de plus en plus la mortification et, par exemple, de renoncer à
certaines amitiés, très innocentes en soi, mais auxquelles elle était
excessivement attachée: c’était, si l’on peut dire, son véniel péché
d’habitude. La lutte, nous l’avons vu, durait depuis très longtemps.
Malgré tous ses efforts, Thérèse n’arrivait pas à s’imposer ce suprême
sacrifice. D’abord, sa conscience, après ses directeurs, lui certifiait
que ces attachements n’avaient rien de coupable. Et, comme toujours,
elle avait peur de faire de la peine, de se donner les apparences de
l’ingratitude, de la légèreté capricieuse, en rompant, sans raison
sérieuse, avec des amis qui l’aimaient beaucoup. C’est alors que, pour
en finir avec ces tergiversations, le Père Balthasar Alvarez lui ordonna
de recommander la chose à Dieu, durant quelques jours et de réciter le
_Veni, Creator_, afin qu’Il l’éclairât sur ce qu’elle devait faire...
Mais laissons-la parler elle-même en cette grave question!...
«Un jour, dit-elle, comme j’étais restée longtemps en oraison, suppliant
le Seigneur de m’aider à le contenter en tout, je commençai l’hymne et,
pendant que je la disais, il me vint un ravissement si subit qu’il me
tira, pour ainsi dire, hors de moi-même: fait dont je ne pus absolument
pas douter, car il fut très connu. C’était la première fois que le
Seigneur me fit cette grâce des ravissements. J’entendis ces paroles:
«_Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les
anges!_» Pour moi cela m’épouvanta extrêmement, parce que le mouvement
de mon âme fut très violent et que c’est au plus profond de mon esprit
que ces paroles me furent dites. Ainsi, j’en ressentis une grande
crainte et, d’autre part, une grande consolation. Finalement, quand la
crainte, causée, selon moi, par la nouveauté du fait, se fut dissipée,
la consolation me resta. Et cela s’est parfaitement accompli: jamais
plus je n’ai pu me fixer en amitié, ni avoir consolation ni amour
particulier si ce n’est avec des personnes qui, de toute certitude pour
moi, ont elles-même l’amour de Dieu et sont zélées pour le servir...»
Instantanément, elle se sentit la force de rompre ces liaisons trop
chères,--et il paraît que les froissements, dont Thérèse s’effrayait
d’avance, furent épargnés à la personne amie: au contraire, «ce fut,
dit-elle, un réel profit pour cette personne que de voir en moi une
pareille détermination.»
Cette histoire de rupture peut paraître, à première vue, un bien mince
événement. Mais ce serait mal connaître l’âme de Thérèse et, en général,
les âmes de solitaires, que d’en juger ainsi. Elle nous répète avec
insistance qu’elle eut la plus grande peine à se détacher de ses amis,
surtout de la liaison dont il s’agit ici. Son confesseur n’espérait plus
qu’en l’aide de Dieu, et elle-même, après des luttes sans fin, avait
fini par renoncer à toute espérance. Et pourtant cela se fit en un
instant: «Le Seigneur, dit-elle, me donna la liberté et la force pour en
venir à bout.» Pour bien comprendre ce douloureux combat où la
malheureuse se débattit si longtemps, il faut se représenter
l’effrayante solitude d’âme où elle vivait dans ce couvent de
l’Incarnation, pourtant si peuplé,--et aussi sa longue détresse qui
alternait avec de brèves consolations. Pendant ces vingt ans qu’elle
vient de vivre, au milieu de compagnes qu’elle sent indifférentes, ou
même hostiles, de confesseurs qui ne savent pas la conduire, ces
consolations étaient rares. Quel désert de stérilité, de monotonie, et,
osons le dire, d’ennui. Car elle nous a avoué la peine qu’elle
éprouvait, au début, à se recueillir dans l’oraison, son impatience d’en
finir avec un exercice qui, en apparence, ne la menait à rien, et, pour
reprendre ses propres paroles, d’entendre l’horloge sonner sa
délivrance. On conçoit qu’alors les plus humbles amitiés lui aient été
un réconfort, surtout les amitiés spirituelles, où, de concert, on
s’entraîne et on s’exalte vers Dieu. Thérèse n’en a guère connu
d’autres. Mais, insuffisamment détachée des affections sensibles, elle y
mêlait encore trop de son cœur,--ce cœur qui, pourtant, voulait être
tout à Dieu: d’où la lutte finale.
