Pourtant, il ne faudrait pas s’exagérer cette «mondanité». Je me demande

dans quels parloirs avaient lieu ces réceptions et ces entretiens dont

Thérèse éprouvait tant de remords. Ceux que l’on montre, aujourd’hui, au

couvent de l’Incarnation, comme contemporains de la Sainte, sont des

lieux effroyables, véritables cachots pénitentiels, où l’on ne peut

méditer que sur l’enfer et les peines éternelles, à tout le moins sur

l’horreur du monde. En tout cas, nous savons que les conversations de la

Carmélite avec ses amis du dehors ne roulaient que sur Dieu et sur les

sujets les plus élevés. La mondanité pouvait entourer Thérèse et la

tenter: elle-même s’en préservait autant qu’elle pouvait. Si beaucoup de

religieuses de ce monastère si peuplé n’avaient pas une conduite

absolument exemplaire, il y en avait beaucoup d’autres,--et Thérèse leur

rend justice,--qui menaient une vie toute sainte. Mais, même si celle de

Thérèse eût été parfaite, si elle eût acquis, dès ce temps-là, et

pratiqué toutes les vertus dont elle nous dit qu’elle manquait, ce

n’était nullement un motif suffisant pour qu’elle reçût les grâces

d’oraison. Elle ne cesse de répéter que Dieu les accorde à qui Il lui

plaît, voire à des pécheurs, au milieu même de leurs égarements: toutes

les pénitences du monde, toutes les pratiques pieuses, toutes les vertus

imaginables, les désirs les plus ardents de l’âme n’y font rien: les

grâces d’oraison, comme toutes les grâces, si nous pouvons nous y

préparer, ne dépendent aucunement de nous. Pour arriver aux états

sublimes où Thérèse parvint dans la seconde moitié de sa vie, la volonté

humaine est impuissante: il faut que _Quelqu’un_ intervienne. Et

Celui-là choisit son heure, en dehors de toute prévision. Il surgit

brusquement, comme un voleur...

Il importe de préciser tout cela et de le mettre dans une lumière bien

nette pour juger à leur valeur les explications des théoriciens du

subconscient, pour qui les états mystiques ne sont que le résultat d’un

long entraînement et d’une auto-suggestion persévérante. Nous venons de

voir et nous verrons de plus en plus qu’un entraînement qui a duré vingt

années, et la volonté la plus pressante et la plus avide du miracle

n’ont abouti à rien.

Cette stérilité, cette sécheresse d’âme, cette absence inexorable de

l’Aimé, ce fut le grand drame de la vie de Thérèse pendant ces années

obscures. Évidemment, on ne peut concevoir une si longue période de

médiocrité, comme un perpétuel martyre et comme un perpétuel désespoir.

Elle-même reconnaît qu’elle reçut alors maintes consolations. Mais ce

fut quelque chose de pis que la détresse tragique, que la crise où l’on

croit avoir touché les dernières limites de la souffrance: ce fut

l’enlisement dans la vie ordinaire, dans l’ornière de ce qu’elle a nommé

«le chemin le plus bas de la perfection». Or, tandis qu’elle se complaît

dans ce relâchement, ou qu’elle s’épuise dans une lutte impossible entre

Dieu et le monde, les années passent. Elle en constate la fuite avec

terreur: que de temps perdu! (Elle le croit du moins: elle se rendra

compte plus tard que cette préparation, même imparfaite, n’a pas été

inutile.) Mais les années s’écoulent dans une attente sans fin. Elle a

trente ans, quarante ans,--et le grand Bonheur espéré est toujours

insaisissable! L’Aimé, Celui qu’elle a pu entrevoir quelquefois, dans un

ravissement de tout son être,--comme il tarde à paraître!... Alors, elle

est prise de peur. Elle se dit qu’elle va manquer sa vie, que tous ses

efforts ne servent de rien. La grâce résiste. Il n’y a rien à faire

contre cela. Quelle amertume! Quelle épouvantable désillusion!... à

moins que... à moins qu’un événement catastrophique ne se produise: la

conversion, à laquelle elle aspire de toute son âme.

