A l’intérieur du couvent, elle avait pu choisir sa cellule. Nous savons

même qu’elle en occupait deux, lesquelles communiquaient par un

escalier. L’une était son oratoire, qu’elle s’était plu à orner avec

beaucoup de goût et de piété. Elle y avait fait peindre des images

pieuses, surtout celles des saints pour lesquels elle avait une dévotion

spéciale: saint Joseph, saint Augustin, sainte Madeleine,--mais, de

préférence, la figure du Christ. Dans le jardin du monastère, elle avait

à sa disposition des ermitages, qu’elle se plaisait également à orner et

à embellir et où il lui était permis de passer de longues heures dans le

recueillement ou la lecture. Enfin! elle pouvait s’appartenir! Elle

avait conquis ce après quoi elle soupirait depuis si longtemps: le droit

à la solitude. C’était, pour elle, une grande douceur et, certainement,

le plus précieux avantage de la vie monastique... En outre, elle

disposait d’une cellule, où elle se sentait chez elle, qu’elle avait

aménagée à sa convenance et où nous savons par elle-même qu’elle se

plaisait beaucoup. Elle pouvait y recevoir d’autres religieuses, des

pensionnaires du couvent, ses parentes, ses cousines, ses nièces ou ses

tantes. C’étaient alors de pieux conciliabules, de véritables

_tertulias_, où Thérèse brillait non seulement par sa conversation, mais

par toute une variété de talents manuels. Elle filait, brodait, faisait

de la tapisserie: «Le moindre talent qui fût en elle, écrit le Père de

Ribéra, était de réussir au plus haut degré dans les travaux de main qui

distinguent les femmes. Elle exécutait des merveilles avec l’aiguille,

elle inventait des chefs-d’œuvre de broderie: c’étaient souvent des

scènes historiques qu’on ne pouvait se lasser d’admirer et qui causaient

la plus tendre dévotion...» Que ne donnerait-on pas pour retrouver un de

ces charmants chefs-d’œuvre, qui excitaient chez les pieuses filles de

si tendres sentiments! Sans doute, dans ces scènes et dans ces figures

historiques, Thérèse déversait le trop-plein des émotions et des

aspirations dont elle étouffait. Elle essayait de réaliser par

l’aiguille ce qu’elle réalisera plus tard par l’oraison. Elle se

livrait, sur le canevas, à de véritables compositions de lieu, dont le

Christ, la Vierge et les Saints étaient les acteurs ou les figurants.

Mais ce qu’on aimerait surtout retrouver, c’est le rouet de sainte

Thérèse. Voilà un tableau, qui, à ma connaissance, n’a encore été tenté

par aucun peintre; la jeune Thérèse de Ahumada filant dans sa cellule,

devant une petite fenêtre ouverte sur Avila, ses remparts crénelés, ses

tours, ses couvents et ses églises...

Comme dit Ribéra, ces jolis dons féminins ne sont qu’une parure,--et la

moindre de toutes, chez une telle femme. C’est au parloir qu’elle

donnait vraiment sa mesure. Par le charme de sa parole, la séduction qui

émanait de sa personne, elle exerçait déjà un véritable ascendant sur

quiconque l’approchait. Elle avait une influence sur les âmes. Non

seulement son entretien était plein d’enjouement et de grâces de toute

sorte, mais elle était poète: elle composait des vers, chantait des

_coplas_, prenait part à des tournois de bel esprit... On s’explique de

cette façon, qu’elle fût si goûtée et si recherchée de ceux et de celles

qui fréquentaient le parloir de l’Incarnation.

Parmi ces personnes, Thérèse avait des amis à qui elle avait voué une

affection fervente, à la fois exaltée et très pure. Elle nous en parle

en des termes si discrets, qu’il est impossible de deviner si ces amis

étaient des hommes ou des femmes. Mais elle a beau se reprocher avec

amertume ces ardentes amitiés, où elle goûtait un si vif plaisir, où

elle se piquait de plus de fidélité qu’envers Dieu lui-même,--il est

impossible d’y démêler quoi que ce soit de répréhensible, sinon un

certain excès, un certain emportement de cœur et d’imagination. Et

pourtant, c’est à propos de ces amitiés qu’elle s’effraie de sa

faiblesse. Il fallut, croit-elle, «la main de Dieu» pour la retenir sur

la pente de la dissipation et pour la préserver de dangers plus

graves... Danger! le mot est bien fort. Est-ce que, avec ses habituels

raffinements de conscience, la Mère Thérèse ne s’exagère pas sa faute?

