cette forte constitution a été éprouvée jusqu’au bout par des crises
terribles et des souffrances presque continuelles, au caractère complexe
et mystérieux. Ce qui semble dominer son état, ce sont des troubles
nerveux avec répercussion sur le cœur, sur l’estomac et les entrailles.
Or ces troubles sont consécutifs à des crises morales. Ou bien, plus
tard, ils seront concomitants de ses extases, de ses ravissements et de
ses visions. Ils apparaîtront, en quelque sorte, comme la rançon des
grâces inouïes que Dieu lui accorde. Notons enfin que la maladie la plus
grave que la Sainte ait subie, celle dont elle faillit mourir, a précédé
de près de vingt ans ses grands états mystiques. Elle était guérie
depuis longtemps, quand elle connut ces états: de sorte qu’on ne peut
raisonnablement pas y voir l’envers d’états pathologiques singuliers. Il
importe d’insister sur ces faits, parce que les psychiâtres qui
prétendent nous expliquer scientifiquement le cas de sainte Thérèse,
avec leur manque habituel de méthode et d’esprit critique, arrivent à
tout embrouiller, en mettant tous les faits sur le même plan et en ne
tenant aucun compte des dates: pour eux sainte Thérèse était tout
simplement une malade,--une malade atteinte de troubles nerveux, et
c’est ce qui explique ses états mystiques. Redisons donc qu’elle était
guérie depuis longtemps, lorsqu’elle eut ses visions; que les troubles
physiques,--d’ailleurs très passagers et suivis de réactions
salutaires,--qui accompagnèrent ces visions, en paraissent bien plutôt
la conséquence que la cause,--et qu’enfin toutes les maladies graves
dont elle eut à souffrir dans sa jeunesse furent très vraisemblablement
provoquées par de violentes crises morales, dont la Sainte elle-même a
mis en lumière l’importance et l’influence profonde sur sa vie
intérieure et sa destinée entière.
Avant la grande secousse de Becedas, elle avait eu deux premières
attaques des plus sérieuses: la première, au couvent des Augustines,
après sa vie dissipée et l’intrigue innocente avec son cousin, dans tout
le désarroi de sa conscience épouvantée par la vocation religieuse. La
seconde, au couvent de l’Incarnation, pendant son année de noviciat,
après les luttes intimes et les angoisses d’âme que nous avons essayé de
raconter. Jusque là, elle ne nous parle guère que d’évanouissements et
de maux de cœur,--ceux-ci, il est vrai, si étranges et si violents que,
dans son entourage, on en était effrayé. Il s’y ajoutait aussi, nous
dit-elle, beaucoup d’autres maux, sur lesquels elle ne s’explique pas
davantage. Mais, avec tout cela, elle vivait à peu près de la vie
commune. Elle vaquait peut-être aux soins du ménage, chez son père ou
chez sa sœur, en tout cas s’adonnait aux exercices de piété, faisait des
lectures, causait et discutait avec son directeur ou son amie Jeanne
Suarez. Enfin elle voyageait, probablement à cheval ou à mulet: ce qui
indique une assez belle capacité de résistance. En d’autres termes, elle
était souffrante, mais non pas précisément dans un état critique.
A Becedas, ce fut terrible. Son mal ne tarda point à empirer, très
certainement exaspéré par le traitement absurde de la rebouteuse qui
avait promis de la guérir. Thérèse fut-elle soumise à des massages
maladroits et torturants? Lui fit-on absorber, en quantité immodérée,
des eaux minérales qui lui étaient contraires? Tout ce que nous savons
de cette cure, c’est que, pendant un mois, elle fut purgée tous les
jours. On juge de son épuisement après un pareil régime: «Au bout de
deux mois, dit-elle, que j’étais soumise à ces médecines, je me trouvais
à peu près mourante, et la rigueur de ces douleurs cardiaques, que
j’étais venue précisément soigner, avait singulièrement augmenté. A de
certains moments, il me semblait qu’on m’arrachait le cœur avec des
dents aiguës, _au point qu’on craignait que ce ne fût la rage_. Dans mon
extrême faiblesse, car je ne pouvais rien absorber, si ce n’est un peu
de boisson, tant mon dégoût était grand,--une fièvre continue, un
abattement complet, à cause de ces médecines quotidiennes qu’on m’avait
fait prendre. Un feu intérieur me dévorait. Mes nerfs se mirent à se
contracter, avec des douleurs si insupportables que, ni jour ni nuit, je
n’avais un instant de repos. _Par-dessus tout cela, une tristesse
profonde..._»
C’est alors que son père, désespéré, se décida à la ramener à Avila, et
que les médecins, qui ne comprenaient rien à cette maladie, déclarèrent
qu’il n’y avait rien à faire et abandonnèrent la malade. Seulement,
comme il sied toujours, pour l’honneur de la corporation de donner une
explication quelconque de tous les cas possibles, ils prononcèrent que
Thérèse se mourait d’étisie.