Nous voici tout près de cet événement, de cette crise suprême qui va

briser les dernières attaches de Thérèse avec le monde. Enfin, après

tant d’années de «bataille», comme elle dit, elle va se convertir, _se

retourner_,--se retourner vers le sérieux de la vie, vers ce qu’elle

sait être le seul Vrai et le seul Aimable...

TROISIÈME PARTIE

LA CONVERSION

«Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les

anges.»

(_Vie_, chap. XXIV.)

I

LE CHRIST A LA COLONNE

La divine Humanité du Christ dans tout le paroxysme de la souffrance,

et, en particulier, la scène de la Flagellation,--le supplicié attaché

par le col et les deux mains à un tronçon de colonne, le torse nu,

déchiré par les fouets, ruisselant de sueur et de sang, les côtes

haletantes, violemment soulevées, comme si le cœur allait bondir hors de

la poitrine, un visage hagard et doux, aux yeux injectés, aux lèvres

entr’ouvertes d’où s’échappe une haleine de fièvre: cette image, à la

fois pitoyable et cruelle, est peut-être celle qui a le plus agi sur les

âmes espagnoles et, en tout cas, sur celle de sainte Thérèse. C’est

probablement cette image-là qui, à ce moment de sa vie où nous sommes

arrivés, lui donna une si profonde commotion, détermina en elle une

exaltation si forte et si continue que le cours de sa vie en fut changé.

A partir de ce moment, elle fit un grand effort pour s’arracher à ce

qu’elle appelle «le chemin le plus bas de la perfection». Elle réussit à

s’évader de la prison de médiocrité où elle languissait. Aidé par la

grâce, un acte libre surgit dans cette âme partagée contre elle-même, un

acte dont l’achèvement est la fleur de sainteté où elle finit par

s’épanouir. A partir de cette minute solennelle, elle marche à grands

pas vers sa destinée, vers la vie héroïque pour laquelle elle est faite.

Si l’on veut bien comprendre une telle impression, si pénétrante et si

déchirante, il faut se rappeler ce qu’étaient, à cette époque, la

statuaire et la peinture espagnoles, le mobilier des églises et des

couvents, ce qui, de toutes parts, frappait la vue de Thérèse, comme une

autre réalité, dramatique et sublime, superposée à la platitude et à la

bassesse de l’habituelle existence. Elle vivait familièrement au milieu

de ces figures tragiques, dolentes et consolantes. Mais il y a lieu de

supposer que c’est la statuaire surtout qui l’émouvait,--la statuaire

polychromée, comme on l’aimait alors. Et cela est, en effet,

vraisemblable, parce que cette espèce d’imagerie est plus près du réel

que tous les autres arts plastiques, qu’elle s’adresse en même temps à

plusieurs sens et qu’ainsi elle est plus hallucinante, plus capable de

donner l’illusion complète de la présence et de la vie.

A cet égard, la sculpture espagnole est quelque chose de vraiment

extraordinaire: c’est peut-être la manifestation la plus puissante et la

plus révélatrice du génie national. De la seconde moitié du XVe siècle à

la première du XVIIe, elle s’est maintenue à peu près à la même hauteur.

