Pour l’éclosion d’une âme prédestinée, peut-on imaginer une serre plus
chaude que celle-là? Sa ville natale était une autre serre de dévotion.
L’Avila de ce temps-là pouvait passer pour un vaste couvent. Ce
n’étaient pas seulement les palais aux fenêtres grillées et farouchement
clos des vieilles familles, qui lui donnaient un aspect conventuel. Mais
les monastères, comme les églises, y foisonnaient. Deux ordres fameux y
exerçaient un véritable magistère moral: les Dominicains et les Pères de
la Compagnie de Jésus,--les premiers dans leur puissant et riche
monastère de Santo-Tomas, passagère résidence des Rois Catholiques qui
s’étaient appliqués à l’enrichir et à l’embellir, qui y avaient fait
construire une magnifique chapelle,--et les Jésuites dans leur collège
naissant de Saint-Gil, environné alors de tout un prestige de nouveauté,
de science et de sainteté.
Le clergé séculier, de son côté, était non seulement une puissance avec
quoi il fallait compter, mais un corps respecté pour ses lumières et ses
vertus. De nombreux laïques pouvaient rivaliser, en cela, avec les
clercs. Parmi ceux-ci, on citait tout particulièrement un prêtre
avilais, maître Gaspar Daza, qui avait fondé une association
d’ecclésiastiques voués à l’étude et aux bonnes œuvres, et qui semble
s’être occupé aussi de direction spirituelle. Parmi les laïques, un
gentilhomme nommé François de Salcedo, avait, pour lors, grand renom de
piété et de science théologique. Pendant vingt ans, il suivit les cours
professés chez les Dominicains de Santo-Tomas. Plus tard, après la mort
de sa femme, il se fit ordonner prêtre et se consacra tout entier au
service de Dieu et au soin des âmes. Ces deux personnages furent en
relations avec la Réformatrice du Carmel,--et on peut dire que, pendant
toute sa vie, ils exercèrent sur elle une réelle influence, ne fût-ce
que par leur exemple. François de Salcedo, en particulier, fut pour
Thérèse un véritable ami, un confident qui, néanmoins, l’épouvantait un
peu par le caractère sombre de sa foi: elle blâmait notamment ses
terreurs de l’Enfer. Quant à maître Gaspar Daza,--après un dissentiment
passager,--elle finit par lui donner toute sa confiance, et elle a écrit
de lui un magnifique éloge.
Tout ce petit monde avilais, clercs et laïques, s’observait sévèrement
et jalousement, avec quelque chose de l’esprit malveillant et médisant
des petites villes. Le moindre écart de conduite était exagéré jusqu’au
scandale. Le moindre soupçon d’hérésie, ou même seulement de singularité
de vie ou de doctrine, suffisait pour mettre les esprits en ébullition.
On juge, d’après cela, quel effet pouvait produire un milieu religieux
aussi violemment exalté sur une âme prédisposée de naissance à la piété
la plus haute et aux suprêmes émotions de la mystique. La jeune Thérèse,
comme les autres enfants de son âge, n’a guère vu autour d’elle que des
couvents, des hospices, des processions, et elle n’a guère entendu que
les sonneries des cloches, les offices et les sermons des innombrables
églises. La grâce de Dieu fit d’elle une sainte, mais les âmes des
saints sont, en général, préparées par une longue ascendance chrétienne
et par le travail secret de mille influences providentielles. On peut
dire qu’une famille, une ville, une race entière ont collaboré à la
sainteté de sainte Thérèse. Elle est devenue, aujourd’hui, une gloire
nationale espagnole. Avila et l’Espagne peuvent prendre leur juste part
dans cette gloire qu’elles ont aidé à naître.
II
LES DEUX PETITS ENFANTS QUI VOULAIENT GAGNER LE PARADIS
Thérèse d’Avila vint au monde le 28 mars de l’an de grâce 1515.
Son père, don Alonso Sanchez de Cepeda, qui, suivant l’usage des chefs
de famille, devait tenir soigneusement son livre de raison, a consigné
de sa main cet événement dans les lignes que voici: «Le mercredi,
vingt-huitième jour du mois de mars de l’an 1515, est née Thérèse, ma
fille, à cinq heures du matin, peut-être une demi-heure plus tôt,
peut-être une demi-heure plus tard, en tout cas ce mercredi-là, au lever
du soleil. Son parrain fut Vela Nuñez et sa marraine, doña Maria del
Aguila, fille de Francisco de Pajarès.»
