faussées et dépravées par cette malice originelle. Pas un acte de vertu,
pas une idée haute et noble qui ne suscite immédiatement sa caricature
satanique. Le masque grimaçant du Mauvais se dessinant à travers les
apparences les plus fascinatrices, ou les plus placides et les plus
rassurantes. Cette omniprésence du Mauvais se dégageant triomphalement
des époques les plus platement matérielles, comme la nôtre, où le culte
d’un univers sans âme et d’une raison sans contrepoids ramène le
prétendu civilisé à toutes les dépravations de l’instinct et à toutes
les atrocités de la barbarie: déchéance infernale d’autant plus
effrayante que la mollesse des âmes semble interdire l’espoir de tout
remède... A côté de ce drame immanent de la Damnation, la perpétuelle
duperie de «ces plaisirs légers» dont on dit qu’ils aident à supporter
la vie. Le sentiment de l’inconscience, de la sottise, de la tromperie
volontaire dont ces plaisirs sont faits. L’illusion du souvenir ou du
désir qui nous fait croire à des fantômes de beauté ou de bonheur,
toujours situés hors de nos prises. La pourriture, l’odeur fétide, le
filet saumâtre mêlés à toutes nos jouissances. Nos moindres joies tout
de suite corrompues ou flétries... Oui, pour vivifier en nous ces
désolantes notions, nous sommes obligés de nous violenter, tellement la
pleine conscience en est rare dans nos esprits, alors que, de temps en
temps, le sentiment en est si cruel, quelquefois douloureux à mourir,
dans nos âmes et jusque dans nos chairs. Pour lever la tête au-dessus du
torrent de la vie d’en bas qui nous emporte, une contrainte pénible, et
que nous ne pouvons pas supporter longtemps, est nécessaire.
La jeune postulante de l’Incarnation n’eut pas besoin de s’infliger
cette contrainte ni de faire les expériences amères qui conduisent au
détachement. Dès le début, par une grâce spéciale, elle fut instruite de
la duperie du monde. Elle fut la lèvre qui se détourne du vase avant
même d’y avoir goûté. Elle a eu tout de suite le pressentiment de l’âme
élue, qui devine la déception et la catastrophe finale où se précipite
la vie d’en bas.
Alors, s’il en est ainsi, ne vaut-il pas mieux en finir au plus vite
avec cette illusion mauvaise. D’un bond s’élancer vers le bonheur! Mais
par quels moyens? Le martyre! Le Cloître?... Le martyre n’est pas
toujours possible, tandis que le cloître est toujours ouvert aux
volontés intrépides... Mais quels délais il oppose aux impatiences de la
charité et du sacrifice! Quelles minuties, quelles routines de dévotion,
sans parler de l’inintelligence trop fréquente, de la petitesse d’âme
des supérieures ou des directeurs spirituels! Enfin, il est des couvents
où l’on ne se sent pas assez défendu contre le monde, parce que la règle
y est mal observée, ou trop molle. Est-ce que le couvent de
l’Incarnation ne serait pas dans ce cas? Thérèse ne pouvait s’empêcher
d’y remarquer bien des tolérances fâcheuses dont elle s’affligeait et, à
de certains moments, se désespérait.
En cette extrémité, elle en vint à envier une de ses compagnes, une
pauvre religieuse, qui se mourait d’une maladie effroyable et
dégoûtante. Probablement atteinte d’une péritonite tuberculeuse, son
ventre s’était crevé de fistules par où elle rejetait les matières que
l’on devine. Les autres nonnes, épouvantées, se détournaient avec
horreur d’un tel spectacle. Thérèse, au contraire, se l’imposait, malgré
sa répulsion. Elle enviait la patience de la moribonde, et elle
demandait à Dieu de lui envoyer la même maladie, de la faire souffrir et
mourir de la même façon, afin d’abréger son temps d’épreuve et de la
conduire, par la voie la plus brève, au bonheur...
