lire, sans trop d’étonnement, la prodigieuse confession que voici: «Le
Seigneur voulut, à plusieurs reprises, que j’eusse cette vision: Je vis
un ange près de moi, du côté gauche, sous une forme corporelle, ce qui
ne m’arrive que par un miracle extraordinaire. Bien que, souvent, des
anges m’apparaissent, je ne les vois pas, sinon par une vision
intellectuelle analogue à la première que j’ai rapportée. Cette vision,
le Seigneur voulut que je la visse ainsi: _il_ n’était pas grand, plutôt
petit, très beau, le visage tellement enflammé qu’il semblait être un
ange d’un rang très élevé, de ceux qui ne sont que feu. Ce doit être
ceux qu’on nomme Chérubins, car ils ne me disent pas leurs noms. Mais je
vois bien que, dans le ciel, il y a une telle différence d’un ange à
l’autre, et de ceux-ci à ceux-là, que je ne saurais le dire. Je lui
voyais dans les mains un long dard qui était d’or, avec une pointe de
fer qui me semblait avoir un peu de feu. Il me parut qu’il me le
plongeait dans le cœur, à plusieurs reprises, et que ce dard me
pénétrait jusqu’aux entrailles. En le retirant, il me sembla qu’il les
entraînait avec lui et qu’il me laissait tout embrasée d’un grand amour
de Dieu. La douleur était si forte qu’elle me faisait pousser les
gémissements que j’ai dits. Et si excessive était la suavité que mettait
en moi cette extrême douleur, que l’on ne voudrait pas qu’elle fût
ôtée--et que l’âme ne peut se contenter qu’en Dieu. Ce n’est pas une
douleur corporelle, mais spirituelle, bien que le corps ne laisse pas
d’y participer, et même assez durement. C’est une caresse si suave entre
l’âme et Dieu, que je supplie sa bonté de la faire goûter à ceux qui
penseront que je mens.»
On peut s’ingénier, si l’on veut, à trouver un certain parallélisme
entre cet amour mystique et l’amour humain. Ce qui ressort de ces
lignes, c’est que la personne de l’ange est purement accessoire aux yeux
de la Sainte: il n’est que l’envoyé et le ministre de l’amour divin.
Elle ne voit en lui qu’un être de flamme, appartenant à une des
hiérarchies célestes les plus élevées. Bien qu’elle remarque sa beauté,
ce n’est pas vers lui que se tourne son amour. Le résultat de la
blessure faite par la flèche d’or, c’est de la laisser «embrasée d’un
grand amour de Dieu». En outre, la douleur qu’elle éprouve est toute
spirituelle, bien que le corps en subisse le contre-coup. Les délices
concomitantes sont des délices également spirituelles, auxquelles le
corps reste étranger: «C’est,--dit-elle--une caresse suave entre l’âme
et Dieu.» Ceux qui ne veulent considérer dans cette extase de sainte
Thérèse qu’un cas physiologique et pathologique sont donc obligés de
dénaturer les textes et de forcer les faits.
Mais l’Église, après un minutieux examen, a reconnu le miracle. Et les
filles de sainte Thérèse, dans la chapelle de leur couvent d’Alba de
Tormès, en montrent une preuve matérielle, qui est quelque chose de
déconcertant: le cœur même de la Sainte, portant la trace nettement
visible de la Transverbération,--le cœur non embaumé, mais desséché, et
conservé dans une ampoule de cristal qui occupe le centre d’un somptueux
reliquaire. Une couronne constellée de pierreries d’une richesse
fabuleuse surmonte l’ampoule, et, à la cime de ce radieux ostensoir, se
dresse un groupe d’argent massif: deux figures, celle de la Sainte et
celle de l’Ange, qui commémorent le prodige. L’orfèvre, comprenant mieux
que le Bernin la pensée de la voyante, l’a représentée tournant presque
le dos au chérubin et le visage tendu vers le ciel...
Autour de cette relique, les imaginations se sont donné libre carrière.
