encore dans sa divine familiarité: «Ce jour-là, après la communion, il
me sembla que je vis très clairement Notre-Seigneur s’asseoir près de
moi. Il se mit à me consoler avec la plus grande bonté et me dit entre
autres choses: Me voici près de toi, ma fille, c’est Moi! Montre-moi tes
mains!» Il me sembla qu’Il me les prenait et qu’il les portait à son
côté,--et il me dit: «_Regarde mes plaies! Tu n’es pas sans Moi: la vie
est courte et passe promptement._» Par certaines de ses paroles, je
compris que, depuis son Ascension dans les cieux, Il n’est plus jamais
descendu sur la terre, si ce n’est dans le Très Saint Sacrement, et
qu’Il ne s’est communiqué à personne. Il me dit qu’à sa Résurrection, Il
avait visité Notre-Dame, parce qu’elle était alors dans une grande
détresse,--et que sa douleur l’absorbait et la terrassait tellement
qu’elle n’avait pas encore pu revenir à elle, pour jouir de cette joie
de la Résurrection. Par là je compris cet autre transpercement que
j’avais souffert[5], mais qui était si différent. Ah! que dut être celui
de la Vierge!... Et Notre-Seigneur me dit qu’Il était resté longtemps
avec elle, et qu’il avait même fallu qu’Il la consolât!...»
[5] C’est une allusion au miracle de la Transverbération, dont nous
allons bientôt parler.
Et ceci qui dépasse tout par l’ardeur de la soif et de l’ivresse
mystiques! «Le dimanche des Rameaux, comme je venais de communier, je
fus prise d’une grande extase, de sorte que je ne pouvais avaler la
Sainte Forme. Je l’avais encore dans la bouche, lorsqu’il me sembla, une
fois revenue à moi, que toute ma bouche était remplie de sang, que mon
visage et mon corps tout entier en étaient couverts, comme si le
Seigneur venait de le répandre. Il me sembla que ce sang était chaud et
que la suavité que j’éprouvais alors était excessive. Et le Seigneur me
dit: «_Ma fille, je veux que mon sang te profite. Ne crains pas que ma
miséricorde vienne à te manquer. J’ai répandu mon sang au milieu des
plus grandes douleurs, et tu en jouis au milieu des délices comme tu le
vois. Je te paie bien le plaisir que tu m’as fait à pareil jour._ Il
ajouta les dernières paroles, parce que, depuis plus de trente ans, je
communiais, ce jour-là, si je le pouvais, et je m’appliquais à bien
préparer mon âme pour y héberger le Seigneur...»
Peut-on rien imaginer de plus brûlant et, en même temps, de plus hardi
dans la familiarité du divin! Il faut être des saintes (par exemple
sainte Catherine de Sienne, avant sainte Thérèse), pour oser se baigner
ainsi dans le Sang Eucharistique! Et pourtant cette hardiesse n’est
qu’apparente. Ce que les esprits prévenus peuvent considérer comme une
débauche de folle imagination n’est que l’illustration sensible d’un
dogme que tout chrétien doit admettre et dont il peut se faire
l’application personnelle: «J’ai versé telle goutte de sang pour toi!»
dit le Christ à Pascal, dans le fameux _Mystère de Jésus_. En réalité,
chaque chrétien, en particulier, a droit à tout le Sang du Christ. La
Faute étant commune à tous, la Rédemption est aussi commune à tous.