Ce long règne manifeste assez sa vigueur et qu’elle s’alimentait aux

sources les plus intimes de l’âme espagnole. Certes, elle ne peut se

comparer au grand art idéaliste de nos imagiers de Chartres, d’Amiens,

ou de Reims. Mais elle serre la réalité de plus près: elle est réaliste

comme l’Espagne elle-même, et, à l’exemple de tous les vrais et grands

réalistes, à commencer par sainte Thérèse, elle va jusqu’au bout de la

réalité: elle part de la plus humble, elle ne la dédaigne pas, elle s’y

arrête souvent avec complaisance, et elle aboutit à la plus

transcendante où elle se meut, semble-t-il, avec la même aisance: de

l’enfer jusqu’au ciel, en passant par le monde et l’homme

terrestre,--voilà sa démarche, et voilà son domaine. Avec une évidente

prédilection, cette sculpture se sert du bois,--du bois

polychromé,--parce que cette matière qui peut être fouillée plus

facilement que la pierre ou le marbre, se prête mieux à l’expression de

tout ce qu’il y a de violent et de passionné dans un corps humain, de

tous les paroxysmes du plaisir et de la douleur, et de ce qu’il y a

enfin de plus délicat ou de plus élevé dans les mouvements de l’âme.

Elle part de la triviale réalité pour aboutir à l’extase. On peut même

dire qu’elle ne se préoccupe de la forme que pour émouvoir les âmes:

c’est l’esthétique catholique dans ce qu’elle a de plus ascétique et de

plus orthodoxe.

Saint Jean de la Croix, qui blâme le culte exagéré des images, qui

serait même, à ce sujet, beaucoup plus sévère que sainte Thérèse, le

déclare en termes très nets: «On doit choisir de préférence _celles dont

la représentation est la plus saisissante et porte la volonté à une

dévotion plus ardente_. On doit placer ce motif en première ligne et

_reléguer au second rang l’habileté du travail_ et la valeur de

l’ornementation.» Et c’est justement pour cela, à cause de ce souci

presque exclusif de l’expression saisissante, en vue d’attendrir ou

d’exalter la dévotion, que ces images ont une action si directe et si

véhémente sur la sensibilité. Elles réalisent une véritable prédication

par la plastique, une prédication qui use surtout du pathétique pour

toucher les esprits à travers les âmes.

Comme il convient, le sujet le plus habituel de cette prédication

plastique, c’est le Christ, et, dans la vie du Christ, ce qu’il y a de

plus essentiel, ce qui manifeste de la façon la plus émouvante sa

mission de Rédempteur: sa Passion,--la Passion avec tous ses acteurs et

ses figurants, les juges, les bourreaux, les saintes femmes, les

apôtres, les soldats et les gens du peuple. Tous sont représentés par

cet art espagnol, avec un réalisme implacable qui descend quelquefois

jusqu’à la bestialité. Les imagiers excellent à grouper ces personnages

autour de chaque épisode du Drame sacré. Chaque station du Chemin de la

Croix a ses figurants traditionnels: c’est ce qu’on appelle un _paso_.

Sur un plateau mouvant, manœuvré par des porteurs que dissimule une

tenture, les acteurs du drame, chacun avec ses traits et son costume

facilement reconnaissables, s’avancent par groupes, forment une longue

procession dans les rues de la ville. Ces statues de bois peint, par

leur mimique parlante, leurs visages, leurs vêtements mêmes

s’apparentent à la foule des spectateurs, aux types populaires qui se

pressent sur tout le parcours du cortège. Ainsi, la Passion devient

presque une scène actuelle et immédiate: l’illusion du temps est abolie.

Le mystère de la Rédemption s’accomplit sous les yeux de la multitude et

cela avec une telle vérité dans les poses et dans les gestes, une telle

intensité d’expression et une telle contagion de pathétique, que les

plus distraits sont obligés de s’arrêter, de regarder et de réfléchir.

Certainement, l’intention plus ou moins consciente, qui inspire cet art

populaire, c’était d’affirmer en face des Musulmans et des Juifs, à la

fois la nécessité et la réalité de la Rédemption. Dans un pays où

l’Islam et le judaïsme avaient été triomphants, où ils conservaient

toujours de nombreux adeptes et où ils étaient toujours un danger, cette

affirmation pouvait passer pour un moyen de défense ou de prosélytisme.

