Ne faisons donc pas mystère de le reconnaître; sainte Thérèse a aimé de

tout son cœur la «sainte Humanité» du Christ. Mais si, un seul instant,

une pensée charnelle s’était glissée dans son amoureuse contemplation,

celle-ci eût été détruite sur-le-champ. Écoutons-la plutôt nous dire

elle-même ce que fut cet amour: «Pour ce qui est des choses du ciel, ou

des sujets élevés, mon entendement, dit-elle, était si grossier, que

jamais, au grand jamais, je ne pus me les représenter par images.

J’étais si peu capable de me figurer les choses par l’entendement que,

si je ne les voyais pas de mes yeux, mon imagination ne me servait à

rien, bien différente en cela d’autres personnes qui peuvent se faire

des représentations où elles se recueillent. Pour moi, tout ce que je

pouvais faire, _c’était de penser au Christ en tant qu’homme. Mais le

fait est que je n’ai jamais pu me le représenter_: en vain, je lisais

sur sa beauté ou voyais ses images, j’étais comme un aveugle dans

l’obscurité, qui a beau parler avec une personne et voir qu’il est avec

cette personne, parce qu’il sait certainement qu’elle est là,--oui je

dis qu’il comprend et qu’il croit qu’elle est là,--mais il ne la voit

pas. C’est ce qui m’arrivait quand je pensais à Notre-Seigneur...»

Ainsi donc, nulle trace de délectation morose dans cette évocation de la

sainte Humanité: _elle ne La voit pas_, ni des yeux du corps, ni des

yeux de l’imagination. Ce n’est pour elle qu’une idée qui sert de

support à la méditation et qui, bientôt, se transformera dans le

sentiment vif d’une Présence spirituelle.

L’absolue pureté d’âme de Thérèse, pendant toute cette crise, ne saurait

faire l’ombre d’un doute. Elle nous en a parlé dans des termes d’une

telle chasteté que, pas un seul instant, le soupçon n’effleure l’esprit

d’un lecteur de bonne foi. Il faut la maladresse de certains traducteurs

pour autoriser ces soupçons et fournir ainsi des armes à l’adversaire:

le texte original dément toutes ces vilaines fantaisies

d’interprétation. On a beau tourner et retourner ces phrases brûlantes

d’amour et de foi et, tout ensemble, d’une sincérité magnifique, on ne

trouve, en fin de compte, que la nature angélique la plus

extraordinaire,--vrai miracle de pureté. Thérèse nous révèle, dans tout

son éclat fulgurant la splendeur de la vierge. Mais, pour les esprits

grossiers qui ne peuvent pas comprendre qu’elle est une des conditions

des hauts états surnaturels, la virginité n’est qu’une forme de

l’impuissance. Ils ne voient pas la noblesse et la grandeur,--le signe

d’élection,--qu’il y a, dans certains cas presque miraculeux, à être

affranchi d’une loi qui courbe vers la terre les hommes avec les bêtes.

L’instinct sexuel! Il s’agit bien de cela avec une sainte Thérèse! Ce

qui fait son tourment, dans la crise qui nous occupe, c’est la difficile

conquête du Bien unique, du seul Vrai et du seul Aimable. Il n’est pas

question, avec cette réaliste, d’idées métaphysiques ou théologiques, de

froids concepts intellectuels. Il s’agit de toucher la Vérité, d’entrer

en contact avec elle. Quelle chose pâle et morte qu’une idée au regard

de l’émotion ou du sentiment qui nous met en possession du réel! Et

combien le cœur est plus divinateur que l’intelligence! Pour parvenir à

cette possession de la Réalité unique, qui est l’unique Amour, il faut

se donner tout entier à cet amour, renoncer absolument à celui des

créatures, bien plus: nier ce monde sensible et intelligible, avec «ses

infinis qui vous étreignent de toutes parts»,--oser faire ce saut dans

l’inconnu, abandonner des jouissances immédiates et certaines, quoique

toujours incomplètes et toujours mêlées de souffrance, pour un bonheur

lointain dont la foi, seule, nous est garant. Mais même quand on a la

certitude entière de ne pas se tromper, quel héroïsme suppose un tel

arrachement et un tel retournement,--l’audace d’une telle négation!

