vérités qu’il importe de

proclamer et d’environner d’une lumière persuasive: Le monde est un

songe: il n’y a de vrai que l’éternel Amour. Pour le signifier au monde,

il faut se séparer de lui, se recueillir dans la contemplation de la vie

véritable,--souffrir, aimer la douleur, pour insulter à ce que le monde

aime par-dessus tout. Alors, nécessité de revenir à la règle stricte!

Nécessité de la clôture, des grilles, des voiles, des disciplines!... Si

l’on a bien compris tout cela, on ne trouve plus étrange l’appareil de

défense qui entoure les Carmels, surtout certains vieux Carmels

espagnols. Ces grilles massives, véritables barreaux de cachots, tout

hérissés de longues pointes, ce n’est pas pour arrêter d’hypothétiques

ravisseurs, des don Juans déguisés, c’est pour frapper les imaginations,

obliger le passant frivole à réfléchir,--c’est pour signifier le

retranchement de l’ascète et de la vie religieuse, son hostilité contre

un monde illusoire et dépravé. Cette nudité des murs, cette austérité,

cette pauvreté de tout, c’est pour symboliser le désert du monde,--ce

désert qui oblige l’âme à se retourner vers l’Unique.

Il faut donc se séparer du monde! Et, voici le paradoxe merveilleux:

s’en séparer pour être davantage avec lui par la prière et par l’amour.

L’âme qui a reçu la révélation du seul Vrai et du seul Aimable, brûle de

répandre le bienfait de cette connaissance, d’en faire part aux pauvres

hommes égarés. Ainsi l’amour divin, cet amour élevé si haut qu’il semble

se perdre dans les nues, retombe en charité sur le monde.

C’est surtout à l’époque où elle eut les grands ravissements dont nous

venons de parler, que sainte Thérèse brûlait de sortir de son couvent,

non pas pour publier ces hautes faveurs (elle le répète sans cesse: elle

est gênée par tout le bruit qui se fait autour de son nom, elle voudrait

vivre inconnue), mais pour annoncer les vérités dont elle vient d’avoir

la soudaine et irrésistible illumination, et, en même temps, pour

propager la notion du Bien véritable. Elle songe à tous ceux qui

méprisent ou qui nient ce Bien, qui obscurcissent ou qui diminuent ces

vérités,--aux mauvais chrétiens, aux mauvais religieux, dont la vie

dément la doctrine et qui sont un scandale pour le monde, aux

hérétiques, aux Luthériens et aux Calvinistes, qui, en ce moment même,

préparent la ruine de la religion du Christ, en commençant par la

découronner de son idéal de perfection monastique, en la mutilant dans

son ascèse et dans ses dogmes,--aux pauvres Indiens de l’Amérique, dont

ses frères lui parlent dans leurs lettres et qui vivent dans une telle

misère de corps et d’âme,--aux Musulmans qui méditent un nouvel assaut

contre la Chrétienté: après les Maures vaincus, voici les Turcs qui

s’avancent, dont les flottes menacent les villes et les provinces

maritimes de l’Espagne...

Elle voudrait sortir de son couvent, partir, comme autrefois, avec son

frère Augustin, pour une croisade à travers le monde. Elle voudrait

prêcher les tièdes, les hérétiques, les infidèles. Elle voudrait leur

apprendre ce qui est vrai et ce qui est bon, la voie du salut, la seule

grande chose qui importe. Mais elle est une femme, une pauvre nonne

cloîtrée. Elle doit vivre enfermée, solitaire et inconnue... Eh bien!

qu’à cela ne tienne! Elle tirera du moins de son état tout ce qu’il peut

donner de ferveur spirituelle et d’apostolat. Elle sera une religieuse

parfaite, elle formera des religieuses parfaites. Peu importe le nombre.

Tout dépend de la qualité des âmes. Il est vain d’être deux cents

carmélites réunies, comme à l’Incarnation, si la plupart sont médiocres

et sans vertu: «Une seule âme parfaite, dit-elle, vaut mieux qu’une

multitude d’âmes vulgaires». On ne sera qu’une élite, mais on offrira un

modèle des plus hauts renoncements, des plus hautes vertus chrétiennes.