Ce qu’elle nous laisse entrevoir de certaines pratiques clandestines,

admises par d’autres, semble bien lui donner raison: «Pour moi,

dit-elle, je n’aurais voulu prendre aucune liberté, ni rien faire sans

permission. Avoir des entretiens par le trou d’une muraille, ou pendant

la nuit, je n’aurais jamais pu me résoudre à de pareilles conversations

dans un monastère. Et je ne l’ai point fait, parce que Dieu m’a retenue.

Je tenais compte, à ce qu’il me semble, et avec réflexion, de beaucoup

de choses: que d’exposer dans une aventure l’honneur de tant de

religieuses, qui étaient bonnes, alors que moi, j’étais si faible,--que

cela était très mal, comme si les autres choses que je faisais étaient

bien...»

Ainsi donc, elle n’a commis aucune imprudence. Ce qui lui donne des

remords, c’est seulement,--peut-on bien dire le caractère passionné? en

tout cas l’exagération de ses amitiés. Elle déplore particulièrement

celle qu’elle avait vouée à une personne, sans doute de qualité,--grand

seigneur ou grande dame,--et dont elle eut toutes les peines du monde à

se déprendre.

Ce fut même à cause de cette personne, à cause du plaisir excessif

qu’elle goûtait à l’entretenir qu’elle eut sa première vision,--mais

sans y attacher l’importance qu’elle lui attribua par la suite. Et, même

à ce moment-là, lorsque, plus de vingt ans s’étant écoulés, elle nous

raconte ce prodige, elle est tellement habituée à des faveurs de ce

genre, qu’elle semble en parler comme de la chose la plus naturelle du

monde: «Un jour, dit-elle, me trouvant avec une personne, au début de

notre connaissance, le Seigneur voulut bien me faire comprendre que des

amitiés pareilles ne me convenaient point, en m’avertissant et en me

donnant sa lumière dans un si grand aveuglement. Le Christ _se

représenta_ devant moi avec un visage très sévère, me donnant à entendre

que cela lui déplaisait. Je le vis avec les yeux de l’âme plus

clairement que je ne Le pourrais voir avec les yeux du corps. Et cette

vision resta si imprimée en moi qu’elle me paraît toujours aussi

présente après plus de vingt-six ans. J’en demeurai très épouvantée et

très troublée, et je ne voulais plus voir cette personne avec qui

j’étais... Une autre fois, me trouvant encore avec elle, nous vîmes

venir vers nous,--et d’autres personnes qui se trouvaient là le virent

également,--quelque chose qui ressemblait à un énorme crapaud, mais bien

plus léger que ne le sont d’habitude ces animaux. Qu’en plein jour et en

cet endroit-là, d’où il venait, il puisse y avoir une bête de cette

espèce, c’est ce que je ne puis comprendre. Et, d’ailleurs, on n’y en a

jamais vu. Aussi, l’impression qu’elle fit en moi me paraît quelque

chose de mystérieux que je n’ai jamais oublié non plus...»