La procession des _pasos_ à travers les rues des villes, cette

figuration si réaliste, si proche de la vie, ne faisait que proclamer

ces vérités catholiques: la Rédemption n’est pas une chimère, une creuse

rêverie de métaphysiciens, c’est un fait historique, _une chose qui est

arrivée_. Nous en savons heure par heure tout le détail,--et en voici

l’exacte reproduction. Et, d’autre part, ce fait historique, ne le

croyez pas vide de sens. Méditez sur lui: ni le monothéisme islamique,

ni l’Ancien Testament ne suffisent pour expliquer le mystère de l’homme.

Sans le Médiateur et le Rédempteur, l’homme reste dans la misère de la

Chute originelle, et il est une énigme à lui-même et aux autres... Sans

doute des réflexions de ce genre demeurent étrangères à la foule. Mais

ce qui peut mordre sur elle, c’est la vue du supplice, l’hallucination

sanglante que lui impose l’art des imagiers. Et c’est pourquoi ils

insistent, avec une sorte de cruauté savante, sur toutes les phases et

toutes les scènes de la Passion, depuis celle du Jardin des Oliviers

jusqu’à celle de la Crucifixion. Bien entendu, le thème le plus

fréquemment, le plus amoureusement et le plus pieusement traité, c’est

celui du Christ en croix. Multitude innombrable, les crucifix espagnols

sont peut-être le plus grand acte de foi, le cri le plus éperdu d’amour

que l’humanité ait jamais poussé...

Dans tous les pays du monde, depuis que le Christ est mort, on en a fait

par millions et par milliards. Il y en a, pour le moins, autant que de

vivants. Chaque vivant a le sien qui lui atteste sa rédemption. Si,

demain, c’était le jour du Jugement, tous les crucifix épars dans

l’univers pourraient se lever et témoigner contre l’humanité incroyante,

en prouvant que les affirmations et les rappels du rachat et du sang

versé lui ont été prodigués, renouvelés sans cesse et à profusion... En

vérité, il y a, dans le monde, de quoi faire des forêts avec l’arbre de

la Croix, de quoi ceindre toute la planète, du Nord au Midi et du Levant

au Couchant...

Mais aucune nation dans toute la chrétienté n’a su donner à ses crucifix

une expression aussi intense, ni aussi aiguë que la catholique Espagne.

Il en est partout d’admirables, depuis les plus humbles chapelles

romanes perdues dans quelque recoin montagneux de Cerdagne ou de

Catalogne jusqu’aux triomphantes cathédrales de Séville ou Cordoue. On

en trouve à foison,--et il n’est pas un seul de ces crucifix qui n’ait,

avec sa valeur d’art, son individualité, sa nuance d’expression dans la

douleur, le désespoir, la résignation, ou la volupté de la souffrance,

l’infinie bonté, l’extase de l’amour. Un des plus extraordinaires que je

connaisse, c’est le Christ de Salamanque, supérieur aux crucifix fameux

de Burgos et de Valladolid. Peut-être sainte Thérèse, pendant un de ses

séjours à Salamanque, s’est-elle agenouillée à ses pieds.

A gauche de la grande nef, dans une chapelle latérale, ce crucifix est

suspendu au-dessus d’un autel assez ordinaire: un misérable corps de

supplicié, dans toute son horreur. Le bois dont il est fait rend, en

quelque sorte, plus squelettique, plus décharné le coffre de la poitrine

saillant sous la peau zébrée de coups de fouet. La tête morte est comme

tranchée: elle pend sous une touffe épaisse de cheveux naturels, qui

tombent presque jusqu’à la ceinture,--et cette chose qui fut vivante

ajoute encore à l’illusion d’un cadavre réel. Il faut se tenir tout au

pied de la croix, comme une Madeleine ou un saint Jean et se renverser

le cou, pour bien voir cette tête écroulée, ce visage de condamné à

mort. Ce visage à la fois humain et divin, il exprime surtout le

repos,--un repos, si l’on peut dire, harassé, anéanti, comme après une

longue, une très longue étape de souffrance, dont on désespère de

toucher le terme. Enfin! il est arrivé au sommet de son Calvaire et il

expire en arrivant: il se repose dans le sacrifice suprême, la mort de

la chair et des sens, la mort de l’âme elle-même, en ce qu’elle a

d’individuel, de charnel et de périssable. Nul commentaire plus

saisissant aux pages terribles de saint Jean de la Croix sur les affres

de la Nuit obscure, la mort des sens et la mort de l’esprit...

