d’autres personnes et moi, pour obtenir ce que j’ai dit: ou que le
Seigneur me conduisît par un autre chemin, ou qu’il manifestât la
vérité,--_car les paroles qu’Il m’adressait étaient presque
continuelles_,--il m’arriva ceci: le jour de la fête du glorieux saint
Pierre, comme j’étais en oraison, je vis près de moi, ou, pour mieux
dire, je sentis, car, en vérité, je ne percevais rien ni des yeux de
l’âme, ni des yeux du corps, mais il me paraissait que le Christ était
auprès de moi et je voyais que c’était Lui qui me parlait, à ce qu’il me
semblait. Pour moi, comme j’ignorais absolument qu’il pût y avoir de
semblables visions, j’éprouvai une grande frayeur, au début, et je ne
faisais que pleurer, bien que le Christ, avec une seule parole, dite
pour me rassurer, me laissât, comme d’habitude, tranquille, contente et
sans aucune crainte. Il me semblait que Jésus-Christ était sans cesse à
mes côtés, et, comme la vision n’était pas imaginaire[4] (c’est-à-dire
par _image_), je ne voyais pas en quelle forme; mais je sentais très
clairement qu’Il était toujours à mon côté droit et qu’Il était témoin
de tout ce que je faisais et que, chaque fois que je me recueillais un
peu, ou que je n’étais pas très distraite, je ne pouvais ignorer qu’Il
était près de moi...»
[4] Les mystiques distinguent trois espèces de visions, qui peuvent
quelquefois se réunir dans une même vision complexe: _la vision
extérieure_, qui est la perception par l’organe naturel de la vue
d’un objet naturellement invisible; _la vision imaginative_, vision
tout intérieure ou _imaginaire_, qui est une représentation sensible
produite par Dieu, soit pendant la veille, soit pendant le sommeil;
_la vision intellectuelle_, qui est la connaissance intuitive et
surnaturelle de vérités ou de choses spirituelles, ou bien de choses
corporelles, mais abstraites de toutes formes sensibles.
Voilà donc, dans son accablante simplicité, le récit de cette chose
prodigieuse! Tout autre que la Sainte eût forcé la voix, accumulé les
expressions hyperboliques et dramatisé, d’une façon plus ou moins
consciente, cette surnaturelle manifestation, pour nous en donner une
idée égale à la commotion qu’elle dut éprouver. Rien de pareil avec
Thérèse, soit que l’habitude de ces apparitions en ait peu à peu
diminué, à ses yeux, l’étrangeté, soit que, par une grâce spéciale, elle
se fût tellement approchée du divin que les plus hautes Présences lui
étaient devenues en quelque sorte familières. Son âme purifiée se
mouvait, pour ainsi dire, naturellement dans le surnaturel. Remarquons,
d’ailleurs, le caractère involontaire et tout passif de cette vision
intellectuelle. Bien loin de la provoquer, la Sainte nous dit que, sur
l’ordre formel de ses confesseurs, elle y résistait de toutes ses
forces. Elle priait, faisait des neuvaines, pour être délivrée de ces
manifestations qu’on lui représentait comme des illusions sataniques.
Que dis-je? elle s’armait d’un crucifix pour repousser Jésus-Christ
lui-même. Et pourtant, bon gré mal gré, elle devait L’écouter et subir
sa Présence... On alléguera, sans doute, que cette longue résistance
avait fini par produire une véritable obsession de la personne du
Christ, et qu’il n’en faut pas davantage pour expliquer les visions de
la Carmélite. Mais Thérèse s’attend à l’objection. Tant par déférence à
l’égard des théologiens dont elle ne veut pas influencer les décisions,
que par défiance d’elle-même, elle se garde de toute assertion
tranchante. Notons, en effet, les formules précautionneuses dont elle se
sert: «Il me semblait, à ce qu’il me paraissait...» Tout d’abord, elle
ne veut rien affirmer, elle discute avec elle-même et avec le lecteur
soupçonneux. Mais, finalement, aucune objection ne peut tenir contre la
subtilité et la justesse de son analyse, ni surtout contre un sentiment
de certitude interne supérieur à tous les doutes.
