Plus tard, une de ces béates, ayant eu des démêlés avec la supérieure du

béguinage, se retira à Alba de Tormès. La supérieure étant morte, elle

fut élue à sa place par les béguines d’Avila. Cette dévote au caractère

combatif s’appelait doña Béatrice Higuera. Elle eut l’idée,--et

l’ambition,--de fonder un véritable couvent de carmélites, et, après

avoir intenté un procès à ses parents, pour les obliger à lui payer sa

dot, elle acheta avec l’argent de cette dot, en dehors des murs d’Avila,

un terrain, qui était un ancien ossuaire juif. C’est là, sur ce sol tout

imprégné de cendres mécréantes, qu’elle fit construire le monastère de

l’Incarnation.

Les débuts en furent pénibles et des plus modestes. Il y fallut

l’assistance pécuniaire du fils du premier duc d’Albe, don Gutierrez de

Toledo, lequel attribua au futur couvent quelques redevances qu’il

possédait dans le diocèse d’Avila. On dut employer pour la construction

les matériaux les plus modestes. Les murailles de clôture étaient, nous

dit-on, de simple torchis. Une couverture de tuiles, sans voûte ou

plafond, abritait les bâtiments conventuels, l’église et le chœur.

Néanmoins, telle était la hâte des religieuses de se sentir chez elles,

qu’elles occupèrent le plus tôt possible ce monastère improvisé. Par une

coïncidence qu’ont relevée les historiographes du Carmel, la première

messe y fut dite le jour même du baptême de la Sainte, le 4 avril 1515:

de sorte que le couvent avait tout au plus vingt ans d’existence,

lorsque Thérèse y entra. D’abord, on dut y vivre fort misérablement. On

avait tout juste de quoi manger. En hiver,--et l’on sait que les hivers

d’Avila sont extrêmement rigoureux,--il neigeait dans le chœur et dans

l’église. La neige tombait sur les bréviaires des religieuses. En été,

la chaleur devenait accablante. Le soleil pénétrait partout dans ces

logis mal clos. Dans les cellules, toutes fenêtres et volets fermés, on

voyait assez clair pour lire: la lumière entrait par les interstices des

tuiles. Il faut croire que cette installation sommaire s’améliora peu à

peu, puisque sainte Thérèse se plaisait si fort dans sa cellule,--c’est

elle-même qui nous en assure,--et puisqu’elle la trouvait si commode.

Quoi qu’il en soit, le monastère de l’Incarnation,--comme toutes les

nouveautés,--jouissait alors d’un grand prestige dans Avila. Il s’y

ajoutait sans doute le prestige très ancien de l’ordre du Carmel. Aussi

les postulantes étaient-elles nombreuses. Vers l’époque où Thérèse y

entra, le couvent comptait cent quatre-vingts religieuses,--desquelles

sans doute il sied de décompter un certain nombre de converses et de

pensionnaires du tiers ordre. De toutes les façons, c’était là une

population monastique des plus imposantes, une véritable ruche féminine,

dont la ferveur n’était pas uniquement tournée vers les choses de

dévotion. Le parloir s’ouvrait à bien des mondains et à bien des

mondanités, et l’on peut dire qu’une moitié de la ville s’y donnait

rendez-vous. En y entrant, la jeune Thérèse de Ahumada allait garder un

pied dans le siècle...

La voilà donc postulante, à son cœur et à son corps défendant. Pour se

donner courage, elle s’est fait accompagner par son jeune frère Antoine.

Avec sa puissance de persuasion, ce don d’entraînement qu’elle eut

toujours, elle l’a préalablement endoctriné, elle l’a décidé à se faire

religieux lui aussi, comme si, livrée à elle seule, avec sa résolution

chancelante, elle avait peur de défaillir et qu’il lui fallût le secours

de l’exemple. Antoine se proposait d’être dominicain. Mais les Pères de

Santo-Tomas, qui entretenaient des relations amicales avec Alphonse de

Cepeda, ne voulurent pas recevoir ce jeune homme sans l’autorisation

paternelle. Il en fut de même pour Thérèse à l’Incarnation. Elle

s’aperçut un peu tard qu’il n’est pas précisément très aisé d’entrer au

couvent, de même qu’elle s’apercevra à ses dépens qu’il n’est ni facile

ni agréable d’être une sainte,--mondainement parlant. Les religieuses de

l’Incarnation ne voulaient pas se brouiller avec Alphonse de Cepeda, en

lui prenant sa fille. Et, d’autre part, elles étaient fort pauvres:

grosse affaire que de nourrir une bouche de plus. Elles demandaient une

dot, et il paraît bien que Thérèse n’était pas riche. De là des

tergiversations qui durèrent un certain temps et qu’il importe de bien

souligner, ne fût-ce que pour répondre aux allégations tendancieuses de

certaines personnes qui nous représentent Thérèse comme une malheureuse

victime jetée au cloître malgré elle, ou attirée à la vie religieuse par

des confesseurs ou des conseillers qui auraient abusé de son ignorance.

En réalité, on multiplia les obstacles pour l’empêcher d’entrer au

couvent. Il est même probable qu’on la laissa sur le seuil pendant un

assez long temps. Les historiens du Carmel nous disent bien qu’on ne lui

donna pas tout de suite l’habit. Mais ce qui semble certain, c’est que

les délais durèrent environ deux mois et demi, comme nous l’allons voir

un peu plus loin. Ainsi, Alphonse de Cepeda ne se serait pas laissé

fléchir aussi rapidement qu’on le croit, et, avant de donner son

consentement, il aurait tenu à bien éprouver la vocation de sa fille.

Heureusement celle-ci avait des intelligences dans la place: d’abord,

son amie Jeanne Suarez, qui, à cette époque, avait déjà pris le voile de

carmélite et aussi une vieille parente, dont elle nous parlera dans son

autobiographie. D’autre part, si nous nous reportons à l’acte de

dotation publié par le moderne éditeur de sainte Thérèse, nous

constatons que la prieure du couvent était «la Révérende et magnifique

Dame, doña Francisca del Aguila»--probablement la sœur ou la parente de

sa marraine, doña Maria del Aguila,--et qu’enfin une des religieuses

présentes à la signature du contrat s’appelait Francisca Briceño, sans

doute alliée, elle aussi, de cette Marie Briceño, qui était surveillante

des pensionnaires chez les Augustines et qui avait eu sur la jeune fille

la pieuse influence que l’on sait. Il est à supposer, d’ailleurs, que

les Carmélites n’étaient pas fâchées de voir entrer chez elles une jeune

personne qui appartenait à l’une des premières familles d’Avila et qui

donnait de si brillantes espérances.

Enfin, après bien des résistances et des discussions, Alphonse de Cepeda

se rendit, et l’on signa par-devant notaire l’acte de dotation. Cet acte

est fort long et surchargé de clauses: ce qui nous prouve une fois de

plus combien l’entrée au couvent de Thérèse de Ahumada fut entravée de

difficultés et combien compliqué le règlement de sa situation. Voici les

premières lignes de ce document, qui est des plus suggestifs et qui nous

met, pour ainsi dire, sous les yeux cette scène de contrat:

«Au nom de Dieu, Amen! Sachent tous ceux qui cet instrument public

verront, comment étant présent dans le monastère de Notre-Dame,

Sainte-Marie-de-l’Incarnation, hors les murs de la noble cité d’Avila,

de l’ordre du Carmel, le trente et unième jour du mois d’octobre, l’an

de la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ mil cinq cent trente-six;

étant présentes les révérendissimes dames prieure et religieuses dudit

monastère, réunies en chapitre, dans le parloir dudit monastère,

derrière les grilles, la cloche sonnée selon l’usage et coutume... étant

présente avec les dites dames religieuses, derrière les grilles du

parloir, Madame doña Thérèse de Ahumada, fille des seigneurs Alphonse

Sanchez de Cepeda et doña Beatrice de Ahumada sa femme, présentement

défunte (qu’elle soit en gloire!). Et étant aussi présent dans ledit

parloir, hors des grilles, du côté extérieur, ledit Alphonse Sanchez de

Cepeda, en présence de moi, le notaire public et des témoins

soussignés...»

