Dans ce lent travail de purification et d’illumination progressive, qui

aboutit à l’union,--quoique néanmoins, Dieu se plaise quelquefois à en

accorder la grâce de la façon la plus soudaine et la plus rapide,--non

seulement une sensibilité et une intelligence spéciales sont nécessaires

pour éprouver et pour comprendre des états singuliers et

extraordinaires, mais aussi un esprit critique toujours en éveil pour

démêler l’illusion de la réalité et pour distinguer des réalités et des

nuances d’une subtilité et d’une délicatesse désespérantes. Ce n’est pas

une fois, c’est cent fois que le mystique doit s’y reprendre pour oser

affirmer un fait. Aussi, dans les pages de son autobiographie, quand

sainte Thérèse est arrivée aux grâces d’oraison qu’elle a obtenues, elle

abandonne la marche historique de son récit. Ce n’est pas tel fait

étrange et nouveau qu’elle nous raconte,--c’est toute une série

d’expérimentations, c’est vingt ans d’expérience mystique qu’elle

condense en quelques chapitres. Mais elle a eu beau comparer une

expérience à une autre, se défier de telles manifestations, n’affirmer

celles-ci que sous toutes réserves, entourer celles-là de toute espèce

de restrictions,--il est un point sur lequel elle n’a jamais varié: le

caractère surnaturel de ces grâces. Aussi croit-elle pouvoir écrire, en

commençant le récit de sa vie nouvelle: «Celle qui s’ouvre par ces états

d’oraison que je viens d’exposer, est, je puis le dire, la vie de Dieu

en moi...»

II

LA LUTTE SUPRÊME

Des lecteurs frivoles pourraient intituler ce chapitre: «De

l’incommodité d’être une Sainte.» A en juger superficiellement, il est

certain que les faveurs nouvelles dont Thérèse était l’objet furent tout

de suite contre-balancées par une foule de désagréments. Comme on dit:

elle dut les payer cher. Son grand désir de perfection excitait les

moqueries de son entourage: elle voulait, prétendaient les autres

religieuses, passer pour une sainte, elle qui paraissait encore si

éloignée de la perfection telle qu’on la conçoit dans les couvents. Elle

avait très probablement, dès cette époque, des commencements d’extases.

En tout cas, la pratique de l’oraison déterminait en elle des troubles

physiques qui n’échappaient pas à ses compagnes et dont elle-même nous

avoue qu’elle était honteuse. Ces défaillances étaient traitées de

vaines simagrées, peut-être de comédies sacrilèges. D’autre part, ses

confesseurs, à qui elle ne célait rien de ce qu’elle éprouvait,

s’épouvantaient de son exaltation et surtout de la disproportion qu’il y

avait, prétendaient-ils, entre les faveurs reçues et la médiocre vertu

de leur pénitente. Si ces faveurs étaient vraies, celle qui les recevait

devait être parfaite. Or Thérèse ne l’était point,--et alors il y avait

tout lieu de craindre que ces faveurs ne fussent purement imaginaires,

ou, ce qui était pire, un artifice du démon. Ainsi, de tous côtés, on

sommait Thérèse d’être parfaite, si elle voulait faire prendre au

sérieux les grâces qu’elle osait avouer.

On comprend dès lors que cela finit par devenir pour elle un véritable

tourment. La sainteté n’était plus seulement une incommodité, mais un

supplice de tous les instants. On suspectait sa sincérité,--et cette

idée seule était une torture pour l’âme de Thérèse. Et qu’on ne croie

pas que je force ici les termes. Elle nous le dit expressément: «_L’âme

que Dieu expose ainsi aux regards doit se préparer à être martyre du

monde._ Et si, de son propre choix, elle ne meurt à tout ce qui est de

lui, le monde saura bien la faire mourir. A mes yeux l’unique mérite du

monde, c’est de ne pouvoir souffrir les moindres imperfections dans les

gens de bien et de les contraindre par ses murmures à devenir meilleurs.

Je dis qu’il faut plus de courage, quand on n’est pas parfait, pour

s’engager dans le chemin de la perfection, que pour subir un martyre

immédiat... A entendre les gens du monde, l’aspirant à la perfection ne

devrait plus manger, ni dormir, ni même respirer comme les autres. Plus

ils estiment ces âmes, plus ils oublient qu’elles sont toujours unies à

un corps et forcément assujetties à ses misères, tant qu’elles vivent

sur cette terre, _que, d’ailleurs, elles dominent de si haut_. Il faut

donc à celles-ci, comme je le disais, un grand courage...»