Elle vient de triompher: cela est certain, cela est définitif. Et
pourtant elle aura toujours des amis. Cette âme enthousiaste et
débordante de charité ne peut pas s’en passer. Seulement ce seront moins
des amis que des compagnons d’exaltation ou des ministres de son œuvre,
des collaborateurs de son apostolat. Elle aurait pu écrire tout un
traité sur l’amitié telle qu’elle la conçoit. Car, il faut le répéter,
elle n’y renonça jamais. Le fondement de cette amitié spirituelle, c’est
l’amour de Dieu. Un ami, pour elle, c’est une âme qui l’entraîne vers un
plus grand amour de Dieu. Dans quels termes brûlants elle a célébré
cette charité qui s’excite d’une âme à l’autre!... «O mon Jésus, que ne
peut faire une âme embrasée de votre amour! Quelle estime ne devons-nous
pas avoir pour elle et quelles supplications adresser au Seigneur pour
qu’il nous la laisse en cette vie! Quand on a le même amour, c’est
derrière des âmes comme celles-là qu’on devrait marcher, s’il était
possible. C’est une grande chose pour un malade que d’en trouver un
autre blessé du même mal. Quelle consolation de voir qu’il n’est pas
seul! Ils s’aident beaucoup à souffrir et à mériter. Ils s’appuient
mutuellement, comme gens déterminés à risquer mille vies pour Dieu et
ils souhaitent que s’offre l’occasion de la perdre. Ils sont comme des
soldats qui, pour gagner du butin et s’enrichir, désirent qu’il y ait la
guerre, car ils comprennent qu’ils ne le peuvent que par elle. Souffrir,
c’est leur métier!...» Souffrir et aimer ensemble, voilà donc le fond de
cette amitié mystique.
Au prix des plus pénibles efforts, Thérèse est arrivée à épurer cette
amitié de tout élément humain. Y arrive-t-on jamais complètement? Sans
cesse elle aura la crainte de se tromper sur les élans de son cœur, de
mêler encore à ses affections quelque chose de sensible. Il faudra que
son divin Maître la rassure: «Ma fille, si un malade en danger de mort
se voyait guéri par un médecin, ce ne serait pas en lui une vertu de ne
point témoigner de la reconnaissance à son bienfaiteur et de ne point
l’aimer. Qu’aurais-tu fait sans le secours de ces personnes? _La
conversation des bons ne nuit point._ Aie soin seulement que tes paroles
soient pesées et saintes. Avec cette précaution, continue de traiter
avec eux. Loin de t’apporter aucun dommage, leurs entretiens seront très
utiles à ton âme!...»
Ainsi donc, nulle amitié désormais, sinon pour le plus grand amour et le
plus grand service de Dieu! Plus d’inclinations particulières et
toujours un peu troubles et dangereuses! Il faut faire table rase de
tout cela, arracher de son cœur tous ces vains sentiments qui n’ont pas
immédiatement Dieu pour objet. Ce don total d’elle-même, condition des
grâces qui vont lui être prodiguées, elle a fini par y consentir après
une véritable agonie: ç’a été le grand combat. Mais elle n’est pas
encore, tant s’en faut, au terme de ses peines...
III
THÉRÈSE DE AHUMADA DEVIENT THÉRÈSE DE JÉSUS
L’autorité du Père Balthasar Alvarez, qui devait être grande dans Avila,
ne pouvait faire cesser tout d’un coup les plaintes et les calomnies
dont Thérèse était l’objet. Au couvent de l’Incarnation, le scandale
continuait. Les religieuses glosaient sur le cas singulier de leur
compagne, qu’elles accusaient d’extravagance et de folie. Elles épiaient
avec malveillance les manifestations physiques de ses extases,
surveillaient ses agissements et ses moindres démarches. Des personnes
zélées, dévots et dévotes, laïques et gens d’église, confesseurs et
théologiens l’attaquaient publiquement et la dénonçaient. Cela devenait
une affaire très grave.
Non seulement Thérèse parlait d’états mystiques, dont ses directeurs
n’avaient aucune idée, elle prétendait aussi entendre des voix
surnaturelles,--sans toutefois les ouïr proprement de ses oreilles, mais
d’une façon mystérieuse que ses explications rendaient plus mystérieuse
encore. Sans nul doute elle avait confié au Père Balthasar Alvarez les
paroles qu’elle avait perçues, en plein ravissement, lorsqu’elle
récitait les premières strophes du _Veni Creator_: «Je ne veux plus que
tu converses avec les hommes, mais avec les anges!» Le confesseur,
frappé d’un tel prodige et néanmoins hésitant à l’admettre, en avait
conféré avec des hommes doctes, qui, à leur tour avaient ébruité le
fait. De là, un rebondissement du scandale. Les ennemis de Thérèse en
prenaient prétexte pour espionner de plus près sa conduite et
interpréter dans le sens le plus fâcheux ses gestes et ses propos.
