béguinage, se retira à Alba de Tormès. La supérieure étant morte, elle
fut élue à sa place par les béguines d’Avila. Cette dévote au caractère
combatif s’appelait doña Béatrice Higuera. Elle eut l’idée,--et
l’ambition,--de fonder un véritable couvent de carmélites, et, après
avoir intenté un procès à ses parents, pour les obliger à lui payer sa
dot, elle acheta avec l’argent de cette dot, en dehors des murs d’Avila,
un terrain, qui était un ancien ossuaire juif. C’est là, sur ce sol tout
imprégné de cendres mécréantes, qu’elle fit construire le monastère de
l’Incarnation.
Les débuts en furent pénibles et des plus modestes. Il y fallut
l’assistance pécuniaire du fils du premier duc d’Albe, don Gutierrez de
Toledo, lequel attribua au futur couvent quelques redevances qu’il
possédait dans le diocèse d’Avila. On dut employer pour la construction
les matériaux les plus modestes. Les murailles de clôture étaient, nous
dit-on, de simple torchis. Une couverture de tuiles, sans voûte ou
plafond, abritait les bâtiments conventuels, l’église et le chœur.
Néanmoins, telle était la hâte des religieuses de se sentir chez elles,
qu’elles occupèrent le plus tôt possible ce monastère improvisé. Par une
coïncidence qu’ont relevée les historiographes du Carmel, la première
messe y fut dite le jour même du baptême de la Sainte, le 4 avril 1515:
de sorte que le couvent avait tout au plus vingt ans d’existence,
lorsque Thérèse y entra. D’abord, on dut y vivre fort misérablement. On
avait tout juste de quoi manger. En hiver,--et l’on sait que les hivers
d’Avila sont extrêmement rigoureux,--il neigeait dans le chœur et dans
l’église. La neige tombait sur les bréviaires des religieuses. En été,
la chaleur devenait accablante. Le soleil pénétrait partout dans ces
logis mal clos. Dans les cellules, toutes fenêtres et volets fermés, on
voyait assez clair pour lire: la lumière entrait par les interstices des
tuiles. Il faut croire que cette installation sommaire s’améliora peu à
peu, puisque sainte Thérèse se plaisait si fort dans sa cellule,--c’est
elle-même qui nous en assure,--et puisqu’elle la trouvait si commode.
Quoi qu’il en soit, le monastère de l’Incarnation,--comme toutes les
nouveautés,--jouissait alors d’un grand prestige dans Avila. Il s’y
ajoutait sans doute le prestige très ancien de l’ordre du Carmel. Aussi
les postulantes étaient-elles nombreuses. Vers l’époque où Thérèse y
entra, le couvent comptait cent quatre-vingts religieuses,--desquelles
sans doute il sied de décompter un certain nombre de converses et de
pensionnaires du tiers ordre. De toutes les façons, c’était là une
population monastique des plus imposantes, une véritable ruche féminine,
dont la ferveur n’était pas uniquement tournée vers les choses de
dévotion. Le parloir s’ouvrait à bien des mondains et à bien des
mondanités, et l’on peut dire qu’une moitié de la ville s’y donnait
rendez-vous. En y entrant, la jeune Thérèse de Ahumada allait garder un
pied dans le siècle...
La voilà donc postulante, à son cœur et à son corps défendant. Pour se
donner courage, elle s’est fait accompagner par son jeune frère Antoine.
Avec sa puissance de persuasion, ce don d’entraînement qu’elle eut
toujours, elle l’a préalablement endoctriné, elle l’a décidé à se faire
religieux lui aussi, comme si, livrée à elle seule, avec sa résolution
chancelante, elle avait peur de défaillir et qu’il lui fallût le secours
de l’exemple. Antoine se proposait d’être dominicain. Mais les Pères de
Santo-Tomas, qui entretenaient des relations amicales avec Alphonse de
Cepeda, ne voulurent pas recevoir ce jeune homme sans l’autorisation
paternelle. Il en fut de même pour Thérèse à l’Incarnation. Elle
s’aperçut un peu tard qu’il n’est pas précisément très aisé d’entrer au
couvent, de même qu’elle s’apercevra à ses dépens qu’il n’est ni facile
ni agréable d’être une sainte,--mondainement parlant. Les religieuses de
l’Incarnation ne voulaient pas se brouiller avec Alphonse de Cepeda, en
lui prenant sa fille. Et, d’autre part, elles étaient fort pauvres:
grosse affaire que de nourrir une bouche de plus. Elles demandaient une
dot, et il paraît bien que Thérèse n’était pas riche. De là des
tergiversations qui durèrent un certain temps et qu’il importe de bien
souligner, ne fût-ce que pour répondre aux allégations tendancieuses de
certaines personnes qui nous représentent Thérèse comme une malheureuse
victime jetée au cloître malgré elle, ou attirée à la vie religieuse par
des confesseurs ou des conseillers qui auraient abusé de son ignorance.