Mais il y a pis que d’exciter la méfiance ou le blâme du monde: c’est

d’en arriver à se défier de soi-même. Et c’est la grande épreuve que la

Sainte eut à subir dès qu’elle obtint les grâces d’oraison. Les soupçons

de ses confesseurs joints aux scrupules de sa propre conscience finirent

par la jeter dans un trouble affreux: «Comme, en ce temps-là, dit-elle,

des femmes avaient été victimes de grandes illusions et de tromperies

ourdies par le démon, je commençai à craindre, d’autant plus grandes

étaient les délices et la suavité que j’éprouvais, et, très souvent,

sans pouvoir m’y soustraire. D’autre part, je constatais en moi la plus

grande certitude que c’était Dieu, spécialement quand j’étais en

oraison, et je voyais que je sortais de là meilleure et plus forte. Mais

m’arrivait-il de détourner un peu mon esprit, je retombais dans les

craintes...» Elle savait, en effet, par expérience, que l’action

satanique revêt les formes les plus spécieuses,--qu’elle excelle à

imiter et à déformer l’œuvre de Dieu. Il ne se produit pas une idée

élevée et salutaire, un type éminent de sainteté qui ne provoque

immédiatement sa caricature, de sorte que les esprits superficiels ou

grossiers confondent perpétuellement l’original et la contrefaçon

grotesque et maléfique. Il n’est pas une bonne pensée, pas un bon

mouvement qui ne tende à se dépraver par l’exagération, ou par une

déviation insensible et perfide. Ce qui paraît surtout avoir tourmenté

Thérèse, en ce moment, c’est qu’elle goûtait une grande joie dans

l’oraison de quiétude, laquelle entraîne la suspension momentanée de

l’entendement: cela l’amenait peu à peu à négliger la méditation,

puisqu’elle éprouvait de telles délices à ne pas exercer son esprit.

Mais alors n’était-ce point un piège du démon pour l’empêcher de méditer

sur la Rédemption et par conséquent sur la Passion du Christ?...»

En proie à ces inquiétudes, elle résolut de changer de confesseur. Elle

voyait bien que ses confesseurs habituels ne comprenaient rien à son

trouble. Il faut avouer, d’ailleurs, qu’elle ne devait pas être une

pénitente très commode. Non seulement elle effrayait et scandalisait ses

malheureux directeurs spirituels par l’étrangeté de ses révélations,

mais elle les soumettait à une gymnastique harassante pour essayer

seulement de la suivre dans ses subtilités ou ses sublimités de pensée

et de sentiment. Elle les obligeait à repasser leur cours ou leurs

auteurs, à consulter les traités spéciaux pour s’éclairer sur les cas

extraordinaires qu’elle leur soumettait. Ribéra nous raconte qu’un jour,

à Salamanque, le Père Balthasar Alvarez, le confesseur préféré de la

Sainte, lui montrant une pile de livres spirituels, lui aurait dit:

«Tous ces livres-là, j’ai dû les lire pour pouvoir comprendre la Mère

Thérèse de Jésus!»

Ayant donc usé sans grand profit, du moins immédiat, un nombre

considérable de directeurs de conscience, elle conçut le projet de

s’adresser aux religieux de la Compagnie de Jésus, qui était alors dans

tout son prestige de nouveauté. Ces Pères venaient justement de fonder,

à Avila, une maison d’éducation, qui prit le nom de Collège de Saint-Gil

et qui était dirigé par le Père Jean de Padranos et par le Père

Ferdinand Alvarez del Aguila: «Sans connaître aucun de ces religieux,

dit Thérèse, je leur étais très affectionnée, par cela seul que je

savais leur genre de vie et d’oraison. Mais je ne me trouvais pas digne

de leur parler, ni assez forte pour leur obéir: ce qui me faisait

craindre davantage. Car traiter avec eux et être ce que j’étais me

semblait quelque chose de bien ardu...» Pure coquetterie d’humilité, si

l’on ose dire! Au fond, Thérèse sentait en elle le même esprit qui

animait la Compagnie à ses débuts. Elle devinait dans les fils

spirituels d’Ignace de Loyola non pas précisément ses vrais directeurs

de conscience, mais ceux qui achèveraient l’œuvre de sa réforme

intérieure, qui la ferait naître véritablement à sa vie nouvelle. C’est

pourquoi, lorsqu’elle se rappelle ses premières relations avec eux, elle

s’écrie, pleine de reconnaissance: «C’est la Compagnie qui m’a élevée et

qui m’a donné l’être.»