Chef-d’œuvre insigne, ce Christ de Salamanque est un énergique stimulant

de la sensibilité, de l’âme, de la pensée. Mais la vraie piété n’a pas

besoin de chef-d’œuvre. La moindre allusion à l’Aimé bouleverse l’âme

blessée d’amour. Si, par un concours de circonstances naturelles et

providentielles, elle se trouve, un jour, un moment, dans certaines

dispositions extraordinaires, l’émotion éprouvée, loin d’être passagère,

peut être le point de départ de toute une vie nouvelle.

Thérèse était certainement dans des dispositions semblables, lorsqu’elle

rencontra cette image du Christ, qui déchaîna en elle une véritable

tempête de repentir. Elle nous a assez dit elle-même dans quel état de

trouble et d’angoisse elle se débattait alors. Prise entre le monde et

Dieu, elle aspirait à s’affranchir du monde. Mais il ne faudrait pas

s’exagérer ce trouble, ni ce désarroi moral. Depuis de longues années,

et, on peut le dire, depuis son entrée au couvent,--il y avait bien

dix-huit ou vingt ans de cela,--elle remettait sans cesse au lendemain

sa conversion totale. Elle avait fini par faire de cette inquiétude et

de cette lutte une sorte d’état habituel où elle se laissait aller et

s’éternisait, avec, parfois, des sursauts brusques de ferveur et de

pieuses résolutions. Peut-être, au moment où nous sommes,

traversait-elle une de ces crises de ferveur, ou de désolation. Mais, à

s’en tenir au texte de ses confessions, il est plus vraisemblable de

supposer qu’elle était alors, comme d’habitude, «fatiguée de la lutte et

aspirant au repos, mais sans y pouvoir atteindre...» Pas d’exaltation:

au contraire, une sorte de dépression résignée, sans grand espoir d’en

sortir.

Et c’est à ce moment-là qu’elle fut touchée et que la force lui fut

donnée... Un beau jour, elle entre dans son oratoire. Il semble bien, en

effet, que ce soit dans son oratoire privé, que l’événement ait eu

lieu[2]. Ribéra l’affirme expressément, et les termes dont elle-même se

sert paraissent justifier cette interprétation... Elle entre,--et

brusquement, elle reçoit un coup en plein cœur, ce cœur douloureux et si

sensible qui continuait à la torturer. Presque défaillante, elle

s’arrête sur le seuil: la Sainte Humanité du Seigneur, comme elle

l’appelle, est là, dans cette chambre étroite, cette cellule où elle a

établi son oratoire! Était-ce un Christ à la Colonne, ou un _Ecce homo_?

Peu importe: l’effet est indubitable. Elle vit un homme émerger des

ténèbres,--un supplicié couvert de plaies, ruisselant de sang et de

sueur. On peut s’imaginer aisément sa surprise. Elle ne savait pas qu’on

y eût déposé une statue, destinée à une fête ou à une procession qui se

préparait au couvent... La première stupeur et, sans doute aussi, le

premier effroi passés, Thérèse regarde et elle est saisie par le

réalisme de cette sculpture, qui en fait, pour ainsi dire, une chose

vivante et palpitante: le Christ saignant et douloureux subit sa passion

devant elle: «_C’était Lui_, dit la Sainte, Lui couvert de plaies et

avec une expression si dévote qu’en le regardant, je fus toute

bouleversée de le voir en cet état, tellement cette image représentait

bien ce qu’il a souffert pour nous. Je sentis si fortement le mal qui

nous a valu de telles plaies qu’il me sembla que mon cœur se

fendait,--et je me jetai à Ses pieds, en Le suppliant de m’accorder une

bonne fois la force de ne plus L’offenser...»