Mais elle ne mourut pas. En proie aux plus atroces souffrances, elle
continua à vivre à la barbe des médecins. Cela dura trois longs
mois,--jusqu’à l’Assomption de l’année 1537. Il faut croire que ses
tourments lui laissaient quelque répit, puisqu’elle put alors méditer
sur certains passages du Livre de Job, qu’elle avait lus autrefois dans
les _Moralia_ de saint Grégoire. Il semble bien qu’elle avait l’esprit
assez libre pour prier beaucoup vocalement et peut-être pour continuer
l’oraison.
Le jour de l’Assomption, comme elle se préparait à se confesser,--et à
faire une confession très détaillée, _muy à menudo_,--ce qui, encore une
fois, nous prouve non seulement qu’elle ne se sentait pas à toute
extrémité, mais qu’elle avait sa pleine connaissance,--une crise
épileptiforme (à ce que croient les médecins d’aujourd’hui) la terrassa
tout à coup. Pendant quatre jours, elle fut complètement privée de
sentiment et offrant à ce point les apparences de la mort que, déjà, on
faisait creuser sa fosse à l’Incarnation et que des cierges étaient
allumés à son chevet. Elle-même nous dit, avec ce sens si vif du détail
caractéristique et pittoresque qu’elle eut toute sa vie,--que
lorsqu’elle reprit ses sens, elle trouva dans le creux de ses yeux de
petits grains de cire tombés des cierges funéraires. Sans la
présence--et aussi la présence d’esprit--de son père, qui sut lui
prendre le pouls mieux que les médecins, on l’enterrait vivante. La
fosse était prête, une délégation de carmélites venues du couvent,
réclamait le corps. Le malheureux père dut à plusieurs reprises
s’opposer à cette hâte barbare. Pour comble de malheur, le frère de la
Sainte, Laurent de Cepeda, qui la veillait, pendant une de ces quatre
nuits d’évanouissement, finit par s’endormir et ainsi ne s’aperçut pas
que la mèche d’un cierge consumé allait mettre le feu aux draps et aux
oreillers du lit. Pourtant, la fumée le réveilla assez à temps pour
qu’on pût éteindre ce commencement d’incendie. Autrement, c’était bien
la mort, cette fois,--et quelle mort!--pour la pauvre suppliciée...
Elle ressuscita, mais dans un état lamentable... «De ces quatre jours de
crise, nous dit-elle, il me resta des tourments insupportables que Dieu
seul peut connaître. Ma langue était en lambeaux à force de l’avoir
mordue. Le gosier rétréci, rien n’y avait passé et cela me mettait dans
une faiblesse qui m’ôtait la respiration; l’eau même n’y pouvait passer.
Il me semblait que tout mon corps était disloqué et ma tête dans un
désordre extrême. J’étais toute recroquevillée sur moi-même comme un
peloton: voilà ce que j’étais devenue après ces jours de torture, ne
pouvant remuer par moi-même ni bras, ni pied, ni main, ni tête,
absolument comme si j’étais morte. Tout ce que je pouvais faire, je
crois, c’était de remuer un doigt de ma main droite. On ne savait
comment m’approcher, parce que j’avais tout le corps si douloureux que
je ne pouvais le supporter. Il fallait me remuer à l’aide d’un drap que
deux personnes tenaient chacune par un bout. Je demeurai ainsi jusqu’à
Pâques fleuries...»