Pour l’instant, elle se tient à l’écart. Peut-être, ayant déjà une

petite célébrité locale, au moins dans le monde dévot d’Avila,

attend-elle que les Pères fassent le premier pas. La grande raison

qu’elle avoue et qui semble bien avoir été déterminante, c’est la

conviction de son indignité. Dès cette époque elle commence à passer

pour une sainte,--et elle va être obligée de révéler à un confesseur

jésuite,--un de ces jeunes religieux si austères et si savants,--les

imperfections de sa conduite: car, dit-elle, «j’avais toujours certaines

affections pour des choses qui, bien que n’étant pas mauvaises en soi,

suffisaient pour tout détruire.»

Cette perspective l’épouvante. Alors, afin d’en finir avec ses

hésitations, elle prend un moyen terme. Elle se décide à s’adresser à un

prêtre qui avait, dans Avila, une grande réputation de piété et de

vertu: c’était maître Gaspar Daza, qui exerçait, en effet, une réelle

influence par ses œuvres de charité et d’évangélisation. Cet homme

rigide et, semble-t-il, quelque peu méfiant et soupçonneux, commença par

traiter fort rudement cette carmélite mécontente de ses confesseurs. Il

trouvait sans doute qu’elle faisait un peu trop parler d’elle.

Arriva-t-il jamais à la bien comprendre? Ce qu’il y a de sûr, c’est que,

après l’avoir rudoyée, après l’avoir fait souffrir fort cruellement, il

devint par la suite un de ses plus chauds partisans et même un de ses

disciples les plus fidèles.

Thérèse s’adressa donc à lui par l’intermédiaire d’un ami commun, qui

était aussi un allié de sa famille, un gentilhomme avilais, qu’elle

appelle «ce saint cavalier»,--François de Salcedo, «personnage d’une

éminente vertu et d’une vie exemplaire». Gaspar Daza, sollicité par lui

d’être le directeur de Thérèse, refusa nettement, alléguant ses

nombreuses occupations. En réalité, il redoutait beaucoup une telle

pénitente. Mais il ne put se dérober à un entretien qu’elle lui fit

demander par François de Salcedo. Maître Daza, l’ayant écoutée, tomba

dans la même méprise que les confesseurs de la Sainte. Étonné des grâces

qu’elle recevait dans l’oraison, il lui supposa une vertu très

supérieure à celle qu’elle possédait alors. Et, là-dessus, il la somma

tout d’un coup de mener une vie parfaite, d’éviter les plus légères

offenses à Dieu. Mais, dit Thérèse, «si j’étais en avance par les grâces

divines, j’étais tout à fait au début par les vertus et la

mortification...» C’était lui demander beaucoup plus qu’elle ne pouvait

donner et surtout vouloir accomplir immédiatement une réforme qui

exigeait beaucoup de temps et d’efforts. Cette méthode expéditive et

quelque peu brutale désespéra Thérèse.

Dans son désarroi et son abandon, elle se retourna, avec une vague

confiance, vers François de Salcedo, ce «saint cavalier», ce hidalgo si

homme de bien. Celui-ci consentit à s’occuper d’elle, à lui enseigner

petit à petit ces vertus de mortification auxquelles un Gaspar Daza, en

rude manieur de consciences, voulait la plier sur-le-champ. Ils eurent,

au parloir du couvent, un certain nombre d’entretiens, auxquels Thérèse

prit grand plaisir,--à tel point que, les jours où elle ne recevait pas

sa visite, elle en était peinée. Dans son avidité de trouver quelque

secours spirituel, elle se raccrochait à toutes les branches de salut

qui s’offraient. Elle désirait aussi avoir auprès d’elle des amis: ç’a

été la grande préoccupation de sa vie. On comprendra bientôt comment et

pourquoi. Quoi qu’il en soit, elle s’affectionnait déjà à François de

Salcedo: «Je commençai, dit-elle, à avoir pour lui si grand amour qu’il

n’y avait pas pour moi de plus grand délassement que les jours où je le

voyais, _encore qu’ils fussent rares_.»

Comme tous ceux à qui Thérèse ouvrait son âme, François de Salcedo fut

d’avis que les grâces qu’elle recevait s’accordaient mal avec une vie

sinon frivole, du moins pleine de légers manquements. N’y avait-il pas

là quelque artifice du démon?... et, pour s’en éclaircir, il

l’interrogea minutieusement sur ce qu’elle éprouvait dans l’oraison.

