Sainte s’arrête, prise de scrupule, et qu’elle se demande: «Est-ce bien
ainsi? Me suis-je bien expliquée?» Elle désespère d’y être parvenue.
Elle sent bien qu’elle n’a pas tout dit, qu’elle n’a pas pu tout dire.
Néanmoins elle en a dit assez pour nous faire entrevoir ce que peut être
cette étrange «peine»: d’abord le sentiment de l’agonie et de la mort
physiques (le pouls devient imperceptible), et, avec ces affres du
corps, une souffrance inexprimable de l’âme,--le sentiment que le monde
s’écroule, qu’il n’y a plus rien (où est ton Dieu? _Ubi est Deus tuus?_)
Tout s’est aboli, les images, les formes, les sensations elles-mêmes (on
perd le sentiment). C’est le désert, et, comme elle le dit, _l’extrémité
de la solitude_. Et puis, dans ce paroxysme de la souffrance et de
l’abandon, un sentiment de plaisir et de consolation. Après avoir été
terrassée, après avoir perdu le sentiment, l’âme se sent revivre dans la
douleur même, peut-être par l’excès de la douleur. Elle se sent égale à
sa douleur, elle en triomphe par une aide qui ne peut être que
surnaturelle, car cette douleur surpasse de beaucoup notre faculté de
souffrir. Et enfin l’âme se console par les lumières soudaines que Dieu
lui accorde, par ces révélations, qui, au plus fort de la souffrance,
lui donnent le courage de la supporter, pour mériter ce Dieu, dont
l’absence la tue.
C’est surtout dans «le vol de l’esprit», que ces illuminations sont
accordées à l’âme avec une abondance et une clarté qui comblent tous ses
désirs. Le vol de l’esprit n’est qu’une autre sorte de ravissement, mais
«plus intense et plus impétueux». Il est tel, dit sainte Thérèse, «qu’il
semble véritablement séparer l’esprit du corps». Et, faisant allusion à
elle-même, elle ajoute: «Néanmoins cette personne dont j’ai parlé plus
haut n’en est pas morte. Mais elle ne sait, durant quelques instants, si
son âme anime ou n’anime plus son corps. _Il lui semble qu’elle est
entrée dans une autre région très différente de celle où nous vivons._
Là, elle a la révélation d’une lumière si différente de celle d’ici-bas,
qu’elle pourrait passer toute une vie à s’en faire artificiellement une
image, en mettant ensemble toute espèce de comparaisons, sans pouvoir y
parvenir. Et elle se trouve instruite en un instant de tant de choses à
la fois, qu’elle n’aurait pu, avec tous ses efforts, s’en imaginer, en
plusieurs années, la millième partie...»
A la clarté de cette lumière incomparable, l’âme découvre un pays
inconnu. Elle y entrevoit, dans un éclair, d’éblouissantes merveilles.
Mais ces illuminations ne se produisent pas au suprême moment de
l’extase. En ce moment-là, «Dieu est tellement uni à elle qu’elle n’est
plus qu’une même chose avec Lui. Cette âme est ravie hors d’elle-même et
se trouve si abîmée dans la joie de Le posséder qu’elle est incapable de
comprendre les secrets qu’il expose à sa vue. Mais, lorsqu’il lui plaît
quelquefois de la tirer de cette ivresse, pour lui faire voir ces
merveilles comme en un clin d’œil, elle se souvient, après être
entièrement revenue à elle, qu’elle les a vues. Elle ne saurait,
néanmoins, rien dire en particulier de chacune d’elles, attendu que, par
sa nature, elle ne peut rien voir de ce que Dieu a voulu lui montrer de
surnaturel. Vais-je dire qu’elle voit réellement et que c’est, ici, une
vision imaginaire (par images)? Pas le moins du monde. _Il ne s’agit,
ici, que de vision intellectuelle..._»
Et pour faire comprendre cette espèce de vision rapide et illuminante,
sainte Thérèse se sert d’une très jolie et toute féminine comparaison:
«Entrez, dit-elle, dans un de ces appartements royaux ou princiers,
qu’on appelle je crois «un cabinet» et où l’on garde un nombre infini de
cristaux, de vases de tout genre et une foule d’autres objets disposés
de telle sorte que le regard les embrasse presque tous, en entrant. Un
jour, chez la duchesse d’Albe, on me fit entrer dans une de ces pièces
(mes supérieurs, importunés par les instances de cette dame, m’avaient
donné l’ordre de m’y arrêter pendant un de mes voyages). Dès le seuil,
je fus saisie d’étonnement et, me demandant à quoi pouvait servir un tel
amas de curiosités, je vis qu’on pouvait louer le Seigneur de voir une
telle variété d’objets,--et maintenant je le remercie de ce que cela me
sert pour m’expliquer en ce point. Bien que je fusse restée là un
moment, il y avait tant à voir, que bientôt tout cela sortit de ma
mémoire, de sorte que je n’ai pas plus souvenance de ces pièces que si
je ne les avais jamais vues et qu’il me serait impossible de dire
comment elles étaient faites. Mais, dans l’ensemble, je me souviens de
les avoir vues».