On priera pour les hérétiques, pour tous les ennemis de la foi, on

priera pour l’Église, pour les docteurs et les prédicateurs surtout,

pour ceux qui sont chargés d’instruire le reste du troupeau. Les

prédicateurs ne seront que les truchements des vérités révélées aux âmes

solitaires et contemplatives. Ils seront les missionnaires de ces âmes

saintes. Les couvents seront des réservoirs de vertu et de vérité. Et ce

seront aussi des citadelles bien closes, des forteresses hérissées de

défenses, partout dressées contre l’erreur et contre le mal...

Mais cela ne s’accomplira pas sans un long et cruel effort. Tout un

travail de réforme et d’organisation est nécessaire. Et ainsi la

contemplative est tourmentée du désir de l’action. Elle est impatiente

de s’y lancer. Elle cherche, elle guette l’occasion: elle va bientôt la

trouver...

CINQUIÈME PARTIE

L’ACTION THÉRÉSIENNE

«Que deviendrait le monde, s’il n’y avait des religieux?...»

(_Vie_, XXXII.)

I

LE GRAND PÉRIL DE LA CATHOLICITÉ

Thérèse est dévorée d’un immense besoin d’action,--et surtout de fuir ce

couvent de l’Incarnation où elle se sent contrariée dans les aspirations

les plus intimes de son âme et dans tous ses désirs d’apostolat. La

contemplation ne suffit pas à l’âme mystique: il faut qu’elle communique

l’objet de sa contemplation. Ce monde surnaturel dont elle a entrevu

l’éblouissante réalité, dont elle a pu, jusqu’à un certain point, goûter

les délices, il faut qu’elle en apprenne le chemin à ceux qui

l’ignorent, ou qui s’en croient trop éloignés. L’oraison s’achève en

charité. Le contemplatif est un apôtre,--un messager d’en haut. Ce

besoin d’action et de prosélytisme s’est fait sentir de tout temps aux

âmes illuminées de Dieu. Mais, à l’époque où vivait sainte Thérèse,

l’apostolat devait lui apparaître comme une nécessité impérieuse, comme

une obligation immédiate et particulière. Jamais peut-être l’Église

n’avait été en plus grand danger. L’ennemi était partout,--au dedans

comme au dehors.

Débilitée par ses propres vices, par l’ignorance et l’immoralité de ses

clercs comme de ses moines, par des abus invétérés et scandaleux, elle

semblait s’obstiner dans sa corruption. Elle ne voulait pas guérir de

ses maux. De là les peines infinies, les retardements du Concile de

Trente à prendre l’initiative d’une réforme des mœurs et de la

discipline. C’était là sans doute un très grave péril. Mais le pire

était celui du dehors. Sur toutes ses frontières, au Nord et au Sud, à

l’Est et à l’Ouest,--du côté de l’Allemagne et des Pays scandinaves, du

côté des Flandres et de l’Angleterre, comme du côté des Pays

barbaresques, une guerre inexpiable était déclarée au catholicisme.

L’Islam et le protestantisme menaçaient de l’encercler et d’achever sa

déroute.

Uniquement préoccupés des luttes entre catholiques et protestants, nos

historiens oublient trop qu’au XVIe siècle, l’Islam était redevenu un

danger terrible pour la Chrétienté et pour l’Europe occidentale. Les

Turcs avaient réellement reconstitué l’Empire d’Orient. Ils étaient la

grande puissance hégémonique musulmane. Grâce à leurs corsaires, ils

terrorisaient les deux rives de la Méditerranée. Cette piraterie,

organisée en grand, sous leur pavillon, par des renégats italiens ou

grecs, s’était rapidement et prodigieusement développée. Une véritable

marine turque avait été créée et mise au service de l’Islam, par

l’esprit inventif du Chrétien et de l’Européen,--c’est-à-dire par la

traîtrise, la cupidité, la légèreté ou l’aveuglement des nôtres. Car, il

ne faut pas se lasser de le répéter: le Turc, pas plus que l’Arabe, n’a

jamais rien inventé. Leurs armées, leur marine, leur diplomatie, leurs

arts, le matériel de la civilisation, tout cela leur a été mis dans la

main par des _rayas_. Ce sont les Kupruli, les Piali, les Mohammed le

Faucon, les Dragut, les Barberousse, les Uluch-Ali,--tous renégats

italiens ou levantins,--qui ont fait des flottes turques et barbaresques

une telle menace pour le commerce et l’existence même de la Chrétienté.

Grâce à ces flottes, les Ottomans purent reprendre Chypre aux Vénitiens.