Cette vision intellectuelle, c’est-à-dire sans images et sans formes
sensibles, ne se confondrait-elle pas, en réalité, avec le sentiment de
quiétude ou d’union mystique qu’on éprouve dans l’oraison? «Dans cet
état, dit sainte Thérèse, l’âme comprend que quelqu’un l’écoute par les
effets et sentiments spirituels qu’elle éprouve de grand amour et de foi
et autres déterminations jointes à de la tendresse. C’est une grande
grâce de Dieu, et celui à qui Il la donne doit en faire le plus grand
cas. C’est une oraison d’un genre très élevé, mais ce n’est pas une
vision. Dans l’oraison, Dieu nous fait comprendre qu’il est présent par
les effets qu’il produit dans l’âme, comme je le dis, et, de cette
manière, Sa Majesté veut se rendre sensible à nous. Mais par cette
vision, on voit clairement que c’est Jésus-Christ qui est là,
_Jésus-Christ fils de la Vierge_...»
C’est à cette claire vision qu’elle fait appel, en définitive, comme au
critère suprême. Son confesseur lui ayant demandé comment elle pouvait
savoir que c’était Jésus-Christ, elle lui répondit qu’elle ne savait pas
comment. «Néanmoins, dit-elle, je ne pouvais m’empêcher de comprendre
qu’Il était près de moi,--et _je le voyais clairement_, et je le
sentais, et que le recueillement de mon âme était plus profond et plus
continu que dans l’oraison de quiétude et que les effets en étaient bien
supérieurs à ceux que j’éprouvais d’habitude,--et que c’était une chose
très claire...»--Le confesseur lui demanda encore: «Qui vous a dit que
c’était Jésus-Christ?--Lui-même, plusieurs fois, répondit-elle. Mais,
avant qu’Il me l’eût dit, la notion que c’était Lui était déjà imprimée
dans mon entendement, et, avant cela, Il me le disait et je ne le voyais
pas. Si une personne que je n’eusse jamais vue, ayant seulement entendu
parler d’elle, venait causer avec moi aveugle ou plongée dans une grande
obscurité, et si elle me disait que c’est elle, je pourrais le croire,
mais non pas l’affirmer aussi catégoriquement que si je l’avais vue de
mes yeux. Dans cette vision, oui: sans voir, cette certitude s’imprime
avec une évidence si claire qu’il ne paraît pas qu’on en puisse douter.
Le Seigneur veut qu’elle soit gravée dans l’entendement de sorte qu’on
n’en peut pas plus douter que de ce qu’on voit et même moins, car, pour
ce qu’on voit, il nous reste quelquefois le soupçon d’être illusionnés.
Dans cette vision, au contraire, bien que tout de suite on ait ce
soupçon, on garde, d’autre part, une si grande certitude, que le doute
n’a plus de force.»
Ainsi, elle ne passe point par des alternatives de doute et de
certitude. D’abord, surprise et effrayée par le prodige, elle craint
d’être le jouet d’une illusion. Mais, dans le même moment, elle est
obligée de se rendre à l’évidence. Ce sentiment de la Présence divine ne
peut même se comparer à celui qu’un aveugle ou une personne plongée dans
l’obscurité pourrait avoir d’une autre personne qui serait près d’elle.
«Ici, rien de semblable, pas d’obscurité: le Christ se représente à
l’âme par une notion plus claire que le soleil. Je ne dis pas qu’on voit
soleil, ou clarté, mais une lumière, qui sans être perçue par les jeux
matériels, illumine l’entendement, pour que l’âme jouisse d’un si grand
Bien...»
Voilà la «vision intellectuelle» nettement définie, avec son double
caractère d’abstraction,--abstraction de toute forme sensible,--et de
certitude immédiate et concrète: l’adhésion de l’intelligence se produit
instantanément sur le vif. Thérèse, ignorante de la terminologie
mystique, ne se rendit pas compte d’abord de la faveur qu’elle avait
reçue. Plus tard seulement, elle apprit que cette vision est de l’ordre
le plus élevé: «C’est ce qui m’a été dit, écrit-elle, par un saint
homme, de haute spiritualité, je veux parler du Frère Pierre
d’Alcantara.» Et, en effet, ce genre de visions abstraites semble bien
exclure toutes les duperies des sens. La Sainte rapproche de cette
vision intellectuelle un certain mode d’audition également
intellectuelle, ou, en d’autres termes, de parole intérieure, qui, en
définitive, semble bien n’être qu’un autre aspect, qu’une autre manière
de considérer cette vision. Elle nous a déjà entretenus, plus haut,
d’une certaine espèce de Parole intérieure. Cette parole est distincte,
on entend nettement chaque mot prononcé par l’interlocuteur invisible
qui rend l’âme attentive à ses révélations et à ses enseignements.