En réalité, on multiplia les obstacles pour l’empêcher d’entrer au
couvent. Il est même probable qu’on la laissa sur le seuil pendant un
assez long temps. Les historiens du Carmel nous disent bien qu’on ne lui
donna pas tout de suite l’habit. Mais ce qui semble certain, c’est que
les délais durèrent environ deux mois et demi, comme nous l’allons voir
un peu plus loin. Ainsi, Alphonse de Cepeda ne se serait pas laissé
fléchir aussi rapidement qu’on le croit, et, avant de donner son
consentement, il aurait tenu à bien éprouver la vocation de sa fille.
Heureusement celle-ci avait des intelligences dans la place: d’abord,
son amie Jeanne Suarez, qui, à cette époque, avait déjà pris le voile de
carmélite et aussi une vieille parente, dont elle nous parlera dans son
autobiographie. D’autre part, si nous nous reportons à l’acte de
dotation publié par le moderne éditeur de sainte Thérèse, nous
constatons que la prieure du couvent était «la Révérende et magnifique
Dame, doña Francisca del Aguila»--probablement la sœur ou la parente de
sa marraine, doña Maria del Aguila,--et qu’enfin une des religieuses
présentes à la signature du contrat s’appelait Francisca Briceño, sans
doute alliée, elle aussi, de cette Marie Briceño, qui était surveillante
des pensionnaires chez les Augustines et qui avait eu sur la jeune fille
la pieuse influence que l’on sait. Il est à supposer, d’ailleurs, que
les Carmélites n’étaient pas fâchées de voir entrer chez elles une jeune
personne qui appartenait à l’une des premières familles d’Avila et qui
donnait de si brillantes espérances.
Enfin, après bien des résistances et des discussions, Alphonse de Cepeda
se rendit, et l’on signa par-devant notaire l’acte de dotation. Cet acte
est fort long et surchargé de clauses: ce qui nous prouve une fois de
plus combien l’entrée au couvent de Thérèse de Ahumada fut entravée de
difficultés et combien compliqué le règlement de sa situation. Voici les
premières lignes de ce document, qui est des plus suggestifs et qui nous
met, pour ainsi dire, sous les yeux cette scène de contrat:
«Au nom de Dieu, Amen! Sachent tous ceux qui cet instrument public
verront, comment étant présent dans le monastère de Notre-Dame,
Sainte-Marie-de-l’Incarnation, hors les murs de la noble cité d’Avila,
de l’ordre du Carmel, le trente et unième jour du mois d’octobre, l’an
de la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ mil cinq cent trente-six;
étant présentes les révérendissimes dames prieure et religieuses dudit
monastère, réunies en chapitre, dans le parloir dudit monastère,
derrière les grilles, la cloche sonnée selon l’usage et coutume... étant
présente avec les dites dames religieuses, derrière les grilles du
parloir, Madame doña Thérèse de Ahumada, fille des seigneurs Alphonse
Sanchez de Cepeda et doña Beatrice de Ahumada sa femme, présentement
défunte (qu’elle soit en gloire!). Et étant aussi présent dans ledit
parloir, hors des grilles, du côté extérieur, ledit Alphonse Sanchez de
Cepeda, en présence de moi, le notaire public et des témoins
soussignés...»