Il est à noter que sainte Thérèse, très involontairement sans nul doute,
se rajeunissait d’un jour. Elle gardait dans son bréviaire une feuille
volante où elle avait marqué le jour qu’elle croyait être celui de sa
naissance: «Mercredi, fête de saint Bertold, de l’Ordre du Carmel, le 29
mars 1515, à cinq heures du matin, est née Thérèse, la pécheresse.»
Notons aussi que le nom de la Sainte s’écrit en espagnol: _Teresa_ sans
_h_. Elle-même écrivait toujours ainsi son nom, et c’est d’ailleurs
l’habituelle orthographe espagnole. En revanche, l’habituelle
orthographe française, conforme à l’étymologie grecque, admet le _Th_:
Thérèse. Il nous faut insister sur ce menu détail d’orthographe, parce
qu’il a déchaîné, il n’y a pas très longtemps, de véritables tempêtes.
Le _Th_ passait alors pour gallican, le simple _T_ pour ultramontain: de
là, bataille entre les partisans des deux orthographes. Le R. P. Bouix,
de la Compagnie de Jésus, ayant, dans sa traduction des œuvres de la
Sainte, adopté la forme espagnole: _Térèse_, il en fut aigrement tancé
par un abbé Postel qui élucubra contre lui un factum des plus acerbes, à
l’effet de démontrer que le nom castillan de _Teresa_ n’est pas
d’origine exclusivement espagnole, comme le prétendait notamment le P.
de Ribéra, le premier biographe de la grande Carmélite, mais qu’il est
dérivé du grec; que la première sainte Thérèse, ou Therasia, fut la
propre femme de saint Paulin de Nole,--et qu’enfin l’orthographe
courante, chez nos écrivains du XVIIe siècle, est conforme à
l’étymologie grecque. En introduire une autre, c’est bouleverser toutes
les règles de la grammaire française... Il n’y a, en effet, aucune
raison de changer nos habitudes orthographiques et d’abandonner une
forme à laquelle nos yeux français sont habitués pour en adopter une
espagnole ou italienne. Pour nous, la question est des plus secondaires.
Néanmoins, s’il faut choisir, nous préférons rester traditionnalistes et
français.
Mais il convient de regarder d’un peu près cet acte de naissance,
complaisamment rédigé par une main paternelle. Le bon Alonso de Cepeda
semble attacher une certaine importance à l’heure précise où l’enfant
prédestinée est venue au monde. Était-ce bien à cinq heures du matin?
N’était-ce point plus tôt ou plus tard? Ce qu’il y a de certain, c’est
que, déjà, il faisait presque grand jour... Le père, dirait-on, tient à
bien établir que sa fille n’est point une enfant des ténèbres. En somme,
il n’est pas tout à fait indifférent que cette voyante qui avait une
telle horreur de tout ce qui ressemble à la nuit, que cette âme claire
et joyeuse, qui n’aimait pas appliquer sa pensée à l’enfer,--que ce
lumineux génie enfin soit né avec l’aube... Autre détail qui appelle la
réflexion: le parrain de Thérèse était un Vela Nuñez--Francisco Vela
Nuñez, le père de don Blasco Vela Nuñez, un futur vice-roi du Pérou,
deux conquistadors qui entraînèrent à leur suite, en Amérique, cinq
frères de la Sainte.
Ainsi, dès le berceau, elle fut touchée par le souffle des aventures
héroïques. Comme les mâles de sa race et de sa famille, elle n’aspire
qu’à partir. Elle est bien de leur sang. Elle n’est pas de ceux qui
prennent racine dans un petit pays. Il lui faut de vastes horizons. Nous
verrons combien elle a souffert de ce que son sexe et son état lui aient
interdit de se mêler aux grandes luttes du siècle. Autant que cela était
possible à une nonne cloîtrée, elle a agi et elle a voyagé, elle a
étendu aussi loin qu’elle pouvait, son apostolat. Ses ennemis lui
reprochent sa perpétuelle inquiétude. Le Nonce lui-même la traitera de
«femmelette agitée et coureuse». Ce n’était pas pour rien qu’elle était
la sœur de ces coureurs de monde et de ces conquérants, qui, en quelques
années, soumirent à l’Espagne des continents entiers...