C’est proprement la sainteté.

Cette audace, Thérèse commence à la sentir en elle. Elle se sent forte

et pleine de confiance, parce qu’elle a déjà le pressentiment de la

gloire à laquelle elle est appelée. Il faut être soulevé par ce

pressentiment pour concevoir un pareil dessein. Elle en a nettement

conscience: «Avec une nature comme la nôtre, écrit-elle, _il nous est

impossible, selon moi, d’avoir le courage des grandes choses, si nous ne

comprenons pas que nous sommes favorisés de Dieu_. Car nous sommes si

misérables, si inclinés vers les choses de la terre que nous ne

pourrions pas détester réellement tout le terrestre et nous en détacher,

si nous ne comprenions que nous avons quelque prise des choses de

là-Haut...» Mais cette ambition n’est-elle pas entachée d’orgueil? Non,

dit Thérèse, car l’humilité en est le fondement: «La bannière de

l’humilité doit toujours marcher au-devant de nous, afin de nous faire

comprendre ne les forces ne viendront pas de notre fond. Toutefois, nous

devons avoir une idée juste de cette humilité...» Et plus loin: «Dieu

demande et aime des âmes courageuses, pourvu qu’elles soient humbles et

ne se confient nullement en elles-mêmes.»

* * * * *

Dans ces dispositions,--avec le «courage des grandes choses»,--elle va

reprendre plus ardemment que jamais sa chasse au bonheur, elle va tenter

d’_expérimenter Dieu_.

Quelle folie, semble-t-il! Est-ce que cela n’est pas hors de toute

proportion avec la faiblesse humaine?... Thérèse a si bien le sentiment

de ces objections, qu’elle commence par marquer de la façon la plus

précise ce qui est au pouvoir de l’homme livré à ses seules forces. Et,

d’abord, la prière,--la prière vocale. Puis l’oraison mentale, qui

repose sur la méditation. Thérèse (elle nous en a avertis) a beaucoup de

peine à méditer. Néanmoins, elle s’y applique. Pour fixer son attention,

trop souvent volage, elle prend un livre. Elle se recueille dans sa

lecture et elle essaie de méditer sur ce qu’elle vient de lire: «Ce qui

me servait aussi, dit-elle, et me profitait également, c’était de voir

la campagne, ou bien des eaux, des fleurs. En ces choses je retrouvais

le souvenir du Créateur: je veux dire qu’elles m’éveillaient,

m’absorbaient, me servaient de livre, et cela au milieu de mes

ingratitudes et de mes péchés...» Mais son grand sujet de méditation,

c’est la vie et la passion du Christ: «Disons par exemple la station de

Notre-Seigneur attaché à la Colonne. L’entendement s’en va chercher les

causes qui sont à entendre ici, et les grandes douleurs et peines que Sa

Majesté éprouvait en cet abandon, et beaucoup d’autres choses que

l’entendement, s’il est actif, ou s’il a des lettres, pourra déduire de

là. Voilà le mode d’oraison pour tous, pour commencer, continuer et

finir, chemin excellent et sûr, jusqu’à ce que le Seigneur les conduise

à d’autres choses surnaturelles. Je dis tous, parce qu’il y a beaucoup

d’âmes qui profitent plus dans d’autres méditations que dans celle de la

Sacrée Passion. De même qu’il y a plus d’une demeure dans le ciel, il y

a aussi plus d’un chemin. Quelques personnes trouvent leur profit à se

considérer en enfer, d’autres, au ciel. Il y en a qui s’affligent de

penser à l’enfer et d’autres à la mort. Quelques-unes, _si elles ont le

cœur tendre_, se fatiguent beaucoup de penser toujours à la Passion:

elles se plaisent et profitent grandement à considérer la puissance et

la grandeur de Dieu dans les créatures, l’amour qu’il a eu pour nous et

qui est sensible en toutes choses. Enfin c’est une manière admirable de

procéder que de ne jamais abandonner pour longtemps la Passion et la vie

du Christ, d’où nous vient et d’où nous est venu tout notre bien...»

Voilà donc la méthode de Thérèse dans cet exercice de l’oraison. Bien

qu’elle vise à donner une règle générale pour toutes les âmes, son

caractère personnel et ses préférences y sont facilement discernables.