C’est après avoir traversé ces agitations et ces angoisses qu’elle
prononça ses vœux. Peut-être cet état de trouble se prolongea-t-il au
delà de sa profession. Il est très vraisemblable qu’elle ait douté
alors, sinon de l’excellence de la vie monastique, du moins de la
possibilité de la réaliser complètement en un couvent aussi relâché que
celui de l’Incarnation. Certains mots de blâme léger qui lui échappent,
en parlant de ce monastère, nous autorisent à penser que, dès cette
époque, elle en voyait tous les défauts. Allait-elle prononcer des vœux
éternels, sans avoir confiance dans la règle qui devait lui permettre de
les observer? Il semble bien qu’elle ait eu, au dernier moment, cette
affreuse tentation. Et pourtant elle alla jusqu’au bout. Elle fit sa
profession, comme il était convenu, un an après avoir pris l’habit, le 3
novembre 1537: c’est du moins la date admise par les plus récents
biographes de la Sainte. Mais elle souffrit cruellement de cette
résolution suprême. Elle eut à soutenir une lutte intérieure, aussi
pénible que celle de l’année précédente, pour se résoudre à entrer au
couvent. Longtemps plus tard, elle se souvenait encore de ces affres
terribles. Faisant allusion aux répugnances qu’elle dut surmonter pour
se mettre dans l’obéissance absolue de son directeur le Père Gratien,
elle ajoute: «Je n’ai jamais, ce me semble, _pas même pour ma
profession_, éprouvé un tel combat.»
Comme à Notre-Dame-de-Grâce, ces troubles intérieurs la rendirent très
malade. A ces causes morales s’ajoutèrent des causes physiques dont
elle-même eut conscience. Elle nous dit que le changement de vie et de
nourriture contribua certainement à cette altération toujours plus
inquiétante de sa santé. Elle avait des maux de cœur et des syncopes,
qui épouvantaient ceux qui en étaient témoins. Très frappées de ces
symptômes, les religieuses en concluaient que Thérèse ne pourrait jamais
supporter le régime du couvent. Et, comme elles la voyaient fréquemment
pleurer, elles se persuadaient de plus en plus que cette nouvelle recrue
regrettait le monde. Bientôt celle-ci fut dans un tel état, ses crises
se multiplièrent avec un caractère si alarmant, que la prieure renvoya
Thérèse à la maison paternelle. Notons qu’elle ne cessait pas pour cela
d’être religieuse. La règle de l’Incarnation, où la clôture n’était pas
absolue, admettait ces sorties. Il demeurait entendu que la malade
rentrerait au couvent dès qu’elle serait guérie.
Les médecins consultés par Alonso de Cepeda ne comprirent rien à la
maladie de sa fille: c’était, en effet, un mal très particulier. Ils
finirent par l’abandonner, convaincus qu’il n’y avait pas de remède.
Alors, en désespoir de cause, on résolut de s’adresser à une empirique,
une femme qui avait la réputation de guérir ce genre d’infirmités avec
beaucoup d’autres. Était-ce une paysanne, moitié rebouteuse, moitié
sorcière? On peut se l’imaginer comme on voudra. Tout ce que nous savons
de certain c’est que cette femme habitait Becedas, une bourgade, située
en pleines montagnes, à quinze lieues environ d’Avila. Mais il fut
convenu que le traitement ne commencerait qu’avec la belle saison,
pendant l’été de l’année suivante. Or on était au début de l’hiver.
De ce fait on peut conclure que Thérèse ne se trouvait pas, alors, à
toute extrémité et que sa maladie pouvait attendre,--et même longuement
attendre, puisque des mois se passèrent jusqu’à sa cure. D’autre part,
cette cure étant remise à l’été, il est à supposer que, pendant les mois
d’hiver, Becedas était difficilement accessible, sans doute, à cause du
mauvais état des chemins. Peut-être la guérisseuse employait-elle des
eaux au traitement de ses malades, et la saison d’eaux ne
commençait-elle qu’avec l’été, comme c’est ordinairement l’usage. Quoi
qu’il en soit, la jeune carmélite, qui souffrait probablement de
troubles nerveux, s’arrêta à mi-chemin de Becedas et passa l’hiver chez
sa sœur, à Castellanos de la Cañada. Son amie, Jeanne Suarez, qui
l’avait précédée à l’Incarnation, l’accompagna pendant le voyage et
resta auprès d’elle pendant tout son séjour à la campagne.
Comme l’année d’avant, les deux jeunes voyageuses firent une première
halte à Hortigosa, chez le vieux Pedro de Cepeda, l’oncle de Thérèse.
