Telle fut la ferveur religieuse de la maison où naquit la future sainte.

Pour l’éclosion d’une âme prédestinée, peut-on imaginer une serre plus

chaude que celle-là? Sa ville natale était une autre serre de dévotion.

L’Avila de ce temps-là pouvait passer pour un vaste couvent. Ce

n’étaient pas seulement les palais aux fenêtres grillées et farouchement

clos des vieilles familles, qui lui donnaient un aspect conventuel. Mais

les monastères, comme les églises, y foisonnaient. Deux ordres fameux y

exerçaient un véritable magistère moral: les Dominicains et les Pères de

la Compagnie de Jésus,--les premiers dans leur puissant et riche

monastère de Santo-Tomas, passagère résidence des Rois Catholiques qui

s’étaient appliqués à l’enrichir et à l’embellir, qui y avaient fait

construire une magnifique chapelle,--et les Jésuites dans leur collège

naissant de Saint-Gil, environné alors de tout un prestige de nouveauté,

de science et de sainteté.

Le clergé séculier, de son côté, était non seulement une puissance avec

quoi il fallait compter, mais un corps respecté pour ses lumières et ses

vertus. De nombreux laïques pouvaient rivaliser, en cela, avec les

clercs. Parmi ceux-ci, on citait tout particulièrement un prêtre

avilais, maître Gaspar Daza, qui avait fondé une association

d’ecclésiastiques voués à l’étude et aux bonnes œuvres, et qui semble

s’être occupé aussi de direction spirituelle. Parmi les laïques, un

gentilhomme nommé François de Salcedo, avait, pour lors, grand renom de

piété et de science théologique. Pendant vingt ans, il suivit les cours

professés chez les Dominicains de Santo-Tomas. Plus tard, après la mort

de sa femme, il se fit ordonner prêtre et se consacra tout entier au

service de Dieu et au soin des âmes. Ces deux personnages furent en

relations avec la Réformatrice du Carmel,--et on peut dire que, pendant

toute sa vie, ils exercèrent sur elle une réelle influence, ne fût-ce

que par leur exemple. François de Salcedo, en particulier, fut pour

Thérèse un véritable ami, un confident qui, néanmoins, l’épouvantait un

peu par le caractère sombre de sa foi: elle blâmait notamment ses

terreurs de l’Enfer. Quant à maître Gaspar Daza,--après un dissentiment

passager,--elle finit par lui donner toute sa confiance, et elle a écrit

de lui un magnifique éloge.

Tout ce petit monde avilais, clercs et laïques, s’observait sévèrement

et jalousement, avec quelque chose de l’esprit malveillant et médisant

des petites villes. Le moindre écart de conduite était exagéré jusqu’au

scandale. Le moindre soupçon d’hérésie, ou même seulement de singularité

de vie ou de doctrine, suffisait pour mettre les esprits en ébullition.

On juge, d’après cela, quel effet pouvait produire un milieu religieux

aussi violemment exalté sur une âme prédisposée de naissance à la piété

la plus haute et aux suprêmes émotions de la mystique. La jeune Thérèse,

comme les autres enfants de son âge, n’a guère vu autour d’elle que des

couvents, des hospices, des processions, et elle n’a guère entendu que

les sonneries des cloches, les offices et les sermons des innombrables

églises. La grâce de Dieu fit d’elle une sainte, mais les âmes des

saints sont, en général, préparées par une longue ascendance chrétienne

et par le travail secret de mille influences providentielles. On peut

dire qu’une famille, une ville, une race entière ont collaboré à la

sainteté de sainte Thérèse. Elle est devenue, aujourd’hui, une gloire

nationale espagnole. Avila et l’Espagne peuvent prendre leur juste part

dans cette gloire qu’elles ont aidé à naître.

II

LES DEUX PETITS ENFANTS QUI VOULAIENT GAGNER LE PARADIS

Thérèse d’Avila vint au monde le 28 mars de l’an de grâce 1515.

Son père, don Alonso Sanchez de Cepeda, qui, suivant l’usage des chefs

de famille, devait tenir soigneusement son livre de raison, a consigné

de sa main cet événement dans les lignes que voici: «Le mercredi,

vingt-huitième jour du mois de mars de l’an 1515, est née Thérèse, ma

fille, à cinq heures du matin, peut-être une demi-heure plus tôt,

peut-être une demi-heure plus tard, en tout cas ce mercredi-là, au lever

du soleil. Son parrain fut Vela Nuñez et sa marraine, doña Maria del

Aguila, fille de Francisco de Pajarès.»