Continuellement les dénonciateurs faisaient la navette entre
l’Incarnation et le Collège des Jésuites. On essayait surtout d’exciter
le Père Alvarez contre sa pénitente et de le détacher d’elle.
Ce religieux, qui la connaissait, la défendait loyalement, et, en somme,
avec fermeté, quelles que fussent ses concessions à l’opinion publique.
Sans doute il croyait habile de ménager les contradicteurs et les
détracteurs de Thérèse, personnages considérés dans la ville et dans la
région. Mais il faut bien avouer qu’il n’était pas complètement rassuré
sur un cas aussi singulier. Il reconnaissait bien que les intentions de
Thérèse étaient pures et son orthodoxie parfaite; il croyait que les
grâces reçues par elle venaient de Dieu. Et toutefois elle pouvait être
trompée ou bien par le Démon, ou bien par son propre désir de l’union
mystique. Il se défiait surtout de son extraordinaire ferveur d’âme, de
cette espèce d’exaltation lyrique continuelle où elle vivait et qui,
plus tard, lui dictera de véritables poèmes, de tant d’audace jointe à
une si réelle humilité, enfin de son appétit des «grandes choses», comme
elle disait. C’est pourquoi il essayait de la calmer, en lui imposant
toute espèce de disciplines gênantes. Il contrariait ses élans ou les
tenait en bride, lui infligeait de dures mortifications, l’empêchait
même de communier, parce que c’était surtout après la communion que
Thérèse était prise d’extase ou de ravissement. Il lui défendait de se
recueillir dans la solitude, lui répétant sans cesse qu’elle devait se
défier d’elle-même, qu’elle devait «se faire mourir à elle-même». Il
poussait si loin cette sévérité que, plus d’une fois, elle fut sur le
point de le quitter. Mais, nous raconte Ribéra, «comme elle voyait
clairement que c’était le zèle le plus pur qui le faisait agir de la
sorte, elle s’affectionna beaucoup à lui. Plus tard elle me disait à
moi-même, en riant: «Ce père de mon âme, quelque malgracieux qu’il soit
pour moi, je l’aime cependant beaucoup...»
Le fait est que ces «voix» étaient quelque chose de bien extraordinaire.
A Thérèse elle-même elles paraissaient un prodige tellement inouï que,
d’abord, elle en fut épouvantée. Mais le premier émoi passé et dans sa
peur d’être dupe, elle s’analysa avec son habituelle finesse, avec tout
son ferme bon sens et toute sa rigueur critique. Le phénomène s’étant
reproduit maintes fois, étant devenu, en quelque sorte, normal pour
elle, elle nous en donne finalement un véritable exposé théorique:
«_J’ai sur ce sujet_, dit-elle, _une grande expérience._ Car, avec la
crainte extrême que j’avais, j’ai résisté pendant près de deux ans. Et,
maintenant encore, j’essaye quelquefois, mais sans grand succès...»
Ces paroles surnaturelles «sont parfaitement distinctes, mais elles ne
s’ouïssent point par les oreilles du corps. Et toutefois elles
s’entendent bien plus clairement que si elles étaient ouïes. S’efforcer
de ne pas les entendre, en dépit de toutes les résistances, ne sert de
rien. Ici-bas, quand nous ne voulons pas ouïr, nous pouvons nous boucher
les oreilles, ou détourner notre pensée ailleurs, de telle sorte qu’on a
beau entendre, on ne comprend pas. Au contraire, dans cette conversation
que Dieu fait avec l’âme, il n’y a pas moyen d’échapper: malgré moi, ces
paroles m’obligent à les écouter et l’entendement est si entier pour
entendre ce que Dieu veut que nous entendions, qu’il est utile de
vouloir ou de ne pas vouloir.»
Mais n’est-ce pas là une illusion? Ces paroles qui s’imposent à notre
attention et qui nous paraissent étrangères, ne sont-elles pas, en
réalité, la voix de notre conscience, un pur produit de notre esprit?...