Ainsi donc, voilà cette petite âme ardente jetée au monde dans la triste
et frigide Avila. Elle naît dans une vieille maison sévèrement close,
entre l’église Saint-Dominique-de-Silos et l’église Sainte-Scholastique,
aujourd’hui disparue. Autour d’elle, elle ne voit que de pieux
personnages. Elle n’entend parler que d’histoires édifiantes. Le père de
famille lit à ses enfants ou leur fait lire des vies de saints. Dans ce
milieu favorable, elle s’épanouit tout de suite. Dès ses premières
années, sa vocation parle de la façon la plus nette et la plus
impérieuse. Ses premières démarches enfantines trahissent ce qu’elle
sera plus tard. Dans ses premiers gestes spontanés, la Carmélite
réformatrice et la grande contemplative sont déjà préfigurées. Rien ne
trahit mieux son caractère et sa destinée prochaine que cette équipée
puérile, dont elle a, dans sa biographie, immortalisé le souvenir:
«J’avais, dit-elle, un frère à peu près de mon âge: (c’était très
probablement son frère Rodrigue, de quatre ans plus âgé qu’elle). Nous
nous mettions ensemble pour lire des vies de saints. C’était lui que
j’aimais le plus, quoique j’eusse grand amour pour tous les autres et
eux pour moi. Comme je voyais les martyres que les saintes souffraient
pour Dieu, il me semblait qu’elles achetaient à bien bon marché d’aller
jouir de Dieu, et le désir me venait de mourir comme elles: non point
par amour que j’entendisse avoir pour Lui, mais pour jouir à si bref
délai des grands biens que je lisais y avoir au ciel. Et je me mis, avec
ce mien frère, à examiner quel moyen il y aurait pour cela. Nous
concertâmes de nous en aller au pays des Maures, en mendiant pour
l’amour de Dieu, afin que, là-bas, on nous coupât la tête... Ce qui nous
étonnait le plus dans ce que nous lisions, c’était de dire que le
châtiment comme la gloire était _pour toujours_. Il nous arrivait de
causer longuement de cela et nous nous plaisions à répéter: «Pour
toujours, toujours, toujours!...» Quelle perspective fascinante!
Et en effet, il paraît qu’ils mirent leur projet à exécution, se
sauvèrent de la maison paternelle, passèrent le pont de l’Adaja, pour
s’en aller là-bas, vers ces hautes montagnes qui fermaient l’horizon et
qui pourtant paraissaient inaccessibles. Ils furent rattrapés par un de
leurs oncles paternels, don Francisco de Cepeda, et ramenés au logis, où
leur mère les gronda fort de cette escapade. Rodrigue, l’aîné, pour
s’excuser, déclara que «c’était la petite qui l’avait entraîné et qui
lui avait fait prendre ce chemin...»
Thérèse est déjà là tout entière, avec les mouvements passionnés et
souvent tyranniques de son cœur. Cette grande amoureuse n’a jamais aimé
à moitié: «C’était lui que j’aimais le plus, quoique j’eusse grand amour
pour tous les autres, et eux pour moi.» Et aussi son besoin de partir,
cet instinct apostolique, qui la travaille dès ses premières lectures.
Et ce goût pour la pauvreté évangélique, qui va déchaîner de telles
colères contre sa réforme: «Demander l’aumône pour l’amour de Dieu.»
Ensuite, et par-dessus tout, ce bon réalisme espagnol, cet esprit
pratique et positif qui, dans un âge si tendre, lui fait envisager le
martyre comme un calcul avantageux. Elle l’avoue naïvement, ce n’était
point par amour de Dieu qu’elle consentait à avoir la tête coupée, mais
parce que c’était jouir à bon compte des félicités célestes,--félicités,
par surcroît, éternelles: «Pour toujours, toujours, toujours!» Comment
hésiter à se sacrifier, quand la récompense est si prompte et si
belle?... Et puis enfin cette autorité qu’elle prend immédiatement sur
les âmes. Peu importent l’âge, la qualité et le rang de ceux qui
l’écoutent. Il faudra, plus tard, qu’ils lui obéissent, comme Rodrigue
son frère aîné. Elle les fait agir, les dirige, leur montre le chemin,
comme elle montrait le chemin à son jeune frère, sur la route qui allait
au pays des Maures,--et cela sans hésiter, avec une claire vision des
moyens. Cette mystique est une grande réalisatrice.
