belle et bonne créature. Mais elle a laissé d’autres vestiges plus
matériels de son passage. Et d’abord son malheureux corps, vénéré comme
celui d’une sainte, dès qu’elle eut rendu le dernier soupir,--son pauvre
corps dépecé et dispersé à travers toute la catholicité qui s’est
disputé ses reliques. Dans la chapelle du couvent d’Alba de Tormès, où
elle mourut, on peut voir, au-dessus du maître-autel, le sarcophage de
marbre qui contient sa dépouille. On s’étonne de l’exiguïté de ce
tombeau, qui n’est qu’un grand reliquaire: c’est qu’en effet il ne
contient qu’une partie de son corps avidement mutilé par la piété des
fidèles. Dans cette chapelle même d’Alba de Tormès, on vous montre à
part le cœur et le bras de la Sainte enfermés dans un tour d’argent, à
droite de l’_altar mayor_. Je confesse ma stupeur devant ces vénérables
débris. Le cœur surtout, le cœur où l’on voit la marque de la
Transverbération miraculeuse, cause une pénible surprise. Devant cette
pauvre chose humaine, ce lambeau de chair conservé dans un tube de
cristal, dans une espèce d’ostensoir constellé de pierreries, l’esprit
et l’imagination sont accablés par l’énormité du prodige, déconcertés
par le contraste qu’il y a entre ce prodige et la misère de la pauvre
chair qui en fut visitée. On détourne ses yeux de cette cendre. On
s’agenouille et l’on adore.
On a, d’ailleurs, conservé de la Sainte quelques souvenirs moins
funèbres, des objets qui lui ont appartenu, qui rappellent sa
sensibilité et ses goûts, et autour desquels on peut rêver avec une
pieuse ferveur. On en trouve un peu partout, mais surtout dans les
monastères espagnols. A Avila, dans l’église des Carmes construite sur
l’emplacement de sa maison natale, on peut voir, entre autres reliques,
le bâton et le rosaire de sainte Thérèse,--le bâton sur lequel
s’appuyait la vieille carmélite rhumatisante, et le rosaire, fait de
bois grossier, aux grains polis et usés par ses doigts. Dans la même
ville, au couvent de Saint-Joseph, la première fondation de la
Réformatrice, on garde un tambourin et une flûte, dont elle
s’accompagnait pour chanter les refrains populaires de Noël. A
Valladolid, c’est une poupée de bois, dont la Mère Thérèse, suivant la
tradition, aurait fait cadeau à une jeune novice mélancolique ou malade,
pour la divertir. Les religieuses ont habillé cette poupée de satin bleu
tendre, cousu de coquillages, avec une crosse et un bourdon. Elles en
ont fait une espèce d’Enfant Jésus vêtu en pèlerin: elles l’appellent,
en effet, le _Peregrinito_. Les deux reliques les plus émouvantes
peut-être que j’ai vues, parce qu’elles évoquent le souvenir de la
Sainte plutôt qu’elles ne le matérialisent, c’est, à Saint-Joseph de
Salamanque, une minuscule ampoule de cristal contenant une goutte de son
sang,--et, à Saint-Joseph d’Avila, un mouchoir taché de sang. Ce
mouchoir a quelque chose de romanesque qui, tout de suite donne le
branle à l’imagination. A cette époque, où la saignée était considérée
comme une élégance, les jeunes seigneurs castillans corrompaient à prix
d’or les femmes de chambre de leurs maîtresses, lorsque celles-ci se
faisaient saigner, afin d’obtenir de ces filles un mouchoir taché du
sang de leurs divinités. A plus forte raison, lorsqu’il s’agissait d’une
sainte, ce mouchoir devenait une relique infiniment précieuse...
Mais ce sont là petites dévotions. Comme l’écrivait Frère Louis de Léon
aux filles spirituelles de sainte Thérèse, la meilleure et plus fidèle
image qui reste d’elle, ce sont, avec ses fondations, les écrits où elle
a mis toute son âme, tout son esprit et tout son cœur. On peut dire que
la personne morale qu’elle a été est toujours vivante et même qu’elle
l’est plus que jamais.