Les plus romanesques et extravagantes histoires ont été inventées pour
expliquer «scientifiquement» la blessure très apparente de ce cœur de
chair. On se demande pourquoi les mêmes gens qui admettent la
stigmatisation des mystiques se refusent à admettre des stigmates
internes, qu’ils pourraient expliquer d’une façon tout aussi
«scientifique». Car enfin si la seule pensée d’un saint François
d’Assise intensément appliquée aux plaies de Jésus-Christ a pu produire
les cinq stigmates que l’on sait, pourquoi la pensée de sainte Thérèse
concentrée sur la blessure et la souffrance atroce de son propre cœur
n’aurait-elle pas laissé de traces analogues dans sa chair? Mais tout
cela est loin d’être démontré. Aucune expérience n’est possible sur le
passé. Ce qui reste, ce qui se dresse, devant la raison stupéfiée, comme
une énigme et comme un défi, c’est ce lambeau de chair, marqué d’un
signe mystérieux, qui se rit des siècles et de la pourriture...
Pour Thérèse, la réalité du miracle ne fait pas l’ombre d’un doute. Il
se renouvela, d’ailleurs, à plusieurs reprises: «Les jours, dit-elle, où
je me trouvais en cet état, j’étais comme frappée de stupeur. Je
n’aurais voulu ni voir ni parler, mais rester embrassée avec ma peine,
qui, pour moi, était _une gloire plus haute que tout ce qui existe au
monde_.» Et pourtant, de tels états n’étaient que le prélude de grâces
encore supérieures. C’est, en effet, à partir de ce moment que vont
commencer ce qu’elle appelle ses «grands ravissements».
III
LES RAVISSEMENTS, LES ILLUMINATIONS ET LE MARIAGE MYSTIQUE
Ces «grands ravissements», qui se multiplièrent après le miracle de la
Transverbération, n’étaient pas une nouveauté pour sainte Thérèse. La
première fois qu’elle entendit des paroles intérieures: _Je ne veux plus
que tu converses avec les hommes, mais avec les anges_, ce fut en
récitant les strophes du _Veni creator_. Au milieu de cette récitation,
elle fut prise, nous dit-elle, d’un «ravissement», et c’est à ce moment
qu’elle perçut les paroles surnaturelles. Depuis, toutes ses autres
visions et révélations lui furent accordées soit dans l’oraison, soit
dans l’extase commençante. Toutes s’achevèrent dans l’extase. Quand la
Sainte nous parle de ses visions imaginaires, elle ajoute: «Pour moi, je
dis que les visions de cette espèce sont douées d’une telle puissance,
quand le Seigneur veut découvrir à l’âme une grande partie de sa gloire
et de sa majesté, que je tiens pour impossible qu’aucune âme les puisse
supporter, à moins qu’il ne lui accorde un secours très surnaturel, en
la laissant _dans le ravissement et dans l’extase_. Et ainsi la vision
de cette divine présence se perd dans la jouissance...»
Thérèse ne semble pas distinguer entre l’extase et le ravissement, ou ce
qu’elle appelle «le vol de l’esprit». Pour elle ce sont des états de
même nature, mais non de même degré, et c’est ce qui permet d’établir
entre eux des différences. L’extase paraît bien n’être, pour la Sainte,
que l’union mystique à la suprême puissance, quoiqu’elle s’en distingue
«par l’intensité de ses effets et par un certain nombre d’autres
opérations.» Elle est plus paisible que le ravissement. Le ravissement
est, au contraire, d’une extrême violence. Il en est de plusieurs
sortes. Tantôt il se produit sous l’action apparente d’une circonstance
extérieure: à propos d’une phrase, d’un mot, d’une pensée brusquement
surgie, qui bouleverse toutes les puissances de l’âme. D’autres fois,
sans aucune cause extérieure, tout à fait à l’improviste, sans nulle
préparation, au cours d’une conversation, quand on pense à autre chose,
l’âme est subitement terrassée et le corps est pris d’une transe. Mais
voyons d’abord les effets physiques de ce phénomène étrange.