Sa première velléité héroïque vient d’échouer. Mais c’est une opiniâtre.
Elle s’obstine jusqu’à la réussite, ou elle cherche d’autres voies qui
la conduisent au même but. «Voyant, dit-elle, qu’il était impossible
d’aller là où l’on nous tuerait pour Dieu, nous décidâmes d’être
ermites, et, dans un jardin qu’il y avait chez nous, nous nous mîmes à
faire, comme nous pouvions, des ermitages, en entassant de petites
pierres, qui nous tombaient tout de suite, et ainsi nous ne trouvions
nul remède pour notre désir...»
Alors elle se mit à jouer à la religieuse avec d’autres petites filles.
«J’aimais, dit-elle, faire des couvents, et il me semble que je désirais
être nonne, quoique moins vivement que les autres choses que j’ai
dites...» Déjà, elle fonde des monastères, mais faute de mieux, parce
qu’elle ne peut pas être martyre, ou vivre de la vie érémitique, dans le
désert et la solitude. En même temps, elle fait l’aumône aux pauvres, et
sa mère lui enseigne maintes dévotions, notamment celle du Rosaire, à
quoi elle était fort attachée. De bonne heure, Thérèse eut un culte tout
filial pour Notre-Dame. Elle nous conte que, lorsque doña Béatrice
mourut, l’orpheline avait environ douze ans, elle se jeta en pleurant,
aux pieds d’une statue de la Vierge, et elle la supplia d’être désormais
sa mère... La future Carmélite voit dans cet élan de confiance, dans ce
joli geste enfantin, si affectueux et si tendre, l’indice manifeste de
sa vocation carmélitaine. En se sentant abandonnée, son premier
mouvement est de se jeter dans les bras de la Vierge, protectrice du
Carmel.
En réalité, c’est toute sa destinée qui est préfigurée dans les premiers
actes de cette petite fille. Elle révèle immédiatement le fond de son
être. Elle confesse ingénûment ce qu’elle désire et ce qu’elle aime, ce
à quoi elle va vouer son existence. Elle veut être heureuse, mais
heureuse pour toujours, d’une félicité sans borne et sans fin, et, à
défaut du martyre, elle ne voit d’autre moyen de réaliser son rêve que
la règle monastique. La béatitude par le cloître, voilà son but et sa
vie. Mais il s’y ajoute une foule d’autres vocations encore
inconscientes. On les aperçoit qui se dessinent dès cette époque.
Visiblement, dès cette période de l’âge angélique, Dieu a des desseins
sur elle. Elle va regimber, contre la Volonté qui la mène. Elle
s’efforcera par faiblesse ou par légèreté, de fuir son destin. Elle
s’écartera de sa voie véritable, mais elle reviendra. Bon gré mal gré,
elle finira par passer par les chemins où Dieu veut qu’elle aille...
Mais ira-t-elle jamais plus loin qu’à l’époque, où, sa main dans la main
de son frère le plus chéri, elle voulait s’en aller vers les pays
barbares, bien résolue à mettre sa tête sur le billot, pour gagner la
palme. De tout son cœur, cette enfant a fait le sacrifice de sa vie.
Elle a convoité la félicité suprême. Elle a jugé le néant de tout,
hormis cela. Dès cette minute, elle a pressenti toute la perfection à
laquelle elle pourra jamais atteindre: l’immolation complète en vue de
l’union avec le seul Bien. Ainsi l’on peut dire que tout est donné à
l’âme humaine dès l’origine. Elle naît avec tout son destin, toutes ses
puissances et toutes ses facultés préformées. Bien plus, elle reçoit,
dès cet instant, toute la lumière dont elle est capable. Mais cet état
de grâce baptismale ne dure pas longtemps. Très rapidement, la lumière
s’obscurcit, le grand élan vers la Voie qui monte se ralentit ou
s’arrête. L’âme se cherche et ne se trouve plus.
C’est ainsi que, pendant des années, nous allons suivre Thérèse sur la
voie qui descend.