[2] Voir Appendice, II, p. 373.

Qu’il est facile d’interpréter cette scène dans un sens équivoque et

bassement physiologique! Afin de donner beau jeu aux critiques, j’ai

appuyé tant que je l’ai pu sur tous les détails matériels qui auraient

pu influencer une autre âme que celle de sainte Thérèse. Quant à elle,

rien de tout cela ne l’a frappée. Dans ce corps de supplicié, dans cette

chair saignante et nue, étalée sous ses regards, elle ne voit que le

_mal_,--le mal originel, la faute de l’homme, la Chute, qui a causé de

telles plaies. Et, en même temps, l’_amour_, l’amour qui a consenti à un

tel supplice, qui l’a accepté pour racheter les fils de l’Homme déchu.

Cette image n’est, pour elle, qu’un reproche vivant adressé à son

ingratitude, et ensuite un prétexte à méditer sur le mystère de la

Rédemption. Sans doute, en ces minutes de repentir et d’adoration, elle

approfondit ce mystère comme jamais de sa vie elle ne l’avait encore

fait: l’homme précipité par sa faute dans la mort des sens et de la

matière, la chute sans fin et sans issue; pour contrebalancer le poids

d’un monde qui se précipite de lui-même vers les ténèbres d’en bas, il a

fallu quelque chose de plus puissant que le monde,--une part de Dieu, le

Fils même de Dieu. La Rédemption est le contrepoids de la Chute, elle

fait pencher le plateau de la balance et ramène vers les hauteurs le

monde vaincu. Par amour de l’homme, un Dieu en arrive à se nier

lui-même. Il s’offre à la mort. Pour correspondre à un tel amour,

l’homme n’aura-t-il pas le courage de se nier à son tour par la

pénitence, la mortification, toutes les vertus qui sont la mort du

péché?...

Thérèse médite sur ces hautes doctrines. Combien elle se sent encore

loin du but,--ce but vers lequel elle est en marche depuis si longtemps!

Elle contemple sa vie imparfaite, elle voit les concessions qu’elle fait

au monde et combien, en somme, elle lui est encore attachée. Ces liens

si forts, n’aura-t-elle pas le courage de les rompre? Hésitera-t-elle

toujours à se jeter résolument dans une autre vie? Elle pleure, elle se

fond en larmes. Elle demande instamment au Christ d’exaucer le vœu de

toute son âme; elle demande à tous les saints, qui sont ses habituels

intercesseurs, de venir à son aide et, en particulier, à sainte

Madeleine, à qui elle a l’humilité de se comparer...

C’est au milieu de ces agitations de sentiment et dans ce grand trouble

d’esprit qu’elle lut les _Confessions_ de saint Augustin. Le livre, nous

dit-elle, lui fut mis par hasard entre les mains. Elle ne l’avait pas

cherché. Et elle insiste sur ce fait pour bien nous montrer que c’est

Dieu qui a tout conduit... Un jour, elle tombe sur la fameuse scène du

jardin,--ce jardin de Milan, où Augustin, terrassé par la grâce, sentit

se briser en lui les suprêmes résistances de ses passions et toute sa

volonté redevenue souveraine bondir à l’appel d’une voix mystérieuse...

Mais cela, c’était la propre histoire de Thérèse en ces jours de

trouble. Elle se reconnaissait dans le fils de Monique, dans cette âme

pénitente et encore toute chaude du péché. Quel retentissement avaient

dans son cœur les phrases enflammées du rhéteur de Carthage: «Jusques à

quand? Jusques à quand?... Demain! Demain? Pourquoi pas tout de suite?

Tout de suite! Sans plus tarder!...» Comme ce langage était le sien!

