A côté de très sérieuses et très estimables études, qui ont, du moins,

le mérite de serrer d’aussi près que possible le fait à expliquer et de

ne s’arrêter que devant l’inexplicable, en le reconnaissant loyalement

pour tel, du moins jusqu’à nouvel ordre, il en est de follement

présomptueuses et de copieusement ridicules. Dans cette catégorie, il

sied de ranger toute la littérature pseudo-médicale, élucubrée sur le

cas de sainte Thérèse. La vulgarité et la sottise, la bassesse d’âme et

d’esprit que trahissent ces épais bouquins, finissent par exaspérer le

courageux explorateur qui se décide à jeter la sonde dans ces bas-fonds

de la «science». Pour moi, ce qui me frappait le plus, dans ces

écrits,--qui ne sont pas toujours signés de noms médiocres,--c’est

l’imprécision des termes. En particulier, je ne connais rien de plus

insupportable, pour un lecteur bien équilibré, que la phraséologie

échevelée et romantique de Freud et de ses disciples, cet affreux jargon

tudesque, à la fois barbare et pédant, qui bouche avec du grec, avec

d’effroyables et hybrides néologismes helléno-latins, les trous de son

ignorance. Et, à ce propos, qu’on me permette de remarquer combien ce

vocabulaire dit «scientifique» contraste avec celui de la théologie

traditionnelle et orthodoxe: ce ne sont pas seulement nos médecins, ce

sont nos philosophes universitaires qui auraient besoin de réformer leur

terminologie à l’école des théologiens et de prendre auprès d’eux des

habitudes de précision idéologique et verbale... Avec cela, le manque de

méthode et d’esprit critique et ce pédantisme qui consiste à faire

manœuvrer de pures entités, vides de tout contenu expérimental, pour

fournir, vaille que vaille, une quelconque explication, de même qu’au

XVIIe siècle, M. Daquin, médecin du Roi, mobilisait les «vapeurs» pour

expliquer les défaillances, vertiges et mélancolies de Sa Majesté. Il ne

faut pas hésiter à le dire, ni reculer enfin devant un bon débarras qui

s’impose: toute cette littérature pseudo-médicale est à entasser sur de

lourds tombereaux et à précipiter aux gouffres les plus prochains et les

plus obscurs...

D’ores et déjà, une foule de points peuvent être considérés comme acquis

par l’apologétique orthodoxe. Des réfutations péremptoires de nombre de

théories, momentanément à la mode, ont été faites par d’excellents

esprits, beaucoup plus compétents que ne saurait l’être un simple

lecteur de sainte Thérèse: il ne peut qu’y renvoyer ses propres

lecteurs. Il est évident, aujourd’hui, pour quiconque se donne la peine

d’examiner sérieusement la question, qu’il est impossible de ramener les

états mystiques à des cas de folie, d’hystérie, de névrose ou d’hypnose.

Notons, d’ailleurs, en passant, combien la plupart de ces expressions

sont vagues et mal définies et que, dans les milieux médicaux eux-mêmes

on ne croit plus à l’hystérie (telle du moins que la définissait

Charcot) ni à l’hypnose qui passait pour en être une manifestation.

Toutes ces assimilations superficielles reposent sur une confusion

initiale et d’ailleurs voulue par leurs auteurs, qui, se faisant une loi

de ne considérer ces phénomènes que par le dehors, mettent sur le même

plan de purs états pathologiques et des états mystiques de caractère

beaucoup plus complexe. Ils s’interdisent de «distinguer le vrai du faux

mysticisme... et le sentiment religieux sain de ses maladies». Avec ce

système, nous voilà en plein gâchis. La qualité d’un état mystique est

en raison directe de son orthodoxie. Si nous refusons de tenir compte de

la «qualité» à la fois intellectuelle et psychologique de ces états,

pour n’en considérer que les manifestations somatiques, une sainte

Thérèse tombe au niveau d’une folle de cabanon. Je veux bien que, chez

la folle et la sainte, les phénomènes extérieurs soient identiques, de

même que les symptômes d’une maladie sont pareils chez un crétin et chez

un homme de génie. Et il est assurément d’une bonne méthode scientifique

de faire abstraction du génie et du crétinisme pour étudier et traiter

cette maladie, parce que, dans ce cas, il n’y a aucun rapport entre la

maladie et la qualité intellectuelle du patient. Mais, dans le cas des

états mystiques, le côté psychologique est de la plus haute importance.