Voilà deux espèces de visions, assez différentes de celles qu’elle aura

plus tard, non pas précisément en nature, ou en intensité, mais par la

qualité et la signification. La dernière est une vision réelle et

l’autre une vision _imaginaire_: c’est-à-dire que celle-ci, celle du

Christ, est une image _intérieure_, une pure représentation de l’esprit

ou de l’imagination (_representóseme Cristo delante_), tandis que la

seconde,--celle du crapaud,--est extérieure et réelle, l’objet pouvant

être vu et, au besoin, touché par d’autres. Ces visions sont très vives,

principalement celle du Christ, beaucoup plus vive, nous dit la Sainte,

que si elle avait été perçue par les yeux du corps: après de longues

années l’image est demeurée toujours aussi nette dans son souvenir. Mais

la voyante n’est pas sûre de la réalité de la première ni de la

signification de la seconde. Peut-être cette image du Christ n’est-elle

qu’une illusion suscitée par le démon, et peut-être l’apparition de ce

crapaud monstrueux dans un coin du parloir, est-elle purement fortuite

et, en somme, naturelle... A présent, elle incline à croire le

contraire. Mais, sur le moment, elle était pleine de doutes, tellement

qu’elle n’osa en parler à personne, pas même à son confesseur: «Ce qui,

dit-elle, me fit grand dommage, c’était de ne pas savoir qu’il est

possible de voir autrement que par les yeux du corps, et c’est le démon

qui m’aida à croire cela et à me persuader que c’était impossible et que

je m’illusionnais... Et pourtant il me semblait toujours (_me quedaba un

parecerme_) que cette vision venait de Dieu et que ce n’était point une

illusion...»

Quoi qu’il en soit, l’impression produite fut très forte. Thérèse prit

peur et se résolut brusquement à renoncer à une amitié qui déplaisait à

Dieu et que sa conscience, enfin avertie, lui représentait

symboliquement sous les traits hideux d’un crapaud. Mais, comme elle

n’osait pas avouer à son confesseur les vraies raisons d’une telle

rupture, celui-ci non seulement rassura sa conscience, mais la pressa de

revoir une personne de cette qualité, qui, bien loin de nuire à son

honneur, ne pouvait qu’y ajouter. Thérèse désirait vivement continuer ce

qu’elle appelle «ces relations pestilentielles» et elle aimait beaucoup

cette personne: elle se laissa convaincre: «_Aucune de mes

connaissances, dit-elle, ne m’a détournée comme celle-là, car j’avais

une extrême affection pour elle..._» Si troublée qu’elle fût par sa

double vision, elle revint peu à peu à ses habitudes de dissipation.

Elle reprit ses entrevues et ses entretiens avec la personne amie, elle

fut plus que jamais assidue aux réunions du parloir, avide de se

produire et de se faire valoir devant les visiteurs. Ce fut au point

qu’une vieille religieuse, sa parente, crut devoir lui en faire des

remontrances. Thérèse prit très mal ces pieux avis, qu’elle taxa de

scrupules exagérés. Et, sans arriver à étouffer complètement les

reproches de sa conscience, elle se décida à vivre à sa guise,

c’est-à-dire en religieuse correcte selon le monde et même selon ses

supérieures. Elle se ménagea une petite vie agréable, partagée entre les

exercices de piété et les distractions mondaines, si l’on peut donner ce

nom aux innocents plaisirs que tolérait la règle ou la coutume de

l’Incarnation. Elle mangeait son «pain de rente» et elle vivait

pieusement. Ainsi, les années passaient doucement dans une médiocrité

qui ne convenait ni à sa nature ni aux desseins que Dieu avait sur elle:

Thérèse semblait avoir complètement oublié ce pourquoi elle était entrée

au couvent: ce grand bonheur, ce grand amour, qui, pour elle, était

l’unique réalité du monde. Elle n’entendait plus les mots fatidiques

qu’elle répétait, autrefois, à son frère Rodrigue, ces mots qui

ouvraient à leurs imaginations enfantines des perspectives infinies et

fascinatrices: «_Toujours, toujours, toujours!_»

Mais peut-on dire qu’elle ne les entendait plus? Il y a une anecdote,

rapportée par une religieuse de l’Incarnation et maintes fois citée

depuis, qui éclaire assez bien les sentiments un peu complexes et un peu

troubles, l’incertitude d’âme, où se débattait Thérèse pendant cette

période de relative mondanité. Le Père de Ribéra nous raconte que

quelques années avant l’entrée de la jeune fille au couvent, un

chercheur de trésors était venu au monastère: ce qui est fort

vraisemblable, l’Incarnation ayant été bâtie sur l’emplacement d’un

ossuaire juif, où la crédulité populaire pouvait supposer que les

fugitifs avaient enterré leur or. Or, le chercheur d’or, ayant parcouru

l’enceinte du couvent, «y découvrit tout à coup, avec des yeux de

prophète, un trésor incomparablement plus précieux que ceux qu’il

cherchait avec les yeux de la cupidité humaine: car il annonça qu’il y

aurait, un jour, dans ce monastère, une sainte qui porterait le nom de

Thérèse...»