Ainsi, ce furent huit longs mois de convalescence, pendant lesquels elle
éprouva encore, par intervalles, d’intolérables souffrances: elle avait
la fièvre et un dégoût opiniâtre de la nourriture. Quand elle se sentit
un peu mieux, elle demanda tout de suite à revenir au couvent. Mais elle
ne devait pas songer à reprendre de sitôt la vie commune. Pendant
longtemps, elle ne quitta pas l’infirmerie.
Telle fut cette maladie bizarre, la plus grave de toutes celles que
Thérèse eut à subir. Autant que nous en pouvons juger d’après la
description qu’elle nous en donne, ce fut un cas singulier, aux
manifestations très complexes, qu’on peut bien rapprocher de phénomènes
morbides analogues, mais non absolument identiques et qui n’en reste pas
moins très rare. Les médecins d’aujourd’hui peuvent ergoter là-dessus:
ils n’en savent pas plus sur le cas de sainte Thérèse que leurs
redoutables confrères du XVIe siècle. Établir un diagnostic sur des
textes,--et des textes, sans doute très précis, mais dénués de tout
caractère scientifique, comme ceux que nous avons cités, c’est se livrer
à un exercice purement littéraire. Les uns nous parlent d’hystérie ou de
névropathie, toutes expressions vagues, qui ne servent qu’à masquer une
ignorance réelle, comme le jargon pédant des médecins de Molière: les
vapeurs, les humeurs peccantes, les influences malignes issues de la
rate, ou du marais du pancréas... C’est se moquer, en vérité. Les autres
nous affirment que Thérèse souffrait d’une gastrite suraiguë, ou d’«une
chlorose grave, compliquée d’une intoxication médicale», ou encore de
fièvres paludéennes. Tout cela est bien possible, mais chacune de ces
maladies n’est qu’un aspect d’un état pathologique,--nous ne saurions
trop le redire,--très complexe et très rare. Qu’il y ait eu de la
gastrite, de la chlorose, de l’intoxication médicale, de la fièvre
paludéenne dans son cas, admettons-le. Mais, en même temps, elle avait
des maux de cœur si violents, qu’on en était «épouvanté», des
contractions nerveuses qui lui mettaient le corps en boule, de la
paralysie, des attaques épileptiformes ou cataleptiques...
Oui, il est facile d’opposer à ce cas des cas analogues: en a-t-on
constaté d’aussi complexes? Cette maladie demeure quelque chose de
singulier, d’anormal et qui, selon toute vraisemblance, est à jamais
inexplicable, parce qu’elle procède surtout de causes morales. Tous les
accès dont Thérèse a souffert ont été précédés, sinon déterminés, par de
violents états psychologiques. Pour ma part, j’incline à voir, surtout
dans cette dernière crise hyperaiguë, une sorte de _mal sacré_, qui
servit à Thérèse de préparation et d’introduction à la vie de haute
spiritualité qu’elle allait mener plus tard. Elle-même en juge ainsi.
Elle considère cette maladie dont elle a manqué mourir comme une épreuve
providentielle destinée à la détacher complètement des choses sensibles.
Rappelons-nous, d’ailleurs, qu’elle avait demandé à Dieu de la faire
mourir comme cette religieuse, atteinte de péritonite, dont les plaies
hideuses l’avaient si fortement frappée. Il est certain que cette
maladie crucifiante,--et il suffit de se reporter à ses propres
confessions pour constater que ces mots ne sont nullement
exagérés,--cette maladie lui révéla l’importance capitale de la douleur
dans l’ascétisme, son rôle hors de pair comme moyen de purification et
de libération spirituelle: dès cette époque, elle entrevit sans doute
qu’il y a une volupté suprême dans la souffrance librement acceptée pour
une fin transcendante.
A en parler humainement, il est non moins certain que sa sensibilité
sortit extraordinairement affinée de cette terrible épreuve physique. On
peut expliquer par là, si l’on veut, ses visions et ses extases. Mais ce
n’est qu’une partie de l’explication, dont l’essentiel a ses racines
dans le surnaturel. Nous pouvons parfaitement admettre que la
sensibilité d’une mystique et d’une voyante doit avoir une acuité, une
délicatesse et, avec cela, une justesse dont les âmes ordinaires sont
privées.