Il est à noter que sainte Thérèse, très involontairement sans nul doute,

se rajeunissait d’un jour. Elle gardait dans son bréviaire une feuille

volante où elle avait marqué le jour qu’elle croyait être celui de sa

naissance: «Mercredi, fête de saint Bertold, de l’Ordre du Carmel, le 29

mars 1515, à cinq heures du matin, est née Thérèse, la pécheresse.»

Notons aussi que le nom de la Sainte s’écrit en espagnol: _Teresa_ sans

_h_. Elle-même écrivait toujours ainsi son nom, et c’est d’ailleurs

l’habituelle orthographe espagnole. En revanche, l’habituelle

orthographe française, conforme à l’étymologie grecque, admet le _Th_:

Thérèse. Il nous faut insister sur ce menu détail d’orthographe, parce

qu’il a déchaîné, il n’y a pas très longtemps, de véritables tempêtes.

Le _Th_ passait alors pour gallican, le simple _T_ pour ultramontain: de

là, bataille entre les partisans des deux orthographes. Le R. P. Bouix,

de la Compagnie de Jésus, ayant, dans sa traduction des œuvres de la

Sainte, adopté la forme espagnole: _Térèse_, il en fut aigrement tancé

par un abbé Postel qui élucubra contre lui un factum des plus acerbes, à

l’effet de démontrer que le nom castillan de _Teresa_ n’est pas

d’origine exclusivement espagnole, comme le prétendait notamment le P.

de Ribéra, le premier biographe de la grande Carmélite, mais qu’il est

dérivé du grec; que la première sainte Thérèse, ou Therasia, fut la

propre femme de saint Paulin de Nole,--et qu’enfin l’orthographe

courante, chez nos écrivains du XVIIe siècle, est conforme à

l’étymologie grecque. En introduire une autre, c’est bouleverser toutes

les règles de la grammaire française... Il n’y a, en effet, aucune

raison de changer nos habitudes orthographiques et d’abandonner une

forme à laquelle nos yeux français sont habitués pour en adopter une

espagnole ou italienne. Pour nous, la question est des plus secondaires.

Néanmoins, s’il faut choisir, nous préférons rester traditionnalistes et

français.

Mais il convient de regarder d’un peu près cet acte de naissance,

complaisamment rédigé par une main paternelle. Le bon Alonso de Cepeda

semble attacher une certaine importance à l’heure précise où l’enfant

prédestinée est venue au monde. Était-ce bien à cinq heures du matin?

N’était-ce point plus tôt ou plus tard? Ce qu’il y a de certain, c’est

que, déjà, il faisait presque grand jour... Le père, dirait-on, tient à

bien établir que sa fille n’est point une enfant des ténèbres. En somme,

il n’est pas tout à fait indifférent que cette voyante qui avait une

telle horreur de tout ce qui ressemble à la nuit, que cette âme claire

et joyeuse, qui n’aimait pas appliquer sa pensée à l’enfer,--que ce

lumineux génie enfin soit né avec l’aube... Autre détail qui appelle la

réflexion: le parrain de Thérèse était un Vela Nuñez--Francisco Vela

Nuñez, le père de don Blasco Vela Nuñez, un futur vice-roi du Pérou,

deux conquistadors qui entraînèrent à leur suite, en Amérique, cinq

frères de la Sainte.

Ainsi, dès le berceau, elle fut touchée par le souffle des aventures

héroïques. Comme les mâles de sa race et de sa famille, elle n’aspire

qu’à partir. Elle est bien de leur sang. Elle n’est pas de ceux qui

prennent racine dans un petit pays. Il lui faut de vastes horizons. Nous

verrons combien elle a souffert de ce que son sexe et son état lui aient

interdit de se mêler aux grandes luttes du siècle. Autant que cela était

possible à une nonne cloîtrée, elle a agi et elle a voyagé, elle a

étendu aussi loin qu’elle pouvait, son apostolat. Ses ennemis lui

reprochent sa perpétuelle inquiétude. Le Nonce lui-même la traitera de

«femmelette agitée et coureuse». Ce n’était pas pour rien qu’elle était

la sœur de ces coureurs de monde et de ces conquérants, qui, en quelques

années, soumirent à l’Espagne des continents entiers...