Un moment, ils furent sur le point d’enlever Malte. Si don Juan

d’Autriche ne les avait pas arrêtés à Lépante, c’était l’Espagne et

l’Italie encore une fois ouvertes à l’Islam. Mais ces victoires des

Chrétiens ne donnèrent que des résultats instables ou toujours

précaires. Tunis fut bientôt repris aux Espagnols, Alger délivré de la

surveillance du Fort-l’Empereur, Oran réduit à une situation des plus

critiques.

C’est surtout à l’intérieur de la Péninsule que le danger islamique

était redoutable et continuel. Et c’est là une chose que les Modernes ne

comprennent plus. Admettons que la barbarie et le fanatisme aient été

pareils chez les Maures et chez les Espagnols,--ce qui n’est pas vrai:

l’Espagnol était alors le représentant de la civilisation,--il fallait

que l’un des deux cédât la place à l’autre. Rappelons-nous, en effet,

que, même après la prise de Grenade par les Rois Catholiques, les Maures

ne cessèrent pas, pendant près d’un siècle, d’habiter l’Espagne, surtout

les provinces méridionales. Mais il y en avait aussi en Castille et un

peu partout. La trahison était installée au cœur du pays, ces Musulmans

entretenant des relations plus ou moins clandestines avec leurs frères

d’Afrique et ne cherchant qu’une occasion propice pour leur livrer les

villes, ou les régions, où ils se trouvaient en majorité. Cela étant, on

ne comprend pas les lamentations des historiens occidentaux qui

déplorent l’expulsion violente ou même l’extermination des Maures

espagnols: il y avait là, pour l’Espagne, une question vitale. Et rien

n’est plus sot que de croire à une baisse de la culture, à un échec de

la civilisation par le rejet de ces Africains à leur barbarie natale.

Bien loin d’apporter la civilisation en Espagne,--et laquelle, grands

dieux?--ce sont eux, ces hordes faméliques, venues des montagnes de

l’Atlas et grossies par une foule d’aventuriers levantins et

orientaux,--qui ont recueilli, en Andalousie, les restes de la

civilisation latine expirante et qui n’ont paru la ranimer un instant

que par l’aide et le génie du peuple vaincu, chez qui ils s’étaient

implantés en parasites. Du jour où ils furent séparés de la latinité,

c’en fut fait de leurs arts et de leurs sciences,--qui ne sont qu’un

démarquage grossier de la science et de la pensée gréco-latines. Au

Maroc, ce sont les «Andalous» qui ont tout fait. Dès que le Maroc fut

coupé de l’Andalousie, il n’a plus rien produit d’original. On ne

s’explique pas cette humiliante erreur des nôtres de leur attribuer une

civilisation dont ils n’ont été que les stériles usufruitiers.

Redisons-le encore une fois, puisque le préjugé contraire ne veut

absolument pas capituler: les Maures n’ont apporté en Espagne ni des

méthodes de culture, ni des procédés d’irrigation,--ni les seguias, ni

les norias, ni les thermes: tout cela était connu et pratiqué en Espagne

dès l’époque romaine et même carthaginoise. Si les catholiques, du temps

de Charles-Quint ou de Philippe II, se sont acharnés à fermer ou à

détruire les bains maures, ce n’est nullement par amour de l’ordure,

c’est parce que ces bains étaient des lieux de réunion tout trouvés pour

les conciliabules des Musulmans mal convertis et que ceux-ci pouvaient

s’y livrer, loin de toute surveillance, aux ablutions rituelles

prescrites par le Coran.

En réalité, l’histoire de la domination des Maures en Espagne n’est

qu’un long et monotone tissu d’horreurs et d’atrocités. Les Espagnols

ont pu être cruels dans leur répression: ils avaient affaire à un ennemi

sauvage et passé maître dans l’art de raffiner ignoblement sa vengeance.

Évidemment, rien ne les excuse d’avoir été, trop souvent, ignobles à

leur tour. Mais quoi? Ils avaient devant eux les alliés de leurs pires

ennemis,--d’ennemis sans cesse aux aguets et prêts à profiter de leurs

moindres défaillances pour essayer de reprendre pied dans le pays. Il

fallait que cela cessât, une bonne fois,--que l’Espagnol achevât la

reconquête de sa patrie, avec son unité nationale.