Ces illuminations d’ensemble n’ont rien de vague ni de confus. Elles
sont seulement, en grande partie, inexprimables. Et pourtant la Sainte
arrive à nous en donner l’impression soit par des images, lorsque la
vision est suffisamment imaginaire, soit simplement par des mots où elle
a su faire passer un peu de son émotion ou de son éblouissement. Sa
vision de l’Enfer, en particulier, est quelque chose d’extraordinaire
non seulement par quelques traits descriptifs qui semblent sortis de
l’imagination de Dante, mais surtout par l’intensité du sentiment et, si
l’on peut dire, par la couleur et la signification intellectuelles du
morceau: «Ce fut, dit-elle, une vision très brève, mais que je
n’oublierai jamais, je le crois bien. L’entrée me fit l’effet d’une de
ces petites rues très longues et très étroites, quelque chose comme un
four très bas, très obscur et très resserré. Le sol me paraissait plein
d’une boue immonde et pestilentielle, où il y avait une foule de
reptiles venimeux. A l’extrémité se trouvait une concavité creusée dans
la muraille, une manière de cachot très étroit où je me vis enfermée.
Tout cela était délicieux à la vue en comparaison de ce que j’éprouvai
alors. Mais je sens que ce que j’ai dit n’est pas exact. Ce qui va
suivre me paraît inexprimable et incompréhensible. Je sentis dans mon
âme un feu, que je ne puis m’expliquer, dont je ne puis dire ce qu’il
est. Les douleurs corporelles si insupportables que j’ai subies en cette
vie et qui sont, de l’avis des médecins, les plus cruelles que l’on
puisse souffrir... ne sont rien en comparaison de ce que je sentis
alors: le pire était de voir qu’elles ne devaient jamais finir ni
diminuer. Et cela n’est encore rien en comparaison de _l’agonie de
l’âme_: c’est une étreinte, une angoisse, une affliction si sensible,
jointe à un tel abattement et à un tel désespoir, que je ne trouve pas
de paroles pour le dire... Mais ce que j’affirme, c’est que le pire de
ces supplices, c’est ce feu et ce désespoir intérieurs...»
Après avoir commenté cette vision terrible, la Sainte s’écrie: «Voilà
près de six ans que j’ai vu cela, et j’en suis restée si épouvantée, et
maintenant encore, en l’écrivant, là où je suis, j’en éprouve un tel
effroi, que mon sang se glace dans mes veines...»