On peut même dire que c’est le seul qui importe. Il n’y a pas de

«transe» mystique sans l’état psychologique concomitant.

Certains, se rendant à ces raisons, veulent bien tenir compte du côté

psychologique du phénomène mystique et même y voient tout l’essentiel,

mais, en se refusant à se prononcer sur l’orthodoxie de ces états, ils

leur attribuent à tous la même valeur: ils ne considèrent que les

tendances et les fins communes de tous les mystiques. Et voilà encore

une fois sur le même plan des fous, des dégénérés et des êtres de haute

intellectualité. Ils ne peuvent pas ne pas admettre qu’une sainte

Thérèse, même dans ses états mystiques, manifeste une mentalité

infiniment plus élevée que telle malade atteinte de folie religieuse.

Pourquoi ne se demandent-ils pas si la raison de cette supériorité ne

réside point précisément dans son orthodoxie? Mais, dira-t-on,

l’intelligence seule de sainte Thérèse suffit à établir cette

supériorité. Prenons alors une autre mystique d’intelligence à peu près

égale, une madame Guyon, par exemple! Dans cette comparaison, sainte

Thérèse garde toujours l’avantage, et n’est-ce point encore pour la même

raison, je veux dire à cause de son orthodoxie?

Ceux qui confondent ainsi tous les mystiques sous la même étiquette, ou

qui ne veulent pas faire de différence entre ce qui est proprement

mystique et ce qui est proprement pathologique, ceux-là sont

généralement les mêmes qui mettent de la sexualité ou de l’érotomanie à

la base des états mystiques. Des affirmations de ce genre sont vraiment

prodigieuses chez des théoriciens à prétentions scientifiques. Sur

quelle expérience, sur quelle constatation s’appuient-ils? Sur quel

mystique authentique se sont-ils livrés à ces expériences et ont-ils

recueilli ces constatations? Comment constater «scientifiquement» que

les états d’oraison s’accompagnent d’excitation ou d’émotion sexuelle?

Ou bien ces mots de «sexualité» et d’«érotomanie» ne veulent plus rien

dire, ou il faut avouer avec l’expérience commune,--expérience que nous

pouvons tous renouveler sur nous-mêmes,--que le moindre émoi sexuel est

absolument incompatible avec l’émotion religieuse. Ces deux états

peuvent alterner, et ils alternent, en effet, dans la tentation. Mais

ils ne se confondent pas, et il faut choisir entre les deux: c’est l’un

ou l’autre... A cela on réplique que, dans ces cas, l’émoi sexuel peut

être inconscient: ce qui n’est nullement prouvé. Admettons-le pourtant:

cet émoi étant absolument incompatible avec l’émotion religieuse, le

sujet ne tarde pas à percevoir un certain malaise, puis à prendre une

conscience claire de la duperie. Et alors, c’est l’un ou l’autre qui

disparaît. C’est la sexualité ou l’émotion religieuse qui triomphe.

D’autres expliquent les états d’oraison par l’action du subconscient ou

encore du _transsubliminal_, qui serait, si l’on peut dire, du

subconscient de derrière les fagots, un subconscient à la suprême

puissance. Les paroles intérieures, les révélations et les visions ne

seraient pas autre chose qu’une brusque irruption de notre subconscient,

dans la lumière de la conscience. Par l’action de ce subconscient, les

propres desseins du mystique, avec leurs objets précis,

s’extérioriseraient à ses yeux et lui reviendraient sous forme de

commandements divins. Ce serait quelque chose d’analogue à ce qui se

passe dans le rêve, qui nous restitue, en plein sommeil, les images, les

idées, les volitions et les préoccupations de la veille. Seulement,

tandis que le subconscient du rêve ne produit que des fantasmes

incohérents, absurdes, qui souvent même ne laissent pas de trace dans la

mémoire, le subconscient des états mystiques serait capable de

véritables prodiges, dont l’effet ébranlerait profondément la

sensibilité et qui se marquerait dans l’esprit en traits ineffaçables:

«Cette activité[3], nous dit-on, doit être _une intelligence, une

pensée_,--une pensée secrète et singulièrement familière, si intime et

si secrète qu’elle n’a point de peine à paraître à la conscience

superficielle une pensée étrangère, _une pensée continue_ et qui s’étend

sur toute la vie, une pensée bien disciplinée par les habitudes de la

conscience claire, _strictement orthodoxe_ et naturellement riche en

inventions qui s’accordent sans peine avec les exigences d’une croyance

et d’une tradition que toute l’âme accepte.» Ce subconscient, qui est

une intelligence, une pensée, une pensée continue et, de plus,

strictement orthodoxe,--qui est aussi catholique que Dieu lui-même,--n’a

vraiment pas grand’chose à faire pour se confondre avec lui. Sainte

Thérèse, elle, n’hésite pas à y reconnaître Dieu lui-même.

[3] Cf. Delacroix: _Les grands mystiques chrétiens_, p. 95.

Sérieusement, lequel est le plus difficile à admettre?... ou bien une

subconscience, qui est une pensée, une volonté et une activité

intelligentes, en un mot un autre moi doué de toutes les facultés du moi

conscient, mais élevées à une puissance extraordinaire, qui fait

réellement partie du moi et en qui, toutefois, le moi conscient ne se

reconnaît point? Ou bien une activité étrangère et transcendante, qui

agit sur le moi conscient de la même façon que les autres personnalités

qu’il sait lui être extérieures et étrangères? Nous savons de toute

certitude que nous sommes environnés de myriades d’êtres, différents de

nous, et dont il est infiniment probable que nous ne connaissons et

percevons qu’une infime partie. Parmi ces êtres, n’y en aurait-il pas de

plus puissants que les autres, et, parmi ces plus puissants, un plus

puissant que tous, l’Etre des êtres?... Mais, comme les précédentes,

cette théorie du subconscient appliquée aux états mystiques a été

suffisamment réfutée, on en a suffisamment montré les lacunes et les

inexactitudes, pour que nous n’y insistions point davantage. Pas plus

que la folie, l’hystérie, la névrose, ou l’hypnose, elle ne rend compte

d’états très spéciaux, où subsiste toujours un inconnu irréductible.

Avant d’exposer, d’après sainte Thérèse elle-même, ces états et ces

phénomènes extraordinaires, il faut donc faire table rase des prétendues

explications scientifiques. Et il faut se défier aussi des concessions

que certains catholiques, par affectation de libéralisme et sans nulle

nécessité, s’empressent d’accorder aux adversaires du surnaturel.

Ceux-là jettent un voile prudent sur les maladies, les crises et les

troubles physiologiques que la Sainte a soufferts. Il me paraît, au

contraire, qu’il sied d’y insister et de les mettre en pleine lumière.

Non seulement, Thérèse a été une malade, avec des intermittences de

paroxysme et de rémission, à peu près pendant toute sa vie,--elle a

subi, en particulier des maladies nerveuses qui ont fait de son corps un

instrument d’une sensibilité, d’une délicatesse et d’une résonnance

prodigieuses,--mais _elle a voulu souffrir_, souffrir continuellement,

en vue d’une purification plus parfaite. Enfin elle a payé par des

crises atroces, par la dislocation et le déchirement de sa pauvre

enveloppe humaine, les états miraculeux auxquels elle fut élevée. Si le

simple labeur de la production intellectuelle suffit pour détraquer un

organisme, si l’hyperesthésie de l’inspiration brise le système nerveux

et le laisse dans une prostration passagère, que sera-ce, lorsqu’il

s’agit d’états aussi violents et épuisants que l’extase et le

ravissement mystiques? Il faut proclamer bien haut que Thérèse,

prédestinée à des états pareils, ne pouvait être qu’une malade, une

crucifiée perpétuelle.