D’abord, son charme n’a pas cessé d’agir sur nous,--ce charme de la Mère
Thérèse de Jésus, que les contemporains sont unanimes à reconnaître. Cet
heureux don lui valut d’être traitée en enfant gâtée par son père, ses
frères, ses sœurs, et, plus tard, par ses supérieures et ses compagnes,
au couvent de l’Incarnation. L’attrait qu’elle exerçait sur tous était
fait non seulement de sa bonne grâce et de sa gentillesse, mais de sa
précoce intelligence. Tout de suite, elle en donna des signes non
équivoques. Elle se montrait curieuse de toutes les choses de l’esprit,
passionnée pour la lecture. Profitant du goût de sa mère pour les romans
de chevalerie, elle se mit, avec son frère Rodrigue, à dévorer cette
sorte de livres. Elle en était, nous dit-elle, insatiable et à ce point
obsédée qu’elle voulut, elle aussi, composer un roman. Et, de fait, avec
la collaboration de son frère aîné, elle se mit à en écrire un. Il est
infiniment probable que, cette fois encore, comme pour leur fugue au
pays des Maures, Thérèse fut l’instigatrice du projet et aussi la grande
inspiratrice de cette élucubration enfantine: c’était elle qui avait
l’idée, qui montrait la voie, qui dirigeait et qui commandait. Si
artificielle qu’ait été cette littérature, on s’explique néanmoins le
goût très vif que la jeune fille avait pour elle et le plaisir qu’elle y
prenait: ces aventures romanesques, cet idéalisme exalté émouvaient
certainement toute une région superficielle de sa sensibilité. Mais son
intelligence, éminemment réaliste, n’était nullement portée vers les
chimères, ni non plus vers les abstractions. Plus tard, elle n’aura, à
aucun degré, le génie métaphysique, au sens proprement philosophique du
mot. Rien de l’intellectuel, ni de l’idéologue. Elle cherche des choses,
des faits et non des idées. Elle veut toucher, voir, sentir et non
abstraire et raisonner. De là la solidité de ses observations, son bon
sens, sa pondération, son esprit pratique qui descend jusqu’aux plus
petits détails de la vie matérielle. Mais il faut se hâter de rappeler
et ne pas craindre de répéter sans cesse que le réalisme thérésien va
jusqu’au bout des réalités et que, parti des plus humbles réalités
sensibles, il aboutit aux plus transcendantes et aux plus surnaturelles.
Qu’on ne dise pas qu’en cela sa mémoire ou son imagination l’abusait,
qu’elle prenait pour des réalités de purs fantômes sortis de son
cerveau. Elle-même se plaint de la faiblesse de sa mémoire, comme de
l’incapacité de son imagination. Il paraît bien assuré qu’elle se
jugeait sans complaisance. Elle nous avoue qu’elle eut beau faire tous
les efforts du monde, elle avait si peu d’imagination qu’elle ne parvint
jamais à se représenter «la sainte Humanité de Notre-Seigneur». Les
«compositions de lieu», recommandées aux âmes pieuses par les
_Exercitia_ de saint Ignace, n’étaient point son fort. Il semble, tout
au moins, que si elle avait la grande imagination des inventeurs, des
constructeurs ou des voyants, elle n’avait pas cette forme inférieure de
l’imagination qui s’attache à reproduire le détail pittoresque du
sensible, ce qu’on est convenu d’appeler, d’ailleurs fort improprement,
«l’imagination artiste». Son style ne s’embarrasse pas d’images, de
métaphores cultivées en pots; il est aussi direct, aussi près des choses
que possible. Quand elle se sert d’une image, ou d’une comparaison,
cette image ou cette comparaison n’a aucune valeur littéraire
indépendante de l’idée. Elle est purement allégorique et, la plupart du
temps, conventionnelle et empruntée, sans nulle prétention aux
élégances.
Cette femme à l’esprit positif était douée d’une âme enthousiaste et
vigoureuse, d’une sensibilité à la fois très fine et très profonde. De
toutes petites choses la frappaient, l’amusaient, et, quand elle se
mettait à les conter, elle en tirait les plus jolis effets. Avec cela,
l’amour de tout ce qui brille, des pierreries, des étoffes somptueuses,
de la lumière, de toutes les splendeurs. Elle aime les reliquaires et
les calices bien ciselés, les tableaux et les statues. Elle fait peindre
à fresque ses ermitages et les murs de ses couvents: elle-même surveille
et inspire les peintres. La campagne, les fleurs, les eaux courantes, un
beau jardin, un beau paysage la mettent dans le ravissement. Elle
remarque, en passant, l’ordonnance architecturale d’un château ou d’un
palais, elle s’ébahit devant la magnificence d’une galerie princière et
les trésors artistiques qui y sont exposés. Amie de toutes les belles
choses, elle est capable d’en créer à son tour. On vante son habileté de
main. On admire ses travaux d’aiguille, ses broderies et ses
tapisseries. Il y a même, chez elle, une pointe de sensualité: elle aime
les parfums et tous les raffinements de propreté dont on se piquait
alors.