Non! dit Thérèse: il suffit, d’ailleurs, de nous interroger sincèrement
à ce sujet. Nous savons parfaitement quand c’est nous qui nous parlons à
nous-mêmes. Nous reconnaissons notre propre voix et l’œuvre de notre
propre esprit: «Quand c’est l’entendement qui forme ces paroles, quelque
subtilité qu’il y mette, il voit clairement que c’est lui qui les
ordonne et qui les profère.» Dans ce cas encore, nous pouvons nous
taire, s’il nous plaît, comme une personne qui parle peut se taire.
Lorsque c’est Dieu qui parle, il nous est impossible de nous dérober à
sa parole et de ne pas l’entendre: «Il y a donc, à mon avis, entre les
paroles venant de nous et celles venant de Dieu, la différence qui se
trouve entre parler et écouter, ni plus ni moins...» Ainsi, ces paroles
intérieures et surnaturelles se distinguent d’abord à ce signe qu’elles
sont subies, involontaires et qu’elles nous paraissent nettement
étrangères à nous.
D’autre part, elles sont prononcées pendant l’extase, c’est-à-dire
lorsque toutes les puissances de l’âme sont suspendues, mémoire,
imagination, entendement et volonté,--par conséquent lorsque ces
puissances ne peuvent produire en nous aucun mouvement, aucune idée.
Toutefois, ce n’est pas au point culminant de l’extase que ces paroles
sont prononcées, c’est dans la seconde période, lorsque les puissances
commencent à revenir à elles-mêmes, sans néanmoins être en état d’agir
ou de raisonner: elles peuvent percevoir une parole étrangère, voilà
tout. Mais il faut, du moins, qu’elles soient capables de ce moindre
effort.
Cependant, comme si sainte Thérèse pressentait les arguments des
modernes théoriciens du subconscient, elle ne se borne pas à affirmer
que ces paroles ne sont pas l’œuvre de la pensée ou de la volonté
conscientes. Elles pourraient, en effet, nous dit-on, dans ce sommeil de
toutes les puissances de l’âme, émerger, à notre insu, des profondeurs
de l’inconscient. Mais, au lieu d’être des larves d’idées, de vagues
fantômes, sans cohésion ni consistance, ainsi qu’il arrive dans les
rêves, ces révélations intérieures ont une clarté, une netteté, qui
s’imposent à l’esprit. Bien plus, «elles ont l’air de sortir de la
bouche d’une personne très sainte, très savante, de grande autorité, que
nous savons être incapable de mentir,--ce qui est même une comparaison
trop basse. _Ces paroles, en effet, traînent quelquefois une telle
majesté avec elles_ que, sans même considérer celui qui les dit, elles
nous font trembler si elles sont de réprimande, et, si elles sont
d’amour, elles font que nous nous fondons d’amour. Et, comme je l’ai
dit, ce sont des choses qui étaient très loin de notre mémoire, et ce
sont, formulées en un instant, des pensées si grandes qu’il aurait fallu
beaucoup de temps pour les mettre en ordre. Enfin il me paraît
absolument impossible d’ignorer alors que _ce ne sont pas là des choses
fabriquées par nous et tirées de notre fonds_.» En définitive, la marque
de ces révélations outre leur caractère essentiel d’extériorité, c’est
leur originalité transcendante. Elles ne peuvent se comparer aux
inspirations du génie, puisque celui qui les reçoit _les sait
extérieures à lui_. Et, d’autre part, ce ne sont pas de vagues
réminiscences, des échos affaiblis de notre propre pensée: c’est quelque
chose de neuf, de jeune, quelque chose qui vient de naître, qui jaillit
des hauteurs ou des profondeurs,--et qui est éblouissant, qui porte un
caractère de majesté, de science, d’autorité et, avec cela, un caractère
d’amour à quoi l’on ne résiste point.
Autres différences entre ces paroles surnaturelles et celles qui
viennent de notre esprit, c’est que ces dernières s’effacent rapidement,
sans laisser de traces, tandis que les autres se gravent si profondément
dans la mémoire qu’elles sont à jamais inoubliables et qu’enfin elles
produisent dans l’âme des effets durables: un véritable renouvellement
intérieur, ou un zèle d’apostolat, une ardeur de charité encore inconnus
de celui qui les éprouve...
Sans doute, ces réflexions ne vinrent que beaucoup plus tard à sainte
Thérèse. Il lui fallut des expériences et des comparaisons répétées pour
formuler ces règles de crédibilité. Sur le moment, dans tout l’émoi et
l’épouvante du prodige, elle ne put qu’en faire l’aveu à son confesseur,
le Père Balthasar Alvarez. Pour lui, il croyait intimement que ces
faveurs insignes étaient réelles et qu’elles venaient de Dieu.