Redisons-le encore: l’âme tendre, le lumineux génie de sainte Thérèse
répugnaient à ces images sombres et horrifiantes. En revanche ses
visions célestes furent très nombreuses et très fréquentes. Elle eut des
intuitions non seulement de la gloire surnaturelle et des êtres
glorieux, mais des dogmes les plus profonds, des concepts les plus
subtils de la science sacrée. A maintes reprises, l’intelligence du
mystère de la Trinité lui fut miraculeusement accordée: «Un mardi après
l’Ascension, dit-elle, je restai un moment en oraison, au sortir de la
communion, que j’avais faite avec difficulté, car j’étais tellement
distraite que mon esprit ne pouvait se fixer à une pensée, et je me
plaignais au Seigneur de notre pauvre nature... Soudain, mon âme
commença à s’enflammer. Je croyais véritablement avoir _une vision
intellectuelle_ de la présence en moi de la Très Sainte Trinité. _Il fut
donné à mon âme par une certaine représentation ou image de la vérité,
de voir, autant du moins que ma faiblesse en était capable, comment il y
a trois personnes en un seul Dieu._» Plus tard, relatant ces
illuminations pour un de ses confesseurs, le P. Rodrigue Alvarez, elle
lui disait: «Je vois clairement que les Trois Personnes Divines sont
distinctes, comme je vous vis, hier, quand vous parliez au Père
Provincial. Ainsi que je vous l’ai marqué, je ne vois rien des yeux du
corps; je n’entends rien des oreilles du corps; les yeux de l’âme même
ne voient pas: _j’ai seulement une certitude extraordinaire que les
Trois Personnes Divines sont là_, et, quand leur présence cesse, je le
comprends aussitôt. Le comment de tout cela, je l’ignore. Mais je sais
très bien que ce n’est pas de l’imagination. J’aurais beau ensuite
m’ingénier pour me représenter cette présence, je n’y réussirais pas.
J’en ai fait assez souvent l’expérience... Depuis tant d’années que je
reçois ces faveurs, j’ai eu le temps de constater cela pour en parler
avec assurance.»
Vivant corollaire de cette vision, elle aperçut, une autre fois, la Très
Sainte Humanité de Jésus-Christ contenue dans le sein de son Père: «A la
vérité, dit-elle, je ne saurais expliquer de quelle manière elle y est.
Il me parut seulement que, sans La voir, je me trouvais en présence de
la Divinité. Mon âme en resta si frappée d’étonnement que je passai
plusieurs jours sans pouvoir revenir à moi: il me semblait que j’avais
sans cesse devant les yeux cette majesté du Fils de Dieu, _mais non pas
comme la première fois_: cela je le voyais bien. Néanmoins, si rapide
que soit une telle vision, elle se grave si profondément dans la mémoire
qu’elle ne peut plus l’oublier...» Après le Verbe, elle voit toutes
choses contenues en Dieu: «Je ne les apercevais pas, dit-elle, dans
leurs propres formes et néanmoins la vue que j’en avais était d’une
souveraine clarté... Ce spectacle fut bien sous mes yeux, mais dans
quelle lumière m’apparaissait-il? Je ne saurais le dire. Cette vue est
si subtile et si déliée que l’entendement ne la saurait atteindre. Ou
bien c’est que je ne sais me comprendre moi-même _dans les visions qui
n’offrent à l’âme aucune image_, quoique cependant, dans certaine, il y
ait quelque chose d’imaginaire...» Outre le dogme et les idées
métaphysiques les plus élevées, ou les plus délicates, certaines vérités
de détail contenues dans l’Écriture, les sens cachés de certains versets
prennent tout à coup, pour elle, dans l’oraison, ou dans l’extase, une
évidence, une intensité, ou une profondeur éblouissante. En voici un
exemple éclatant: «Me trouvant un jour en oraison, je sentis mon âme si
unie à Dieu et perdue en lui que le monde semblait disparaître pour moi.
Il me fut donné alors de comprendre, d’une manière telle que je ne
saurais oublier, ce verset du _Magnificat_: «Et exultavit spiritus
meus...»
Cette joie indicible accompagnant de telles illuminations exaltait à un
tel degré toutes les puissances de son âme, que Thérèse, à de certains
moments, se sentait élevée au-dessus de toute la création: «Quel empire
est comparable à celui d’une âme qui de ce faîte sublime où Dieu l’a
élevée, voit au-dessous d’elle toutes les choses du monde sans être
captivée par aucune. Qu’elle est confuse de ses attaches d’autrefois!
Comme elle s’étonne de son aveuglement!...» Et ailleurs: «Cet état qui
tient ainsi l’âme élevée au-dessus de tout le créé _est une espèce de
souveraineté si haute_ que je ne sais si on peut la comprendre à moins
de la posséder...» Et la Sainte conclut en ces termes: «Ces vérités font
que je crains peu la mort, moi qui la craignais tant autrefois. A
présent, elle me paraît la chose la plus facile du monde pour quiconque
sert Dieu, puisqu’en un moment l’âme se voit libre de sa prison et mise
au lieu du repos. Il existe, selon moi, une grande ressemblance entre
l’extase et la mort... Laissons de côté les douleurs de l’arrachement,
dont il faut faire très peu de cas car ceux qui auront vraiment aimé
Dieu et rejeté les choses de cette vie, ceux-là doivent mourir très
doucement...»