Thérèse fut incapable de le lui définir avec précision. Alors, dit-elle,

«je lus des livres, dans l’espoir qu’ils m’aideraient à m’expliquer sur

mon oraison.» C’est ainsi qu’ayant mis la main sur un ouvrage mystique,

_le Chemin de la Montagne_, par un Franciscain, François de

Laredo,--elle crut y découvrir la description exacte de ses propres

états. Elle chargea le pieux Salcedo de faire tenir cet écrit au

redoutable Gaspar Daza, en déclarant qu’elle était prête à abandonner

l’oraison si tous deux le jugeaient nécessaire.

A ce propos, elle ne peut se tenir de déplorer les errements des

confesseurs qui jettent inconsidérément le trouble dans les âmes de

leurs pénitents, qui paralysent tous leurs élans, en leur montrant

partout l’action démoniaque: procédés inhumains surtout avec les femmes,

qui sont des êtres de faiblesse, accessibles aux pires suggestions. Une

autre chose déplorable, c’est l’indiscrétion, sans doute non volontaire,

mais fâcheuse en ses résultats, de ces directeurs de conscience. Ils ne

prennent pas assez de précautions, lorsqu’ils discutent entre eux les

états singuliers qu’on leur confie. Et ainsi ces états finissent par se

divulguer. Sainte Thérèse déclare qu’elle a eu beaucoup à souffrir de

ces indiscrétions, comme du manque de tact et de l’esprit timoré de ses

confesseurs: «Si Dieu, dit-elle, ne m’avait pas aidée, cela m’aurait

fait beaucoup de mal, à moi si craintive et si timide. Avec les maux de

cœur dont je souffrais, je m’étonne que cela ne m’ait pas rendue très

malade...»

Mais, pas un seul instant, elle ne soupçonne la pureté des intentions de

ces directeurs maladroits. C’est ainsi qu’elle avait pleine confiance en

François de Salcedo et en son ami Gaspar Daza. Ces deux hommes de bien

lui conseillèrent de mettre par écrit une confession générale de toute

sa vie et de la leur envoyer, en même temps que les passages du livre où

elle reconnaissait une description véridique de ce qu’elle ressentait

dans ses états d’oraison. Ils se réunirent, examinèrent avec soin ces

documents, et, après mûre délibération, prononcèrent que les prétendues

grâces dont Thérèse se disait favorisée, étaient d’origine démoniaque.

Là-dessus, ils lui conseillèrent de recourir à un religieux de la

Compagnie de Jésus,--homme expérimenté dans les voies spirituelles,--et

de lui soumettre, à lui aussi, une confession générale de toute sa vie.

D’après eux, elle était en grand danger.

On juge de l’épouvante et des angoisses de la malheureuse Sainte, après

une telle consultation suivie d’une telle réponse. Elle ne faisait plus

que trembler et se lamenter, passant ses journées dans les larmes.

Enfin, comme elle s’était réfugiée dans son oratoire, elle tombe sur ce

verset de saint Paul: «_Dieu est très fidèle: jamais il ne permet que

ceux qui l’aiment soient trompés par le Démon._» Grande consolation pour

celle qui se croyait en butte à de perpétuelles obsessions sataniques:

elle se mit, avec plus de cœur, à préparer encore une fois sa confession

générale.

Il fut décidé, sans doute de concert avec François de Salcedo et maître

Gaspar Daza, qu’elle se confesserait à un Père Jésuite, du collège de

Saint-Gil, le Père Jean de Padranos, «religieux d’un âge peu avancé, dit

Ribéra, mais d’une vie exemplaire et d’une rare prudence».

Ce changement de confesseur fut toute une affaire pour Thérèse. On en

jasait à l’Incarnation. Les autres religieuses se demandaient pourquoi

ce changement. Si elle changeait de confesseur, c’était donc qu’elle

voulait changer de vie? Elle se préparait décidément à devenir une

sainte?... Les commérages et les critiques allaient leur train. Aussi la

pauvre pénitente fit-elle tout ce qu’elle put pour cacher ses relations

nouvelles avec le Père de Padranos,--un Jésuite, un religieux

appartenant à un ordre qui avait une si grande réputation de science et

de sainteté! Elle le convoqua secrètement au parloir, en essayant

d’obtenir le silence de la portière et de la sacristine. Vaine

précaution! Juste au moment où le Père se présentait à la porte, une

religieuse, comme par hasard, se trouva là, qui s’empressa d’en

clabauder dans tout le couvent. Ce fut une risée générale contre celle

qui ne voulait pas faire comme les autres, qui se choisissait des

directeurs à sa guise...