Sainte Thérèse ne réclame donc, ici, aucun privilège spécial. Elle ne se
targue point d’une faveur qui serait refusée aux autres. La grâce
insigne qu’elle reçoit, c’est l’affirmation, ou plutôt la confirmation
sensible et particulière d’une vérité admise et crue de tous. Ce bain de
Sang sacré, qui pourrait émouvoir dans une âme moins angélique que la
sienne, une sentimentalité et même une sensualité équivoques, n’est pour
elle que la promesse infiniment tendre, par la bouche du Sauveur, de son
salut éternel. Qu’on relise, ligne par ligne, ces confessions candides,
terrassantes de candeur et de sincérité, ces notes intimes, dont nous
avons serré le texte d’aussi près que possible, on n’y trouvera pas un
mot qui ne respire la plus chaste spiritualité. Quand le Christ lui
prend la main et qu’Il l’approche de son côté pour lui faire toucher sa
plaie, elle ne voit dans ce geste que le rappel de ce qu’Il a souffert
pour les hommes et de la nécessité pour elle-même, après tant de
tribulations, de souffrir encore, à l’exemple de son Seigneur. Mais ces
souffrances ne dureront pas toujours: «Regarde mes plaies!... La vie est
courte et passe promptement!» Et, plus haut, lorsqu’elle reçoit, dans
ses bras, le Cadavre divin, comme la Vierge de la Cinquième Angoisse,
elle s’épouvante de ce contact sacré. Quoi! La chair divine du Christ si
proche de la sienne!... Mais, tout de suite, la Parole sublime qui la
rassure: «Ne t’effraie pas de cela! Car l’union de mon Père avec ton âme
est incomparablement plus grande!» Par ces seuls mots, la pensée de
Thérèse est illuminée jusque dans ses intimes profondeurs: «Est-il
possible, Seigneur, que la pécheresse que je suis tienne dans ses bras
votre chair adorable?» Et le Christ de répondre: «L’union de mon Père
avec ton âme est incomparablement plus grande!» C’est-à-dire: «Puisque
ton âme est unie à mon Père, tes mains peuvent bien toucher ma Très
Sainte Humanité. Par elle, tu commences une union qui s’achève en
Dieu!...»
Ce n’est là, d’ailleurs, qu’une vision entre mille, au moins égales en
splendeur et en signification mystiques. Et qu’on ne croie pas que
j’exagère. Ce chiffre, pris au pied de la lettre, est très probablement
encore inférieur à la réalité. Thérèse a vécu réellement dans l’intimité
du Christ. A partir du moment où nous sommes arrivés, pendant les
vingt-cinq dernières années de sa vie, il ne s’est peut-être pas passé
un seul jour où elle n’ait entendu Sa voix et où elle ne L’ait senti à
côté d’elle. C’était l’Ami de tous les instants, Celui à qui l’on confie
ses peines, Celui qui console, qui aide et qui guérit. Elle raconte
qu’un soir, comme elle ne pouvait pas manger, à cause de ses
vomissements quotidiens, elle mit du pain devant elle, sans se décider à
le couper, ni même à y toucher. Tout à coup, le Christ lui apparut,--et
il lui sembla qu’Il rompait un morceau de pain et qu’Il l’approchait de
sa bouche, et qu’Il lui disait: «Mange, ma fille! Et fais passer ce pain
comme tu pourras! J’ai chagrin de ce que tu souffres. Mais en ce moment,
il convient que tu souffres!...»--Quand on lit cette scène d’une divine
tendresse et qu’on essaie de se la représenter, il est impossible de ne
pas se rappeler que Thérèse est une Espagnole et une grande dame. Au
sentiment tendre qui déborde de cette confession, se mêle une sorte de
galanterie sacrée. En ce temps-là,--et aujourd’hui encore,--quand l’hôte
espagnol veut faire honneur à son invité, il détache délicatement un
morceau d’un mets ou d’un fruit et, avec un geste gracieux, il le tend
vers sa bouche... Mais le Christ a toute espèce d’attentions pour celle
qu’Il appellera bientôt son épouse. Aux cadeaux spirituels dont Il la
comble, Il joint de véritables présents, des joyaux dont elle est seule
à percevoir l’éclat, sans doute de même nature que le resplendissement
des corps glorieux: «Un jour, dit-elle, que je tenais à la main la croix
de mon rosaire, Notre-Seigneur la prit dans la sienne, et, quand Il me
la rendit, elle était faite de quatre grandes pierres précieuses,
beaucoup plus belles que des diamants, sans comparaison aucune. Mais il
n’y en a pas de possible: le diamant paraît quelque chose de faux et
d’inférieur à côté de ces pierres surnaturelles. Les cinq plaies y
étaient merveilleusement gravées. Et Il me dit que je la verrais ainsi
désormais. Et, en effet, il en fut ainsi: je ne voyais plus le bois dont
cette croix était faite, mais les pierres précieuses. _Personne autre
que moi ne les voyait..._» Pour Thérèse, il y avait une sorte de parenté
spirituelle entre les splendeurs des gemmes et les splendeurs célestes.