L’âme, si l’on peut dire, prête l’oreille. La parole, dont il s’agit
maintenant, procède de manière différente. L’âme n’a pas besoin de
l’écouter. Sans aucun travail d’attention, elle trouve en elle la vérité
infuse et, si l’on peut dire, assimilée comme un aliment: elle n’a plus
qu’à en jouir. «C’est comme si quelqu’un, sans apprendre, sans même
avoir rien fait pour savoir lire, et sans avoir jamais rien étudié,
trouvait en lui toute la science parfaitement comprise, ignorant comment
et d’où elle lui est venue, puisqu’il n’a jamais travaillé même à
connaître l’A b c. Cette dernière comparaison explique, ce me semble,
quelque chose de ce don céleste. L’âme se voit, en un instant, savante:
pour elle, le mystère de la Très Sainte Trinité et d’autres mystères des
plus relevés demeurent si clairs, qu’il n’est pas de théologiens avec
lesquels elle n’eût la hardiesse d’entrer en dispute pour la défense de
ces grandes vérités. Elle en demeure épouvantée...» Ce langage intuitif
et illuminatif est un langage sans paroles, tandis que celui, dont il
s’agissait précédemment, formulait des mots bien distincts. Ce verbe
intérieur et illuminant, sainte Thérèse l’appelle «le langage du Ciel».
C’est celui dont Dieu se sert pour enseigner l’âme,--et, sans doute,
c’est celui dont les âmes, affranchies des sens, se servent pour
converser entre elles. On voit, d’ailleurs, le rapport étroit qu’il y a
entre cette manière d’audition et la vision intellectuelle. Dans les
deux cas, l’entendement prononce son adhésion sur une intuition
immédiate: l’âme sait que c’est le Christ qui est là, comme elle sait
que c’est Lui qui profère ces paroles intérieures, si belles et si
sages.
Répétons-le encore: ces subtiles analyses, ces raisonnements, Thérèse ne
les fit que beaucoup plus tard. Sur le moment, ce qui dominait en elle,
c’était, tout à la fois, l’émerveillement et l’épouvante. Elle croyait
fermement ce dont son intelligence et son âme tout entière lui
apportaient le témoignage. Mais, comme toujours, on semait le trouble et
le doute dans son esprit. Perpétuellement, elle avait peur de se
tromper. Et, néanmoins, dit-elle, les visions continuaient, «et le
Seigneur me rassurait.»
* * * * *
Il s’agit, ici, des visions intellectuelles, que la Sainte vient de
décrire de façon si précise et si complète. Celles, dont il va être
question, appartiennent à un autre ordre: ce sont des visions dites
«imaginatives» ou «imaginaires», c’est-à-dire qui consistent en images
intérieures, ou qui admettent certaines données sensibles. Elles sont
considérées par les théoriciens de la mystique, comme étant d’un ordre
inférieur. Mais, naturellement, ce sont elles qui frappent le plus
l’imagination. C’est par elles que sainte Thérèse a peut-être le plus
agi sur les âmes de son temps et de tous les temps. Empressons-nous
d’ajouter que ce sont aussi celles qui scandalisent ou déconcertent le
plus le lecteur profane, ou incroyant. Pour suivre la Sainte dans cette
voie, non seulement un entraînement est nécessaire, mais toute une
instruction, tout un «savoir», sans parler de dispositions et de
qualités d’âme qui manquent aux non-catholiques, ou aux catholiques
superficiels.
Elle, qui est au-dessus de ces timidités, comme de ces ignorances, elle
entre sans préambule et sans la moindre hésitation, dans le vif de son
prodigieux projet.
«Un jour, dit-elle, que j’étais en oraison, le Seigneur daigna me
montrer seulement ses mains: elles étaient d’une si parfaite beauté que
je ne saurais rien y ajouter. J’eus une grande frayeur, comme toujours
lorsque le Seigneur commence à m’accorder quelque grâce surnaturelle.