Après cela, les différents articles du contrat: le père de Thérèse
s’engage à fournir, pour la nourriture et sustentation de sa fille, 25
mesures de pain de rente, moitié orge et moitié froment,--rente qui
commencera à partir du jour où ladite doña Thérèse fera sa profession,
ou à défaut dudit pain de rente, une somme de 200 ducats d’or, soit
75.000 maravédis, au choix dudit Alonso Sanchez. Le jour de Notre Dame
d’Août de l’année 1537, ledit Alonso Sanchez donnera aux religieuses les
25 mesures de pain de rente, moitié orge et moitié froment, pour la
nourriture de ladite doña Thérèse pendant son année de noviciat. En
outre, il s’engage à fournir un lit muni d’une housse, de parements de
chevet et d’un dessus de lit, 2 couvertures, une de coton et une de
laine, 6 draps de toile, 6 oreillers, 2 traversins et autres
accessoires, plus un lit de sangle,--ensuite, pour son vêtement, 2
habits, un de beau drap et un ordinaire, 3 robes, une de drap, une autre
blanche, une autre en toile de Palencia, 2 manteaux, un de drap et un
d’étamine, une peau de mouton, des coiffes, des chemises, des chaussures
et les livres dont se servent les religieuses...
Dès maintenant, pour l’entrée de sa fille au couvent, Alonso Sanchez de
Cepeda doit offrir une collation à toute la communauté, avec des bougies
de cire. Pour le jour de la prise de voile il offrira une collation et
un dîner et, à chaque religieuse, une coiffure, comme c’est l’usage...
Remarquons cette date du 15 août fixée pour le paiement des 25 mesures
de «pain de rente», lesquelles représentent les frais de nourriture de
la postulante pendant son année de noviciat. Elle serait donc entrée au
monastère, en fugitive du toit paternel, le jour de l’Assomption 1536,
et comme sa prise d’habit n’eut lieu que le 2 novembre de la même année,
près de trois mois se seraient passés avant que le père de la jeune
fille eût donné son consentement et que toutes les formalités
d’admission eussent été réglées. Cette date du 15 août est des plus
plausibles pour l’entrée de Thérèse au couvent. Dès l’enfance, elle
avait manifesté une dévotion particulière à Notre-Dame. Il est
infiniment probable qu’elle choisit à dessein le jour de la fête de la
Vierge pour lui faire l’offrande de sa jeunesse et le sacrifice de son
cœur. Mais on ne saurait trop insister sur les délais et les difficultés
de toute sorte qu’on opposa, tant du côté de la famille que du côté du
Carmel, à cette héroïque résolution.
Par la suite, les compagnes ou les filles spirituelles de la Sainte ont
longuement médité sur toutes les circonstances de son entrée à
l’Incarnation. Elles y ont aperçu une foule de traits symboliques ou
d’intentions providentielles: d’abord ce fait que, d’un ancien ossuaire
juif, est sortie cette grande lumière mystique, qui allait rendre au
catholicisme déclinant un tel éclat. Pour ces pieuses âmes, il y avait
là une sorte d’enchaînement ou de mystérieuse filiation, qui rappelait
le lien à la fois historique et doctrinal entre l’Ancien et le Nouveau
Testament. Une de ces carmélites, Maria Pinel de Monroy, voit quelque
chose de providentiel encore dans cet autre fait que le monastère de
l’Incarnation renfermait un si grand nombre de religieuses à l’époque où
Thérèse y vécut: Dieu avait rassemblé là comme une pépinière d’âmes,
afin que la Sainte pût, dans ce grand nombre, choisir les meilleures
collaboratrices de sa réforme. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le
couvent, en dépit des critiques quelquefois sévères, et, il faut bien le
croire, justifiées, que Thérèse formula contre lui, fut néanmoins pour
elle un véritable foyer de vie spirituelle: c’est là que, pendant de
longues années, elle s’entraîna à l’oraison et se prépara à ces grâces
prodigieuses, dont le monde a parlé...
Quoi qu’il en soit, elle est venue à bout de son dessein. La voici enfin
au Carmel et avec le consentement de son père. Elle a payé sa dot et
elle a pris la robe de bure de ses futures compagnes. Tout est en règle,
tout est prévu dans le plus petit détail. Désormais sa vie va se
dérouler dans un ordre inflexible, du noviciat à la profession et de la
profession à la tombe. Elle a mis entre elle et le monde une barrière
qui n’est pas encore assez épaisse ni assez infranchissable à son gré.
Mais ce suprême effort l’a épuisée. Elle est lasse et encore tout
endolorie de ce terrible combat contre elle-même. Elle est entrée au
couvent comme on marche au supplice. Les expressions dont elle se sert
pour peindre les affres de ce grand déchirement sont des plus violentes.