C’est pourquoi, sans doute, elle a toujours beaucoup aimé les
pierreries. Le goût féminin pour la parure est évidemment à l’origine de
cette prédilection. Ce goût persista peut-être chez elle jusqu’à la fin,
mais transformé et sublimé. Elle méprisait les joyaux en eux-mêmes et ne
daignait les remarquer, à l’occasion, que parce qu’ils lui rappelaient
la gloire des choses du Ciel.
Un de ses confesseurs nous rapporte, à ce propos, cette anecdote
charmante: «Elle reçut un jour, à Burgos, la visite d’une dame
nouvellement mariée, belle et richement parée. Entre autres ornements,
cette dame portait des perles très fines, ainsi que deux ou trois
diamants de grand prix, qui étaient bien disposés et la paraient
admirablement. Dès que cette dame fut sortie, la Mère m’interpella en
ces termes: «Dites-moi, Père Pierre, avez-vous vu doña _Fulana_?--Oui,
ma Mère! Pourquoi me demandez-vous cela?--_Ne vous semble-t-il pas
qu’elle est belle, qu’elle a l’air agréable et que ses perles sont
jolies?_--Je n’ai pas fait attention à tout cela, mais tout le monde dit
qu’elle est belle et bien parée.» La Sainte se mit à sourire et ajouta:
«Ces diamants seraient bien mieux à orner mon Enfant-Jésus? Pour moi,
toutes les choses de la terre me paraissent fort laides.» Cette
conclusion, c’est celle qui ressort d’une autre anecdote, antérieure à
celle-ci, plus gracieuse encore peut-être, et qui nous est contée par la
Sainte elle-même. Elle se trouvait alors à Tolède, chez une très grande
dame, doña Louise de la Cerda, la propre sœur du duc de Medina-Celi:
«Durant mon séjour chez cette dame, nous dit-elle, je fus une fois
saisie de ce grand mal de cœur auquel j’étais si sujette. Comme cette
dame est d’une admirable charité, elle me fit apporter des joyaux d’or,
des pierreries de grand prix et, en particulier, un diamant qu’elle
estimait beaucoup, pensant que cette vue me mettrait en joie. Mais, moi,
je riais en moi-même et j’avais pitié de voir ce qu’estiment les hommes,
en me souvenant de ce que le Seigneur nous garde en réserve...» Oui,
sans doute, la Sainte méprise pieusement les joyaux de la grande dame.
Mais pourquoi celle-ci pensait-elle lui faire plaisir en les lui
montrant? Quelle charmante idée,--et bien féminine encore,--que
d’apporter des pierreries à sainte Thérèse pour dissiper son mal de
cœur!... Assurément, Louise de la Cerda, qui était une personne de haute
spiritualité, savait que les beautés matérielles ne sont, aux âmes
mystiques, que des échelons pour gravir jusqu’aux spirituelles...