La fille d’Alonso de Cepeda connaissait cette prophétie. Et doña Maria

Pinel, religieuse de l’Incarnation, nous raconte que «la Sainte Mère

avait coutume de dire à une autre religieuse, nommée doña Thérèse de

Quesada:

--«Voyez, ma sœur, on prétend qu’une sainte Thérèse doit sortir de cette

maison. Plaise à Dieu que ce soit l’une de nous deux... et que ce soit

moi!

--Plaise à Dieu que ce soit moi! répondait l’autre.»

Ce ton d’enjouement, pour ne pas dire de légèreté, en un sujet aussi

grave, est bien de la jeune carmélite qui, en ce moment-là, est le bel

esprit du couvent, celle qu’on aime à produire au parloir devant les

visiteurs de qualité. Elle se laisse entraîner par ce courant de

frivolité au point qu’elle-même ne peut pas croire à sa sainteté future.

Elle en parle comme d’une chose plaisante et impossible... Et pourtant!

Si cela était?... Eh bien, si cela était, elle se sent prête pour la

sainteté, comme autrefois pour le martyre. Elle sait qu’elle est une

fille courageuse: elle aura le courage d’être une sainte: «Plaise à

Dieu, dit-elle, que ce soit moi!...» Elle a beau savoir que pour

l’instant, du moins, elle ne le mérite pas, ou qu’elle prend un autre

chemin: elle ne dit pas non! Elle ne refuse pas la palme...

Dans cet état de moindre effort, pour ne pas dire de relâchement, alors

qu’elle se traînait, selon ses propres expressions, par «les chemins les

plus bas de la perfection», elle fut surprise par la mort de son père:

c’était, pour cette âme aimante, un coup terrible, qui eut une profonde

répercussion sur sa vie intérieure, sans amener toutefois un changement

radical de sa conduite.

Alonso Sanchez de Cepeda paraît avoir beaucoup aimé sa fille

Thérèse,--et il est certain que celle-ci avait pour lui toute

l’affection exaltée qu’elle prodiguait et dont elle payait de retour

quiconque semblait lui donner un peu de son cœur: Thérèse avait faim

d’amour. Son avidité s’égarait dans des affections trop humaines à ses

yeux et qui la décevait toujours. Mais, on ne saurait assez le redire,

la ferveur qu’elle apportait dans ces amitiés passionnées, était

purement spirituelle: amour d’âme où se mêlait un véritable zèle

d’apostolat. C’est ainsi qu’elle catéchisa littéralement son père en lui

enseignant les méthodes de l’oraison. Non seulement elle l’endoctrinait,

mais elle lui prêtait des livres de spiritualité, sans doute ceux qui

avaient servi à sa propre initiation; _l’Abécédaire_ de Francisco de

Osuna, _l’Ascension du Mont Sion_ de Bernardino Laredo, _le Livre de

l’Oraison_ de Luis de Grenada, ou _le Traité de l’Oraison_ de saint

Pierre d’Alcantara. Déjà malade sans doute, Alphonse de Cepeda se

préparait à bien mourir. Il était constamment sur le chemin de

l’Incarnation, où il faisait de fréquentes visites à sa fille. Thérèse

et son père, à travers la grille du parloir, avaient d’ardents colloques

où il n’était question que de Dieu. Ainsi se passaient ces pieuses

entrevues. Et, chose bizarre, au moment où elle montrait un si grand

zèle pour la conquête des autres âmes, elle-même abandonnait l’oraison

par scrupule d’humilité et aussi, il faut bien le dire, parce qu’elle se

sentait la conscience trouble. Ayant déserté le service de Dieu,--tel,

du moins, qu’elle l’entendait--elle se cherchait des remplaçants. C’est

ainsi que, outre son père, elle s’était mise à catéchiser d’autres

personnes, en qui elle croyait discerner des dispositions pour

l’oraison: «Il me semblait à moi, dit-elle, que, du moment que je ne

servais pas le Seigneur comme je comprenais qu’Il devait l’être, il ne

fallait pas que cette intelligence qu’Il me donnait de Son service fût

perdue,--et ainsi d’autres devaient le servir à ma place. Je dis cela

pour qu’on voie le grand aveuglement où j’étais...»