On y devine son peu de goût pour les considérations et les dissertations

abstraites. Elle ne raisonne pas, elle voit, elle contemple. Elle se

réjouit du spectacle de la création, où elle retrouve le Créateur. Elle

admire les beaux paysages, les eaux courantes, les fleurs. Elle

s’afflige de méditer sur l’enfer ou sur la mort. En général, elle

préfère les sujets et les mystères joyeux. Et, comme elle a aussi «le

cœur tendre», elle aime mieux considérer Notre-Seigneur en gloire que

dans les affres de sa passion... Tous ces exercices sont à la portée de

chacun. Voilà ce que chacun peut faire pour se mettre en état de mériter

les grâces d’oraison. Mais Dieu seul peut nous les donner. Toute notre

volonté, tous nos efforts les plus persévérants, continués pendant des

années entières, pendant toute une vie, ne servent à rien. Il y a, dit

la Sainte, des âmes qui ne peuvent dépasser ce premier degré de

l’oraison. C’est quelquefois la maladie, une certaine débilité physique,

ou enfin la fatigue qui en sont la cause. Dans ce cas, il ne faut pas

s’obstiner: plus on veut forcer sa nature, plus le mal s’aggrave et se

prolonge. D’ailleurs on peut faire son salut autrement que par

l’oraison: «Il est des œuvres de charité et des lectures à quoi l’on

peut s’occuper. Si même on n’est pas capable de cela, qu’on serve son

corps pour l’amour de Dieu, afin que le corps, à son tour, puisse servir

l’âme. Qu’on se récrée, par de saintes conversations, ou qu’on s’en

aille à la campagne, selon les conseils du confesseur... _En quelque

état que l’on soit, on peut servir Dieu._»

Thérèse sait très bien que ces conseils, désormais, ne la concernent

plus. Elle sait qu’elle peut et qu’elle doit, avec l’aide de Dieu, aller

beaucoup plus loin. Elle s’y achemine intrépidement, et les grâces

espérées ne se font pas trop longtemps attendre. Certes, ce grand

changement ne se produit pas tout d’un coup. La transition est si douce

qu’elle est presque insensible et que, tout d’abord, Thérèse n’en a pas

conscience. Elle-même nous a avoué qu’au début de sa vie monastique,

pendant son second séjour, à Castellanos de la Cañada, Dieu l’avait

favorisée de l’oraison de quiétude et même de celle d’union,--il est

vrai pendant un temps très court, l’espace d’un _Ave Maria_. Mais,

dit-elle, «je ne comprenais ni la nature, ni le prix de telles faveurs.»

Et, plus loin, elle remarque fort justement, que le tout n’est pas

d’obtenir des grâces: «Connaître la nature du don reçu en est une

seconde. Enfin, c’en est une troisième que de pouvoir l’expliquer et en

donner l’intelligence.» A présent, elle a ce don de l’intelligence. Elle

analyse avec une grande finesse ce qui se passe en elle, elle indique de

la façon la plus délicate et la plus subtile les intermédiaires, souvent

un peu voilés, qui séparent les ordinaires états d’oraison des états

absolument surnaturels.

D’abord, un certain sentiment de présence: «Quelquefois, au milieu d’une

lecture, il me venait, à l’improviste, un sentiment de la présence de

Dieu, de telle façon que je ne pouvais absolument pas douter qu’Il était

en moi, et moi tout entière abîmée en Lui...» C’est quelque chose de

plus que l’ordinaire sentiment de la présence de Dieu que n’importe

quelle âme pieuse peut avoir, en se recueillant. Thérèse précise ce

degré supérieur: «Ce n’était point, dit-elle, une manière de vision.

C’est, je crois, ce qu’on appelle théologie mystique. Elle suspend l’âme

de telle sorte qu’elle semble être tout entière hors d’elle-même. La

volonté aime, la mémoire me paraît perdue, l’entendement n’agit point.

Néanmoins, il ne se perd pas. Je le répète, il n’agit point, mais il est

comme épouvanté de l’énormité de ce qu’il perçoit, parce que Dieu veut

lui faire entendre qu’il n’entend rien de ce que Sa Majesté lui

représente...»