«Dans ces ravissements, dit la Sainte, l’âme ne semble plus animer le
corps. Et on sent ainsi d’une manière très sensible que la chaleur
naturelle l’abandonne. Il va se refroidissant, quoique avec infiniment
de douceur et de plaisir. Ici, il n’y a pas moyen de résister, tandis
que, dans l’union (mystique) où nous sommes, en quelque sorte, dans
notre pays, la résistance est possible. Il y faut de la peine et de
l’effort, mais on le peut presque toujours. Dans le ravissement, il n’y
a aucun remède, la plupart du temps. Souvent, _prévenant toute pensée et
toute préparation intérieure_, il arrive sur vous avec une impétuosité
si soudaine et si forte, que vous voyez, que vous sentez cette nuée ou
cet aigle céleste vous enlever et vous emporter sur ses ailes. Et je dis
que vous vous sentez, que vous vous voyez enlever, mais vous ne savez
où. Car, malgré le plaisir, la faiblesse de notre nature nous fait
craindre au début et il faut une âme résolue et déterminée, beaucoup
plus que dans les états antérieurs, pour risquer tout, en dépit de tout,
et s’abandonner entre les mains de Dieu et aller où il veut bien nous
enlever, car il nous enlève, quelque peine que nous en ressentions. Et,
dans une telle extrémité, il arrive très souvent que je voudrais
résister et je lutte de toutes mes forces, spécialement quand cela me
prend en public, et aussi, souvent, en particulier, _dans la crainte où
je suis d’être trompée_. Parfois j’obtenais quelque résultat, mais avec
une grande fatigue, comme quelqu’un qui lutte avec un fort géant: j’en
demeurais, ensuite, accablée. D’autres fois c’était impossible: mon âme
était enlevée et, après elle, habituellement, ma tête, sans pouvoir la
retenir, et, quelquefois, tout mon corps, jusqu’à se soulever...»
C’est ce qu’on appelle, aujourd’hui, un phénomène de lévitation,--cas
fort rare, paraît-il, et qui n’a jamais été «scientifiquement» observé.
C’est pourquoi certains auteurs en ont contesté la réalité: les
mystiques, nous disent-ils, sont alors victimes d’une illusion. Dans
cette tension extrême de tout leur être, tant physique que moral, ils
s’imaginent être soulevés au-dessus du sol. Mais il n’en est rien... A
ces assertions on ne peut qu’opposer le témoignage très catégorique de
sainte Thérèse elle-même: «J’ai été, dit-elle, rarement enlevée de cette
manière. Cela m’est arrivé un jour que j’étais au chœur avec toute la
communauté et prête à communier. Mais ma peine en fut très grande _parce
que cela me paraissait une chose extraordinaire et qui allait avoir tout
de suite beaucoup de retentissement_. Comme ce fait est tout récent et
s’est passé depuis que j’exerce la charge de prieure, j’usai de mon
pouvoir pour défendre aux religieuses d’en parler. En plus d’une
circonstance, comme je commençais à voir que le Seigneur allait faire la
même chose, et, notamment, une fois, comme des personnes de qualité se
trouvaient présentes,--c’était pour la fête de la Vocation, pendant un
sermon,--_je me couchai sur le sol. Les sœurs accoururent pour me tenir
le corps, et cependant on put voir la chose._ Je suppliai beaucoup le
Seigneur qu’il voulût bien ne plus me donner de ces grâces...»
Un peu plus loin, elle insiste encore sur l’étrangeté du fait: «Au
commencement, je l’avoue, j’étais saisie d’une excessive frayeur. Et qui
ne le serait, _en voyant ainsi son corps enlevé de terre?_ Bien que ce
soit l’esprit qui l’enlève après lui et cela avec une grande suavité, si
l’on ne résiste pas, le sentiment ne se perd point. Pour moi, du moins,
je le conservais de telle sorte que je pouvais comprendre que j’étais
enlevée de terre.» Si, à cette dernière affirmation de la Sainte, on
peut toujours répondre qu’elle était le jouet d’une illusion, comment
révoquer en doute ces deux faits matériels: que, dans une de ces
transes, elle se coucha par terre et que les religieuses furent obligées
de lui tenir le corps?... Dira-t-on qu’il ne s’agit ici que de
convulsions? Mais des témoins oculaires, des religieuses de
l’Incarnation ou de Saint-Joseph, les propres compagnes de la Sainte,
ont affirmé, à plusieurs reprises, qu’elles l’avaient vue se soulever de
terre au cours de ses extases. La Mère Marie-Baptiste «la vit deux
fois»: ce qui est confirmé par le témoignage de la propre sœur du Père
Gratien, la Mère Marie de Saint-Joseph. Une cousine de sainte Thérèse,