Ainsi l’âme est délivrée de toutes ses craintes, en même temps que de
toutes ses attaches. Elle méprise la mort, comme toutes les vaines
contingences de ce monde. Elle est visiblement souveraine, d’une
souveraineté bien supérieure à celles de tous les rois de la terre. Et
quand Thérèse écrit ces affirmations superbes, qui ne se comprennent que
par la profondeur de son humilité devant Dieu, elle songe manifestement
au tout-puissant Philippe II, solitaire et inaccessible dans son
Escorial, alors que Dieu recherche la société et l’amour des hommes et
qu’Il se fait tout à tous.
* * * * *
Mais cet état sublime, avec ses transports violents, est encore dépassé
par un état plus paisible et, en tout cas, d’une dignité plus haute:
c’est le mariage spirituel, union constante avec Dieu, autant, du moins,
que le permet la faiblesse humaine.
Tous les états mystiques qui précèdent peuvent être considérés comme les
fiançailles de l’âme avec son créateur. Un moment vient où l’union
s’accomplit. Thérèse en fut avertie par la vision que voici: «La seconde
année de mon priorat à l’Incarnation, le jour de l’octave de saint
Martin, j’étais sur le point de communier, quand le Père Jean de la
Croix, qui me donnait la Sainte Hostie, la partagea en deux, pour en
donner la moitié à une sœur. Je pensai que ce Père agissait ainsi, non
parce qu’il n’y avait pas assez d’hosties, mais parce qu’il voulait me
mortifier, car je lui avais dit que j’aimais beaucoup recevoir de
grandes hosties: je savais bien que cela importait peu et que le
Seigneur est tout entier dans la plus petite partie. Pour me faire
comprendre que cela importait peu, en effet, Sa Majesté me dit: «N’aie
pas peur ma fille, que personne te sépare jamais de moi!» Et alors le
Seigneur m’apparut dans une vision imaginaire, comme d’autres fois, au
plus intime de mon âme, et Il me donna sa main droite et me dit: «Vois
ce clou! C’est le signe que, à partir d’aujourd’hui, tu seras mon
Épouse. Jusqu’à présent, tu ne l’avais pas mérité: à l’avenir, non
seulement tu verras en moi ton Créateur, ton Roi et ton Dieu, mais tu
auras soin de mon honneur comme ma véritable Épouse: mon honneur est le
tien, et ton honneur est le mien.» Cette grâce fut si puissante que
j’étais comme ravie hors de moi, et, dans ce transport, je dis au
Seigneur: «Ou transformez ma bassesse, ou ne m’accordez pas une telle
faveur!» Il me semblait, en effet, qu’elle était excessive pour ma
faible nature. Je demeurai ainsi tout le jour profondément ravie. Depuis
lors, j’ai éprouvé les effets merveilleux de cette grâce, et, d’un autre
côté, je suis plus confuse et plus affligée que jamais, quand je vois
combien je suis loin d’y répondre...»
Quelque temps après, elle obtint une confirmation de cette haute faveur:
«Étant un jour, dit-elle, au couvent de Veas, Notre-Seigneur me dit que,
puisque j’étais son Épouse, je pouvais tout lui demander et qu’il me
promettait de m’accorder tout ce que je lui demanderais. Et, en signe de
cela, il me donna un bel anneau avec une pierre semblable à l’améthyste
et d’une splendeur bien différente de celle d’ici-bas et Il me la mit au
doigt. J’écris cela, pleine de confusion, en voyant la bonté de Dieu et,
d’autre part, ma vie misérable...»