Après cela, les différents articles du contrat: le père de Thérèse

s’engage à fournir, pour la nourriture et sustentation de sa fille, 25

mesures de pain de rente, moitié orge et moitié froment,--rente qui

commencera à partir du jour où ladite doña Thérèse fera sa profession,

ou à défaut dudit pain de rente, une somme de 200 ducats d’or, soit

75.000 maravédis, au choix dudit Alonso Sanchez. Le jour de Notre Dame

d’Août de l’année 1537, ledit Alonso Sanchez donnera aux religieuses les

25 mesures de pain de rente, moitié orge et moitié froment, pour la

nourriture de ladite doña Thérèse pendant son année de noviciat. En

outre, il s’engage à fournir un lit muni d’une housse, de parements de

chevet et d’un dessus de lit, 2 couvertures, une de coton et une de

laine, 6 draps de toile, 6 oreillers, 2 traversins et autres

accessoires, plus un lit de sangle,--ensuite, pour son vêtement, 2

habits, un de beau drap et un ordinaire, 3 robes, une de drap, une autre

blanche, une autre en toile de Palencia, 2 manteaux, un de drap et un

d’étamine, une peau de mouton, des coiffes, des chemises, des chaussures

et les livres dont se servent les religieuses...

Dès maintenant, pour l’entrée de sa fille au couvent, Alonso Sanchez de

Cepeda doit offrir une collation à toute la communauté, avec des bougies

de cire. Pour le jour de la prise de voile il offrira une collation et

un dîner et, à chaque religieuse, une coiffure, comme c’est l’usage...

Remarquons cette date du 15 août fixée pour le paiement des 25 mesures

de «pain de rente», lesquelles représentent les frais de nourriture de

la postulante pendant son année de noviciat. Elle serait donc entrée au

monastère, en fugitive du toit paternel, le jour de l’Assomption 1536,

et comme sa prise d’habit n’eut lieu que le 2 novembre de la même année,

près de trois mois se seraient passés avant que le père de la jeune

fille eût donné son consentement et que toutes les formalités

d’admission eussent été réglées. Cette date du 15 août est des plus

plausibles pour l’entrée de Thérèse au couvent. Dès l’enfance, elle

avait manifesté une dévotion particulière à Notre-Dame. Il est

infiniment probable qu’elle choisit à dessein le jour de la fête de la

Vierge pour lui faire l’offrande de sa jeunesse et le sacrifice de son

cœur. Mais on ne saurait trop insister sur les délais et les difficultés

de toute sorte qu’on opposa, tant du côté de la famille que du côté du

Carmel, à cette héroïque résolution.

Par la suite, les compagnes ou les filles spirituelles de la Sainte ont

longuement médité sur toutes les circonstances de son entrée à

l’Incarnation. Elles y ont aperçu une foule de traits symboliques ou

d’intentions providentielles: d’abord ce fait que, d’un ancien ossuaire

juif, est sortie cette grande lumière mystique, qui allait rendre au

catholicisme déclinant un tel éclat. Pour ces pieuses âmes, il y avait

là une sorte d’enchaînement ou de mystérieuse filiation, qui rappelait

le lien à la fois historique et doctrinal entre l’Ancien et le Nouveau

Testament. Une de ces carmélites, Maria Pinel de Monroy, voit quelque

chose de providentiel encore dans cet autre fait que le monastère de

l’Incarnation renfermait un si grand nombre de religieuses à l’époque où

Thérèse y vécut: Dieu avait rassemblé là comme une pépinière d’âmes,

afin que la Sainte pût, dans ce grand nombre, choisir les meilleures

collaboratrices de sa réforme. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le

couvent, en dépit des critiques quelquefois sévères, et, il faut bien le

croire, justifiées, que Thérèse formula contre lui, fut néanmoins pour

elle un véritable foyer de vie spirituelle: c’est là que, pendant de

longues années, elle s’entraîna à l’oraison et se prépara à ces grâces

prodigieuses, dont le monde a parlé...

Quoi qu’il en soit, elle est venue à bout de son dessein. La voici enfin

au Carmel et avec le consentement de son père. Elle a payé sa dot et

elle a pris la robe de bure de ses futures compagnes. Tout est en règle,

tout est prévu dans le plus petit détail. Désormais sa vie va se

dérouler dans un ordre inflexible, du noviciat à la profession et de la

profession à la tombe. Elle a mis entre elle et le monde une barrière

qui n’est pas encore assez épaisse ni assez infranchissable à son gré.

Mais ce suprême effort l’a épuisée. Elle est lasse et encore tout

endolorie de ce terrible combat contre elle-même. Elle est entrée au

couvent comme on marche au supplice. Les expressions dont elle se sert

pour peindre les affres de ce grand déchirement sont des plus violentes.