Cette perception, d’un caractère plus particulièrement intellectuel,

avait été précédée d’un état plus particulièrement affectif: une

certaine tendresse, qui, «en partie, ajoute la Sainte, peut se procurer

par nos seuls efforts. On médite sur les souffrances du Christ ou les

magnificences de la création. Si, à ces considérations, se joint,

dit-elle, un peu d’amour, l’âme s’épanouit, le cœur s’attendrit et les

larmes viennent.» Mais ce ne sont là que les prémices de faveurs

beaucoup plus hautes.

Après ce long acheminement, il se produit un saut brusque de l’âme dans

le surnaturel. Un jour, Thérèse en eut la claire révélation et la pleine

intelligence. D’abord elle sent qu’elle «touche quelque chose de

surnaturel, parce que, quelque diligence qu’elle fasse, elle ne pourrait

en aucune manière y arriver par elle-même.» C’est un sentiment de joie

dans un sentiment de quiétude inexprimable: «L’âme voit clairement

qu’_un seul instant de cette joie ne peut venir d’ici-bas_ et que ni

richesses, ni puissance, ni honneurs, ni plaisirs ne sauraient lui

donner, l’espace même d’un clin d’œil, un contentement comme celui-là,

parce que celui-là est vrai, parce que c’est un contentement qui, de

toute évidence, nous contente...» Celui-là est pur. Ceux d’ici-bas ne

sont jamais sans mélange. Tandis que l’âme goûte les délices de cette

joie inconnue et surnaturelle, «les puissances se recueillent en

elle-même pour jouir de cette joie avec plus de plaisir. _Mais elles ne

s’anéantissent pas, elles ne s’endorment pas._ La volonté seule est

occupée, de telle manière que, sans savoir comment elle devient captive,

elle se borne à donner son consentement pour que Dieu l’emprisonne,

comme quelqu’un qui sait bien qu’elle n’est prisonnière que de Celui qui

l’aime... Les autres puissances aident la volonté à se rendre capable de

jouir d’un si grand bien...» Quelquefois, cependant, elles sont

rebelles: l’entendement et la mémoire peuvent s’agiter et se laisser

distraire. Alors, que la volonté ne s’efforce pas de les ramener,

qu’elle reste unie à Dieu: «Qu’elle continue à jouir de ses délices

intérieures! Qu’elle se tienne recueillie comme une sage abeille. Car

si, au lieu d’entrer dans la ruche, les abeilles s’en allaient toutes à

la chasse les unes des autres, comment le miel se ferait-il?...»

Néanmoins la volonté, même en proie aux délices surnaturelles, ne reste

pas inactive: «Tout en demeurant unie à Dieu, sans rien perdre de son

repos ni de son apaisement, elle arrive peu à peu à amener au

recueillement l’entendement et la mémoire...»

Tel est ce premier degré de la vie mystique, que sainte Thérèse, avec

ses devanciers, appelle l’oraison de quiétude.

Par des transitions plus ou moins conscientes, elle va s’acheminer vers

l’état le plus haut, qui est celui d’union. Avant ce dernier, il en est

un qui semble l’avoir particulièrement retenue et dont la jouissance lui

a laissé une véritable ivresse: c’est ce qu’elle appelle _le sommeil des

puissances_. «Sans se perdre complètement, dit la Sainte, elles

n’entendent pas comment elles agissent. Le goût, la suavité et la

délectation sont supérieurs à ce qu’on a éprouvé jusque là. Le gosier

rafraîchi par l’eau de la grâce, l’âme, qui ne sait comment avancer ou

reculer, voudrait jouir de cet excès de gloire. Elle est comme un

mourant, qui tient déjà le cierge dans sa main et qui est sur le point

d’entrer dans la mort où il aspire. Elle jouit de cette agonie avec des

délices qui ne se peuvent exprimer: pour moi, ce n’est pas autre chose

qu’une mort à tout ce qui est du monde et la jouissance de Dieu. Je ne

trouve pas d’autres paroles pour le dire, je ne sais comment

l’expliquer. L’âme, alors, ne sait que faire, parce qu’elle ne sait si

elle parle ou si elle se tait, si elle pleure ou si elle rit. C’est un

glorieux délire, une céleste folie, où l’on apprend la vraie sagesse, et

c’est, pour l’âme, la plus délectable de toutes les jouissances...»