* * * * *
Toutes ces visions,--imaginaires ou intellectuelles, ont le Christ pour
objet. Ce ne sont pas les seules, tant s’en faut, qu’ait eues sainte
Thérèse. Les deux autres Personnes divines, la Vierge et les Saints, les
Anges eux-mêmes se sont manifestés à elle. Chacune de ces apparitions,
des plus insistantes aux plus fugitives, est comme baignée de grâce et
de lumière. Pour les âmes croyantes, il s’en dégage, avec une
haute signification mystique, une poésie à la fois suave et
éblouissante,--témoin cette vision, dont elle fut favorisée, étant
prieure de l’Incarnation, dans l’église même du couvent: «La veille de
la Saint-Sébastien, nous dit-elle, comme on commençait à chanter le
_Salve_, je vis la Mère de Dieu, entourée d’une grande multitude
d’anges, descendre vers la stalle de la prieure, où se trouvait une
statue de Notre-Dame et occuper elle-même cette place. A ce qu’il me
paraît, ce n’est pas la statue que je vis alors, mais cette Notre-Dame
que je dis. Il me sembla qu’elle ressemblait un peu à cette Vierge que
me donna la Comtesse[6]. Mais je n’eus pas le temps de déterminer cette
ressemblance. J’entrai aussitôt en extase. Je vis alors, au-dessus de la
corniche des stalles du chœur et au-dessus des prie-Dieu qui sont
devant, un grand nombre d’anges. Ils ne m’apparurent pas néanmoins sous
une forme sensible, parce que la vision était intellectuelle. Je
demeurai ainsi tout le temps que dura le chant du _Salve_...»
[6] C’est un tableau représentant la Vierge qui fut donné à la Sainte
par doña Maria de Velasco y Aragon, comtesse d’Osorno, tableau que
l’on vénère aujourd’hui au couvent de Saint-Joseph d’Avila.
Elle vit aussi des religieux lui apparaître en état de grâce, ou même en
gloire, soit après leur mort, soit de leur vivant, par une vue
prophétique. Ainsi pour le Père Gratien, son disciple bien-aimé, qu’elle
appelle, dans le langage conventionnel de sa correspondance, son
_Élisée_: «Un jour, dit-elle, que j’étais très recueillie et que je
recommandais Élisée à Dieu, j’entendis: «_C’est mon véritable fils: je
ne manquerai pas de l’aider_», ou une autre parole de cette sorte, car
je ne me la rappelle pas exactement. La veille de Saint-Laurent, au
sortir de la communion, mon esprit était tellement distrait et troublé
que je ne pouvais me recueillir. Je commençai à porter envie à ceux qui
habitent les déserts, persuadée que, n’entendant et ne voyant rien à
l’extérieur, ils devaient être exempts de ces distractions, j’entendis
alors ces paroles: «Tu te trompes beaucoup, ma fille! Les tentations du
démon y sont au contraire plus fortes qu’ailleurs: prends patience! Tant
que dure la vie, on ne saurait échapper à ces épreuves.» Je
réfléchissais à ces paroles, quand, tout à coup, il me vint un
recueillement intérieur, accompagné d’une lumière si grande, que je me
croyais dans un autre monde. Mon esprit se trouva au dedans de lui-même
comme au milieu d’un bosquet et jardin très délicieux. Je pensai
aussitôt à ce que dit le livre des Cantiques: _Veniat dilectas meus in
hortum suum._ J’y vis mon Élisée: il n’était nullement noir, à coup sûr,
mais d’une ravissante beauté. Il portait sur la tête une sorte de
guirlande de pierres très précieuses. Des vierges, en grand nombre, le
précédaient. Elles tenaient à la main des palmes et chantaient toutes
des cantiques à la louange de Dieu. Je ne m’appliquai qu’à ouvrir les
yeux pour distraire mon attention, sans y réussir. Il me semblait même
qu’il y avait un concert d’anges et d’oiselets. Mon âme en goûtait la
suavité, sans les entendre, car elle était tout entière plongée dans la
joie. Comme je m’étonnais de ne voir là aucun autre homme, il me fut
dit: «Celui-ci a mérité d’être au milieu de vous-autres (les vierges) et
cette fête que tu vois aura lieu le jour qu’il fixera en l’honneur de ma
Mère. Hâte-toi, si tu veux arriver là où il est.» Cette vision, à
laquelle je ne pouvais faire diversion, tant était excessive la joie de
mon âme, dura plus d’une heure et demie, chose qui ne m’arrive pas pour
les autres visions. Je retirai de là un amour plus grand pour Élisée, et
je me rappelle souvent avec quelle beauté il m’apparut. J’ai craint que
ce ne fût là une tentation. En tout cas, ce ne pouvait être une
imagination...»