Toutes ces visions, imaginaires ou intellectuelles, ne sont que des
preuves, pour ainsi dire tangibles, de l’union. Le mariage spirituel
proprement dit est tout autre chose: «Dans les autres grâces, affirme
sainte Thérèse, dont j’ai dit que Dieu favorisait l’âme, les sens et les
puissances étaient comme les portes par lesquelles l’âme entrait dans
ces demeures... Mais, dans l’accomplissement de ce mariage spirituel, le
Divin Maître procède d’une manière fort différente: il apparaît dans le
centre de l’âme, non par une vision imaginaire, mais par une vision
intellectuelle plus délicate encore que les précédentes et de la même
manière que, sans entrer par la porte, il apparut aux apôtres, lorsqu’Il
leur adressa ces paroles: _La paix soit avec vous._ Ce que Dieu, dans ce
centre, communique à l’âme, en un instant, est un si grand secret, une
si haute faveur et transporte l’âme d’un si inexprimable plaisir que je
ne sais à quoi le comparer. Tout ce que j’en puis dire, c’est que
Notre-Seigneur veut lui faire voir, en cet instant, la grandeur de la
gloire qu’il y a dans le Ciel, et cela par un mode sublime, dont
n’approche aucune vision ni aucun goût spirituel. Ce que je comprends,
c’est que l’esprit de l’âme, comme je l’appelle, devient une même chose
avec Dieu. Ce grand Dieu, qui est esprit, afin de montrer combien il
nous aime, a ainsi voulu faire connaître à quelques âmes, par une
connaissance expérimentale, jusqu’où va cet amour... Malgré sa Majesté
infinie, Il daigne s’unir de telle sorte avec sa créature que, comme
ceux qui ne peuvent plus se séparer, Il ne veut plus se séparer d’elle.»
* * * * *
Voilà donc le sommet de l’union mystique: c’est le sentiment paisible et
permanent d’une union intime avec Dieu, sentiment dont l’âme ne peut
être distraite ni par ses occupations ni par les choses extérieures.
Ce qui frappe dans ces états,--visions, révélations, illuminations,
extases,--de sainte Thérèse, c’en est d’abord le caractère hautement
intellectuel. Pour cette raison, ils ne sauraient être comparés au
psychisme inférieur du rêve et de l’hallucination. La Sainte elle-même a
prévu les objections qu’on peut lui adresser, les rapprochements
tendancieux qu’on peut faire entre ces états et d’autres d’un caractère
nettement pathologique. Ici encore, il faut s’émerveiller de la vigueur
dialectique de son esprit, de la prudence, de la finesse, de la
pénétration de sa critique. Elle fait remarquer la fréquence, pour ne
pas dire la continuité de ces visions, qui finissent par devenir, chez
elle, des phénomènes en quelque sorte normaux. Et ainsi elle a pu se
livrer à des expériences répétées. Elle les a comparées, examinées et
critiquées en détail: de là le ton d’assurance qu’elle ose prendre. Elle
sait ce qu’elle dit, lorsqu’elle prononce une affirmation. Elle insiste
intentionnellement sur ce fait que ses visions imaginaires sont
relativement rares: la plupart sont de l’ordre intellectuel,
c’est-à-dire sans mélange d’éléments sensibles. Or, dans
l’hallucination, le malade est illusionné dans tous ses sens. Il croit à
la réalité extérieure de l’image hallucinatoire: il la touche, comme il
la voit. Sainte Thérèse n’a jamais eu d’hallucinations proprement dites,
et voilà ce qu’il faut souligner fortement. Même dans ses visions
imaginaires, elle sait très bien,--et elle ne cesse de le répéter,--que
l’image est tout intérieure et n’a aucune réalité physique. Rappelons
enfin un autre critère, dont elle-même s’est servie et qui semble bien
péremptoire: c’est l’influence bénéfique, nourrissante et exaltante de
l’extase, alors que celle de l’hallucination est déprimante, épuisante
et stérile. Après ses extases, non seulement Thérèse se trouve augmentée
d’âme et d’intelligence, débordante d’énergie et de désir d’action, mais
elle, la perpétuelle malade, elle se sent mieux dans son corps. Après
ses ravissements, elle entre dans une période plus ou moins longue de
santé relative.