Celui-ci, qui était sur le point d’entrer en religion, lui aussi,
s’adonnait plus que jamais aux pratiques de la dévotion et aux lectures
de haute spiritualité. Il mit entre les mains de sa nièce un livre qui
détermina chez celle-ci un véritable bouleversement intérieur et qui eut
une influence décisive sur l’orientation de sa vie nouvelle. Ce livre,
c’était le _Troisième Abécédaire_ de Francisco de Osuna, religieux
franciscain, qui, dans une série de traités mystiques, s’était proposé
d’exposer le développement et de codifier les règles de la vie
spirituelle. Des phrases comme celle que voici durent être, pour
Thérèse, une véritable révélation: «_Il est possible d’obtenir sans trop
de difficulté, en cette vie mortelle, la communion du Dieu immortel,
plus étroite et plus aimante entre l’âme et Dieu qu’entre un ange et un
autre, si élevés soient-ils._» On juge du retentissement d’une pareille
promesse dans l’âme troublée et angoissée de cette jeune fille de
vingt-deux ans. La route vers ce bonheur, auquel elle aspirait depuis si
longtemps, lui était montrée. Certes, elle savait bien qu’elle devait
aimer Dieu, elle s’y efforçait en toute conscience. Mais l’amour qui
s’adresse à un être lointain et inaccessible, l’amour qui ne s’unit pas
à son objet n’est qu’une pâle image de l’amour véritable. Et voici
qu’une voix amie et digne de toute confiance révélait à Thérèse que
cette union est possible dès ce bas monde!... Quel rêve! Elle ne vivait
que pour cela. On peut être sûr que, dès cet instant, elle se jeta de
tout son cœur à la conquête de cet Amour, qui est l’unique Réalité,
comme il est l’unique Bien. Dès cet instant, elle désira la possession
de l’Aimé. Elle la désira avidement, instamment, comme un homme qui
meurt de soif cherche l’eau du puits qui le sauvera. Boire cette eau,
tout de suite! tout de suite! autrement, je meurs!... Cette soif
brûlante ne sera pas, chez elle, une banale métaphore de dévotion. A
force de la crier, cette soif, elle finira par en faire passer sur nos
lèvres et jusque dans nos veines l’aridité torturante et pourtant pleine
de délices et de pressentiments...
La voilà donc qui s’engage dans ce chemin de perfection, au terme duquel
est la suprême joie. Mais, quelque habitude qu’elle ait déjà de la vie
intérieure, elle ne se doute que très confusément des épreuves qui l’y
attendent. Sans doute pour ne pas la décourager dès ses premiers pas,
son guide franciscain l’assure que ce chemin n’est pas trop difficile.
Peut-être qu’elle le croit, en ces premières minutes d’éblouissement sur
le seuil de la voie lumineuse. Et, comme il arrive d’habitude aux
débutants de la vie dévote, des grâces lui sont accordées pour l’y
attirer davantage. Elle nous dit qu’elle avait déjà «le don des larmes».
Rappelons-nous que, dès son séjour à Notre-Dame-de-Grâce, elle le
demandait à Dieu. A l’Incarnation, pendant son année de noviciat, elle
avait dû s’exercer à la méditation affective et arriver à obtenir ce
bienheureux don, qu’elle regrettait si amèrement de ne pas avoir.
«J’aurais bien pu, dit-elle, lire d’un bout à l’autre tout le récit de
la Passion, sans tirer de mon cœur une seule larme, tellement je l’avais
dur et sec...» Maintenant elle pleurait en méditant les mystères
douloureux. Mais ces larmes pieuses ne sont pas seulement de pitié ou
d’attendrissement, elles sont aussi d’enthousiasme et d’exaltation. Il
arrive qu’une phrase, un mot prononcés à l’improviste et faisant
allusion à tel mystère ou à telle sublimité de la foi déchaîne dans
l’âme une émotion qui la transporte et qui excède à ce point son
habituelle faculté de sentir que la chair défaille avec elle et qu’elle
fond en larmes. Il y a une telle disproportion entre la cause fortuite
qui a provoqué l’émotion et cette émotion même que l’on peut y voir une
véritable grâce.
Mais Thérèse, à cette époque, pendant son séjour à la campagne, soit à
Hortigosa chez son oncle, soit à Castellanos de la Cañada, chez sa sœur
et son beau-frère, fut l’objet de grâces bien supérieures à celle-là.