Pour bien comprendre la plupart de ces visions et révélations, il
faudrait tenir compte des circonstances très particulières au milieu
desquelles elles se sont produites. En ce qui concerne la dernière,--et
pour expliquer l’amour exalté que la Sainte porte à son disciple de
prédilection, le Père Gratien,--il importe de rappeler que ce Père, qui
était l’agent le plus énergique et le plus qualifié de sa réforme,
subissait alors une furieuse persécution de la part des Carmes mitigés
et de toute espèce d’ennemis occultes;--que cette réforme était, aux
yeux de la Sainte, une chose capitale, peut-être une question de vie ou
de mort pour le catholicisme menacé par les protestants,--et qu’enfin
sainte Thérèse n’a jamais cessé de cultiver les amitiés mystiques comme
un moyen, pour les âmes ferventes, de s’entraîner mutuellement et de
s’élever de concert vers Dieu.
Mais ces considérations historiques font naître précisément une
objection, qui a été formulée maintes fois par les adversaires du
surnaturel: est-ce que ces visions et ces révélations qui répondent si
bien aux préoccupations _actuelles_ de Thérèse ne seraient pas
provoquées par ces préoccupations mêmes, par le désir qu’elle a
d’obtenir une réponse à ses doutes, un encouragement dans ses
épreuves?... Et l’on se souvient de cette sévère condamnation, prononcée
par saint Jean de la Croix, de certains états mystiques: «C’est une
chose surprenante que ce qui se passe de nos jours. Quand une âme a pour
moins de quatre deniers de considération des choses divines et qu’elle
entend en elle-même le son de quelque parole intérieure, dans un moment
de recueillement, elle tient immédiatement cela pour quelque chose de
sacré et de divin, et, sans en douter le moins du monde: «Dieu,
dit-elle, m’a parlé, Dieu m’a répondu...» _Or cela n’est pas vrai. Et
c’est elle-même qui se parle et qui se répond par l’effet même de son
désir._»
Il est trop évident qu’une telle critique ne saurait s’adresser à sainte
Thérèse, qui est sans cesse en garde contre les duperies des sens, les
suggestions du sentiment, les pièges de l’Ennemi. Quand elle n’est pas
sûre d’une chose,--absolument sûre,--elle multiplie, nous l’avons vu,
les formules dubitatives. Elle dit qu’_il lui semble_, et non que cela
est certain. Mais il y a des évidences immédiates qu’elle ne peut nier
sans se nier elle-même. Et ces évidences ne se sont pas produites une
fois, elles se sont répétées indéfiniment. Redisons-le: pour la voyante,
cette certitude est supérieure à celle des sens, qui peuvent toujours
être le jouet d’hallucinations: là l’évidence rationnelle est parfaite
et constante. Elle est confirmée par des expériences répétées, par le
témoignage concordant des cinq sens spirituels, lesquels sont analogues
aux cinq sens organiques. D’autre part, ces visions et révélations ne
sont nullement volontaires. Sainte Thérèse insiste continuellement sur
le caractère passif de ces états. Si elle s’efforce à l’oraison,--et à
toutes les formes de l’oraison,--elle n’a jamais demandé les grâces dont
il est ici question. Bien plus, sur l’ordre de ses confesseurs, elle a
voulu les refuser, elle a désespérément essayé de s’y soustraire. De
sorte qu’elle souscrirait pleinement à cette autre critique, non moins
sévère, de saint Jean de la Croix: «Celui qui voudrait, de nos jours,
demander à Dieu et obtenir quelque vision ou révélation, ferait, ce me
semble, outrage au Seigneur, en ne jetant pas uniquement les yeux sur
son Christ. Et Dieu aurait le droit de lui répondre: «Voici que vous
avez mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toutes mes complaisances.