la Mère Marie de Saint-Jérôme dit la même chose. Enfin le témoignage le
plus frappant et le plus catégorique, c’est celui de Maria Pinel, dans
ses notes sur le Couvent de l’Incarnation: «Dans le troisième parloir,
dont la Sainte fit son cabinet, quand elle devint prieure (et, pour ce
motif, on l’appelle «le parloir de Notre Sainte Mère»), en cet endroit,
elle et Notre Père saint Jean de la Croix eurent de nombreux
ravissements. De l’un d’eux fut témoin la Mère Béatrice de Jésus, nièce
de la Sainte, qui était portière et qui venait lui demander quelque
permission. La Sainte était à genoux, cramponnée à la grille et le
Saint, avec sa chaise et le reste, tout contre le plafond, dans une
pièce qui fait suite à la porterie, à l’intérieur de la clôture. Une
autre fois, qu’ils étaient en conversation, pareille chose arriva, et le
Saint se mit debout pour résister au transport de l’esprit. Ce fut à
cette occasion que la Sainte dit ces paroles: «On ne peut pas parler de
Dieu avec mon Père, le Frère Jean: tout de suite il entre en ravissement
ou vous y fait entrer.» Malgré ces détails si précis (admettons même que
les religieuses aient inconsciemment exagéré), il reste ce fait
incontestable que, dans le ravissement, sainte Thérèse éprouvait comme
un allégement de son corps et une inexplicable poussée de bas en haut:
«Souvent, dit-elle, mon corps devenait si léger qu’il n’avait plus de
pesanteur: quelquefois c’était à tel point que je ne sentais plus mes
pieds toucher la terre.» Et ailleurs: «Lorsque je voulais résister, je
sentais sous mes pieds des forces étonnantes qui m’enlevaient: je ne
saurais à quoi les comparer.»
Mais cette attaque soudaine n’est que la première de toute une série de
manifestations extérieures, que sainte Thérèse a minutieusement
décrites: «Tant que le corps, dit-elle, est dans le ravissement, il
reste comme mort et souvent dans une impuissance absolue d’agir. Il
conserve l’attitude où il a été surpris: ainsi, il reste sur pied, ou
assis, les mains ouvertes ou fermées, en un mot, dans l’état où le
ravissement l’a trouvé. Quoique, d’ordinaire, on ne perde pas le
sentiment, il m’est cependant arrivé d’en être entièrement privée: _ceci
a été rare et a duré fort peu de temps. Le plus souvent, le sentiment se
conserve_, mais on éprouve je ne sais quel trouble. Et, bien qu’on ne
puisse agir à l’extérieur, on ne laisse pas d’entendre: c’est comme un
son confus, qui viendrait de loin. Toutefois, même cette manière
d’entendre cesse, lorsque le ravissement est à son plus haut degré, je
veux dire lorsque les puissances, entièrement unies à Dieu, demeurent
perdues en lui. Alors, à mon avis, on ne voit, on n’entend, on ne sent
rien. Comme je l’ai dit précédemment, dans l’oraison d’union, cette
transformation totale de l’âme en Dieu est de courte durée. Mais, tant
qu’elle dure, aucune puissance n’a le sentiment d’elle-même, ni ne sait
ce que Dieu opère. Un tel état dépasse sans doute la faible portée de
notre entendement dans cet exil: nous devons apparemment être incapables
de recevoir une si haute lumière...»
Cet état et ceux qui précèdent sont extrêmement douloureux: c’est, dit
la Sainte, un véritable martyre, mais un martyre où l’on voudrait passer
tout ce qui reste de vie. Toutefois «il est d’une rigueur si excessive
que la nature a bien de la peine à le supporter. J’ai été quelquefois
réduite à une telle extrémité que j’avais presque entièrement perdu le
pouls... De plus mes os se séparent et demeurent déboîtés; mes mains
sont si raides que, souvent, je ne puis les joindre. Il m’en reste,
jusqu’au jour suivant, dans les artères et dans tous les membres, une
douleur aussi violente que si tout mon corps eût été disloqué...» Il
arrive aussi qu’au moment de l’attaque on pousse de grands cris, et,
pendant qu’elle dure, des gémissements plus ou moins forts. Les cris ont
parfois quelque chose d’effrayant: «Dans le monde, dit sainte Thérèse,
de tels cris sont si rares qu’il n’est pas étonnant qu’on les prenne
pour des marques de folie.» Elle va même jusqu’à l’aveu que voici: «Si
les ravissements ne produisaient pas dans l’âme de tels effets et si
elle n’en tirait pas de si précieux avantages, non seulement je
douterais beaucoup que ces transports vinssent de Dieu, mais je
craindrais plutôt que ce ne fussent de ces transports de rage, dont
parle saint Vincent Ferrier...»