Ainsi donc, voilà cette petite âme ardente jetée au monde dans la triste

et frigide Avila. Elle naît dans une vieille maison sévèrement close,

entre l’église Saint-Dominique-de-Silos et l’église Sainte-Scholastique,

aujourd’hui disparue. Autour d’elle, elle ne voit que de pieux

personnages. Elle n’entend parler que d’histoires édifiantes. Le père de

famille lit à ses enfants ou leur fait lire des vies de saints. Dans ce

milieu favorable, elle s’épanouit tout de suite. Dès ses premières

années, sa vocation parle de la façon la plus nette et la plus

impérieuse. Ses premières démarches enfantines trahissent ce qu’elle

sera plus tard. Dans ses premiers gestes spontanés, la Carmélite

réformatrice et la grande contemplative sont déjà préfigurées. Rien ne

trahit mieux son caractère et sa destinée prochaine que cette équipée

puérile, dont elle a, dans sa biographie, immortalisé le souvenir:

«J’avais, dit-elle, un frère à peu près de mon âge: (c’était très

probablement son frère Rodrigue, de quatre ans plus âgé qu’elle). Nous

nous mettions ensemble pour lire des vies de saints. C’était lui que

j’aimais le plus, quoique j’eusse grand amour pour tous les autres et

eux pour moi. Comme je voyais les martyres que les saintes souffraient

pour Dieu, il me semblait qu’elles achetaient à bien bon marché d’aller

jouir de Dieu, et le désir me venait de mourir comme elles: non point

par amour que j’entendisse avoir pour Lui, mais pour jouir à si bref

délai des grands biens que je lisais y avoir au ciel. Et je me mis, avec

ce mien frère, à examiner quel moyen il y aurait pour cela. Nous

concertâmes de nous en aller au pays des Maures, en mendiant pour

l’amour de Dieu, afin que, là-bas, on nous coupât la tête... Ce qui nous

étonnait le plus dans ce que nous lisions, c’était de dire que le

châtiment comme la gloire était _pour toujours_. Il nous arrivait de

causer longuement de cela et nous nous plaisions à répéter: «Pour

toujours, toujours, toujours!...» Quelle perspective fascinante!

Et en effet, il paraît qu’ils mirent leur projet à exécution, se

sauvèrent de la maison paternelle, passèrent le pont de l’Adaja, pour

s’en aller là-bas, vers ces hautes montagnes qui fermaient l’horizon et

qui pourtant paraissaient inaccessibles. Ils furent rattrapés par un de

leurs oncles paternels, don Francisco de Cepeda, et ramenés au logis, où

leur mère les gronda fort de cette escapade. Rodrigue, l’aîné, pour

s’excuser, déclara que «c’était la petite qui l’avait entraîné et qui

lui avait fait prendre ce chemin...»

Thérèse est déjà là tout entière, avec les mouvements passionnés et

souvent tyranniques de son cœur. Cette grande amoureuse n’a jamais aimé

à moitié: «C’était lui que j’aimais le plus, quoique j’eusse grand amour

pour tous les autres, et eux pour moi.» Et aussi son besoin de partir,

cet instinct apostolique, qui la travaille dès ses premières lectures.

Et ce goût pour la pauvreté évangélique, qui va déchaîner de telles

colères contre sa réforme: «Demander l’aumône pour l’amour de Dieu.»

Ensuite, et par-dessus tout, ce bon réalisme espagnol, cet esprit

pratique et positif qui, dans un âge si tendre, lui fait envisager le

martyre comme un calcul avantageux. Elle l’avoue naïvement, ce n’était

point par amour de Dieu qu’elle consentait à avoir la tête coupée, mais

parce que c’était jouir à bon compte des félicités célestes,--félicités,

par surcroît, éternelles: «Pour toujours, toujours, toujours!» Comment

hésiter à se sacrifier, quand la récompense est si prompte et si

belle?... Et puis enfin cette autorité qu’elle prend immédiatement sur

les âmes. Peu importent l’âge, la qualité et le rang de ceux qui

l’écoutent. Il faudra, plus tard, qu’ils lui obéissent, comme Rodrigue

son frère aîné. Elle les fait agir, les dirige, leur montre le chemin,

comme elle montrait le chemin à son jeune frère, sur la route qui allait

au pays des Maures,--et cela sans hésiter, avec une claire vision des

moyens. Cette mystique est une grande réalisatrice.