Aidée seulement du _Troisième Abécédaire_, elle s’éleva parfois jusqu’à
l’oraison de recueillement ou de quiétude, et même jusqu’à l’oraison
d’union, sans cependant se rendre compte de ce qu’elle éprouvait et sans
apprécier de telles grâces à leur haute valeur. D’ailleurs, ces états
nouveaux et extraordinaires duraient fort peu de temps, l’espace d’un
_Ave Maria_, nous dit-elle. Elle ne connaissait qu’une chose, c’est
qu’elle y goûtait de grandes joies et qu’elle en tirait un grand
bénéfice moral. Elle se fortifiait, en particulier, dans le renoncement,
au point qu’elle se sentait le courage,--ce sont ses propres
paroles,--«de fouler le monde entier sous ses pieds».
Cette âme juvénile se faisait illusion. Elle était encore bien loin du
but. Pour arriver à se détacher à peu près complètement du monde, il lui
faudra les souffrances d’une terrible maladie, qui lui prouvera jusqu’à
la plus cruelle évidence qu’elle n’est pas faite pour la vie du monde.
Cette maladie providentielle ne va pas tarder à se déclarer: Thérèse y
verra l’exaucement de la prière désespérée par laquelle elle avait
demandé à Dieu de la faire souffrir et même mourir, comme cette
religieuse de l’Incarnation atteinte d’un mal horrible, qui épouvantait
toute la communauté. Mais, pour l’instant, il semble qu’elle ait oublié
ce redoutable vœu. Elle est toute à la douceur des grâces dont elle
commence seulement à faire l’expérience. Dans son étonnement, elle ne
sait pas très bien ce qui se passe en elle. Elle sent qu’elle manque de
direction spirituelle. Il lui faudrait un guide, un confesseur
expérimenté et savant, capable de l’éclairer et de comprendre une âme
extraordinaire comme la sienne. Pendant de longues années, elle le
cherchera inutilement. Et toutefois, dans l’ardeur de ce désir et son
extrême ignorance de tout, voici qu’elle s’imagine l’avoir
découvert,--avoir trouvé ce guide unique,--et cela précisément, à
Becedas, où elle doit suivre un traitement pendant les mois d’été.
Ici, se place un épisode, à la vérité un peu étrange,--du moins pour
ceux qui conçoivent mal les amitiés mystiques et, en particulier, celles
de sainte Thérèse,--épisode qui prête à toutes les insinuations et qui
peut être interprété (comme il l’a d’ailleurs été) de la façon la plus
perfide. Il suffit pour cela, de forcer légèrement les textes, de les
«solliciter doucement» comme disait Renan, ou même de se jeter avec
parti pris en plein contre-sens. C’est surtout pour préciser de tels
passages de l’autobiographie de la Sainte qu’il faut se défier des
traductions. Seul, le texte original, lu et relu cent fois à la lumière
de l’esprit thérésien, peut permettre de saisir ou d’entrevoir les
dessous psychologiques d’une confession comme celle-là, à la fois si
pudique et si sincère, et qui risque d’égarer le lecteur non averti par
les raffinements même de sa sincérité et par les extrêmes délicatesses
d’une humilité et d’une conscience jamais satisfaites.