Elle va même jusqu’à écrire qu’après cela il n’y a plus rien dont elle
puisse s’épouvanter, ou dont elle ne se sente le courage de triompher...
Et aussitôt après nous avoir fait cet aveu presque désespéré, elle
ajoute cette phrase déconcertante: «Dès que j’eus revêtu l’habit, Dieu
me donna un si grand contentement d’avoir embrassé cet état, que jamais,
depuis, il n’a diminué jusqu’à ce jour. Et il changea la sécheresse de
mon âme en une infinie tendresse...»
Elle nous avertit en même temps que personne, alors, ne se douta de ce
qui se passait en elle. Qu’était-ce donc? Et quel drame intérieur se
cache derrière ces confessions en apparence contradictoires?...
II
LES AMERTUMES DU DÉBUT ET LA GRANDE MALADIE
Si l’on y réfléchit, on comprend assez bien l’espèce de satisfaction que
Thérèse éprouva à prendre l’habit religieux. Cette satisfaction, elle
l’avait sans doute déjà goûtée, après qu’elle eut franchi le seuil du
couvent: c’était le sentiment joyeux d’une victoire sur elle-même,
sentiment auquel il se mêlait peut-être un peu de vaine gloire,
quoiqu’elle s’empresse, dans son autobiographie, d’en attribuer à Dieu
tout le mérite.
La voilà donc heureuse, en somme, d’une détermination qui lui a tant
coûté. Et, tout aussitôt, voilà qu’elle se heurte à des obstacles,
qu’elle avait certainement prévus, mais qu’elle ne croyait pas si
difficiles ni si longs à vaincre. Les intuitifs et les passionnés
s’impatientent de trouver les hommes ou les choses hostiles à leurs
désirs, ou à la réalisation de leurs idées. Quelquefois, ils en
souffrent cruellement... Enfin, lorsque tout fut réglé avec son père,
ses frères, sa famille, le couvent,--et nous n’avons fait qu’indiquer
les questions d’intérêt passablement compliquées, que souleva, pour
Thérèse de Ahumada, son entrée en religion,--il est assez naturel
qu’elle en ait ressenti comme une allégresse de délivrance. Elle était
encore toute jeune: vingt et un ans. Un peu d’enfantillage est encore
pardonnable à cet âge. Après avoir joué si longtemps à la religieuse,
voici qu’elle l’était pour de bon. Elle portait l’habit glorieux du
Carmel, un habit de «beau drap»--nous l’avons vu stipulé pour son
trousseau--et qui, sans doute, ne lui était pas moins seyant que la robe
orangée à galons de velours noir, dont ses compagnes avaient gardé le
souvenir. De nouvelles occupations allaient se partager sa journée: les
mille besognes délicates et compliquées de la vie conventuelle. Elle s’y
donna avec ravissement,--et aussi avec le contentement intime, la
satisfaction de conscience qu’on éprouve à remplir la fonction pour
laquelle on est fait. Thérèse nous dit elle-même qu’elle était on ne
peut plus attentive à bien remplir sa tâche, soigneuse et affectionnée
pour tout ce qui touchait aux choses de la religion. Même les plus
pénibles services ne la rebutaient point. Elle y mettait beaucoup de
zèle et d’humilité. Elle balayait aux heures qu’elle donnait autrefois à
la paresse ou au plaisir. Et ces premiers pas dans la vie de l’ascétisme
et du renoncement lui paraissaient faciles et délicieux. Elle goûtait
une joie toute nouvelle, une joie différente de celle qu’elle avait
ressentie à son entrée à l’Incarnation ou à sa prise d’habit. Elle s’en
étonnait et même s’en épouvantait un peu, ne sachant pas d’où cette joie
pouvait lui venir, et elle ne la comprenait point, tant elle lui
semblait disproportionnée avec sa cause. C’étaient les prémices des
grâces dont elle allait être comblée: elle n’en avait alors qu’un
sentiment confus.
Cette période de calme et de modeste félicité fut, selon toute
vraisemblance, d’assez courte durée. Bientôt de grands troubles la
bouleversèrent et la torturèrent. Ces troubles--il convient d’y
insister--étaient d’ordre purement moral. On blâmait ses excès de zèle.