Cette jouissance met l’âme dans un état d’exaltation extraordinaire.

Sainte Thérèse, faisant allusion à elle-même, ajoute: «Je connais une

personne qui, sans être poète, improvisait des couplets pleins de

sentiment, pour bien exprimer sa peine. Son esprit n’y avait aucune

part, mais, pour mieux jouir de la gloire que lui donnait une peine si

savoureuse, elle s’en plaignait à son Dieu. Tout son corps et toute son

âme, elle aurait voulu les voir éclater en morceaux, pour manifester la

jouissance que cette peine lui faisait éprouver...»

C’est dans un moment d’exaltation semblable qu’elle composa son immortel

cantique:

Je vis, sans vivre en moi

Et j’attends une vie si haute

_Que je meurs de ne pas mourir!_...

Cette divine union

De l’amour avec lequel je vis

Fait Dieu mon esclave

Et libre de mon cœur.

Mais cela cause en moi une telle douleur

De voir Dieu mon prisonnier,

_Que je meurs de ne pas mourir_...

Rien de comparable ici à ce que l’on nous a décrit sous le nom d’états

d’hypnose. S’il y a une certaine passivité de l’âme, chez l’orante,

cette passivité s’accompagne d’abord d’une conscience hyperaiguë de la

jouissance et ensuite d’un certain mode d’activité qui ne trouve sa

forme et son expression que dans des poèmes d’un caractère étrange et

tout éblouissants de fulgurations mystiques. L’aboutissement suprême,

c’est un désir incoercible de prosélytisme et d’apostolat. L’oraison de

quiétude conduit à une activité héroïque, qui ne recule même pas devant

le martyre. Dans ces moments-là, dit sainte Thérèse, «devant quels

tourments pourrait-on mettre une âme que celle-ci ne trouve délicieux de

les souffrir pour son Seigneur?»

Et c’est ainsi que, peu à peu, cette âme arrive à l’union tant désirée.

Cette grâce suprême n’est pas un coup d’état, une sorte de révélation

qui bouleverse toute l’âme. Le don (qui dépend de Dieu seul) en est

imprévisible, mais cependant certain pour l’âme prédestinée. Elle le

reçoit comme une largesse magnifique, mais depuis longtemps promise et

qu’elle attend tous les jours. Elle parle de cette chose accablante pour

la pensée de l’homme,--l’union immédiate avec Dieu,--sur un ton si

paisible qu’on croirait vraiment qu’il s’agit de ce qu’il y a de plus

simple et plus naturel au monde: «L’union, comme on le sait,--dit cette

humble servante du Seigneur,--c’est l’état de deux choses qui,

auparavant séparées, n’en font plus qu’une.» Mais tout de suite, le

sentiment de l’énormité d’un pareil fait s’impose à son esprit et

l’écrase. Alors elle ne sait plus, dans son trouble, que se répandre en

protestations d’humilité et en actions de grâce sans fin... Et puis,

bientôt, la raison raisonnante revient à la rescousse dans cet esprit si

ferme et si lucide,--et elle s’analyse avec une clairvoyance et une

précision merveilleuses: «L’âme, dit-elle, se sent avec un très vif et

très suave plaisir, défaillir presque complètement. C’est une espèce

d’évanouissement qui lui enlève la respiration et toutes les forces

corporelles: de sorte qu’elle ne peut remuer les mains qu’avec beaucoup

de peine. Ses yeux se ferment sans qu’elle le veuille, ou si elle les

ouvre, elle ne voit pour ainsi dire rien. Si elle lit, elle ne parvient

pas à prononcer une lettre, ni même à la déchiffrer. Elle voit bien que

c’est une lettre, mais, comme l’entendement ne l’aide pas, elle est

incapable de la lire, malgré ses efforts. Elle perçoit, mais elle ne

comprend pas les paroles. Ainsi, elle ne reçoit aucun service de ses

sens: elle trouve plutôt en eux un obstacle qui l’empêche de jouir

pleinement de son bonheur... Toutes les forces extérieures

l’abandonnent: sentant par là croître les siennes, elle peut mieux jouir

de sa gloire. Quant au plaisir qu’elle éprouve au dehors, il est grand

et bien connu...»