Il ne faut pas craindre de le confesser après sainte Thérèse elle-même:
ces phénomènes externes du ravissement mystique ont quelque chose de
choquant et, quelquefois, de répugnant, où la Sainte voit comme la
rançon de la faiblesse et de la misère humaines. Incapable de supporter
des états aussi prodigieux, notre pauvre nature en est bouleversée
jusque dans ses régions les plus basses, celles qui nous sont communes
avec l’animalité. Et c’est pourquoi elle était honteuse de ces crises,
lorsqu’elles la prenaient en public. Elle essayait, tant qu’elle
pouvait, de les dissimuler,--et d’abord aux autres religieuses. Mais
celles-ci avaient fini par s’y habituer. Et c’est ce qu’affirme très
explicitement sa cousine, la Mère Marie de Saint-Jérôme: «Bien qu’elle
éprouvât une grande peine d’être ravie devant nous, finalement elle s’y
résignait. Mais, pour les personnes du dehors, elle en souffrait
beaucoup et elle dissimulait la chose, en disant qu’elle souffrait du
cœur. Et ainsi quand cela lui arrivait devant quelqu’un, elle demandait
qu’on lui donnât quelque chose à manger ou à boire, pour donner à
entendre que c’était une nécessité de sa maladie.» Voilà donc ce que la
Sainte concédait à la crainte de scandaliser le prochain. Mais, tout de
suite, elle se hâtait d’oublier ces troubles physiques, si douloureux
fussent-ils,--elle jetait un voile sur ces misères de la nature,--pour
ne considérer que les effets intérieurs et les avantages durables du
ravissement. Elle les jugeait d’un prix inestimable.
D’abord, elle sortait de ces crises avec un redoublement d’humilité et
d’amour de Dieu: «Malgré nous, dit-elle, nous voyons que nous avons un
maître et que de telles faveurs sont données par lui et que, par
nous-mêmes, nous ne pouvons rien. Et il en résulte une grande impression
d’humilité... Celui qui peut produire de tels effets se montre à nous
avec une telle majesté que les cheveux se hérissent et qu’il en reste un
grand effroi d’offenser un si grand Dieu. Mais cela s’enveloppe dans un
immense amour, qui s’augmente encore à voir celui qu’Il accorde à un ver
immonde, au point qu’Il ne se contente pas d’élever réellement son âme
jusqu’à Lui, mais même aussi son corps, ce corps de mort et de boue, qui
s’est souillé par tant d’offenses...»
Un autre effet, c’est «un détachement étrange, qu’il est impossible
d’exprimer, dit la Sainte. Tout ce que j’en puis dire, c’est qu’il
diffère des autres et qu’il l’emporte de beaucoup sur celui qu’opèrent
des grâces qui n’affectent que l’esprit. Dans le ravissement, Dieu veut
que le corps lui-même soit détaché de fait. On devient ainsi plus
étranger aux choses de la terre, et la vie paraît une peine infiniment
plus grande.» Ce n’est pas seulement parce que le mystique est comme
allégé de son corps qu’il éprouve ce sentiment, mais parce que la
souffrance a brisé et anéanti ce corps. Il voit vraiment alors l’envers
de la toile, la duperie de l’apparence. Il devient étranger à ce monde,
dont il sait le néant illusoire, à cette vie qui n’est qu’un perpétuel
enfantement de douleurs. Mais alors, commence pour lui une nouvelle
épreuve,--une peine terrible et inouïe, que sainte Thérèse a analysée et
pénétrée jusque dans ses replis les plus secrets. «Il nous vient,
dit-elle, une peine, que nous ne pouvons pas plus attirer sur nous que
nous ne pouvons nous en délivrer quand elle nous est venue. Je voudrais
essayer de faire comprendre cette grande peine, mais je crois que je n’y
réussirai pas. Pourtant je vais en dire quelque chose comme je
pourrai... Je le répète, nous n’y avons aucune part. Souvent même c’est
à l’improviste qu’il nous vient, je ne sais comment, un désir, qui
pénètre toute l’âme en un instant. Alors, elle commence à s’agiter si
douloureusement qu’elle s’élève bien au-dessus d’elle-même et de tout le
créé. Et Dieu la met dans un tel désert, si loin de toutes choses,
qu’elle aurait beau faire tous ses efforts, il lui semble qu’elle ne
trouverait au monde aucune créature pour lui tenir compagnie. Mais elle
n’en voudrait pas avoir, elle ne voudrait que mourir dans cette
solitude... Et bien que Dieu me paraisse alors très éloigné de cette
âme, Il lui communique quelquefois ses grandeurs de la façon la plus
extraordinaire qu’on puisse imaginer. Et ainsi c’est une chose
inexprimable et je crois que ceux qui ne l’ont point éprouvée ni ne le
croiront ni ne l’entendront: cette communication n’est pas pour nous
consoler, mais pour montrer à l’âme qu’elle a raison de se tourmenter
ainsi de l’absence d’un Bien qui contient tous les biens. Par elle,
s’accroît ce désir de l’âme et cette extrémité de solitude où elle se
voit avec une peine si délicate et si pénétrante... qu’elle peut dire au
pied de la lettre ce que disait sans doute, étant dans la même solitude,
le Prophète royal,--avec cette différence que le Seigneur le lui faisait
sentir, à lui qui était un saint, d’une manière bien plus profonde:
«_Vigilavi et factus sum sicut passer solitarius in tecto..._» Cela me
console de voir que d’autres âmes,--et de telles âmes,--ont éprouvé cet
infini de solitude. Dans cet état, l’âme ne semble plus être en
elle-même, mais sur le toit, sur le pinacle d’elle-même et de tout le
créé: car c’est dans sa partie la plus supérieure qu’elle habite
alors...»