Elle va même jusqu’à écrire qu’après cela il n’y a plus rien dont elle

puisse s’épouvanter, ou dont elle ne se sente le courage de triompher...

Et aussitôt après nous avoir fait cet aveu presque désespéré, elle

ajoute cette phrase déconcertante: «Dès que j’eus revêtu l’habit, Dieu

me donna un si grand contentement d’avoir embrassé cet état, que jamais,

depuis, il n’a diminué jusqu’à ce jour. Et il changea la sécheresse de

mon âme en une infinie tendresse...»

Elle nous avertit en même temps que personne, alors, ne se douta de ce

qui se passait en elle. Qu’était-ce donc? Et quel drame intérieur se

cache derrière ces confessions en apparence contradictoires?...

II

LES AMERTUMES DU DÉBUT ET LA GRANDE MALADIE

Si l’on y réfléchit, on comprend assez bien l’espèce de satisfaction que

Thérèse éprouva à prendre l’habit religieux. Cette satisfaction, elle

l’avait sans doute déjà goûtée, après qu’elle eut franchi le seuil du

couvent: c’était le sentiment joyeux d’une victoire sur elle-même,

sentiment auquel il se mêlait peut-être un peu de vaine gloire,

quoiqu’elle s’empresse, dans son autobiographie, d’en attribuer à Dieu

tout le mérite.

La voilà donc heureuse, en somme, d’une détermination qui lui a tant

coûté. Et, tout aussitôt, voilà qu’elle se heurte à des obstacles,

qu’elle avait certainement prévus, mais qu’elle ne croyait pas si

difficiles ni si longs à vaincre. Les intuitifs et les passionnés

s’impatientent de trouver les hommes ou les choses hostiles à leurs

désirs, ou à la réalisation de leurs idées. Quelquefois, ils en

souffrent cruellement... Enfin, lorsque tout fut réglé avec son père,

ses frères, sa famille, le couvent,--et nous n’avons fait qu’indiquer

les questions d’intérêt passablement compliquées, que souleva, pour

Thérèse de Ahumada, son entrée en religion,--il est assez naturel

qu’elle en ait ressenti comme une allégresse de délivrance. Elle était

encore toute jeune: vingt et un ans. Un peu d’enfantillage est encore

pardonnable à cet âge. Après avoir joué si longtemps à la religieuse,

voici qu’elle l’était pour de bon. Elle portait l’habit glorieux du

Carmel, un habit de «beau drap»--nous l’avons vu stipulé pour son

trousseau--et qui, sans doute, ne lui était pas moins seyant que la robe

orangée à galons de velours noir, dont ses compagnes avaient gardé le

souvenir. De nouvelles occupations allaient se partager sa journée: les

mille besognes délicates et compliquées de la vie conventuelle. Elle s’y

donna avec ravissement,--et aussi avec le contentement intime, la

satisfaction de conscience qu’on éprouve à remplir la fonction pour

laquelle on est fait. Thérèse nous dit elle-même qu’elle était on ne

peut plus attentive à bien remplir sa tâche, soigneuse et affectionnée

pour tout ce qui touchait aux choses de la religion. Même les plus

pénibles services ne la rebutaient point. Elle y mettait beaucoup de

zèle et d’humilité. Elle balayait aux heures qu’elle donnait autrefois à

la paresse ou au plaisir. Et ces premiers pas dans la vie de l’ascétisme

et du renoncement lui paraissaient faciles et délicieux. Elle goûtait

une joie toute nouvelle, une joie différente de celle qu’elle avait

ressentie à son entrée à l’Incarnation ou à sa prise d’habit. Elle s’en

étonnait et même s’en épouvantait un peu, ne sachant pas d’où cette joie

pouvait lui venir, et elle ne la comprenait point, tant elle lui

semblait disproportionnée avec sa cause. C’étaient les prémices des

grâces dont elle allait être comblée: elle n’en avait alors qu’un

sentiment confus.

Cette période de calme et de modeste félicité fut, selon toute

vraisemblance, d’assez courte durée. Bientôt de grands troubles la

bouleversèrent et la torturèrent. Ces troubles--il convient d’y

insister--étaient d’ordre purement moral. On blâmait ses excès de zèle.