Elle en était réprimandée par ses supérieures, sans doute aussi
critiquée par ses compagnes,--et elle avoue qu’elle supportait cela avec
peine. Éternel conflit des natures supérieures et originales avec les
médiocres âmes routinières. Celles-là vont droit à Dieu, ou à la vérité,
à la nature et à la vie. Les autres s’efforcent péniblement d’y parvenir
par les méthodes et les disciplines. Et celles-ci ont toujours une
tendance à accuser les premières d’orgueil ou d’erreur. Il est vrai que
la voie directe est des plus périlleuses et qu’il est bien difficile,
surtout au début, de distinguer le présomptueux ou l’hérésiarque de
l’orthodoxe et du saint. C’est peut-être parce qu’elle se sentait
contredite et blâmée par ses compagnes, que Thérèse aimait tant se
réfugier dans la solitude. Dès sa plus tendre enfance, elle avait aimé
la solitude. Une âme élue ne trouve de joie et de conversation véritable
qu’en Dieu. Il serait faux de dire que Thérèse fuyait ses compagnes:
elle avait bien trop de charité chrétienne pour leur marquer du
ressentiment ou de l’éloignement. Et puis enfin n’oublions pas qu’elle
aimait encore le monde, qu’elle avait le goût des amitiés particulières
et qu’elle n’arriva jamais à s’en détacher complètement. Néanmoins, elle
s’isolait le plus qu’elle pouvait dans la prière ou la méditation, ou
elle se retranchait matériellement dans son oratoire, ou dans un des
ermitages du jardin, et là, mise en face d’elle-même, il lui arrivait de
pleurer sur son indignité et sur des fautes dont elle s’exagérait sans
doute la gravité. Les autres moniales, voyant ces larmes, s’imaginaient
qu’elle regrettait le siècle et n’auguraient rien de bon de cette novice
au caractère bizarre, qui ne faisait pas comme les autres, qui même
savait mettre quelque chose de personnel dans l’observance de la règle
commune. Elle se piquait de faire très bien tout ce qu’elle faisait et,
secrètement, elle en attendait des louanges, qui ne lui étaient pas
toujours accordées. Ainsi, Thérèse souffrait dans son amour-propre,
comme dans ses instincts innés d’indépendance et d’originalité. Mais sa
souffrance avait des causes plus profondes, dont elle eut certainement
conscience, dès cette époque.
Essayons de voir, d’après ses propres confessions, ce qui troublait si
fort cette âme de jeune fille si avide de bonheur.
Certes, l’amour humain n’a aucune part dans ses angoisses. Elle ne pense
plus aux relations frivoles d’autrefois, aux dangereuses amies, aux
cousins qui, lorsqu’elle était à Notre-Dame-de-Grâce, essayaient de lui
faire passer des messages galants: pas la moindre allusion à tout cela
dans les pages qu’elle a consacrées à cette période de sa vie. Telle que
nous la connaissons, nous pouvons l’en croire avec une entière sécurité.
Oh! non, elle ne regrette rien du monde et, si elle pleure, c’est pour
des raisons d’un ordre autrement élevé que celles que nous pourrions
supposer avec son entourage. On démêle qu’à ce moment de sa vie,--alors
qu’elle avait fait le premier pas vers le cloître, mais qu’elle pouvait
encore retourner en arrière,--une seule idée la domine. Et c’est
l’écrasement de cette idée terrible qui lui arrache des larmes: _todo es
nada_,--tout est néant. Le monde est une vanité, sinon une illusion. Le
bonheur véritable ne s’obtient que par la négation du monde. Or Thérèse
est assoiffée de bonheur. Il importe d’y insister encore: elle n’est
entrée au couvent que pour étancher cette soif de bonheur... Mais, pour
nier le monde, et, tout d’abord, pour s’en détacher, il faut être
soutenue par une grande certitude et par un grand amour: c’est qu’il
existe une autre réalité et que cette Réalité unique est l’unique
aimable. Sans doute, Thérèse, de toute son âme, aspire à la félicité
éternelle, mais elle ne connaît pas encore le véritable amour de Dieu.