Cette sensibilité frémissante trahit, par-dessus tout, un grand besoin
d’aimer et d’être heureuse. Comme saint Augustin, étudiant à Carthage,
il lui suffit d’entendre parler d’amour. Ainsi s’explique son engouement
pour les romans de chevalerie. Que dis-je! Elle s’émeut au seul mot
d’amour, mot qui, pour elle, n’aura jamais rien que de très pur. Plus
tard, adressant à ses filles ses suprêmes recommandations, elle leur
dira: «Qu’un de vos exercices, toute votre vie, soit de faire beaucoup
d’actes d’amour, parce qu’ils enflamment et attendrissent l’âme...»
J’entends bien qu’il s’agit là d’amour divin, d’amour du prochain,
d’actes de charité, mais cette âme ardente veut qu’il s’y mêle de la
flamme et de la tendresse.
Au fond de cette âme, on sent une volonté énergique, qui n’aura qu’à
rencontrer un obstacle pour devenir tout naturellement héroïque. Elle
n’a jamais connu la peur. Elle n’a jamais reculé devant rien, pas même
devant l’Inquisition. En maints endroits de ses écrits, elle a tenu à
bien affirmer son courage invincible,--un courage, disait-elle, qui
allait jusqu’à la dureté. C’est bien possible, quoique cette dureté fût
prompte à s’amollir. Il y avait, en elle, une profonde humanité au sens
le plus noble du mot, une réelle douceur, mais une douceur toute virile
qui avait horreur des sensibleries maladives, des fausses larmes et des
comédies sentimentales ou mystiques. Pour guérir une religieuse perdue
de mélancolie ou abîmée dans des visions fantastiques, elle écrivait
prosaïquement à la supérieure: «Faites-lui manger de la viande!...»
Cette vierge rude et courageuse, cette âme chevaleresque est une vraie
fille de hidalgo, une aristocrate, qui a conscience de la noblesse de
son sang, qui se sait apparentée aux premières familles castillanes et
qui compte même un roi de Léon parmi ses ascendants. Aussi a-t-elle au
plus haut degré le culte de l’honneur: elle va nous en donner, bientôt,
une preuve saisissante. Aussi traite-t-elle sur le pied d’égalité avec
les plus grands personnages. Et cependant cette patricienne très fière
de sa race n’a aucun préjugé nobiliaire. Elle nous raconte qu’à Tolède
des personnes de qualité et même l’administrateur du diocèse lui firent
grief d’avoir accordé l’honneur de la sépulture dans une chapelle de son
couvent, avec le titre de fondateur, à un simple marchand nommé Alphonse
Ramirez, qui, d’ailleurs, avait été le premier bienfaiteur de la
communauté. «Mais cela, dit-elle, ne me faisait pas grande impression,
parce que, grâce à Dieu, j’ai toujours plus estimé la vertu que la
noblesse.» Ses grandes manières se tempéraient de bonhomie, et, quand
elle fut religieuse, d’humilité chrétienne. Les témoins de sa vie nous
rapportent que, même lorsqu’elle était prieure, elle s’astreignait avec
joie aux plus humbles besognes. Elle faisait sa semaine de cuisine aussi
facilement qu’elle exécutait des broderies merveilleuses. Et Julien
d’Avila, l’aumônier de Saint-Joseph, nous assure qu’elle y excellait.
Elle se plie à tout avec une souplesse extrême. Elle est prête à tout
accepter, pourvu qu’elle arrive à ses fins. Car, encore une fois, ce qui
domine en elle, c’est la volonté: tout doit céder à son désir. «Quand je
désire une chose, écrivait-elle, il est dans ma nature de la désirer
avec ardeur.» Comment s’étonner qu’un caractère aussi franc, une
personnalité aussi richement douée se soit affirmée de très bonne heure?