Sa première velléité héroïque vient d’échouer. Mais c’est une opiniâtre.

Elle s’obstine jusqu’à la réussite, ou elle cherche d’autres voies qui

la conduisent au même but. «Voyant, dit-elle, qu’il était impossible

d’aller là où l’on nous tuerait pour Dieu, nous décidâmes d’être

ermites, et, dans un jardin qu’il y avait chez nous, nous nous mîmes à

faire, comme nous pouvions, des ermitages, en entassant de petites

pierres, qui nous tombaient tout de suite, et ainsi nous ne trouvions

nul remède pour notre désir...»

Alors elle se mit à jouer à la religieuse avec d’autres petites filles.

«J’aimais, dit-elle, faire des couvents, et il me semble que je désirais

être nonne, quoique moins vivement que les autres choses que j’ai

dites...» Déjà, elle fonde des monastères, mais faute de mieux, parce

qu’elle ne peut pas être martyre, ou vivre de la vie érémitique, dans le

désert et la solitude. En même temps, elle fait l’aumône aux pauvres, et

sa mère lui enseigne maintes dévotions, notamment celle du Rosaire, à

quoi elle était fort attachée. De bonne heure, Thérèse eut un culte tout

filial pour Notre-Dame. Elle nous conte que, lorsque doña Béatrice

mourut, l’orpheline avait environ douze ans, elle se jeta en pleurant,

aux pieds d’une statue de la Vierge, et elle la supplia d’être désormais

sa mère... La future Carmélite voit dans cet élan de confiance, dans ce

joli geste enfantin, si affectueux et si tendre, l’indice manifeste de

sa vocation carmélitaine. En se sentant abandonnée, son premier

mouvement est de se jeter dans les bras de la Vierge, protectrice du

Carmel.

En réalité, c’est toute sa destinée qui est préfigurée dans les premiers

actes de cette petite fille. Elle révèle immédiatement le fond de son

être. Elle confesse ingénûment ce qu’elle désire et ce qu’elle aime, ce

à quoi elle va vouer son existence. Elle veut être heureuse, mais

heureuse pour toujours, d’une félicité sans borne et sans fin, et, à

défaut du martyre, elle ne voit d’autre moyen de réaliser son rêve que

la règle monastique. La béatitude par le cloître, voilà son but et sa

vie. Mais il s’y ajoute une foule d’autres vocations encore

inconscientes. On les aperçoit qui se dessinent dès cette époque.

Visiblement, dès cette période de l’âge angélique, Dieu a des desseins

sur elle. Elle va regimber, contre la Volonté qui la mène. Elle

s’efforcera par faiblesse ou par légèreté, de fuir son destin. Elle

s’écartera de sa voie véritable, mais elle reviendra. Bon gré mal gré,

elle finira par passer par les chemins où Dieu veut qu’elle aille...

Mais ira-t-elle jamais plus loin qu’à l’époque, où, sa main dans la main

de son frère le plus chéri, elle voulait s’en aller vers les pays

barbares, bien résolue à mettre sa tête sur le billot, pour gagner la

palme. De tout son cœur, cette enfant a fait le sacrifice de sa vie.

Elle a convoité la félicité suprême. Elle a jugé le néant de tout,

hormis cela. Dès cette minute, elle a pressenti toute la perfection à

laquelle elle pourra jamais atteindre: l’immolation complète en vue de

l’union avec le seul Bien. Ainsi l’on peut dire que tout est donné à

l’âme humaine dès l’origine. Elle naît avec tout son destin, toutes ses

puissances et toutes ses facultés préformées. Bien plus, elle reçoit,

dès cet instant, toute la lumière dont elle est capable. Mais cet état

de grâce baptismale ne dure pas longtemps. Très rapidement, la lumière

s’obscurcit, le grand élan vers la Voie qui monte se ralentit ou

s’arrête. L’âme se cherche et ne se trouve plus.

C’est ainsi que, pendant des années, nous allons suivre Thérèse sur la

voie qui descend.