Cet affreux sentiment de solitude, tempéré par des visions ou des
révélations consolantes, s’exaspère quelquefois à un tel degré,--l’âme
se sent dans une telle détresse et dans un tel abandon,--qu’elle en
arrive à se demander: «Où est ton Dieu? _Ubi est Deus tuus?_» Seul peut
la consoler le souvenir des connaissances admirables et surnaturelles
que Dieu lui donne au milieu de ces angoisses. Mais, certaines fois,
l’intensité de sa souffrance est telle qu’elle lui fait perdre le
sentiment. Alors, ce sont véritablement les affres de l’agonie: c’est
l’affreux passage de la mort. «Mais cette torture, dit la Sainte,
s’accompagne d’une telle jouissance que je ne sais à quoi la comparer.
C’est un martyre à la fois cruel et savoureux... L’âme connaît bien
qu’elle ne veut que son Dieu, mais elle n’aime rien de particulier en
Lui. C’est Lui tout entier qu’elle aime, mais elle ne sait pas ce
qu’elle aime. Je dis qu’elle ne le sait pas, parce que l’imagination ne
lui représente rien et qu’à mon avis, pendant tout le temps que dure cet
état, les puissances n’agissent plus. Elles sont ici suspendues par la
peine, comme elles le sont par le plaisir dans l’union et le
ravissement...»
Il y a enfin une souffrance pire que toutes celles-là: c’est, dans
certains moments de détresse et de désespoir, d’éprouver comme un
sursaut de l’instinct de conservation, de vouloir se rattacher à la vie,
de chercher autour de soi une autre âme, un vivant qui nous aide et qui
nous retienne sur la pente. Sainte Thérèse compare l’âme qui se débat
ainsi, dans son agonie, au supplicié, qui «ayant déjà la corde au cou et
se sentant mourir, cherche à reprendre haleine». Mais cette lutte
suprême ne fait que trahir la faiblesse de notre nature: «C’est
l’horreur naturelle qu’ont l’âme et le corps de se séparer qui leur fait
demander secours afin de respirer. S’ils cherchent à parler de leur
souffrance, à s’en plaindre, à faire diversion, c’est pour conserver la
vie: tandis que, par un désir contraire, l’esprit ou la partie
supérieure de l’âme ne voudrait pas sortir de cette peine...»
Cette extrémité de la peine mystique, sainte Thérèse nous avertit
qu’elle n’y arriva pas tout de suite. Quelques années s’écoulèrent entre
ses premiers ravissements et cet état hyperaigu. Et elle ajoute: «Ce
chemin paraît le plus sûr, parce que c’est celui de la Croix. Le bonheur
que l’âme y goûte est selon moi de très grand prix: le corps n’y a point
de part, il en a seulement la peine et l’âme savoure seule les délices
de cette souffrance. Je ne comprends pas comment cela peut se faire. Je
sais seulement qu’il en est ainsi. Et je n’échangerais pas, je l’avoue,
cette faveur que Dieu me fait (et qui est bien de sa main et non acquise
par moi, car elle est très surnaturelle) contre toutes les grâces que je
vais dire ensuite...»