III
LA JEUNE FILLE A LA ROBE ORANGÉE
Vous rappelez-vous ce passage de _La Vita nuova_, où Dante, racontant le
premier émoi de sa rencontre avec Celle qu’il appelle «la Dame de sa
pensée», la présente, en réalité, à l’admiration et à la vénération des
siècles et de l’univers entier: «Elle avait déjà assez vécu en ce monde
pour que, dans cet espace de temps, le ciel étoilé se fût porté vers
l’Orient de la douzième partie d’un degré, en telle sorte qu’elle
m’apparut dans le commencement de sa neuvième année et lorsque
j’accomplissais la mienne. Elle m’apparut, vêtue d’une robe de couleur
rouge, imposante et modeste, et la manière dont sa ceinture retenait son
vêtement était appropriée à son extrême jeunesse. Je le dis en vérité: à
ce moment, l’esprit de vie qui réside dans la voûte la plus secrète du
cœur, commença à trembler en moi avec tant de force que le mouvement
s’en fit ressentir jusque dans mes veines les plus petites...»
Ce frémissement d’amour et d’admiration, on ne le ressent point, à vrai
dire, dès la première rencontre avec l’être prédestiné. Pourtant
l’inconcevable splendeur qui environne, dès ses premiers ans, l’enfant
promis à la gloire, cet obscur rayonnement a beau être invisible,
certaines âmes le sentent, même parmi les plus humbles. Et alors, par la
suite, quand le miracle est patent pour tous, ces bonnes âmes se
remémorent de petites choses, de petites circonstances, qui les avaient
mystérieusement frappées sans qu’elles sussent bien pourquoi et qui,
désormais, leur semblent des allusions prophétiques au miracle réalisé.
Et c’est ainsi qu’aux phrases magnifiques de Dante, saluant l’apparition
de sa Béatrice transfigurée jusqu’à devenir pour lui le symbole de la
sacrée Théologie, j’ose comparer ces mots naïfs d’une vieille sœur, une
vieille religieuse du couvent de l’Incarnation, se rappelant sa première
vision de celle qui allait devenir la Mère Thérèse de Jésus: «Je me
souviens, dit-elle, que la sainte Mère, étant encore dans le siècle,
venait de temps en temps visiter ce couvent, et j’en donne pour signes
_qu’elle portait une robe orangée avec des galons de velours noir_...»
Et la religieuse, qui nous transmet ce souvenir de sa vieille compagne,
le commente ainsi: «Ce n’est qu’une bagatelle, mais qui ajoute à ma
dévotion.»
Qu’entendait-elle par là? Comment le rappel de cette «robe orangée»
pouvait-elle ajouter à la dévotion de la Carmélite? Sans doute, comme
Dante, évoquant la robe rouge de Béatrice enfant, elle voyait dans cette
couleur éclatante, encore rehaussée par ces applications d’étoffe
sombre, un symbole qui présageait la gloire future de la Sainte.
Pour nous, en ces pages, nous y verrons surtout un détail topique, une
image bien espagnole, qui nous permettra d’achever notre composition de
lieu, avant de méditer sur l’extraordinaire aventure de sainte Thérèse.
Cette créature, qui fut l’objet d’une si prodigieuse faveur, nous
voudrions nous la figurer telle qu’elle était, lorsqu’elle vivait de la
vie de ce monde, non pas seulement dans ses habits de jeune patricienne
d’Avila, dans sa robe orangée à galons de velours noir, mais avec les
traits véridiques et les particularités de son corps et de son visage.
Il faut avouer que ce n’est pas très facile. Les portraits qui nous sont
restés d’elle ne sont pas bien nombreux. Et encore ceux qui passent pour
authentiques sont-ils contestés comme les copies ou les variantes.
L’original serait, paraît-il, un portrait assez maladroit exécuté par un
peintre de rencontre, un frère lai, appartenant à l’ordre des Carmes,
lequel s’appelait Jean de la Misère. D’après la tradition, la Sainte
elle-même en aurait été mécontente et elle aurait déclaré à l’auteur:
«Dieu vous pardonne, frère Jean, de m’avoir faite si laide!» Cette
effigie se trouve actuellement chez les Carmélites de Séville. Mais elle
aussi est contestée. Le véritable original de Jean de la Misère serait
maintenant à Buenos-Ayres. Quoi qu’il en soit, un certain nombre
d’autres portraits,--tous réputés authentiques, c’est-à-dire
contemporains de la Sainte et pris sur le vif,--sont montrés aux
visiteurs, en différents carmels espagnols, notamment à Salamanque et à
Valladolid.