Enfin, il y a une tendance chez certains à reléguer dans l’ombre et même

à sous-estimer ces «grandes grâces» dont nous allons parler. Il est bien

certain, en effet, que les paroles intérieures, les révélations, les

visions, les extases et les ravissements ne sont que des accessoires de

l’union mystique: l’essentiel c’est cette union ineffable, où Dieu est

perçu, goûté et senti. Mais qu’on veuille bien considérer que ces hauts

états, étant, par définition, incommunicables et inexprimables, nous ne

pouvons plus suivre la Sainte que par un acte de foi, quand elle essaie

de nous en parler: nous sommes forcés de l’abandonner au seuil de

l’oraison. Au contraire, les phénomènes accessoires établissent un lien

entre elle et nous. Dans une certaine mesure, nous pouvons entendre avec

elle ses voix et ses révélations, nous pouvons nous associer à ses

visions, à ses illuminations, à ses extases et à ses ravissements.

D’ailleurs elle-même y attachait le plus haut prix. Elle y voyait le

point de départ de tout un renouvellement intérieur. Dans une de ses

relations adressées à saint Pierre d’Alcantara, elle disait:

«Notre-Seigneur m’a donné ces désirs (de le servir et de vivre d’une vie

parfaite) _et une augmentation de vertu_, dès le jour où il m’a

favorisée de cette oraison de quiétude et de ces ravissements. Je trouve

en moi une telle amélioration qu’à mon avis, j’étais jusqu’alors

l’imperfection même. Ces ravissements et ces visions produisent en moi

les grands effets dont je vais parler. _S’il y a quelque bien en moi,

c’est sûrement de là que je le tiens_...» Et saint Pierre d’Alcantara,

dans son approbation, confirme en ces termes le sentiment de la Sainte:

«Depuis le temps qu’elle a ses visions, elle s’est avancée de plus en

plus en la manière que dit saint Thomas...» Ajoutons que ces «faveurs»

surnaturelles eurent la plus grande influence sur son apostolat et ses

entreprises de réforme. Sans l’encouragement que lui donnèrent ces

grâces, il est probable qu’elle n’aurait jamais eu l’audace de se lancer

dans une œuvre si périlleuse.

On peut donc reconnaître l’importance de ces hautes faveurs dans la vie

et la conduite de sainte Thérèse, sans nier pour cela l’essentiel des

états mystiques. Son disciple, saint Jean de la Croix, l’a dit

excellemment: «Ces communications tiennent encore de la faiblesse et de

la corruption de la sensualité. Ces ravissements et ces transports qui

vont quelquefois jusqu’à disloquer les membres sont le résultat

ordinaire de communications qui ne sont pas purement spirituelles. _Mais

ces phénomènes ne se produisent point chez les âmes parfaites_, déjà

purifiées par la seconde nuit, c’est-à-dire par celle de l’esprit. Chez

elles, les extases et les agitations de l’esprit n’ont plus lieu: elles

jouissent de la liberté de l’esprit, sans aucun détriment pour les

sens...» N’oublions pas, d’ailleurs, que sainte Thérèse est arrivée à

cet état parfait et que ce fut, si l’on peut dire, son état habituel

pendant les dernières années de sa vie. Rien n’est plus rare: «Il n’y a,

dit le même Jean de la Croix, qu’un petit nombre d’âmes qui arrivent à

une si haute perfection. On en trouve cependant quelques-unes qui y sont

parvenues: ce sont surtout les âmes dont la vertu et l’esprit doivent se

propager dans la succession de leurs enfants spirituels. Dieu donne aux

chefs de famille des richesses et des grandeurs en rapport avec les

destinées providentielles de leur postérité selon la grâce.»

Quelles perspectives magnifiques sur la destinée de notre Sainte nous

ouvrent ces quelques phrases! Cette vierge est marquée, dès le berceau,

pour enfanter au Christ des âmes innombrables et c’est pour cela qu’elle

est munie de toutes les nourritures et de toutes les réserves de forces

spirituelles que réclame une telle fécondité. Des physiologistes ont cru

remarquer que les germes féminins sont plus riches en substances

nutritives que les germes mâles, sans doute parce que les fonctions

physiques de la mère exigent une plus grande dépense d’énergie vitale.