Écoutez-le, et ne cherchez pas de nouveaux modes d’enseignement. Car, en
Lui et par Lui, je vous ai dit et révélé tout ce que vous pouvez désirer
et me demander,--vous le donnant pour frère, pour maître, pour ami, pour
rançon et pour récompense.» Sainte Thérèse pourrait répondre qu’elle n’a
jamais rien désiré au-dessus de cet enseignement et de cette récompense.
Tout le reste lui a été donné malgré elle et par surcroît.
Ces manifestations surnaturelles, outre leur fréquence, leur certitude
immédiate, leur caractère involontaire, se distinguent encore par cet
autre caractère, qu’elles ajoutent des éléments nouveaux à la
connaissance, des acquisitions où les sens naturels n’ont aucune part:
ainsi cette perception d’une lumière, qui n’est pas la lumière sensible
portée à un degré de splendeur extraordinaire, mais _une autre lumière_,
«une lumière si différente de celle d’ici-bas que, malgré tous les
efforts d’esprit répétés pendant une vie entière, il serait impossible
de s’imaginer comme elle est». Ainsi donc, c’est une donnée nouvelle,
étrangère à la connaissance sensible ou rationnelle. De même par ces
étranges paroles, qu’elle appelle «le langage de ciel»,--ces paroles non
prononcées, non distinctes, et qui semblent bien n’être que de hautes
vérités miraculeusement infuses. Ces intuitions sont douées d’une
intensité si prodigieuse, elles révèlent à la voyante de telles
profondeurs, que les mots lui manquent pour y faire même allusion et
que, dans le transport que cette vision lui cause, elle se sent
réellement hors d’elle-même et prête à s’anéantir. Enfin, elles
produisent en elle une véritable dilatation de l’intelligence, un
renouvellement et un enrichissement moral, que tous ses efforts vers la
perfection n’avaient pu obtenir et qu’elle s’étonne d’avoir acquis en un
instant. Ces dons inconnus, elle y voit la marque de la vérité de ses
visions, lorsque des doutes lui restent à cet égard. Ce sont des joyaux
dont lui a fait présent l’Ami inconnu et qui lui attestent à la fois la
réalité de son amour et de ses visites mystérieuses...
Le plus grand des effets produits par ces grâces insignes, c’est un
redoublement d’amour pour Dieu,--redoublement qui se manifeste sous une
forme étrange, mais nettement caractérisée et que la Sainte analyse avec
une pénétration et une subtilité singulières. Cet état nouveau se
produisit durant les persécutions qu’elle eut à subir au lendemain de sa
conversion, c’est-à-dire dès que ces grâces spéciales lui furent
accordées: «Bientôt, dit-elle, Sa Majesté commença, comme Elle me
l’avait promis, à me donner des signes de plus en plus nombreux que
c’était bien Elle. En même temps, croissait en moi un si grand amour de
Dieu que je ne savais pas d’où il me venait, parce qu’il était
évidemment surnaturel et que je n’y avais contribué en rien. Je me
voyais mourir, avec le désir de voir Dieu, et je ne savais où chercher
cette vue, si ce n’est dans la mort. Cet amour me donnait de si grands
transports... que je ne savais que faire de moi, parce que rien ne me
satisfaisait ni ne me convenait, et que, véritablement, il me semblait
qu’on m’arrachait l’âme. Artifice souverain du Seigneur! De quelle
délicate habileté vous usiez à l’égard de votre misérable esclave! Vous
vous teniez caché de moi, et votre amour me pressait dans une mort si
savoureuse, que jamais mon âme n’aurait voulu en sortir. Qui n’a point
passé par ces transports si grands, il est impossible qu’il puisse les