Voici le fait dans sa brutalité. En arrivant à Becedas, Thérèse fit la
connaissance d’un prêtre, à la vérité sans grande culture (véritable
défaut à ses yeux, car elle a toujours aimé les doctes) mais
intelligent, à ce qu’il paraît, et plein de bonnes qualités. Elle se
confessa à ce prêtre, fut charmée de son intelligence, et, tout de
suite, avec son habituelle promptitude à l’enthousiasme, elle crut avoir
enfin rencontré le directeur idéal, dont elle avait tant besoin. Le
confesseur, surpris d’une telle pureté d’âme, se sentit tout pénétré de
respect puis bientôt d’admiration pour cette religieuse si jeune et déjà
si parfaite. L’admiration ne tarda point à devenir une amitié fervente,
amitié que Thérèse s’empressa de payer de retour. Dans son désir de
plaire, dans sa peur de causer à autrui la moindre peine, elle s’y
croyait obligée. Elle nous l’a dit à propos de ce cousin qui l’avait
aimée avant son entrée à l’Incarnation, et elle nous le répète à propos
de ce prêtre. Dès lors, ce furent entre eux de longs et fréquents
colloques. Ces entretiens ne roulaient que sur Dieu, ou sur des sujets
spirituels. Thérèse s’y abandonnait avec d’autant plus de sécurité
qu’elle avait commencé par affirmer à son nouvel ami que, pour rien au
monde, elle ne voudrait commettre un péché mortel. Le confesseur lui
avait affirmé la même chose. Dès lors, ils crurent pouvoir s’aimer
chastement en Dieu. Thérèse ne s’en cache point. Elle nous le dit
expressément: «_Je l’aimais beaucoup._» Mais d’un amour qui ne cherchait
que le bien de son âme. Le prêtre, qui se sentait loin d’une telle
vertu, finit par lui avouer sa propre indignité: depuis sept ans, il
vivait en concubinage avec une femme du pays, et cette liaison causait
un grand scandale; ce qui n’empêchait pas ce prêtre, ajoute la Sainte,
de dire la messe. Un tel aveu, tout en lui inspirant de l’horreur,
augmenta encore son affection pour lui. «Le pauvre, dit-elle, n’était
pas si coupable!» Elle savait son bon naturel et ses intentions
vertueuses: c’est cette mauvaise créature qui, avec ses intrigues et ses
maléfices, avait tout fait!... Alors Thérèse se passionna pour sauver
cette âme. Finalement, le prêtre, «pour lui faire plaisir», lui livra
une petite figure de cuivre que cette femme l’obligeait à porter à son
cou comme une amulette. Thérèse la jeta dans la rivière: «A partir de
cet instant, dit-elle, ce fut comme s’il s’éveillait d’un grand sommeil,
et, se souvenant de ce qu’il avait commis pendant ces dernières années,
il s’épouvanta et s’affligea de sa perdition, au point qu’il se mit à la
détester.» Il rompit sa liaison, changea complètement de vie. Un an
après, il était mort...
Tel est cet épisode, qui pourrait, en somme, s’intituler: histoire d’une
conversion. Mais il n’est pas malaisé, avec un esprit tant soit peu
prévenu d’y voir tout autre chose. Des freudistes s’empresseront d’y
constater une belle manifestation de sexualité contrariée, de même que
Charcot et son école, aux temps où l’on croyait encore à leurs théories,
n’y eussent vu qu’un phénomène fortement entaché d’hystérie... Et quand
cela serait! Quand il n’y aurait à la racine de cette affection toute
spirituelle quelque chose de purement physiologique (ce qui n’est
nullement démontré), qu’est-ce que cela peut nous faire? La théologie
enseigne que nos passions, en elles-mêmes, ne sont ni bonnes ni
mauvaises. Tout dépend de la fin consciente et volontaire qu’on leur
propose. C’est cette fin qui donne son caractère à l’acte passionnel. Il
n’y a de différence que dans la fin poursuivie, mais cette différence
met un abîme entre les deux. Or, il est certain que Thérèse, quelles
qu’aient été d’ailleurs les racines obscures de son affection, se
proposait alors une fin qui est la négation même de l’acte charnel.
Il n’en est pas moins vrai que, réfléchissant par la suite sur cette
aventure, et peut-être dès le premier moment, elle en éprouva de grands
remords. Qu’avait-elle donc commis de si répréhensible?
Il est bien certain, d’abord, que, de part et d’autre, il ne se passa
rien que de parfaitement innocent. La carmélite était fort surveillée.
Son père, sa sœur, son amie, Jeanne Suarez, l’avaient suivie à Becedas.
En outre, elle était malade, suivait un traitement quotidien et, autant
qu’on en peut juger, peu ragoûtant. Enfin, ce qui valait mieux que tout
cela, elle était défendue contre toute faiblesse, par sa volonté de ne
pas pécher. Et nous savons déjà ce que valaient la volonté et le
sentiment de l’honneur chez cette fille de hidalgo... Malheureusement il
ne semble pas qu’il en ait été de même pour son ami. Elle l’avoue:
«Cette grande affection qu’il avait pour moi, je n’ai jamais eu l’idée
qu’elle fût mauvaise. _Cependant, elle aurait pu être plus pure..._» Et,
aussitôt après, elle ajoute: «Mais il y eut des occasions, où, si je ne
l’avais pas mis si complètement en présence de Dieu, il aurait péché
plus gravement...»