Cette aimable enfant dut promener bientôt sur le monde un regard aussi
avide que curieux. Elle ne tarda point à se laisser fasciner par
lui,--et c’est elle-même qui s’en accuse, avec une excessive contrition,
peut-être: «Je commençai à faire de la toilette, à désirer plaire et
paraître, à donner beaucoup de soins à mes mains et à ma chevelure, à me
parfumer, enfin toutes les vanités de ce genre, lesquelles étaient
nombreuses, car je m’en occupais fort. Toutefois je n’avais pas mauvaise
intention et je n’aurais jamais voulu que quelqu’un offensât Dieu à
cause de moi...» L’aveu est tout à fait sincère. Il est bien certain que
Thérèse entendait rester une honnête demoiselle, mais il est non moins
certain qu’à cet âge-là, probablement à l’époque où elle lisait si
passionnément les romans de chevalerie, Thérèse était devenue coquette.
Cela avait dû commencer du vivant de sa mère. On discute sur la date de
la mort de celle-ci. L’opinion actuellement la plus accréditée, c’est
que l’adolescente avait tout près de quatorze ans, lorsque doña Béatrice
mourut. Mais les jeunes Espagnoles sont très précoces. Il est fort
possible que, dès l’âge de douze ans, Thérèse ait été déjà touchée du
désir de plaire. Ses lectures sentimentales et aussi ses fréquentations
lui tournaient la tête. Et néanmoins cette petite fille coquette et
passionnée restait, dans le fond de son cœur, fidèle à son destin,
soucieuse de ne pas déchoir pour être digne du seul Amant qu’elle eût
choisi. C’est sans doute à cet instant de sa vie que se place une
anecdote rapportée par doña Maria Pinel, religieuse de l’Incarnation.
Cette anecdote, la carmélite la tenait de la sœur aînée de Thérèse,
Marie de Cepeda, qui lui servait de mère, quand elle devint orpheline.
Une nuit que les deux jeunes filles s’en revenaient de Matines, sans
doute à travers les petites rues obscures d’Avila, tout à coup, au
milieu des ténèbres, Thérèse s’écria:
--Oh! ma sœur, si vous saviez quel écuyer nous accompagne, vous en
seriez ravie!
--Qui donc? demanda la sœur.
--Notre Seigneur Jésus-Christ portant sa croix!...
Fantaisie de jeune fille à l’imagination pieuse, remords ou
pressentiment? On n’ose décider. Cela, certes, n’a rien de commun avec
les visions dont elle sera favorisée par la suite. Mais déjà elle
_voyait_ Celui qu’elle devait tant aimer. Elle en était obsédée, même au
milieu de ses frivolités et au plus fort de ses dissipations. Pourtant
c’est la note mondaine qui domine dans cette étrange exclamation, dans
ce cri poussé en pleines ténèbres: elle pense toujours à Jésus-Christ,
mais celle qui, alors, se délecte à lire les aventures des Amadis, se le
représente sous des traits chevaleresques: c’est l’écuyer, le cavalier
servant qui accompagne sa dame,--un cavalier servant qui porte une
croix!... Est-il possible de traduire une plus pieuse et dramatique idée
sous une forme plus enjouée et, si l’on ose dire, plus galante? Toute
l’Espagne du XVIe siècle est dans ce cri.
Ces galanteries ne durèrent pas longtemps et ne dépassèrent jamais les
bornes permises. Néanmoins, la Sainte en éprouva plus tard un tel
remords, elle s’en est accusée en des termes si véhéments, se comparant
aux plus grands pécheurs et jusqu’à une Madeleine repentie, qu’on se
demande d’abord avec inquiétude si cette jeune orpheline n’aurait pas
commis quelque grave imprudence. Il suffit de lire la confession de ses
prétendus crimes pour être pleinement rassuré.
Voici, en effet, à quoi se réduisent les débordements de cette grande
pécheresse. Pour ne plus parler de ses lectures profanes, qu’elle a
déplorées avec amertume, il ne s’agit en somme que de relations frivoles
et qui _auraient pu_ devenir dangereuses. Thérèse avait des cousins,
probablement les fils de son oncle, don Francisco de Cepeda, qui
habitaient une maison contiguë à celle de son père. Il paraît même que
les deux logis communiquaient par une porte intérieure. Et ainsi les
cousins étaient constamment avec leurs cousines. A cause de leur parenté
et surtout de la proximité des deux maisons, il était très difficile de
ne pas les recevoir. D’ailleurs Thérèse,--elle ne s’en cache pas,--se
plaisait fort avec eux: «Ils étaient à peu près de mon âge, dit-elle, à
peine plus âgés. Nous étions continuellement ensemble. Ils m’aimaient
beaucoup, et, sur tous les sujets qui leur plaisaient, je leur donnais
la réplique, je prêtais l’oreille à leurs inclinations et à leurs
enfantillages, choses qui n’étaient point innocentes. Et le pire, ce fut
d’abandonner mon âme à ce qui fut la cause de son mal...»