Cependant, comme il se défiait de son jugement et peut-être d’une
partialité secrète à l’égard de sa pénitente, il engageait celle-ci à
soumettre son cas aux docteurs de la ville: «Sur son ordre, dit Thérèse,
je communiquais aussi de temps en temps avec quelques grands serviteurs
de Dieu, auxquels, à juste titre, j’accordais pleine confiance. Comme
ils avaient pour moi beaucoup de dévouement, leur crainte que je ne
fusse trompée par le Démon n’en devenait que plus vive. Je le craignais
extrêmement aussi, quand j’étais hors de l’oraison: car, lorsque je m’y
trouvais et que le Seigneur me faisait quelque grâce, tout de suite
j’étais rassurée. Ils s’assemblèrent donc, un jour, au nombre de cinq ou
six, je crois, pour délibérer sur ce sujet. Et mon confesseur me dit que
tous avaient décidé que c’était le Démon,--que je devais m’abstenir de
communier souvent, prendre soin de me divertir et éviter la solitude.
Moi qui étais extrêmement craintive, comme je l’ai dit, qui, de plus,
souffrais de maux de cœur, il m’arrivait souvent de ne pas oser rester
seule dans une chambre, en plein jour. Et comme je voyais tant de
personnes affirmer une chose que, pourtant, je ne pouvais croire, cela
me donna les plus grands scrupules et j’y vis un manque d’humilité: car
tous, sans comparaison, étaient de meilleure vie que moi et lettrés:
alors, quelle raison de ne pas les croire? Je m’efforçais, tant que je
pouvais, de m’en convaincre, je pensais à ma vie misérable et que, par
conséquent, ils devaient dire la vérité...»
Ce qu’il y avait de pire pour Thérèse, c’est qu’on lui opposait une
autre pieuse personne, la Mère Marie Diaz, qui, pour lors, jouissait
dans Avila d’une grande réputation de sainteté. Cependant cette
religieuse exemplaire était parvenue à la perfection par les voies
ordinaires. Elle ignorait les états mystiques et les révélations
particulières dont Thérèse se prévalait. De là à accuser celle-ci
d’extravagance et même d’imposture, il n’y avait qu’un pas. Il y a tout
lieu de croire que les pires calomnies assaillaient la pauvre carmélite,
qui se voyait abandonnée même de son directeur de conscience. On juge,
d’après cela, des souffrances qu’elle dut endurer alors: elle se sentait
sombrer dans le désespoir et la terreur de la damnation...
«Un jour, dit-elle, je sortis de l’église en cette extrémité
d’affliction et j’entrai dans un oratoire, après avoir passé de longs
jours sans communier, après avoir renoncé à la solitude qui était toute
ma consolation, sans personne à qui parler, _car tous étaient contre
moi_... Quant à moi je ne pouvais me consoler à la pensée que, tant de
fois, le Démon allait me parler,--qu’une telle chose était possible.
Car, j’avais beau ne plus me réserver d’heures de solitude pour
l’oraison, le Seigneur me faisait entrer en recueillement au milieu même
des conversations, et sans que je pusse m’y soustraire. Il me disait ce
qu’Il jugeait à propos, et, malgré moi, il me fallait bien L’ouïr...
Étant donc seule dans cet oratoire, sans personne sur qui pouvoir me
décharger de ma peine, incapable de prier, ou de lire, brisée par la
tribulation, mourante de peur d’être trompée par le Démon, toute
bouleversée et rompue de fatigue, je ne savais plus que devenir. Non,
jamais, ce me semble, cette affliction où je m’étais vue maintes fois,
n’était arrivée à une pareille acuité. Je restai ainsi quatre ou cinq
heures, ne recevant aucune consolation ni du ciel ni de la terre, sinon
que le Seigneur me laissait souffrir, dans l’épouvante de mille
dangers... Or, comme j’étais dans ce grand accablement,--et quoique, à
cette époque-là, je n’eusse pas encore commencé à avoir des
visions,--ces seules paroles suffirent pour me réconforter et pour
m’apaiser jusqu’au fond de l’âme: «_N’aie pas peur, ma fille! C’est Moi!
Je ne t’abandonnerai pas, ne crains rien!_... Et voilà qu’à ces seules
paroles, je sentis renaître la sérénité et qu’au triste état de mon âme
succéda soudain la force, le courage, l’assurance, la paix, la lumière:
en un instant, j’avais été si complètement changée que j’aurais
hardiment soutenu contre le monde entier que ces paroles venaient de
Dieu...»