Tous représentent une personne ayant déjà pris l’embonpoint de la
maturité, ou même déjà marquée par les flétrissures de l’âge: de sorte
que la jeune fille brillante et adulée que fut Thérèse d’Avila n’est
plus guère qu’un souvenir. Mais tous confirment, en somme, le portrait
littéraire que nous a tracé d’elle son premier biographe, le Père
François de Ribéra.
Elle était belle. Elle le savait, et, jusque dans sa vieillesse, elle ne
faisait nullement difficulté d’en convenir ou même de le rappeler. Elle
disait, un jour, à un de ses confesseurs: «Sachez, mon Père, qu’on me
félicitait de trois choses en particulier: on disait de moi que j’étais
une sainte, que j’avais de l’esprit et que j’étais belle. Je croyais
deux de ces choses: je m’imaginais que j’avais de l’esprit et que
j’étais belle, ce qui indiquait assez de vanité de ma part...» Malgré la
restriction modeste, une foule de témoignages concordants nous
permettent de juger que cette jeune fille si admirée et si convaincue de
son mérite ne se faisait point d’illusion. A un certain moment, dans sa
toute première jeunesse, elle dut même être fort jolie, comme le sont
très fréquemment les jeunes Espagnoles entre dix et quinze ans. Mais,
sans doute, son visage prit de bonne heure une plénitude et une
régularité toutes classiques: elle devint plus belle que jolie. C’est ce
que semble affirmer le Père de Ribéra: «Elle était, dit-il, grande de
taille. D’une remarquable beauté dans sa jeunesse, elle paraissait
encore fort bien dans un âge avancé. _Elle était corpulente_ et elle
avait la peau très blanche. _Son visage était rond, plein_, d’une belle
coupe, très bien proportionné. _Le teint de lis et de roses._ Il
s’enflammait, quand elle était en oraison et lui donnait une beauté
ravissante... Ses cheveux étaient noirs et bouclés; son front large, uni
et très beau. Les sourcils châtains, bien fournis et un peu en arc. Ses
yeux étaient noirs, ronds, à fleur de tête, de grandeur ordinaire, mais
admirablement disposés, vifs et gracieux. Quand elle souriait, _le
sourire et l’allégresse s’y peignaient_, et ils respiraient la gravité,
quand elle voulait se montrer grave. Son nez était petit, peu élevé vers
le milieu, rond par le bout et un peu incliné vers le bas... La lèvre
supérieure était déliée et droite. La lèvre inférieure grosse et un peu
pendante. _Ses dents étaient bonnes, son menton bien fait et
proportionné_; les oreilles ni petites, ni grandes; _le cou large_ et
peu élevé, les mains petites et très belles. Elle avait, au côté gauche
de son visage, trois petits signes qui lui donnaient beaucoup de grâce:
le premier, plus bas que la moitié du nez, le second, entre le nez et la
bouche et le troisième, au-dessous de la bouche...» Et, en effet, ces
trois grains de beauté sont nettement indiqués dans la plupart des
portraits de la Sainte.
Le religieux, à qui nous devons ces détails si précis, prend l’honnête
précaution de nous avertir: «Toutes ces particularités, je les tiens de
personnes qui la virent très souvent de près et eurent plus de facilité
que moi de la considérer à loisir.» Et il conclut: «Enfin tout
paraissait parfait en elle. Son port était majestueux, sa démarche
pleine de dignité et de grâce. _Elle était si aimable, si paisible_,
qu’il suffisait de la voir et de l’entendre pour lui porter du respect
et pour l’aimer.»
Ce qui frappe surtout dans ces lignes et ce qui s’en dégage, c’est
l’image d’une personne parfaitement saine et parfaitement équilibrée.
Elles éveillent l’idée d’une créature robuste et joyeuse, belle à voir
et facile à vivre, d’une humeur toujours égale et d’un visage souriant.
Il faut insister sur ces traits, parce qu’ils constituent un argument
très fort contre ceux qui ont voulu considérer sainte Thérèse comme une
hystérique. Et, d’autre part, on s’étonne qu’avec cette constitution
vigoureuse, tous ces signes habituels de santé, elle ait été, en somme,
une perpétuelle malade. Ces maladies mystérieuses, auxquelles ses
médecins avouaient ne rien comprendre, n’en sont que plus inexplicables.