Cependant sa sincérité souffrait de ce que, donnant l’exemple aux

autres, elle-même ne le mît point en pratique. Il lui était intolérable

surtout de penser qu’elle trompait son père, en lui laissant croire

qu’elle aussi elle faisait oraison. Elle tint à l’avertir de ce qu’il en

était, mais en ayant l’air de s’excuser sur ses maladies. Elle éprouvait

toujours ses vomissements, ses accès de fièvre et ses étranges douleurs

cardiaques. Ainsi affaiblie, c’est tout au plus si elle pouvait suffire

au service du chœur et de la chapelle... Voilà ce qu’elle donnait à

entendre au bon Alphonse de Cepeda. Mais ce faux-fuyant répugnait à sa

droiture! Elle en était un peu honteuse. La maladie, pensait-elle, n’est

pas une excuse suffisante. A défaut des forces corporelles, l’amour et

l’habitude devraient soutenir dans l’oraison l’âme vraiment zélée.

Quoi qu’il en soit, son père la crut et la plaignit. Étant lui-même déjà

très avancé dans les voies spirituelles, il n’avait plus besoin de

s’entretenir si longuement ni si fréquemment avec sa fille: l’élève

avait dépassé le maître. Il espaça ses visites à l’Incarnation, pour se

donner tout à Dieu.

C’est dans ces sentiments qu’il mourut, probablement au cours de l’année

1543. Nous ne savons rien de son mal, sinon que le saint homme fut

enlevé en quelques jours. La Carmélite, quittant encore une fois son

monastère, alla le soigner au logis paternel. Ce lui fut une rude

épreuve. Malade elle-même, elle devait soigner un moribond. Mais

l’angoisse de la séparation prochaine était pire pour elle que les

souffrances physiques. Elle en éprouva une peine infinie. Néanmoins

(n’oublions pas que Thérèse était une jeune fille très courageuse) elle

sut si bien se dominer que personne ne soupçonna ce qui se passait en

elle: «Et pourtant, dit-elle, il me semblait qu’on m’arrachait l’âme,

quand je voyais que sa vie allait finir, car je l’aimais extrêmement.»

Pendant trois jours, le malade perdit le sentiment. Mais, le jour de sa

mort, il reprit connaissance. Il mourut au milieu du _Credo_ qu’il

récitait avec sa fille... La belle scène,--d’une pureté et d’une

sublimité toutes chrétiennes! Avec sa sensibilité vibrante, son sens

profond de la beauté, Thérèse en fut vivement frappée. Au milieu du

_Credo_, les traits du moribond se détendirent et se fixèrent: «Il

resta, dit-elle, comme un ange,--et il l’était réellement par la beauté

de son âme et les dispositions où il mourut.»

Un dominicain, le Père Vincent Baron, qui avait assisté Alphonse de

Cepeda à ses derniers moments, eut, par la suite, des entretiens avec

Thérèse. Il lui parla du mort comme d’un élu, qui était allé tout droit

au ciel. Enfin il lui en rapporta de telles choses que la jeune femme,

sentant son indignité devant un père si saint, résolut de tenter un

nouvel effort et de changer de vie. Elle prit ce religieux pour

confesseur, lui révéla l’état de son âme et notamment que, par un faux

scrupule d’humilité, elle avait abandonné l’oraison. Le dominicain la

pressa instamment d’y revenir. Et c’est ainsi qu’elle recommença à

pratiquer cet exercice spirituel, néanmoins sans parvenir à rompre ses

habitudes ni ses amitiés mondaines. En réalité, elle ne pouvait

s’arracher aux âmes qu’elle dirigeait, sur lesquelles elle sentait son

influence toute-puissante. A travers les lignes de sa confession, on

démêle que son prestige était grand et qu’elle était admirée de son

entourage. Elle y voit le doigt de Dieu, qui, d’avance, lui préparait

des disciples et lui aplanissait la route pour son œuvre de

réformatrice.