Elle en était réprimandée par ses supérieures, sans doute aussi

critiquée par ses compagnes,--et elle avoue qu’elle supportait cela avec

peine. Éternel conflit des natures supérieures et originales avec les

médiocres âmes routinières. Celles-là vont droit à Dieu, ou à la vérité,

à la nature et à la vie. Les autres s’efforcent péniblement d’y parvenir

par les méthodes et les disciplines. Et celles-ci ont toujours une

tendance à accuser les premières d’orgueil ou d’erreur. Il est vrai que

la voie directe est des plus périlleuses et qu’il est bien difficile,

surtout au début, de distinguer le présomptueux ou l’hérésiarque de

l’orthodoxe et du saint. C’est peut-être parce qu’elle se sentait

contredite et blâmée par ses compagnes, que Thérèse aimait tant se

réfugier dans la solitude. Dès sa plus tendre enfance, elle avait aimé

la solitude. Une âme élue ne trouve de joie et de conversation véritable

qu’en Dieu. Il serait faux de dire que Thérèse fuyait ses compagnes:

elle avait bien trop de charité chrétienne pour leur marquer du

ressentiment ou de l’éloignement. Et puis enfin n’oublions pas qu’elle

aimait encore le monde, qu’elle avait le goût des amitiés particulières

et qu’elle n’arriva jamais à s’en détacher complètement. Néanmoins, elle

s’isolait le plus qu’elle pouvait dans la prière ou la méditation, ou

elle se retranchait matériellement dans son oratoire, ou dans un des

ermitages du jardin, et là, mise en face d’elle-même, il lui arrivait de

pleurer sur son indignité et sur des fautes dont elle s’exagérait sans

doute la gravité. Les autres moniales, voyant ces larmes, s’imaginaient

qu’elle regrettait le siècle et n’auguraient rien de bon de cette novice

au caractère bizarre, qui ne faisait pas comme les autres, qui même

savait mettre quelque chose de personnel dans l’observance de la règle

commune. Elle se piquait de faire très bien tout ce qu’elle faisait et,

secrètement, elle en attendait des louanges, qui ne lui étaient pas

toujours accordées. Ainsi, Thérèse souffrait dans son amour-propre,

comme dans ses instincts innés d’indépendance et d’originalité. Mais sa

souffrance avait des causes plus profondes, dont elle eut certainement

conscience, dès cette époque.

Essayons de voir, d’après ses propres confessions, ce qui troublait si

fort cette âme de jeune fille si avide de bonheur.

Certes, l’amour humain n’a aucune part dans ses angoisses. Elle ne pense

plus aux relations frivoles d’autrefois, aux dangereuses amies, aux

cousins qui, lorsqu’elle était à Notre-Dame-de-Grâce, essayaient de lui

faire passer des messages galants: pas la moindre allusion à tout cela

dans les pages qu’elle a consacrées à cette période de sa vie. Telle que

nous la connaissons, nous pouvons l’en croire avec une entière sécurité.

Oh! non, elle ne regrette rien du monde et, si elle pleure, c’est pour

des raisons d’un ordre autrement élevé que celles que nous pourrions

supposer avec son entourage. On démêle qu’à ce moment de sa vie,--alors

qu’elle avait fait le premier pas vers le cloître, mais qu’elle pouvait

encore retourner en arrière,--une seule idée la domine. Et c’est

l’écrasement de cette idée terrible qui lui arrache des larmes: _todo es

nada_,--tout est néant. Le monde est une vanité, sinon une illusion. Le

bonheur véritable ne s’obtient que par la négation du monde. Or Thérèse

est assoiffée de bonheur. Il importe d’y insister encore: elle n’est

entrée au couvent que pour étancher cette soif de bonheur... Mais, pour

nier le monde, et, tout d’abord, pour s’en détacher, il faut être

soutenue par une grande certitude et par un grand amour: c’est qu’il

existe une autre réalité et que cette Réalité unique est l’unique

aimable. Sans doute, Thérèse, de toute son âme, aspire à la félicité

éternelle, mais elle ne connaît pas encore le véritable amour de Dieu.