comprendre...» Et, plus loin, elle précise cette espèce de douleur, qui
lui vaut comme une mort anticipée. Elle la compare à celle d’une
blessure que ferait une flèche trempée dans le suc d’une herbe magique:
«Ce n’est pas l’âme, dit-elle, qui produit en elle-même cette blessure
qu’elle ressent de l’absence du Seigneur, mais c’est une flèche qui se
fiche au plus vif des entrailles et du cœur à la fois, de sorte que
l’âme ne sait ni ce qu’elle a, ni ce qu’elle veut. Elle connaît bien
qu’elle ne veut que Dieu et que la flèche porte avec elle un philtre qui
la fait se détester elle-même par amour de ce Seigneur et que, de bon
cœur, elle perdrait la vie pour Lui. On ne peut ni louer, ni même
exprimer la manière dont Dieu blesse l’âme, ni la grande peine qu’Il lui
donne, au point qu’elle ne sait plus où elle en est. Mais cette peine
est si savoureuse qu’il n’y a pas de délices dans la vie qui lui causent
plus de contentement. L’âme, comme je l’ai dit, voudrait être toujours
mourante d’un tel mal...»
Cette «petite mort» n’est nullement métaphorique; elle est réelle. A de
certains moments de l’extase, il semble que la mort physique soit déjà
commencée: «La douleur, dit la Sainte, est si vive que l’âme ne peut ni
prier, ni rien faire. Elle vous brise tout le corps. On ne peut remuer
ni les pieds ni les bras. Si, auparavant, on était debout, on s’affaisse
comme une chose inanimée. On ne peut plus même respirer, à peine pousser
quelques soupirs, très faibles parce qu’on est à bout, mais très
intenses par ce que l’on ressent...»
Il importe d’avoir tous ces textes présents à l’esprit, de les avoir lus
et relus attentivement, d’en avoir, autant que possible, bien pénétré le
sens, si l’on veut s’expliquer un des faits les plus extraordinaires de
la vie de sainte Thérèse,--ce fameux miracle de la Transverbération,
dont l’Église a conservé le souvenir par une fête qui se célèbre, chaque
année, le 27 du mois d’août. Faute de cela, on en a donné les
interprétations les plus tendancieuses et les plus grossièrement
erronées. La littérature pseudo-médicale voit dans ce cas,
superficiellement exposé, la confirmation de ses théories. Enfin, le
groupe célèbre du Bernin, cette «gloire», en marbre blanc, qui veut être
une traduction plastique et une illustration du miracle et que l’on
peut contempler, aujourd’hui encore, à Rome, dans l’église
Sainte-Marie-de-la-Victoire,--cette sculpture équivoque a, dans une
certaine mesure, autorisé de telles fantaisies d’interprétations. Des
écrivains notoires en ont pris prétexte pour exécuter des variations
esthétiques sur le mélange de la volupté à la dévotion.
En réalité, de quoi s’agit-il dans ces lignes de sainte Thérèse?...
Uniquement, d’une forme singulière de l’amour de Dieu, d’un tel appétit
de Dieu que l’âme se sent mourir d’être privée de Lui. Cette douleur
qu’elle en éprouve, elle se la représente sous les espèces d’une flèche
qui lui traverserait le cœur et les entrailles et qui lui inspire
l’horreur d’elle-même et le désir de perdre la vie pour Dieu. C’est une
douleur à la fois spirituelle et _physique_, parce qu’il est impossible
qu’une telle souffrance d’âme n’affecte pas le corps lui-même. Mais, de
cette douleur naît un plaisir incompréhensible et inexprimable, un
plaisir qui coexiste avec la douleur et qui fait, dit-elle, que «l’âme
voudrait être toujours mourante d’un tel mal». Ainsi la flèche n’est
qu’un signe sensible par lequel la Sainte se représente la _douleur
d’âme_ que lui cause l’absence de Dieu.