Néanmoins, la rencontre eut lieu, et le Père de Padranos devint pendant

quelque temps le confesseur attitré de Thérèse. Après avoir entendu sa

confession générale et l’avoir interrogée sur les faveurs surnaturelles

dont elle se disait l’objet, le jeune Jésuite vit clair là où les deux

hommes d’âge s’étaient fourvoyés. Il comprit que les «crimes» dont

s’accusait sa pénitente n’étaient que l’expression d’une conscience trop

scrupuleuse et d’une très sincère, quoique excessive humilité. Par

conséquent, il n’y avait pas entre les grâces reçues et l’état de son

âme la contradiction qui épouvantait les deux censeurs. Ces grâces lui

paraissant réelles, il rassura Thérèse, lui affirma qu’elles venaient de

Dieu, mais il ajouta que sa piété manquait d’une base solide qui était

la mortification (sans doute dans les plus petites choses, où Thérèse

éprouvait quelque répugnance à se surveiller). Qu’elle se gardât bien

surtout d’abandonner l’oraison, comme elle avait été sur le point de s’y

résoudre après ses conférences avec Gaspar Daza. Toutefois, c’était

l’oraison mentale qu’il lui prescrivait,--selon la méthode des

_Exercitia_ de saint Ignace: chaque jour, elle prendrait pour sujet de

méditation un des épisodes de la Passion, ou un des mystères de la vie

du Christ. En un mot, qu’elle ne pensât qu’à «la Très Sainte Humanité de

Notre-Seigneur», qu’elle s’y tînt comme à l’ancre de salut. Enfin

qu’elle résistât de toutes ses forces,--du moins jusqu’à nouvel

avis,--«aux recueillements et aux douceurs spirituelles».

Thérèse, en écoutant ces avis, était dans le ravissement. Il lui

semblait, dit-elle, que le Saint-Esprit parlait par la bouche de ce

jeune religieux: «Quelle grande chose que de comprendre une âme!» Et, en

effet, c’est tout ce qu’il y a de plus difficile au monde: pénétrer dans

l’âme d’autrui suppose à la fois une telle abnégation, un tel oubli de

soi et une telle intelligence! Un véritable directeur de conscience est

un être supérieur, une âme d’une qualité si rare qu’on s’explique

l’enthousiasme de sainte Thérèse, lorsqu’il lui arriva de rencontrer une

de ces créatures privilégiées, et la vénération qu’elle leur témoigne.

Le grand point, pour elle, en cette affaire, c’est que le Père de

Padranos avait reconnu la marque divine dans ses états mystiques. Ainsi

elle pouvait avoir confiance! Elle n’était pas trompée par les prestiges

du Malin!... «Il me laissa, dit-elle, _consolée et pleine de courage_.»

Désormais, elle se sentait prête à accepter toutes les mortifications.

Il lui semblait qu’il n’y avait plus rien qu’elle n’eût la force

d’accomplir.