Elle l’avoue en toute humilité: «Je n’avais pas alors, il me semble,

l’amour de Dieu, comme je crois l’avoir eu après que je commençai à

faire oraison. Mais une lumière me faisait voir le peu de valeur de ce

qui doit finir et, au contraire, le très grand prix des biens qui

s’acquièrent par cet amour, _car ils sont éternels_.» Ainsi, comme elle

n’aimait pas assez Dieu, ces «biens éternels» n’étaient guère pour elle

qu’un froid concept qui ne parlait qu’à sa raison. Ils étaient sans

saveur, sans lumière, ni chaleur,--sans attrait, pour tout dire. Au

contraire, quelle attirance, quelle puissance de séduction dans les

biens qui passent, dans les jouissances charnelles!... Et sous ces gros

mots que la Carmélite emploie en toute innocence de cœur, gardons-nous

de voir autre chose que les satisfactions les plus permises: elle aime

son père, ses frères, ses amis, ceux surtout avec qui elle peut avoir

des entretiens spirituels. Elle-même se plaît à ce genre de

conversations: elle sait qu’elle y brille facilement et elle accepte

assez volontiers d’être admirée pour cela.

Mais au fond, que toutes ces affections, que toutes ces satisfactions

d’amour-propre sont vaines! Thérèse se sent pressée par la vérité

cruelle et inéluctable de la grande idée qui l’obsède, l’idée qui domine

la vie ascétique, et qui, à travers les plus douloureuses épreuves,

conduit au renoncement et à la sainteté. Elle entrevoit l’envers de la

toile où est peinte la futile image de ce monde. Ce monde futile et

inconsistant, la vraie et seule sagesse consiste à le nier: remonter la

pente de la Chute originelle, imiter la Rédemption. Le Christ incarné

s’est abaissé vers nous pour retourner vers son Père. L’incarnation!

Mystère insondable! Arriver à secouer ce poids accablant de la chair,

vaincre le courant de la Chute, lutter contre la puissance inconnue et

formidable qui précipite l’âme humaine vers l’abîme des sens et la mort

de la matière, soulever le fardeau des siècles de damnation qui nous

écrasent, se dresser contre sa propre chair, contre des myriades et des

myriades d’êtres entraînés par le torrent de la Chute, contre l’humanité

entière et contre l’univers entier,--quelle entreprise à donner le

vertige et quelle agonie pour celui qui se sent marqué du signe de la

sainteté! Rompre le sortilège et l’esclavage de l’âme incarnée!...

Justement, lorsque Thérèse affronte pour la première fois ce redoutable

mystère, elle est religieuse au monastère de l’Incarnation, sur

l’emplacement de l’ancien ossuaire juif, en un lieu encore tout pénétré

des influences charnelles de la synagogue. Frappant sujet de méditation

pour la novice du Carmel! Nous ne pouvons pas avoir la prétention

d’entrer dans le secret de sa pensée, ni d’en préciser le thème. Ce qui

est certain, incontestable, c’est l’horreur du monde chez cette jeune

fille qui le connaissait à peine,--horreur combattue, il faut le redire,

par la persistance, en elle, de certains attachements, de certains

goûts, qui peuvent nous paraître véniels, mais qui n’en sont pas moins

contraires à la perfection.

On ne saurait trop appuyer sur ce sentiment très fort, qui paraît avoir

commandé et orienté, dès ce moment, toute la vie spirituelle de Thérèse:

l’horreur du monde. Qu’elle l’ait eue, pour ainsi dire, de

naissance,--rappelons-nous sa fuite enfantine à la recherche du martyre

et de la félicité céleste,--c’est là, chez elle, un des premiers et des

plus évidents signes de la sainteté. Au commun des hommes il faut, pour

arriver à un pareil sentiment, non seulement le spectacle de l’ignominie

et de la cruauté foncière de la créature, de la stupidité et de la

brutalité de l’univers mécanique, mais une expérience personnelle,

douloureuse et mille fois répétée de tous les désenchantements et de

tous les désabusements. Même après cette expérience, nous ne comprenons

guère les raisons de l’ascète, tout ce qui justifie une négation si

totale. Nous sommes tellement entraînés par le torrent de la Chute que

nous devons faire un grand effort contre nous-mêmes pour parvenir à nous

mettre sous les yeux cet «envers de la toile» qui est l’habituel sujet

de contemplation ou de méditation pour l’homme de renoncement: la

corruption congénitale de la Faute, le mal au dedans comme au dehors de

nous:

Ah! Seigneur, donnez-moi la force et le courage

De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût!...

Sainte Thérèse · 第 5 / 23 段