Quel mal veut-elle dire? Il est impossible d’en apercevoir l’ombre dans
ses aveux candides et embarrassés. Elle nous parle bien d’une amie, une
parente,--probablement encore une cousine,--que son père et sa sœur
aînée voyaient d’assez mauvais œil. Mais pas plus que les cousins, on ne
pouvait convenablement la mettre à la porte. Et pourtant Thérèse nous
déclare que les conversations et l’exemple de cette fille lui faisaient
beaucoup de mal. Elle nous parle aussi des servantes de la maison qui
étaient prêtes à lui rendre toute espèce de mauvais services:
«L’intérêt, dit-elle, les aveuglait, _comme moi l’affection_.» Affection
pour qui? Pour lequel de ses cousins? Nous connaissons les noms de
quatre de ces jeunes gens. Ils s’appelaient Pierre, François, Diègue et
Vincent. Est-ce Pierre, François, Diègue ou Vincent, qui réussit à
troubler le cœur de l’adolescente, à obtenir d’elle une «affection»
réciproque, pour reprendre la chaste expression de la Sainte? Toujours
est-il que cette inclination n’alla pas plus loin. Elle s’en exagère
sans doute le danger. Mais, si danger il y eut, ce qui la sauva, ce fut,
à l’en croire, la crainte de Dieu et le sentiment de l’honneur. «Rien au
monde, dit-elle, n’aurait pu me faire changer en cela. Il n’y avait pas
d’amour, de qui que ce fût, qui pût me faire fléchir...» _Pas d’amour,
de qui que ce fût!_ Il semble bien qu’il y ait là un aveu,--qu’elle ait
répondu, en effet, à l’amour de son cousin. Mais nous pouvons nous en
rapporter à la parole de cette fière Castillane: son honneur sortit
intact de cette passionnette juvénile... Ce sont là de bien grands mots!
Nous allons voir que l’honneur ne fut jamais en cause dans cette
innocente aventure.
Quoi qu’il en soit, les allures de Thérèse, le tour que prenait ses
relations avec son cousin, durent inspirer des inquiétudes à son père.
Que se passa-t-il dans la conscience de ce veuf, livré à tous les
scrupules d’une dévotion méticuleuse? Ce qui est certain, c’est qu’il
prit peur et qu’il se résolut à mettre sa fille au couvent, sans plus
tarder. C’était, assurément, un peu tard. Elle avait seize ans
accomplis, et la malignité publique pouvait jaser sur cette brusque
détermination du père de famille. On donna pour prétexte que sa sœur
aînée, Marie de Cepeda, venait de se marier et que, décemment, la
cadette, privée de la surveillance maternelle, ne pouvait pas rester
toute seule au logis.
Et c’est ainsi que Thérèse, en la dix-septième année de son âge, entra
comme pensionnaire au couvent de Notre-Dame-de-Grâce.
IV
LA PENSIONNAIRE DES AUGUSTINES
Le couvent de Notre-Dame-de-Grâce existe encore. C’est une vieille et
sombre bâtisse, située en dehors des remparts et comme accrochée aux
flancs pierreux de l’acropole avilaise. Il conserve une assez fière mine
sous son fardeau de siècles. La loggia à colonnes qui précède sa
chapelle s’ouvre sur une fort belle vue, la plus belle peut-être
d’Avila. Elle domine la vallée et la rivière et, dans le lointain, la
ligne onduleuse et tourmentée des sierras castillanes. Au sortir des
petites rues étroites d’Avila, on éprouve là comme une impression de
délivrance et de dilatation.
Mais l’intérieur, si j’en juge du moins par l’église, semble être une
véritable prison. Dans un recoin obscur, à droite du chœur, on vous
montre le confessionnal de la Sainte. C’est une espèce de guichet d’_in
pace_, creusé dans une rude et épaisse maçonnerie. Il y fait humide et
froid, il y fait noir surtout, un noir de puits ou d’oubliettes. On
frémit à la pensée des terreurs qui devaient assaillir la pauvrette en
ce lieu de ténèbres, qui lui apparaissait sans doute comme un vestibule
de l’enfer. D’ailleurs la plupart de ces couvents d’Avila, les
confessionnaux, les parloirs surtout, ont quelque chose de sinistre.