Subitement, cette tempête qui durait depuis tant de jours s’était
apaisée. Tout de suite, sans la moindre hésitation, Thérèse eut la
certitude que le Seigneur était là, que c’était Lui qui parlait,--et
qu’ainsi jamais elle n’avait été trompée. Alors toute son âme se releva
dans un élan de joie et de confiance. Ses épreuves et ses souffrances
furent oubliées, ses craintes foulées aux pieds: «O mon Dieu, dit-elle,
que tous les savants s’élèvent contre moi, que toutes les créatures me
persécutent, que tous les démons me tourmentent, si vous êtes avec moi,
moi je ne vous ferai pas défaut! Ah! je ne comprends plus ces craintes
qui nous font dire: le démon, le démon! quand nous pouvons dire: Dieu,
Dieu! et faire ainsi trembler notre ennemi. Que signifient donc toutes
ces terreurs?...»
Qu’on ne passe point légèrement sur cet épisode! Qu’on veuille bien
l’examiner dans tous ses détails. La merveille, c’est ce redressement
soudain dans une telle prostration et qui semblait ne devoir jamais
finir. La merveille plus grande, c’est la certitude, l’adhésion
immédiate de Thérèse, c’est le fait lui-même, la Parole sublime, qu’elle
ne peut prononcer, sans que son cœur se fonde de tendresse et ne
s’anéantisse d’adoration: «_Ma fille, c’est Moi!_» Qu’on y songe une
minute! Qu’on songe à la ferme raison, à l’humilité volontaire de cette
pauvre carmélite, à sa longue résistance aux grâces surnaturelles, à sa
crainte d’être dupe, et de se damner, crainte qui, en ce moment même,
était à l’état aigu! Et pourtant elle n’hésite pas! Elle croit la Voix
mystérieuse qui lui dit: «Je ne t’abandonnerai pas, ne crains rien!»
Quel être que _celle qui est sûre_ d’avoir entendu cela! Comme on
conçoit son enthousiasme et l’hymne jubilatoire qui s’échappe de ses
lèvres! A présent, que lui importent les doctes, les confesseurs, les
maîtres de la terre, le monde entier! Tout cela est sous ses pieds: «Le
Seigneur a regardé l’humilité de sa servante et Celui qui est puissant a
fait en elle de grandes choses...» Il en fera de plus grandes encore.
Dans un tressaillement de tout son être, la triste affligée en a, dès
cette minute, le pressentiment: elle n’est plus Thérèse de Ahumada, elle
est désormais Thérèse de Jésus.
QUATRIÈME PARTIE
LES GRANDES GRACES
«Je puis me tromper complètement, mais non pas mentir. Par la
miséricorde de Dieu, je souffrirais plutôt mille morts: je dis
ce que j’entends.»
(_Château intérieur_, IV, II.)
«... L’âme ne peut absolument pas douter que Dieu était en elle
et elle en Dieu. Cette vérité lui reste si ferme que, même si
des années se passent, sans que Dieu lui accorde de nouveau
cette grâce, ni elle ne l’oublie, ni elle ne peut douter qu’elle
l’a reçue...»
(_Ibid._, V, I.)
I
POUR DÉBLAYER LE TERRAIN
Avant d’entrer dans le détail de ces «grâces» extraordinaires, il
importe peut-être, pour la tranquillité de notre esprit et la commodité
de l’exposition, de commencer par déblayer le terrain de toutes les
objections, dont se sont prévalus, depuis plus d’un siècle, les
négateurs du surnaturel. Il en est de toute espèce, de subtiles et de
grossières, de naïves et d’astucieuses. De même pour les explications
rationalistes qu’on a tentées des états mystiques: si la plupart sont
absurdes, il en est de fort ingénieuses, d’assez spécieuses pour
troubler des esprits peu familiarisés avec la doctrine et la
spiritualité catholiques. Néanmoins, les unes comme les autres sont
incapables de rendre compte, d’une façon satisfaisante et complète,
d’états singuliers, dont elles négligent toujours quelque élément
essentiel. Ce sont des reconstructions, ou des assimilations
arbitraires, où manque la pièce caractéristique et capitale qui, seule,
pourrait les rendre plausibles. Et ainsi l’on ne nous offre qu’une
contrefaçon du phénomène authentique et original,--et le mystère
subsiste tout entier.