Quelques jours après, je vis aussi son divin visage,--et ce fut encore
une absorption de tout mon être. Je ne pouvais d’abord comprendre
pourquoi le Seigneur se montrait ainsi à moi peu à peu, car, depuis, il
m’accorda la grâce de le voir tout entier. Depuis, j’ai fini par
comprendre que Sa Majesté me conduisait d’une manière conforme à la
faiblesse de ma nature...»
Enfin, le Jour de la Saint-Paul, comme elle était à la messe, elle put
contempler, tout entière, la Très Sainte Humanité du Christ. Elle la vit
dans toute la beauté et toute la gloire de la Résurrection. Et, dans la
relation qu’elle en adresse à son confesseur, elle ajoute: «Ce que je
vous ai dit de mon mieux je ne le répéterai pas ici. Cela m’a donné un
grand mal: _on ne peut parler de ces choses, sans se défaire soi-même_.
Je me borne à vous dire que quand il n’y aurait, pour délecter la vue
dans le Ciel, que la grande beauté des Corps glorifiés, ce serait une
gloire inouïe spécialement de contempler l’Humanité de Jésus-Christ
Notre-Seigneur. Si, dès ici-bas, il ne nous montre de Sa Majesté que ce
qu’en peut souffrir notre misère, que sera-ce là où nous jouirons
entièrement d’un tel Bien?...» Cette beauté des Corps glorieux est telle
que l’âme qui les contemple entre dans un trouble extraordinaire. Mais
la vision qu’en avait la Sainte était purement imaginaire,--c’est-à-dire
une pure image intérieure et non une réalité extérieure, une
hallucination perceptible par les sens. «Je ne la vis jamais, dit-elle,
ni celle-là, ni aucune autre, avec les yeux de mon corps, _mais avec les
yeux de l’âme_.»
Tout d’abord, elle en éprouva comme une déception, non pas au moment
même de l’apparition, mais par la suite, lorsqu’elle essayait de
raisonner sur ce cas étrange. Elle croyait que ces images intérieures
n’étaient que de vains fantasmes, des produits de son imagination.
«Mais, dit-elle, le Seigneur mit un tel empressement à me faire cette
grâce et à me manifester cette vérité que, bien vite, je cessai de
douter si c’était une illusion, et, depuis, je vis très clairement ma
sottise. Car, même si j’avais passé de longues années à essayer de me
figurer par l’imagination une telle beauté, je ne l’aurais jamais pu, je
n’aurais jamais su, parce que la seule blancheur, le seul
resplendissement de cette beauté excède tout ce que l’on peut imaginer
ici-bas. Ce n’est pas un resplendissement qui éblouit, mais une
blancheur suave et une splendeur infuse, qui est un délice infini pour
la vue et qui ne la fatigue pas, de même que la clarté qui nous fait
voir une beauté si divine. C’est une lumière si différente de celle
d’ici-bas que la clarté du soleil que nous voyons paraît sans éclat en
comparaison de cette clarté et de cette lumière qui se représente à la
vue: quand une fois on l’a perçue, on voudrait ne plus ouvrir les
yeux... Non point qu’on voie quelque chose de semblable au soleil, ni
que cette lumière rappelle celle du soleil. Pour tout dire, c’est elle
qui paraît être une lumière naturelle, tandis que l’autre est une chose
artificielle. C’est une lumière qui n’a pas de nuit et qui, parce
qu’elle est toujours lumière, n’est troublée par rien. Enfin elle est de
telle sorte que, malgré tous les efforts d’esprit répétés pendant une
vie entière, il serait impossible de s’imaginer comme elle est. Dieu la
met si soudainement devant nos yeux qu’on n’aurait pas le temps de les
ouvrir si cela était nécessaire. Mais peu importe qu’ils soient ouverts
ou fermés. Si le Seigneur le veut, nous voyons malgré nous. Il n’y a pas
de distraction qui soit capable de l’empêcher, ni résistance, ni soin,
ni précaution. _Cela, je l’ai bien expérimenté_, comme je vais le
dire...»