Cette particularité se retrouverait donc dans l’ordre de l’esprit.

Thérèse va être comblée de faveurs surnaturelles, son âme va devenir un

réservoir inépuisable d’aliments spirituels, parce qu’elle est

prédestinée à être une Mère,--celle que la postérité va nommer avec

amour et vénération, la Mère Thérèse de Jésus...

Voici que son destin se dessine en traits de plus en plus splendides.

Non seulement elle s’annonce comme une grande réformatrice d’ordres

religieux, comme une entraîneuse d’âmes vers toutes les ascèses des

vertus évangéliques, mais elle est marquée pour ravitailler de divin une

humanité qui s’enfonce dans la matière. Qu’on veuille bien y réfléchir,

on ne pourra pas s’empêcher de voir, dans cette apparition de Thérèse

d’Avila et dans son action à ce moment précis de l’histoire, quelque

chose de véritablement providentiel. Le vieux monde vient de découvrir

l’Amérique. La fièvre de l’or s’est emparée de l’Espagne et, de proche

en proche, de toutes les nations maritimes de l’Europe. C’est le

commencement d’une ère de prospérité matérielle encore inconnue,--et,

par ailleurs, cette réussite littéralement _prodigieuse_ d’avoir

découvert et conquis un monde nouveau, avec des moyens infimes et

rudimentaires, d’avoir pour ainsi dire, élargi le vieil univers jusqu’à

l’infini, tout cela a démesurément enflé la confiance de l’homme en

lui-même, au point qu’il croit pouvoir se passer de Dieu. Enfin, c’est

le moment où le protestantisme et, bientôt, le rationalisme commencent

l’assaut du millénaire édifice catholique. L’ennemi va s’efforcer de

dessécher et de tarir les sources de la haute spiritualité. Cela va être

la mutilation pédante et inintelligente du dogme, l’embourgeoisement et

la platitude de la vie, toutes ces influences déprimantes s’associant à

cette soif de l’or, à ce besoin de s’enrichir et de jouir,--de tout

ramener à la mesure de l’humain,--qui sera le signe caractéristique de

l’ère moderne. Et c’est à ce moment que Thérèse paraît, pour dire à ces

jouisseurs et à ces inventeurs de continents: «Vous cherchez un nouveau

monde. J’en connais un qui est toujours nouveau, parce qu’il est

éternel. O aventuriers, ô conquérants des Amériques, moi je tente une

aventure plus difficile, plus héroïque que toutes les vôtres. Au prix de

mille souffrances, pires que les vôtres, au prix d’une longue mort

anticipée, je vais conquérir ce monde toujours jeune. Osez me suivre, et

_vous verrez!_... Et vous qui niez Celui «par qui toutes choses ont été

faites», je vous dis en vérité que je _L_’ai vu, et que, sans Lui, qui

le soutient, votre bas monde, dont vous êtes si vains, va à la folie et

à la ruine...» Et celle qui a initié ce bon combat a fini par triompher.

Elle a suscité des forces vives qui, pendant des siècles, ont résisté à

l’assaut de l’ennemi. Et, à cette heure trouble et presque désespérée,

nous vivons encore, en grande partie, du bienfait de son exemple.

Croyants ou incroyants, quelle que soit l’attitude que l’on adopte, il

est impossible de ne pas être frappé par ce qu’il y a, tout au moins, de

paradoxal dans cette apparition de Thérèse d’Avila. On ne pouvait

prendre plus hardiment le contre-pied des idées qui entraînaient

l’humanité de ce temps-là,--laquelle était déjà celle d’aujourd’hui.

Non moins paradoxale est l’apparition des «grandes grâces» qui vont

bouleverser sa vie et l’orienter vers l’apostolat et tous les risques de

la vie publique. Il semblerait que de telles faveurs dussent toucher

surtout des âmes jeunes autant qu’enthousiastes et ignorantes du monde.

Or Thérèse, au moment où elle reçoit ces faveurs décisives, est près de

la cinquantaine. Ses enthousiasmes sont réfléchis, sa raison s’est mûrie

et fortifiée. Elle a acquis une pénible et, quelquefois, cruelle

expérience. Elle sait ce que c’est que la vie cléricale et monastique.