Sa volonté n’en demeurait pas moins vacillante et incertaine, hésitant

toujours entre les petits sentiers fleuris d’une piété à demi-mondaine

et la voie étroite et rigoureuse de la perfection. Elle passa ainsi des

années dans cette lutte, incapable de se décider. Mais elle estime que

l’oraison la soutint et finit par la sauver. Aussi engage-t-elle les

âmes chancelantes comme la sienne à s’obstiner, malgré tout, dans leurs

efforts: «Persévérez, leur dit-elle, dans l’oraison!... O mon Dieu,

qu’ils consentent seulement à passer deux heures par jour dans Votre

compagnie, et ils verront de quelle récompense vous les payez!...»

Qu’est-ce donc que ce service qui mérite un salaire si magnifique,--et

de quelle espèce d’oraison s’agit-il ici?

Il est certain que, dès cette époque, Thérèse, de tout son espoir et de

toutes les puissances de son âme, tendait à l’union mystique. Mais

l’oraison qu’elle pratiquait alors appartient au premier degré de la vie

spirituelle et n’a rien de proprement mystique: c’est la plus simple

oraison mentale, laquelle n’est guère que la continuation de l’oraison

vocale. Elle consiste à méditer sur une vérité ou sur un mystère de la

foi: «Telle fut, dit la Sainte, toute mon oraison, au milieu des périls,

et telles étaient mes pensées, quand je le pouvais. Mais, très souvent,

pendant bien des années, je me préoccupais moins de faire de bonnes

réflexions que d’entendre sonner l’horloge qui m’annonçait la fin de

l’heure consacrée à la méditation. Bien des fois, j’aurais mieux aimé

affronter la plus rude pénitence que de me recueillir pour l’oraison. Et

il est certain que le démon, ou les mauvaises habitudes m’opposaient une

force si insurmontable pour m’empêcher de faire oraison et que

j’éprouvais une telle tristesse en entrant dans mon oratoire, que

j’avais besoin, pour m’y forcer, de m’aider de tout mon courage (lequel,

dit-on, n’est pas petit, et l’on a pu voir que Dieu m’en a donné plus

qu’à une femme, sauf que je l’ai bien mal employé). Finalement Dieu

m’aidait. Et quand il m’avait fait cette violence, je ressentais plus de

quiétude et de bien que, d’autres fois, quand j’avais seulement le désir

de prier...»

Ainsi Thérèse éprouvait la plus grande difficulté à se recueillir pour

l’oraison, même simplement pour l’oraison mentale. Ce fut une lutte

affreuse et désespérante qui se prolongea pendant des années. Il lui

était impossible de fixer son attention sur une idée. D’ailleurs ce

génie réaliste se mouvait difficilement dans l’abstrait. Elle confesse

elle-même qu’elle était tout à fait inapte à «discourir par

l’entendement», c’est-à-dire à méditer. A tout instant, son attention ou

sa pensée la trahissait. Il lui fallait un livre pour soutenir sa

méditation: «J’ai passé, dit-elle, près de quatorze ans sans pouvoir

même méditer, si ce n’est en lisant». Cet état de lutte et de stérilité

spirituelle ne fut donc pas un simple accident dans la vie de la Sainte:

ce fut un état habituel, dont elle souffrit pendant très longtemps.

Lorsque, aux approches de la vieillesse, elle écrit ses confessions,

elle peut dire en toute vérité: «Sur vingt-huit ans écoulés, depuis que

j’ai commencé à faire oraison, j’en ai passé plus de dix-huit dans cette

bataille et cette contention _de traiter à la fois avec Dieu et avec le

monde_...»

Cette prétention de concilier Dieu et le monde, c’est, semble-t-il, la

grande raison de la longue attente de Thérèse au seuil de la vie

mystique et, en somme, de son échec dans ses premières tentatives

d’oraison. Qu’elle ait été impropre à «discourir avec l’entendement»,

nous ne l’admettons qu’en faisant la part de l’extrême modestie de la

Sainte. Mais ce ne pouvait pas être un obstacle absolu à son progrès

dans la voie spirituelle. Elle nous a répété assez souvent que Dieu se

plaît à brûler les étapes et que la méditation peut être inutile à celui

qui reçoit la grâce de quiétude ou d’union. Donc la principale raison de

son échec, aux yeux de la Sainte elle-même, c’est que son oraison était

imparfaite, à cause des dispositions d’âme qu’elle y apportait: elle

tenait encore trop au monde et ne pouvait se résoudre à rompre avec lui.

Sainte Thérèse · 第 8 / 23 段