Elle avoue qu’elle ne sait pas comment cela peut se faire. Elle laisse à
son confesseur ou aux théologiens la tâche d’expliquer le mode de ces
visions. Elle se bornera, quant à elle, à rapporter ce qu’elle a
«expérimenté», ce qu’elle a vu: «En certaines circonstances, dit-elle,
ce que je voyais ne me semblait être qu’une image; mais, en beaucoup
d’autres, il m’était évident que c’était le Christ lui-même: cela
dépendait du degré de clarté où il daignait se montrer à moi. Certaines
fois, c’était si confus, que cela me paraissait une image, mais non
comme les portraits d’ici-bas, si parfaits soient-ils... Car, si c’était
une image, c’était une image vivante. Ce n’est pas un homme mort, c’est
le Christ vivant. Il nous fait comprendre qu’Il est à la fois Dieu et
homme, non comme Il était dans le sépulcre, mais comme Il en sortit
après sa résurrection. Et Il vient, parfois, avec une si grande majesté
que l’on ne peut pas douter que ce ne soit le Seigneur lui-même,
spécialement quand on vient de communier: car nous savons déjà qu’Il est
là, comme la foi nous le dit. Il apparaît tellement maître de cette
auberge de l’âme que l’âme, semble-t-il, se dissout tout entière pour se
fondre dans le Christ. O mon Jésus, qui pourrait faire comprendre la
majesté avec laquelle Vous vous montrez! Et combien Vous êtes Seigneur
du monde entier et des cieux et de mille autres mondes, de mondes et de
cieux innombrables que Vous pourriez créer! L’âme comprend, par la
majesté où Vous apparaissez, que tout cela n’est rien en comparaison de
ce que Vous êtes seigneur de tout cela!...»
Mais, somme toute, l’imagination ne pourrait-elle pas se représenter
ainsi la personne du Christ? Pour écarter ce retour d’une objection
persistante, Thérèse se sert d’une comparaison fort ingénieuse:
Admettons, dit-elle, que l’imagination puisse, jusqu’à un certain point,
se représenter Notre-Seigneur (non pas une image banale du Christ, mais
le Christ vivant,--en gloire et en majesté,--tel qu’elle vient de nous
le décrire), l’âme serait pareille à une personne qui essaie de dormir
et qui, malgré tous ses efforts, et quoiqu’elle ait même, à de certains
moments l’illusion de dormir, reste néanmoins éveillée. En effet, nos
efforts pour nous halluciner nous-mêmes, n’aboutissent qu’à nous rendre
plus évidente la réalité de notre hallucination. Si cette hallucination
est involontaire, elle produit encore une grande fatigue physique et
elle n’influence que faiblement ou passagèrement notre volonté. Qu’on
songe à l’accablement douloureux qui suit le cauchemar: «L’âme, conclut
la voyante, en est affaiblie. Au lieu de nourriture et de forces, elle
ne trouve que lassitude et dégoût. Dans la vision véritable, au
contraire, il lui reste des richesses qui défient toute louange. Au
corps lui-même elle donne la santé et il en demeure réconforté.»
Pendant deux ans et demi, environ, la Sainte, d’après son propre
témoignage, eut «presque continuellement» des visions de ce genre,
visions totales ou partielles de l’Humanité du Christ. Et elle ajoute:
«Tandis qu’Il me parlait et que je considérais cette grande beauté, et
la suavité avec laquelle Il prononce ces paroles, de cette bouche si
belle et qui est divine (quelquefois avec sévérité), j’avais un désir
extrême de connaître la couleur de ses yeux ou leur grandeur, afin de
pouvoir le dire. Jamais je n’ai mérité de les voir. C’est assez que
j’essaie: la vision se perd complètement. Cependant, quelquefois, je
vois qu’Il me regarde avec compassion. Mais ce regard a une telle force
que l’âme ne peut le supporter et elle est saisie par un ravissement si
soudain que, pour mieux en jouir, elle perd cette vision de beauté.