III

LA JEUNE FILLE A LA ROBE ORANGÉE

Vous rappelez-vous ce passage de _La Vita nuova_, où Dante, racontant le

premier émoi de sa rencontre avec Celle qu’il appelle «la Dame de sa

pensée», la présente, en réalité, à l’admiration et à la vénération des

siècles et de l’univers entier: «Elle avait déjà assez vécu en ce monde

pour que, dans cet espace de temps, le ciel étoilé se fût porté vers

l’Orient de la douzième partie d’un degré, en telle sorte qu’elle

m’apparut dans le commencement de sa neuvième année et lorsque

j’accomplissais la mienne. Elle m’apparut, vêtue d’une robe de couleur

rouge, imposante et modeste, et la manière dont sa ceinture retenait son

vêtement était appropriée à son extrême jeunesse. Je le dis en vérité: à

ce moment, l’esprit de vie qui réside dans la voûte la plus secrète du

cœur, commença à trembler en moi avec tant de force que le mouvement

s’en fit ressentir jusque dans mes veines les plus petites...»

Ce frémissement d’amour et d’admiration, on ne le ressent point, à vrai

dire, dès la première rencontre avec l’être prédestiné. Pourtant

l’inconcevable splendeur qui environne, dès ses premiers ans, l’enfant

promis à la gloire, cet obscur rayonnement a beau être invisible,

certaines âmes le sentent, même parmi les plus humbles. Et alors, par la

suite, quand le miracle est patent pour tous, ces bonnes âmes se

remémorent de petites choses, de petites circonstances, qui les avaient

mystérieusement frappées sans qu’elles sussent bien pourquoi et qui,

désormais, leur semblent des allusions prophétiques au miracle réalisé.

Et c’est ainsi qu’aux phrases magnifiques de Dante, saluant l’apparition

de sa Béatrice transfigurée jusqu’à devenir pour lui le symbole de la

sacrée Théologie, j’ose comparer ces mots naïfs d’une vieille sœur, une

vieille religieuse du couvent de l’Incarnation, se rappelant sa première

vision de celle qui allait devenir la Mère Thérèse de Jésus: «Je me

souviens, dit-elle, que la sainte Mère, étant encore dans le siècle,

venait de temps en temps visiter ce couvent, et j’en donne pour signes

_qu’elle portait une robe orangée avec des galons de velours noir_...»

Et la religieuse, qui nous transmet ce souvenir de sa vieille compagne,

le commente ainsi: «Ce n’est qu’une bagatelle, mais qui ajoute à ma

dévotion.»

Qu’entendait-elle par là? Comment le rappel de cette «robe orangée»

pouvait-elle ajouter à la dévotion de la Carmélite? Sans doute, comme

Dante, évoquant la robe rouge de Béatrice enfant, elle voyait dans cette

couleur éclatante, encore rehaussée par ces applications d’étoffe

sombre, un symbole qui présageait la gloire future de la Sainte.

Pour nous, en ces pages, nous y verrons surtout un détail topique, une

image bien espagnole, qui nous permettra d’achever notre composition de

lieu, avant de méditer sur l’extraordinaire aventure de sainte Thérèse.

Cette créature, qui fut l’objet d’une si prodigieuse faveur, nous

voudrions nous la figurer telle qu’elle était, lorsqu’elle vivait de la

vie de ce monde, non pas seulement dans ses habits de jeune patricienne

d’Avila, dans sa robe orangée à galons de velours noir, mais avec les

traits véridiques et les particularités de son corps et de son visage.

Il faut avouer que ce n’est pas très facile. Les portraits qui nous sont

restés d’elle ne sont pas bien nombreux. Et encore ceux qui passent pour

authentiques sont-ils contestés comme les copies ou les variantes.

L’original serait, paraît-il, un portrait assez maladroit exécuté par un

peintre de rencontre, un frère lai, appartenant à l’ordre des Carmes,

lequel s’appelait Jean de la Misère. D’après la tradition, la Sainte

elle-même en aurait été mécontente et elle aurait déclaré à l’auteur:

«Dieu vous pardonne, frère Jean, de m’avoir faite si laide!» Cette

effigie se trouve actuellement chez les Carmélites de Séville. Mais elle

aussi est contestée. Le véritable original de Jean de la Misère serait

maintenant à Buenos-Ayres. Quoi qu’il en soit, un certain nombre

d’autres portraits,--tous réputés authentiques, c’est-à-dire

contemporains de la Sainte et pris sur le vif,--sont montrés aux

visiteurs, en différents carmels espagnols, notamment à Salamanque et à

Valladolid.