Sans doute, les Maures d’Afrique ne pouvaient pas grand’chose sans les

Turcs,--et les Turcs, livrés à eux-mêmes, sans le secours des

organisateurs et des chefs européens, ne pouvaient pas non plus aller

bien loin. Néanmoins, les corsaires barbaresques étaient toujours

capables de porter le trouble et la dévastation dans les provinces

méridionales et orientales de l’Espagne, où, d’ailleurs, des populations

entières de Morisques, avides de reconquérir leur liberté, les

acclamaient comme des libérateurs. Ils ne s’en privaient pas. Pendant

des siècles, ils ont razzié et ravagé les côtes espagnoles, comme celles

de Sicile et de Calabre, de Ligurie et de Provence. Nulle sécurité dans

ces parages: c’étaient des descentes continuelles, les habitants des

villages et des petits ports côtiers, des villes fortes elles-mêmes,

emmenés en captivité. L’audace de ces pirates était inouïe: ils venaient

revendre aux Espagnols les esclaves qu’ils avaient faits chez eux. Il y

a, dans la vie de saint Louis Bertrand, un épisode qui nous met

réellement sous les yeux ce qu’était le péril de la mer à cette époque.

Le saint, alors maître des novices, se trouvait au couvent des

Dominicains de Valence. Soudain, le bruit se répand en ville que des

galères barbaresques ont jeté l’ancre au Grao, le port de Valence: «Le

but des corsaires, nous dit le biographe du saint, était de proposer aux

habitants la mise en liberté, moyennant rançon, de nombreux chrétiens

capturés sur les côtes d’Espagne. En attendant qu’on eût réuni la somme

réclamée, leur capitaine, entouré de sa garde, eut l’insolence de se

promener dans la ville. Les Valenciens durent subir cette humiliation.

Sans doute les autorités craignirent, en les molestant, d’exposer la vie

des captifs entassés sur les galères. C’était un jour de fête

religieuse, et tout le monde s’indigna de cette provocation et surtout

de cette espèce d’outrage à la religion. Saint Louis, plus que personne,

y fut sensible... Or, ce même soir, les novices prenaient leur

récréation au jardin du couvent, et le saint leur avait adressé quelques

brèves paroles au sujet de la fête du jour, quand, soudain, saisi d’une

pieuse colère, il s’écria: «Comment se retenir, mes enfants, quand on

pense que ces ennemis du Christ, après tout ce qu’ils ont fait aux

Chrétiens, ont osé se pavaner aujourd’hui à travers la ville et, à cette

heure même, s’éloignent en triomphe! C’est à nous, mes enfants, de

mettre ordre à cela! Tombons à genoux du côté de la mer, et récitons

avec ferveur un psaume contre les Maures!» Surexcités par ces paroles

toutes brûlantes, les novices tombèrent à genoux et récitèrent le psaume

avec le saint. Quelques instants après, les galères turques mettaient à

la voile. Mais elles n’étaient pas loin qu’une tempête d’une

épouvantable violence s’élevait tout à coup, les enveloppait et les

engloutissait...»

Ah! que j’aime donc ce saint énergique qui, devant un désordre

scandaleux, n’hésite point à recourir aux alliés les plus violents, pour

remettre les choses en place. Cette fois, par miracle, il avait suffi

d’un psaume. Mais, en temps ordinaire, ce sont de bonnes troupes de guet

et tout un cordon d’ouvrages fortifiés qu’il aurait fallu pour tenir

l’ennemi en respect. Au moment où ces événements se passaient à Valence,

on s’y souvenait encore de la panique qui, quelques années plus tôt,

avait bouleversé la contrée, à la nouvelle que le fameux Barberousse,

soutenu par les Turcs, mobilisait, dans le port d’Alger, une flotte

entière pour envahir le Midi de l’Espagne. On conçoit que Philippe II

ait désiré en finir avec cet ennemi insupportable. Lorsque les Maures

andalous se soulevèrent dans les montagnes des Alpujarras, il se décida

à réunir une véritable armée sous le commandement de son propre frère,

don Juan d’Autriche, et à réduire enfin ces perpétuels révoltés. De part

et d’autres, ce furent des atrocités sans nom. Devant un tel débordement

de brutalité et de méchanceté humaines, on finit par perdre la notion du

juste et de l’injuste, et l’on confond ces deux ennemis acharnés à se

torturer et à s’entre-détruire, dans une égale réprobation. Et pourtant,

il fallait que l’Espagne et la civilisation occidentales fussent, une

bonne fois, délivrées du péril musulman.