Ainsi, il est inutile de vouloir, ou de ne pas vouloir. Il est évident
que le Seigneur ne veut de nous qu’humilité et confusion. Nous n’avons
qu’à prendre ce qu’Il nous donne et à louer Celui qui donne... «Humilité
et confusion», voilà donc à quoi se réduisent les sentiments exaltés que
suscite, dans l’âme de la voyante, cette ineffable beauté de
l’Homme-Dieu. Répétons-le encore: nulle trace de sensualité, de
délectation morose dans ces extases décrites d’une façon si brève et si
saisissante. Thérèse a soin de bien spécifier que la vision véritable se
reconnaît à son caractère de pureté et de chasteté absolues. Il faut
rapprocher ce passage d’un autre non moins significatif, où elle nous
dit que, dans ses premières oraisons mentales, lorsqu’elle évoquait
l’image du Christ, au Jardin des Oliviers, le visage ruisselant d’une
sueur de sang, elle aurait voulu étancher cette sueur pitoyable. Mais
elle n’osait pas se déterminer à ce geste, même mentalement, _par le
sentiment qu’elle avait de la grandeur de ses péchés_. Je le demande:
jamais amoureuse a-t-elle éprouvé de ces scrupules? La femme, qui nous
fait cette confession, n’apportait aux pieds du Christ que «le cœur
contrit et humilié» dont parle l’Écriture. Elle vient de nous le dire:
«Humilité et confusion, voilà tout ce que le Seigneur veut de nous!...»
Elle le voyait surtout en gloire, tel qu’après Sa résurrection. Ce
joyeux et lumineux génie se détournait instinctivement des spectacles
d’horreur, comme des lieux et des êtres de ténèbres. C’était toujours en
cet état de gloire qu’elle L’apercevait dans l’hostie, au moment de la
communion. Néanmoins, elle reconnaît que, dans ses heures d’angoisse et
dans ses tribulations, elle a vu Notre-Seigneur lui montrer Ses plaies,
pour l’aider à souffrir et la réconforter. Il lui est donc apparu avec
les stigmates de Sa Passion, et aussi en croix. «Je L’ai vu, dit-elle,
au Jardin, rarement couronné d’épines. Enfin je L’ai vu portant sa
croix. S’Il m’apparaissait ainsi, c’était à cause des besoins de mon âme
ou de celles d’autres personnes. _Mais toujours sa chair était
glorifiée._» Ce dernier détail est de la plus haute importance. Quand
Thérèse voit le Christ en vision imaginaire, ce n’est pas un homme de
chair qu’elle contemple, c’est un corps glorieux.
* * * * *
Ces apparitions et ces révélations furent assurément très fréquentes
pendant les deux années et demie dont elle nous parle. Mais on peut
affirmer qu’elles ne cessèrent jamais complètement et que Thérèse en
fut, dès lors, favorisée pendant toute sa vie. Elle a consigné un
certain nombre de ces grâces dans ses _Relations_, simples notes
adressées à ses confesseurs ou à quelques personnes spirituelles. En
voici quelques-unes, qui se distinguent par l’extraordinaire puissance
de l’accent, la profondeur de l’émotion ou de l’intuition, une
tranquille et sainte audace dans les plus déconcertantes affirmations...
«Une nuit (c’était à Séville, au moment où elle venait d’être déférée à
l’Inquisition), me trouvant un peu recueillie, je considérais combien
présent m’avait été jusqu’ici Notre-Seigneur, qui me paraissait
véritablement être Dieu vivant. J’étais en cette pensée, lorsqu’Il me
dit,--et il me parut que c’était au plus profond de moi, comme du côté
du cœur,--par vision intellectuelle: «Je suis là, mais je veux que tu
voies le peu que tu peux sans moi!...» Instantanément, je repris
confiance et toutes mes craintes me quittèrent. Et, la même nuit, à
Matines, le Seigneur encore, dans une vision intellectuelle, si
puissante qu’elle paraissait presque imaginaire, se posa dans mes bras,
à la manière dont on représente la «Cinquième Angoisse». (C’est-à-dire
l’angoisse de la Vierge tenant dans ses bras le cadavre de son Fils).
Cette vision m’épouvanta, parce qu’elle était très nette et si proche de
moi que je me demandais si ce n’était pas une illusion. Mais Il me dit:
«_Ne t’effraie pas de cela, car l’union de mon Père avec ton âme est
incomparablement plus grande!_». Cette vision a duré jusqu’à ce moment.
Ce que j’ai dit de Notre-Seigneur m’a duré plus d’un mois...»