Tous représentent une personne ayant déjà pris l’embonpoint de la

maturité, ou même déjà marquée par les flétrissures de l’âge: de sorte

que la jeune fille brillante et adulée que fut Thérèse d’Avila n’est

plus guère qu’un souvenir. Mais tous confirment, en somme, le portrait

littéraire que nous a tracé d’elle son premier biographe, le Père

François de Ribéra.

Elle était belle. Elle le savait, et, jusque dans sa vieillesse, elle ne

faisait nullement difficulté d’en convenir ou même de le rappeler. Elle

disait, un jour, à un de ses confesseurs: «Sachez, mon Père, qu’on me

félicitait de trois choses en particulier: on disait de moi que j’étais

une sainte, que j’avais de l’esprit et que j’étais belle. Je croyais

deux de ces choses: je m’imaginais que j’avais de l’esprit et que

j’étais belle, ce qui indiquait assez de vanité de ma part...» Malgré la

restriction modeste, une foule de témoignages concordants nous

permettent de juger que cette jeune fille si admirée et si convaincue de

son mérite ne se faisait point d’illusion. A un certain moment, dans sa

toute première jeunesse, elle dut même être fort jolie, comme le sont

très fréquemment les jeunes Espagnoles entre dix et quinze ans. Mais,

sans doute, son visage prit de bonne heure une plénitude et une

régularité toutes classiques: elle devint plus belle que jolie. C’est ce

que semble affirmer le Père de Ribéra: «Elle était, dit-il, grande de

taille. D’une remarquable beauté dans sa jeunesse, elle paraissait

encore fort bien dans un âge avancé. _Elle était corpulente_ et elle

avait la peau très blanche. _Son visage était rond, plein_, d’une belle

coupe, très bien proportionné. _Le teint de lis et de roses._ Il

s’enflammait, quand elle était en oraison et lui donnait une beauté

ravissante... Ses cheveux étaient noirs et bouclés; son front large, uni

et très beau. Les sourcils châtains, bien fournis et un peu en arc. Ses

yeux étaient noirs, ronds, à fleur de tête, de grandeur ordinaire, mais

admirablement disposés, vifs et gracieux. Quand elle souriait, _le

sourire et l’allégresse s’y peignaient_, et ils respiraient la gravité,

quand elle voulait se montrer grave. Son nez était petit, peu élevé vers

le milieu, rond par le bout et un peu incliné vers le bas... La lèvre

supérieure était déliée et droite. La lèvre inférieure grosse et un peu

pendante. _Ses dents étaient bonnes, son menton bien fait et

proportionné_; les oreilles ni petites, ni grandes; _le cou large_ et

peu élevé, les mains petites et très belles. Elle avait, au côté gauche

de son visage, trois petits signes qui lui donnaient beaucoup de grâce:

le premier, plus bas que la moitié du nez, le second, entre le nez et la

bouche et le troisième, au-dessous de la bouche...» Et, en effet, ces

trois grains de beauté sont nettement indiqués dans la plupart des

portraits de la Sainte.

Le religieux, à qui nous devons ces détails si précis, prend l’honnête

précaution de nous avertir: «Toutes ces particularités, je les tiens de

personnes qui la virent très souvent de près et eurent plus de facilité

que moi de la considérer à loisir.» Et il conclut: «Enfin tout

paraissait parfait en elle. Son port était majestueux, sa démarche

pleine de dignité et de grâce. _Elle était si aimable, si paisible_,

qu’il suffisait de la voir et de l’entendre pour lui porter du respect

et pour l’aimer.»

Ce qui frappe surtout dans ces lignes et ce qui s’en dégage, c’est

l’image d’une personne parfaitement saine et parfaitement équilibrée.

Elles éveillent l’idée d’une créature robuste et joyeuse, belle à voir

et facile à vivre, d’une humeur toujours égale et d’un visage souriant.

Il faut insister sur ces traits, parce qu’ils constituent un argument

très fort contre ceux qui ont voulu considérer sainte Thérèse comme une

hystérique. Et, d’autre part, on s’étonne qu’avec cette constitution

vigoureuse, tous ces signes habituels de santé, elle ait été, en somme,

une perpétuelle malade. Ces maladies mystérieuses, auxquelles ses

médecins avouaient ne rien comprendre, n’en sont que plus inexplicables.

Sainte Thérèse · 第 2 / 23 段