Elle l’avoue en toute humilité: «Je n’avais pas alors, il me semble,
l’amour de Dieu, comme je crois l’avoir eu après que je commençai à
faire oraison. Mais une lumière me faisait voir le peu de valeur de ce
qui doit finir et, au contraire, le très grand prix des biens qui
s’acquièrent par cet amour, _car ils sont éternels_.» Ainsi, comme elle
n’aimait pas assez Dieu, ces «biens éternels» n’étaient guère pour elle
qu’un froid concept qui ne parlait qu’à sa raison. Ils étaient sans
saveur, sans lumière, ni chaleur,--sans attrait, pour tout dire. Au
contraire, quelle attirance, quelle puissance de séduction dans les
biens qui passent, dans les jouissances charnelles!... Et sous ces gros
mots que la Carmélite emploie en toute innocence de cœur, gardons-nous
de voir autre chose que les satisfactions les plus permises: elle aime
son père, ses frères, ses amis, ceux surtout avec qui elle peut avoir
des entretiens spirituels. Elle-même se plaît à ce genre de
conversations: elle sait qu’elle y brille facilement et elle accepte
assez volontiers d’être admirée pour cela.
Mais au fond, que toutes ces affections, que toutes ces satisfactions
d’amour-propre sont vaines! Thérèse se sent pressée par la vérité
cruelle et inéluctable de la grande idée qui l’obsède, l’idée qui domine
la vie ascétique, et qui, à travers les plus douloureuses épreuves,
conduit au renoncement et à la sainteté. Elle entrevoit l’envers de la
toile où est peinte la futile image de ce monde. Ce monde futile et
inconsistant, la vraie et seule sagesse consiste à le nier: remonter la
pente de la Chute originelle, imiter la Rédemption. Le Christ incarné
s’est abaissé vers nous pour retourner vers son Père. L’incarnation!
Mystère insondable! Arriver à secouer ce poids accablant de la chair,
vaincre le courant de la Chute, lutter contre la puissance inconnue et
formidable qui précipite l’âme humaine vers l’abîme des sens et la mort
de la matière, soulever le fardeau des siècles de damnation qui nous
écrasent, se dresser contre sa propre chair, contre des myriades et des
myriades d’êtres entraînés par le torrent de la Chute, contre l’humanité
entière et contre l’univers entier,--quelle entreprise à donner le
vertige et quelle agonie pour celui qui se sent marqué du signe de la
sainteté! Rompre le sortilège et l’esclavage de l’âme incarnée!...
Justement, lorsque Thérèse affronte pour la première fois ce redoutable
mystère, elle est religieuse au monastère de l’Incarnation, sur
l’emplacement de l’ancien ossuaire juif, en un lieu encore tout pénétré
des influences charnelles de la synagogue. Frappant sujet de méditation
pour la novice du Carmel! Nous ne pouvons pas avoir la prétention
d’entrer dans le secret de sa pensée, ni d’en préciser le thème. Ce qui
est certain, incontestable, c’est l’horreur du monde chez cette jeune
fille qui le connaissait à peine,--horreur combattue, il faut le redire,
par la persistance, en elle, de certains attachements, de certains
goûts, qui peuvent nous paraître véniels, mais qui n’en sont pas moins
contraires à la perfection.
On ne saurait trop appuyer sur ce sentiment très fort, qui paraît avoir
commandé et orienté, dès ce moment, toute la vie spirituelle de Thérèse:
l’horreur du monde. Qu’elle l’ait eue, pour ainsi dire, de
naissance,--rappelons-nous sa fuite enfantine à la recherche du martyre
et de la félicité céleste,--c’est là, chez elle, un des premiers et des
plus évidents signes de la sainteté. Au commun des hommes il faut, pour
arriver à un pareil sentiment, non seulement le spectacle de l’ignominie
et de la cruauté foncière de la créature, de la stupidité et de la
brutalité de l’univers mécanique, mais une expérience personnelle,
douloureuse et mille fois répétée de tous les désenchantements et de
tous les désabusements. Même après cette expérience, nous ne comprenons
guère les raisons de l’ascète, tout ce qui justifie une négation si
totale. Nous sommes tellement entraînés par le torrent de la Chute que
nous devons faire un grand effort contre nous-mêmes pour parvenir à nous
mettre sous les yeux cet «envers de la toile» qui est l’habituel sujet
de contemplation ou de méditation pour l’homme de renoncement: la
corruption congénitale de la Faute, le mal au dedans comme au dehors de
nous:
Ah! Seigneur, donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût!...