Elle connaît aussi les gens d’église,--les religieuses ses compagnes,

les moines, les évêques, les confesseurs et les théologiens. Elle

pressent les difficultés, les intrigues, les persécutions auxquelles

elle s’expose. Elle a déjà éprouvé tout cela. Et elle n’ignore pas

l’accueil qui lui est réservé dans le siècle. Elle voit se liguer contre

elle les gens de sa ville natale, les magistrats municipaux, les hommes

de gouvernement. Pendant quelque temps, le Roi et le Nonce lui-même la

tiendront en suspicion. Néanmoins, c’est à ce moment-là et malgré

l’appréhension de si redoutables hostilités, qu’elle va prendre sa

grande résolution et qu’elle y sera déterminée et affermie par des

interventions surnaturelles et, on peut le dire, continuelles. Elle y

est prête. Elle est armée, corps et âme, pour ce grand combat. Son

intelligence est avertie et prémunie contre les illusions et les

fantasmes de la vie intérieure, sa prudence critique est sans cesse en

éveil. Et son pauvre corps, torturé et affiné par la maladie, est devenu

un des plus vibrants et des plus délicats instruments, où puisse jouer

l’Esprit de Dieu.

Toutes ces circonstances appellent évidemment la réflexion. On ne se

dissimule pas qu’il est possible d’opposer à la plupart d’entre elles

des explications naturelles et, dans une certaine mesure, plausibles.

Mais ces explications laissent toujours subsister des points obscurs,

quand elles ne laissent pas de côté tout l’essentiel. Les nôtres ne se

flattent pas non plus de supprimer tout mystère. Il y a, dans cette

aventure de Thérèse d’Avila, assez de points lumineux: ce serait trop

beau si tout était également clair et resplendissant.

II

PRÉSENCES ET VISIONS

Nous avons laissé Thérèse raffermie et délivrée de ses doutes par les

mystérieuses Paroles: «Ma fille, c’est Moi!» Mais cette sécurité ne

devait point durer. Ses ennemis ne désarmaient pas. Les calomnies, les

accusations d’imposture continuaient de plus belle. On la représentait

comme une possédée, livrée à toutes les suggestions diaboliques. C’était

le Démon qui produisait en elle ces états mystiques où elle croyait voir

l’opération de Dieu!... A de certains moments, le concert de réprobation

était tel que son confesseur, le Père Balthasar Alvarez, s’en

épouvantait. Ce jeune Jésuite, quelle que fût son autorité de directeur

de conscience, sa réputation de science et de vertu, ne se sentait pas

assez fort pour tenir tête à toute une ville, à une véritable coalition

de dévots, d’ecclésiastiques et de théologiens. Thérèse voyait arriver

le moment où elle serait complètement abandonnée par lui et où elle ne

trouverait plus de directeur. Qu’on y songe un instant! C’était chose

grave que de passer pour le complice d’une démoniaque. On conçoit que le

Père Balthasar Alvarez, confesseur de cette scandaleuse carmélite, ait

tremblé pour lui-même.

Les craintes de celui-ci et tout le tumulte excité autour d’elle ne

laissaient pas d’effrayer la Sainte elle-même. Certes, quand elle était

dans l’oraison, au moment où elle recevait ces révélations

surnaturelles, ses terreurs et ses doutes se dissipaient. Mais à peine

reprenait-elle contact avec le monde qu’elle retombait dans ses

angoisses. Alors, la malheureuse demandait à Dieu de lui épargner ces

grâces qui lui causaient un tel tourment et qui lui suscitaient de

telles persécutions. Elle suppliait les personnes pieuses et dévouées

qui l’aimaient et qui croyaient à sa sincérité d’unir leurs prières aux

siennes, afin qu’elle fût délivrée de ces tribulations. Elle-même

faisait des neuvaines, recourait à ses habituels intercesseurs, sainte

Madeleine, saint Joseph, saint Augustin, auxquels elle en adjoignait de

nouveaux, comme saint Hilarion et l’archange saint Michel...

Sainte Thérèse · 第 13 / 23 段