Et pourtant les visions, les «grandes grâces» dont Thérèse fut favorisée
n’ont commencé que beaucoup plus tard, comme si cette âme élue voulait
nous montrer que, pour mériter ces grâces, les souffrances matérielles
de la maladie ne suffisent pas,--et qu’il y faut encore un long
entraînement par toutes les pratiques de l’ascèse et l’exercice de
vertus péniblement acquises. Ajoutons, d’ailleurs, qu’elle ne fut jamais
complètement guérie et que le reste de sa vie n’a été qu’une longue
souffrance, coupée par de courts intervalles de rémission.
Quand elle fut rentrée à l’Incarnation, elle resta, huit mois encore,
dans un état de faiblesse extrême. Elle était à demi paralysée, percluse
dans tous ses membres. Quand elle commença, non pas à marcher, mais à
pouvoir se traîner sur ses mains, elle remercia Dieu. Puis, peu à peu,
elle se remit à vivre d’une vie en apparence absolument normale. Mais
son estomac, toujours débile, continuait à rejeter les aliments. Elle ne
peut rien prendre que l’après-midi, quelquefois le soir. Et elle est
obligée, avant de se coucher, de se faire vomir elle-même à l’aide d’une
plume ou par tout autre moyen,--sinon c’est une souffrance qui l’empêche
de dormir. Ce vomissement quotidien finit par devenir, pour elle, une
sorte de fonction naturelle. Avec cela, elle a toujours ses maux de
cœur, ses fièvres et un reste de paralysie. Ce fut ainsi jusqu’au moment
où elle entra résolument dans les voies mystiques. Les grâces d’union,
les extases et les ravissements furent, pour sainte Thérèse, le
commencement de la guérison. Sans doute, elle ne revint jamais
complètement à la santé. Mais elle eut, à partir de cette époque, toute
la santé compatible avec un organisme soumis à de tels état d’âme. En
réalité, quand une sainte cesse de souffrir dans son corps, c’est pour
endurer de pires souffrances spirituelles.
Et ainsi personne n’aura réalisé plus complètement que Thérèse d’Avila
cette idée pascalienne: que «la maladie est l’état naturel du chrétien».
Essentiellement, le chrétien est un inadapté, dans son âme comme dans
son corps. La vraie vie chrétienne est la négation de celle du monde.
Pas plus que l’âme, le corps, même naturellement bien portant, ne doit
s’adapter et s’accommoder aux exigences ni aux agréments de la vie d’en
bas. Le corps d’un saint est un organisme très particulier, façonné et
affiné en vue de fins mystérieuses... Thérèse le sait bien. Elle sait
qu’elle n’est pas plus de ce monde par la chair que par l’esprit. Sa
pensée favorite: «ou souffrir, ou mourir» a engendré celle de Pascal.
Mourir, c’est l’affranchissement. Souffrir, c’est se rendre capable de
le mériter.
IV
L’ADAPTATION A LA VIE MONASTIQUE
Thérèse est donc revenue à l’Incarnation. Son pauvre corps est exténué
et comme anéanti. Sa tête est vide. Elle est incapable d’ordonner ses
idées et de gouverner sa vie selon l’idéal qu’elle s’est fixé avant
d’entrer au couvent. Tout ce qu’elle peut faire, c’est souffrir,
résister, de toutes ses forces physiques et de toute sa constance d’âme,
aux atroces souffrances de sa maladie, qui lui laisse maintenant quelque
répit, mais dont elle est loin d’être complètement guérie. Elle a
toujours ses fièvres, ses maux de cœur, ses vomissements, et elle est
aux trois quarts paralysée. Dans ce triste état, elle ne peut que
demander à Dieu le bon usage de la douleur. Elle arrive même à s’y
complaire et, déjà, elle goûte la volupté de la souffrance comme moyen
de purification et comme offrande d’amour: par là, elle s’unit aux
souffrances du Bien-Aimé... Ah! qu’il lui donne la grâce de souffrir
encore et encore pour Lui!...