Cet accroissement d’être, cette introduction dans l’âme de la voyante de
notions et d’idées nouvelles, qui paraissaient entièrement hors de ses
prises, étrangères à ses préoccupations, tout cela permet de supposer
l’action d’une puissance extérieure et supérieure à celles que nous
connaissons. En tout cas, pour un esprit véritablement critique qui a
examiné avec soin les états de sainte Thérèse ou de tout autre mystique
qualifié, il est impossible de ne pas se poser la question de savoir si
ces états n’auraient pas une cause extérieure et objective. Nier à
priori cette question et tout expliquer par le subconscient, c’est ne
rien expliquer du tout. Le moi humain n’est pas l’unique réalité.
Combien il semble plus raisonnable d’admettre que ces états
extraordinaires sont dus à une cause que nous ignorons et qu’ils
traduisent dans un langage, proportionné à notre intelligence, des
réalités que nous ignorons également!
En tout cas, personne ne nous aura donné, comme cette femme
extraordinaire, le sentiment de la découverte. Autant et plus que ses
frères, les «Américains», elle a conquis des continents inconnus. Mieux
encore: elle a pénétré dans des régions fermées à la plupart des hommes,
et elle nous en a rapporté des nouvelles, qui, comme le dit le P. Léonce
de Grandmaison, sont comparables à «ces documents rapportés par les
explorateurs de terres inaccessibles». Même aux incroyants nul n’aura
donné, à un pareil degré, le sentiment de l’illumination et de
l’éblouissement devant le mystère...
IV
L’IDÉAL DE L’ASCÈTE ET DU SAINT
C’est seulement pendant la dernière période de sa vie, environ dix ans
avant sa mort, que Thérèse parvint à cette suprême étape du mariage
spirituel. Petit à petit, elle prit conscience des effets de cette
union. Habile comme toujours à s’observer et à s’analyser elle-même,
elle les a décrits tout au long dans les conclusions de ses _Moradas_.
D’abord, un entier oubli de soi-même. Devenue l’Épouse du Christ, l’âme
n’a plus d’autre souci que le service de l’Époux. Travailler pour sa
gloire, voilà, désormais, toute sa vie: «Occupe-toi de mes affaires, dit
le Seigneur à sa servante: je m’occuperai des tiennes.» Et ainsi elle
n’a plus d’autre désir que de pâtir et de souffrir pour Lui. Elle
n’aspire plus aux grâces et aux consolations du début, à toutes ces
«douceurs» que Dieu accorde à l’âme novice pour l’engager et l’entraîner
dans les voies spirituelles. Elle sait, maintenant, que la vraie voie,
c’est la voie de douleur,--le Chemin de la Croix. C’est pourquoi elle ne
s’effraie plus de souffrir. Les persécutions mêmes lui causent une
grande joie. Elle prie pour ses persécuteurs et pour ses ennemis. Au
milieu de ses tribulations et de ses épreuves, la certitude d’être
constamment unie à Dieu lui suffit, et, d’avance, elle accepte et elle
est satisfaite de tout ce qu’il plaît à l’Époux d’ordonner pour elle.
Elle ne souhaite plus de mourir, mais seulement de souffrir. Maintenant
elle consentirait à vivre plusieurs existences et même des existences
sans fin, uniquement pour se sacrifier, pour que Dieu soit plus aimé,
plus loué, mieux servi. Absorbée par le soin du service, elle n’éprouve
plus de sécheresse, ni de peines intérieures, Dieu étant toujours
présent en elle et, en quelque sorte, sous-entendu dans ses moindres
paroles et dans ses moindres actions. Si, par hasard, elle pouvait
l’oublier un instant, Dieu se rappellerait aussitôt à sa conscience en
excitant, dans la partie la plus tendre de son âme, un vif élan d’amour.
Les extases et les ravissements lui sont devenus inutiles. Tous ces
mouvements impétueux se font, en elle, de plus en plus rares. On dirait
que Dieu l’a fortifiée contre ces troubles profonds qui, autrefois, la
bouleversaient jusque dans son corps. A présent, le corps et l’âme sont
capables de supporter, sans fléchir, les plus hautes faveurs. L’union
mystique apporte à l’Épouse un calme, une sérénité à peu près
inaltérables. Cette paix n’est pas absolue, car l’âme peut être encore
troublée ou obscurcie par des fautes vénielles. Toutefois, ce ne sont là
que des défaillances passagères: ce qui caractérise cet état suprême,
c’est le repos merveilleux dont l’âme jouit.