Et voilà ce qui inquiète si fort la conscience de Thérèse: elle a donné
à autrui l’occasion de pécher! Involontairement sans doute. Pourtant,
n’a-t-elle pas mis une coquetterie plus ou moins étudiée à se faire
admirer de ce pauvre prêtre de village, qui certainement n’avait jamais
rencontré une pénitente de cette qualité, surtout si habile et si
brillante dans ses discours? N’avait-elle pas goûté un plaisir secret à
sentir son ascendant sur une âme masculine et enfin toute la puissance
de son charme? Pis que cela! Elle avait éprouvé une sorte de
délectation, d’un caractère un peu trouble et équivoque, en tout cas un
peu étrange chez une jeune religieuse, à s’occuper si passionnément de
cette louche histoire d’amour compliquée de sorcellerie... Et pourtant
elle avait voulu sincèrement sauver une âme, et elle y avait réussi!
Mais Thérèse sentait bien que la fin ne justifie pas les moyens et que
peut-être elle avait été trop loin dans son amitié spirituelle pour ce
prêtre. Ce sera, longtemps encore, sa grande imperfection: elle ne saura
pas se défendre assez contre les élans de son cœur et les scrupules de
son amitié. Cette fois, elle a conscience qu’elle a détourné de Dieu une
âme qui lui appartenait déjà tout entière: la sienne! La lecture du
_Troisième Abécédaire_, ses exercices de piété à Castellanos de la
Cañada ont commencé en elle le grand œuvre du renoncement total: elle se
sentait de plus en plus détachée du monde et des créatures. Elle tâchait
à se mettre en harmonie avec l’ordre d’en haut. Et voici que, dès son
arrivée à Becedas, le démon, comme elle le dit, travailla «à décomposer
son âme.»
Eut-elle conscience, sur le moment même, de cette «décomposition»
spirituelle, de ce trouble où la jetait l’amour excessif des créatures?
Et par ces mots il faut entendre une affection peut-être dangereuse pour
une âme angélique comme la sienne, mais assurément exempte de tout mal.
Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’état de sa santé déjà si atteinte ne
fit qu’empirer. Le traitement barbare auquel la soumit la rebouteuse de
Becedas la réduisit à une telle extrémité que son père dut la ramener au
plus vite à Avila. Les remords qu’elle éprouvait de cette liaison trop
exaltée et pourtant si pure contribuèrent-ils à exaspérer sa maladie
nerveuse? Et tout cela joint à la stupide médication de la paysanne
acheva-t-il de la terrasser? Quoi qu’il en soit, lorsqu’elle rentra au
logis paternel, son mal avait fait des progrès effrayants.
Consultés encore une fois, les médecins prononcèrent qu’elle allait
mourir...
III
QUE LA MALADIE EST L’ÉTAT NATUREL DU CHRÉTIEN
On peut dire que sainte Thérèse a été toute sa vie une malade, ou plus
exactement une souffrante. Jusqu’à l’approche de ses derniers jours, ses
lettres sont pleines d’allusions au mauvais état de sa santé. Sans
grande confiance dans les médecins, elle suit néanmoins leurs
prescriptions. Elle se soigne elle-même, se médicamente fréquemment.
Elle prend des pilules, des médecines, et toute espèce de petits
remèdes: des boules de gomme aromatisées pour ses rhumes, de la fleur
d’oranger pour ses maux de tête. Elle subit fréquemment des saignées
«larges et plantureuses». Elle a des crachements de sang et des
rhumatismes. Comment concilier ces faits avec les assertions de ses
biographes, notamment du P. de Ribéra, qui nous la représentent comme
une créature saine et de tempérament robuste? On n’a pas oublié le
portrait qu’en a tracé ce Père: «Le teint de roses et de lis», la
corpulence, le visage rond et plein, l’expression souriante,
l’allégresse qui semblait émaner de tout son être? Il y avait, en cette
patricienne, une réelle vigueur physique, qui lui permettait d’affronter
les pires fatigues comme de résister aux pires maladies. Elle a passé
les dernières années de son existence à voyager,--et quels voyages! Par
quels chemins et quels moyens primitifs de locomotion, dans quelles
conditions déplorables d’hygiène! Elle a néanmoins triomphé de tout.