Comme c’était bien ce qu’elle pensait, ce qu’elle désirait du plus

profond de son être! Mais qu’il est cruel d’avoir à se vaincre soi-même:

«Oh! dit-elle, que souffre une âme de perdre la liberté qu’elle avait

d’être reine et quels tourments n’endure-t-elle pas pour la

reconquérir!...»

Combien de temps dura cette nouvelle «bataille»? Il semble bien qu’elle

fut courte autant que décisive. Les effets de la double grâce dont

Thérèse venait d’être touchée ne tardèrent point à se faire sentir. A

dater de cette époque, elle se mit à faire des oraisons plus longues, à

vouloir vivre, en quelque sorte, dans l’intimité du Christ: «Je

commençai, dit-elle, à aimer rester plus longtemps avec Lui et à

détourner mes yeux des mauvaises occasions. Sitôt que je les quittais,

tout de suite je me retournais avec amour vers Sa Majesté...» Mais, ces

«occasions», elle n’arriva pas si vite à les fuir, ni à rompre toute

liaison: il lui faudra un certain entraînement. Quoi qu’il en soit, une

résolution héroïque vient d’être prise par elle. Coûte que coûte, cette

résolution triomphera.

Elle peut paraître un peu tardive. Rappelons-nous encore qu’à cette

époque Thérèse a quarante ans et que voilà dix-huit ou dix-neuf ans

qu’elle a osé former pour la première fois le vœu d’être parfaite.

Là-dessus on peut gloser indéfiniment. Les gens qui se piquent de tout

expliquer, en psychologie, par de bonnes raisons «scientifiques», ne

sont point à court d’arguments. Il serait puéril d’avoir l’air

d’esquiver ces raisons, d’autant plus qu’il n’y a vraiment pas lieu de

s’en émouvoir... On nous fait remarquer que cet âge de quarante ans,

c’est l’âge critique pour la femme. La crise d’âme qu’elle subit ne

serait que l’envers d’une crise «sexuelle»: voilà le grand mot

lâché,--et l’on demande pardon au lecteur d’être forcé de le prononcer

en un tel sujet... Le comique de l’affaire, c’est que nombre de

psychiâtres affirment dogmatiquement que Thérèse était «asexuée», comme

Jeanne d’Arc, nous disent-ils, qui était soustraite à la périodicité

sexuelle. On se demande sur quel fondement «scientifique» peuvent

reposer de telles affirmations et l’on somme ceux qui les soutiennent de

produire les témoins qui y ont été voir et qui se portent garants de

choses pareilles,--c’est-à-dire de secrets tout intimes et à peu près

inviolables. Seul, en ces matières, le témoignage de l’intéressée, à

condition qu’on ait la preuve de sa véracité absolue, mérite d’être pris

en considération. Mais, justement, les saintes ne peuvent être que

muettes sur des matières de ce genre.

Et puis, enfin quelle difficulté y a-t-il là? Admettons qu’il y ait à la

racine de ces états d’âme quelque chose de physiologique: sainte Thérèse

elle-même reconnaît que, du moins au début de la vie spirituelle, les

mouvements affectifs qui nous portent vers Dieu ne sont pas toujours

absolument purs de toute contamination charnelle. Mais répétons-le une

fois pour toutes: l’âme humaine n’est pas double. Elle n’a pas deux

façons d’éprouver l’amour, elle n’a pas deux langages pour l’exprimer.

Dieu est aimé du même cœur que sa créature. Il est aimé par l’individu

tout entier, corps et âme. Ce qui fait la différence entre l’amour

humain et l’amour divin, c’est l’objet auquel l’un et l’autre

s’adressent,--et cette fin ou bien change radicalement, ou bien commande

la nature des sentiments qu’elle provoque. Une façon infaillible, pour

le croyant, non pas même de faire évanouir immédiatement un état

mystique, mais d’arrêter la prière sur ses lèvres, c’est d’y mêler une

pensée luxurieuse ou sensuelle. Ce sont deux états essentiellement

incompatibles. L’un est la négation de l’autre.

Sainte Thérèse · 第 9 / 23 段