Au XVIe siècle, comme aujourd’hui encore, ce couvent était habité par
des religieuses augustines cloîtrées. Mais, avec des novices, elles
recevaient des pensionnaires laïques, recrutées, en général, dans
l’aristocratie du pays. C’était, en même temps qu’un couvent, une
pension, une sorte de maison de surveillance pour jeunes filles nobles,
et non une maison d’éducation, au sens ordinaire du mot. Thérèse n’était
donc point là pour son instruction: elle avait seize ans passés et il
faut croire qu’elle avait appris, au logis paternel, tout ce qu’une
jeune fille bien élevée de ce temps-là pouvait savoir. Ainsi, on l’avait
mise chez les Augustines uniquement pour qu’elle fût gardée. Il y avait
là une nuance qu’elle dut vivement sentir. Elle comprit que son père et
sa sœur aînée se défiaient d’elle, et, comme sa conscience n’était pas
tranquille, ni son cœur non plus sans doute, ce fut d’abord, pour elle,
une véritable crise de désolation. Elle passa huit jours dans les larmes
et le désespoir. Si elle pleurait tant, ce n’était point d’être
enfermée. Elle nous avertit elle-même qu’en ce moment elle était lasse
de la vie de dissipation qu’elle menait et qu’elle n’aspirait plus qu’au
repos. Elle pleurait parce qu’elle se considérait comme une grande
pécheresse, une grande coupable et parce qu’elle tremblait que son père
n’eût soupçon de son innocente amourette avec son cousin. Elle se crut
perdue, perdue de réputation d’abord, et puis perdue à tout jamais
devant Dieu. Pour concevoir la profondeur de tels chagrins, il faut
songer non pas seulement à l’extrême susceptibilité de conscience des
âmes marquées pour la sainteté, mais à la sensibilité toute fraîche
d’une nature virginale et romanesque. La moindre défaillance prend alors
les proportions d’un désastre. L’idée même du péché est une souillure
ineffaçable...
Dans cette grande détresse, elle ne vit plus qu’un remède, qui était de
confesser son crime. Elle alla se jeter aux pieds de l’aumônier du
couvent et elle lui avoua tout. Ce confesseur jugea sainement de ce qui
se passait dans cette petite âme et il eut le bon esprit de la
tranquilliser. Il lui dit qu’il ne voyait rien que de véniel dans ce qui
la tourmentait et qu’en définitive tout serait pour le mieux si cela
devait la conduire à un honnête mariage.
C’était la réponse du bon sens et de la sagesse pratique. Mais cette
réponse se trompait d’adresse. Thérèse, un peu étonnée, ne comprit
qu’une chose, dans les discours de son confesseur, c’est qu’elle devait
se calmer et qu’elle n’était point aussi criminelle qu’elle l’avait
pensé. Quant au mariage, elle ne se découvrait aucun goût pour cet état.
Elle nous dit même qu’_elle le redoutait_. Et cependant elle avait dû en
accueillir l’idée comme les autres jeunes filles de son entourage:
c’était une formalité que, tôt ou tard, il faudrait accomplir, mais qui
n’excitait en elle aucun enthousiasme. Et pourtant si elle avait
sérieusement aimé son cousin, le mariage aurait dû lui apparaître dans
une perspective enchanteresse. Élevée comme elle l’était,--comme
l’étaient les jeunes Espagnoles d’alors,--elle ne pouvait pas imaginer
d’autre dénouement de cette intrigue galante. Le fait est que, si elle y
pensait, c’était plutôt avec appréhension. Et ainsi il faut bien
convenir que cette passionnette n’avait pas en elle de racines
profondes. C’était un entraînement juvénile, pur mimétisme sentimental:
le besoin machinal de faire comme les autres. Et sans doute aussi le
premier élan d’un cœur qui ignorait encore sa véritable voie.
C’est tellement vrai que, si elle eût réellement aimé celui qui sans
doute se disait déjà son _novio_, elle eût profité de l’indulgence de
son confesseur, pour continuer ses relations avec le jeune
homme,--relations d’autant plus passionnantes qu’elles devaient se faire
clandestines. Thérèse était enfermée au couvent. Le _novio_ ne pouvait
plus correspondre avec elle que par des billets ou des messages. Et
c’est bien en effet ce qu’il tenta. Il n’est ni grilles ni serrures pour
un amoureux. Elle dut recevoir ces messages ou ces billets, puisqu’elle
nous en parle. Mais elle n’y répondit point. «Comme il n’y avait pas
moyen, dit-elle assez rudement, cela cessa bien vite.» Et la nouvelle
pensionnaire fut tranquille.