Tandis que le corps et les sens sont ainsi anéantis, que se passe-t-il

au-dedans de l’âme?... Ses puissances sont suspendues, mais pas

complètement, ni pendant toute l’oraison. Elles passent par des

alternatives de réveil et d’assoupissement. Cela veut dire que ni la

mémoire, ni l’entendement, ni la volonté ne fonctionnent comme

d’habitude. Ces facultés ont un nouveau mode d’activité incompréhensible

pour la raison: «Elles se suspendent de telle manière que l’on ne peut

absolument pas comprendre leur action (_lo que obran_).» Il est donc

tout à fait inexact de soutenir, comme le font certains psychiâtres,

que, parvenu à ces états extrêmes, le sujet sombre dans l’inconscience.

Les sens eux-mêmes fonctionnent, mais d’une façon anormale,--puisqu’ils

perçoivent des formes et des sons, qu’ils ne comprennent plus. La

conscience, bien loin d’être abolie, reçoit une illumination ineffable.

L’âme _sent_... Que sent-elle? Sainte Thérèse nous dit que, plus tard,

elle obtint du Christ cette révélation sur l’état de l’âme en ces

moments: «Elle se défait toute, ma fille, pour s’enfoncer davantage en

Moi. Ce n’est plus elle qui vit, c’est Moi. Comme elle ne peut

comprendre ce qu’elle entend, c’est ne pas entendre, _tout en

entendant_.» Ainsi l’âme entend, elle perçoit. Elle perçoit la présence

de Dieu en elle, son union avec Lui: «Ceux, ajoute la Sainte, que Dieu a

élevés à cet état auront seuls quelque intelligence de ce langage.»

Le Seigneur lui dit que «l’âme tout en entendant, n’entend pas».

C’est-à-dire qu’elle ne comprend pas. Et Thérèse, par excès de

sincérité, déclare: «Pour moi, elle n’entend pas: _il me le semble du

moins, parce qu’elle ne s’entend pas_.» Mais elle sent bien que c’est le

Seigneur qui a raison: l’âme entend qu’elle est unie à Dieu: «Il en

reste, dit-elle, une certitude telle que, d’aucune manière, on ne peut

cesser d’y croire.»

Ainsi, elle nous conduit jusqu’au seuil de l’ineffable. Comment

s’étonner qu’elle balbutie à vouloir seulement nous en suggérer le

sentiment?... «Il est impossible, dit son plus filial disciple, saint

Jean de la Croix,--il est impossible d’exprimer par des paroles les

délices inouïes que l’on ressent dans cet attouchement divin... Il n’y a

pas de mot, qui puisse expliquer ou désigner clairement des choses

divines aussi sublimes que celles dont ces âmes saintes font

l’expérience. Et le seul langage qui convienne, quand on a le bonheur de

les recevoir, c’est de les comprendre pour soi-même, de les sentir, de

les savourer et de se taire.»

Mais cet ineffable ne déguise-t-il pas un pur rien?... A quoi l’Ascète

s’empresse de répondre: «Gardez-vous d’agir comme une foule d’ignorants,

dont les pensées, quand ils s’occupent de Dieu, sont si indignes de Lui

et si loin du vrai. Ils s’imaginent qu’Il est d’autant plus éloigné et

plus caché qu’ils peuvent moins Le sentir, Le comprendre ou Le goûter,

tandis que c’est en sens inverse que se trouve la vérité, _puisque moins

on Le comprend, plus on s’approche de Lui_. Le Roi Prophète ne dit-il

pas: «Il a placé sa retraite dans les ténèbres?» S’il en est ainsi, nous

devons nécessairement en approchant de Lui ressentir l’impression que

les ténèbres causent à la faiblesse de nos yeux.» Cependant ces ténèbres

ne sont qu’une métaphore pour exprimer l’impuissance de notre raison

éblouie de clarté. Sainte Thérèse ne cesse d’insister sur les lumières

surnaturelles qu’elle puise dans l’oraison et, en particulier, dans

l’oraison unitive, sur l’accroissement d’intelligence, comme d’activité,

qui en résulte pour elle.

Sainte Thérèse · 第 10 / 23 段