Le bruit de ces représailles sanglantes, de ces massacres et de ces

déportations se propageait sans nul doute jusqu’à la paisible Avila, où,

très probablement, il y avait encore des Maures, ou tout au moins des

Morisques. Lorsque sainte Thérèse était petite fille, il y en avait

certainement dans le voisinage, puisqu’elle voulut, avec son frère

Rodrigue, aller évangéliser ces Infidèles et s’offrir au martyre. A la

fin de sa vie, dans une lettre adressée à une carmélite de Séville, elle

parle une dernière fois des Musulmans. On disait, à ce moment-là, que

les Morisques d’Andalousie avaient pris les armes pour un soulèvement

général: «On vient de m’annoncer, dit-elle, que les Morisques du pays où

vous êtes voudraient prendre d’assaut Séville...» Et elle ajoute, sur un

ton mi-plaisant mi-sérieux: «Vous auriez là une belle occasion d’être

martyres. Sachez vous assurer de cela et dites à la Mère sous-prieure de

nous l’écrire...» Quoi qu’il en soit, il ne semble pas que, tout en

connaissant la gravité de la menace islamique, elle y ait attaché une

importance capitale. Elle sait par expérience ce que c’est que le Maure.

Ces Musulmans fanatiques ne connaissent que la force. On peut toujours

leur opposer une force supérieure. Et puis enfin, après ces ultimes

expulsions, ils sont loin de l’Espagne. Il y a la mer entre eux et la

Chrétienté,--du moins la Chrétienté occidentale. Au contraire, les

Protestants étaient sur toutes les frontières de la monarchie. Et, s’ils

n’y pénétraient pas toujours matériellement, ils s’y insinuaient, à

petit bruit, par leurs livres et par leurs idées. Ici la force ne

servait de rien. Il fallait combattre l’esprit par l’esprit. Thérèse

l’écrit en propres termes dans ses exhortations à ses religieuses:

«C’est du bras ecclésiastique et non du bras séculier que doit nous

venir le secours.»

Ces ennemis subtils, insaisissables, omniprésents, voilà ceux qui la

préoccupent par-dessus tout. C’est pour résister à l’invasion

protestante que Thérèse se fait réformatrice et fondatrice de

monastères. Elle le répète et l’affirme de la façon la plus catégorique

dans le _Chemin de perfection_, après l’avoir déjà dit dans son

autobiographie: «Ayant appris vers ce même temps (celui de la fondation

du couvent de Saint-Joseph, à Avila) les coups portés, en France, à la

foi catholique, les ravages que ces malheureux luthériens y avaient déjà

faits et les rapides accroissements que prenait, de jour en jour, cette

secte désastreuse, j’en eus l’âme navrée de douleur. Dès ce moment,

comme si j’eusse pu, ou si j’eusse été quelque chose, je répandais des

larmes aux pieds du Seigneur, et je le suppliais de porter remède à un

si grand mal. J’aurais donné volontiers mille vies pour sauver une seule

de ces âmes que je voyais se perdre en si grand nombre dans ce royaume.

Mais, hélas! étant femme et encore bien pauvre de vertu, je me voyais

dans l’impossibilité de servir en rien la cause de mon divin Maître.

Cependant j’étais sans cesse poursuivie par un désir qui me consume

encore: voyant que cet adorable Maître avait tant d’ennemis et si peu

d’amis, je souhaitais que, du moins, ceux-ci fussent d’un dévouement à

toute épreuve. Ainsi, je résolus de faire le peu qui dépendait de moi,

c’est-à-dire de suivre les conseils évangéliques avec toute la

perfection dont je serais capable et de porter ce petit nombre de

religieuses réunies à Saint-Joseph à embrasser le même genre de vie...

Enfin il me semblait qu’en nous occupant tout entières à prier pour les

défenseurs de l’Église, pour les prédicateurs et les savants qui

combattent pour elle, nous viendrions, selon notre pouvoir, au secours

de ce divin Maître si indignement persécuté...» Et, plus loin, elle

ajoute: «En portant mes regards sur les grands maux causés par les

hérétiques de nos jours et sur _cet incendie que les forces humaines ne

sauraient éteindre_, il m’a semblé qu’il ne fallait rien moins à

l’Église de Dieu qu’une armée d’élite pour briser l’effort de l’hérésie

et arrêter ses progrès.»

Sainte Thérèse · 第 18 / 23 段