Elle passa ainsi près de deux mois, s’efforçant de suivre les

prescriptions de son confesseur et résistant de tout son pouvoir aux

grâces que Dieu lui faisait. Sa conduite en devint forcément plus

austère et aussi plus étrange, à l’extérieur: ce qui excitait davantage

le blâme et les moqueries de ses compagnes. Elle s’y résignait comme à

un autre genre de mortification. Mais, plus elle résistait «aux grâces

de recueillement et aux douceurs spirituelles», plus Dieu l’en comblait,

comme pour lui prouver qu’elle ne s’appartenait plus et qu’elle était

«toute en sa main...» Malgré elle, elle entrait dans cet état de

quiétude où elle éprouvait une volupté plus qu’humaine, des délices

inouïes, qu’elle ne pouvait comparer à rien d’ici-bas, attouchement

ineffable qui lui faisait deviner une Présence toute proche: c’est ce

qu’elle appelle des «goûts»,--des goûts de Dieu,--véritable prélibation

des hauts états mystiques où elle ne va pas tarder à parvenir. Il

importe extrêmement d’insister sur ce point. Les premiers phénomènes

mystiques expérimentés par sainte Thérèse sont involontaires: elle a

beau y résister de toutes ses forces, ils se produisent malgré elle. Ce

n’est pas le résultat de la suggestion où de l’entraînement. Tout ce

qu’elle a pu faire par ces moyens dépendant de sa volonté, nous le

savons: vingt ans d’exercices stériles qui l’ont laissée malade et

désespérée. Le Visiteur tient à montrer qu’il ne vient que lorsqu’il le

veut bien,--et qu’après qu’on s’est donné _entièrement_ à lui. Thérèse

va toucher bientôt à cette perfection du sacrifice. Quoi qu’il en soit,

il ressort de tout cela que ni des efforts persévérants, ni des états

morbides bien caractérisés ne peuvent produire les états dont il est

question ici: il y faut avec une très exceptionnelle disposition d’âme,

un impondérable et un imprévisible qui échappent à nos modes ordinaires

d’investigation.

Sur ces entrefaites, un illustre et saint personnage fit un court séjour

à Avila: François Borgia, duc de Candie, entré, après une conversion

retentissante, dans la Compagnie de Jésus et nommé par saint Ignace

Commissaire général pour l’Europe et pour les Indes. Il arrivait de

Yuste, où il venait de passer trois jours en tête-à-tête avec

Charles-Quint, retiré depuis peu au monastère des Hyéronimites, pour s’y

préparer à la mort. A la demande de François de Salcedo et du Père de

Padranos, le confesseur de Thérèse, celui qui était déjà saint François

Borgia consentit à accorder une audience à cette religieuse qui

commençait à causer tant de scandale dans la ville,--et qui, elle aussi,

allait être bientôt une sainte. Il y a, dans cette rencontre fortuite de

deux personnages encore inégalement illustres, quelque chose qui réclame

l’attention. Qu’au sortir de cet auguste entretien avec le tout-puissant

Empereur qui, du fond de son couvent, faisait toujours trembler la

chrétienté, le noble Jésuite se soit arrêté pour écouter une petite

religieuse calomniée, ce n’est pas là, sans doute, un événement

négligeable. La confession de ce potentat, qui allait mourir, après

avoir mis l’Europe à feu et à sang, n’avait donc pas plus d’importance,

aux yeux de l’homme de Dieu, que celle d’une pauvre carmélite obstinée à

son labeur obscur de perfection intime,--ce qu’elle appelle elle-même

son travail de fourmi! Ce saint religieux eut peut-être alors le

pressentiment prophétique de la destinée de Thérèse. Destin plus

qu’impérial: cette femmelette allait accomplir une œuvre de rénovation

capable de contre-balancer l’œuvre de salut politique initiée par le

grand Empereur. Que dis-je? Elle allait se substituer à lui. En effet,

bien plus que par les armées de Charles-Quint et de Philippe II, le

catholicisme fut, en partie, sauvé et régénéré par l’action silencieuse

et providentielle de Thérèse d’Avila...

Le Commissaire général de la Compagnie de Jésus consentit donc à

s’entretenir avec elle. Comme elle avait fait avec le Père de Padranos,

elle lui découvrit l’état de son âme. Le saint n’eut pas de peine à

deviner cette âme. Il la rassura, lui dit, comme son confesseur, que ce

qu’elle éprouvait «venait de Dieu». Enfin il l’engagea à ne pas résister

davantage aux grâces d’oraison. C’était, littéralement, le paradis

rouvert pour Thérèse. De nouveau, elle allait pouvoir goûter en toute

sûreté de conscience, ces délices spirituelles, où d’autres avaient

voulu lui faire voir un piège diabolique. Et c’était un Saint, un homme

de haute science et de haute vertu, qui la poussait dans cette voie, qui

l’assurait que ces états d’oraison dont elle parlait étaient très

possibles et que lui-même y était souvent élevé! On comprend la joie

profonde et le réconfort qu’elle en ressentit.

Mais bientôt après le passage de celui qu’elle appelle «le Père

François», son confesseur, le Père Jean de Padranos dut quitter la

ville. Le religieux qui remplaça ce dernier ne semble pas avoir donné

toute satisfaction à sa pénitente: on sait combien Thérèse était

difficile pour ses directeurs. C’est alors qu’en désespoir de cause,

elle prêta l’oreille aux conseils d’une de ses amies, doña Guiomar

d’Ulloa, «veuve de grande naissance» et personne d’oraison, qui

l’exhorta à recourir à son propre directeur, le père Balthasar Alvarez,

Père-ministre du Collège de Saint-Gil.

Sainte Thérèse · 第 11 / 23 段