La grâce suprême serait de mourir. Mais elle voit bien qu’elle ne doit
pas mourir de son mal. Alors, s’il en est ainsi, il faut qu’elle
guérisse, d’abord pour souffrir plus courageusement et aussi pour ne pas
manquer ce pourquoi elle s’est enfermée dans ce monastère: le
bonheur,--le bonheur qui doit durer toujours,--et l’amour qui en est la
cause. L’union avec Dieu, l’oraison qui, par degrés, y conduit,--voilà
ce à quoi elle aspire: «Toute mon angoisse, dit-elle, était de guérir,
afin de me livrer à l’oraison dans la solitude.» Comme tous les vrais
ascètes, elle avait un besoin physique de solitude et de silence. Or, à
l’infirmerie, au milieu des autres malades, dans le bruit des
conversations, des allées et venues, il lui était impossible de se
recueillir et de pratiquer les règles d’ascèse que lui avait enseignées
le _Troisième Abécédaire_. L’infirmerie dut être pour elle un véritable
purgatoire, une prison où elle n’osait plus espérer sa délivrance.
Accablée d’infirmités comme elle était, quand pourrait-elle en sortir?
Les médecins ne savaient que la saigner, en la déclarant incurable. En
désespoir de cause, se voyant «abandonnée des médecins de la terre»,
elle résolut de s’adresser à ceux du ciel. Elle fit dire des messes,
recourut à des dévotions et à des prières «très approuvées»,
c’est-à-dire très raisonnables et très orthodoxes: car elle s’affirme
ennemie des dévotions superstitieuses à quoi les femmes, avoue-t-elle,
sont particulièrement sujettes. Elle guérit à la fin,--après trois
longues années de souffrance,--et elle proclame que cette guérison elle
la dut à l’intervention du grand saint dont elle allait faire désormais
son protecteur et, si l’on ose dire, son conseiller: saint Joseph...
Pendant tout le temps de cette interminable convalescence, elle avait
édifié le couvent par sa piété. Elle se confessait fréquemment, et dans
le plus petit détail. Elle donnait l’exemple d’une scrupuleuse charité,
au point que les absents se savaient en sécurité près d’elle et que sa
réputation de personne charitable et discrète s’était même répandue au
dehors. Son unique distraction était la lecture,--mais la lecture de ce
qu’elle appelle «les bons livres». Sainte Thérèse a toujours beaucoup
aimé la lecture. Nous verrons quel secours elle y puisa dans l’exercice
de l’oraison. Aussi est-ce avec l’accent de la plus affectueuse
reconnaissance qu’elle nous parle des «bons livres», ces amis sincères
qui ne peuvent que nous faire du bien, qui donnent à notre esprit et à
notre cœur tout l’aliment dont ils ont besoin. Ces bons livres il ne
sert de rien qu’ils soient très nombreux. Si l’un d’eux se préoccupe
réellement du bien de l’âme et de sa guérison, il a tout dit: le reste
est inutile. On peut trouver toute sa nourriture dans l’_Imitation de
Jésus-Christ_, ou dans les _Confessions de saint Augustin_. Bien qu’elle
aimât beaucoup la lecture, la Sainte n’a lu, en somme, qu’un petit
nombre de livres, mais avec lenteur et avec amour, en extrayant d’eux
toute la substance spirituelle dont ils sont pleins... Au milieu de ces
pieuses occupations, elle éprouvait, nous dit-elle, une grande crainte
d’offenser Dieu, non point par un sentiment servile de terreur, mais par
une constante préoccupation de ne point déplaire à l’Aimé. Son cœur se
brisait,--ce sont ses propres expressions,--à la pensée qu’elle
répondait si mal à un tel amour...
Et puis, elle guérit,--et, contrairement à ce qu’elle avait espéré, ce
ne fut point pour s’engager plus vaillamment dans la voie de perfection.
Sa piété resta la même extérieurement, mais elle ne gagna point en
vertu. Elle reprit goût à la vie,--une vie qui lui paraissait toute
neuve et qui, dans ce couvent à la règle un peu lâche, comportait une
foule d’innocentes satisfactions, sans parler de certaines facilités,
lesquelles pouvaient devenir dangereuses. Pour bien comprendre les
dispositions de Thérèse à ce moment de son existence, il faut se
représenter celles d’une convalescente, qui a passé de longs mois et
même des années parmi les remèdes et les médecins, emprisonnée dans une
infirmerie, avec la terreur de rester infirme jusqu’à la fin de ses
jours. Et voici qu’elle peut vivre de la vie de tout le monde! Elle
peut, enfin, être une véritable religieuse, remplir tous les devoirs,
pratiquer tous les exercices de sa condition, prendre part à tous les
divertissements que tolérait la règle. Zélée pour tout ce qui touchait
au culte, assidue au chœur, elle l’était non moins au parloir. Les
conversations, les relations mondaines, les amitiés particulières lui
ménageaient de très grands plaisirs. Elle finit par s’y donner d’un tel
cœur qu’elle put se croire ramenée aux années de dissipation, qu’elle
avait traversées, dans son adolescence, avant d’être pensionnaire chez
les Augustines. Ce goût du «divertissement» allait même si loin qu’elle
en vint à abandonner l’oraison. Il faut connaître l’extrême délicatesse
de sa conscience pour s’expliquer ses remords et les reproches dont elle
s’accable: c’était une véritable trahison. Elle renonçait au commerce
intime avec l’Aimé, ou, du moins, avec l’Ami de tous les instants. Elle
ne se jugeait plus digne de Lui. Et, dans cette fausse humilité, elle
voit un piège du démon qui, par toute espèce d’insinuations
sophistiques, essayait de la détourner de Dieu.
Dès ce moment même, malgré les défaites dont elle se payait, elle
ressentait vivement l’indignité de sa trahison. Elle en était toute
troublée. Et cependant personne,--à commencer par son confesseur,--ne la
croyait coupable. Si elle ne vivait pas absolument comme toutes les
autres religieuses, elle ne faisait rien que de permis. Ses supérieures
n’avaient qu’à se louer de sa conduite, et même elle nous laisse
entendre qu’on l’admirait: «On me voyait, dit-elle, si jeune encore _et
malgré tant d’occasions_, me retirer dans la solitude pour y prier
longuement et pour y faire de longues lectures. Je ne parlais que de
Dieu. Je faisais peindre son image partout. J’avais un oratoire et je
prenais soin d’y mettre tout ce qui peut exciter la dévotion. Jamais de
médisance, ni rien de pareil. Toutes les apparences de la vertu. Et,
dans ma vanité, je me savais estimée pour les choses qui, d’habitude,
obtiennent l’estime du monde. C’est pourquoi on m’accordait autant et
plus de liberté qu’aux très anciennes religieuses et l’on n’avait aucune
inquiétude à mon sujet...»
Ces paroles voilées sont toutes chargées d’un sens qu’il nous faut
essayer de préciser. Pour quel motif aurait-on eu des «inquiétudes»? Et
qu’est-ce que ces «libertés» et ces «occasions» dont on nous parle?
Rappelons-nous ce qu’était la vie des couvents à cette époque; et, en
particulier, à l’Incarnation. Il s’y trouvait, nous dit-on, cent
quatre-vingts religieuses, parmi lesquelles, sans doute, un assez grand
nombre de filles nobles et besogneuses qui n’étaient entrées là que
faute de trouver un mari et qui vivaient aux dépens de celles qui
avaient apporté une dot. C’étaient celles-là qui entretenaient, à
l’Incarnation, une certaine atmosphère mondaine, sans parler des laïques
qui, très probablement, venaient y faire des retraites de piété, voire
des séjours d’agrément. La clôture n’étant pas stricte, les religieuses
pouvaient aller et venir, rendre des visites au dehors, en tout cas
elles avaient la faculté de sortir, avec permission, ne fût-ce que pour
se confesser à des directeurs de conscience choisis par elles et qui
n’étaient pas toujours des carmes, ni même des réguliers. C’est ainsi
que sainte Thérèse se confessa longtemps chez les Dominicains de
Santo-Tomas, dont le monastère était situé à l’autre extrémité de la
ville. Pour s’y rendre, elle devait traverser tout Avila, ou en faire le
tour par les faubourgs inférieurs et les bords de l’Adaja,--ce qui était
un véritable petit voyage, sans doute plein d’attraits pour une jeune
nonne à demi cloîtrée.