Alors, s’il en est ainsi,--si Thérèse d’Avila est la plus ex

LOUIS BERTRAND

DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE

SAINTE THÉRÈSE

Il s’agit de savoir si les états mystiques ne seraient pas des

fenêtres ouvertes sur un monde nouveau.

(William James: _Expériences religieuses_, X, p. 362.)

Ces grandes expériences restent consignées par ceux qui les ont

éprouvées, comme les documents rapportés par les explorateurs de

terres inaccessibles.

(Léonce de Grandmaison: _l’Élément mystique dans la religion_,

ad fin.)

PARIS

ARTHÈME FAYARD & Cie, ÉDITEURS

18-20, rue du Saint-Gothard.

DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE

SANGUIS MARTYRUM. (_Roman de l’Afrique chrétienne._)

SAINT AUGUSTIN. (_Étude historique._)

LES PLUS BELLES PAGES DE SAINT AUGUSTIN.

LES VILLES D’OR. (_Afrique et Sicile anciennes._)

AUTOUR DE SAINT AUGUSTIN.

Il a été tiré de cet ouvrage:

Cinquante exemplaires sur papier du Japon

de la Manufacture Impériale,

numérotés de 1 à 50.

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Van Gelder Zonen

numérotés de 51 à 250.

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Trois cents exemplaires

sur papier vélin pur fil des Papeteries Lafuma

numérotés de 251 à 550.

et vingt-cinq hors commerce numérotés de XXI à XLV.

L’édition originale a été imprimée sur papier Alfa.

Copyright by A. Fayard et Cie, 1927.

Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour

tous pays, y compris la Russie.

Il y a eu là un moment étrange et _supérieur_ de l’espèce

humaine... De 1500 à 1700, l’Espagne est peut-être le pays le

plus curieux du monde...

(Taine, _Corresp._, IV, p. 74.)

L’an dernier, à Notre-Dame, un prédicateur subitement célèbre, attirait

des foules, en leur parlant de l’actuelle inquiétude humaine. Il les

émouvait, en mettant sous leurs yeux les raisons secrètes de cette

éternelle angoisse de l’âme, angoisse devenue d’autant plus poignante à

l’heure précise où nous sommes, que le vieil abri de notre civilisation

semble menacé par toute espèce de barbaries et que cette ruine

ajouterait mille horreurs inconnues à l’horreur habituelle et permanente

de notre détresse et de notre solitude au milieu d’un monde qui nous

ignore. Bien entendu, au bout de tous ces raisonnements, il montrait la

petite lueur d’espoir qui reste, l’imperceptible rayon qui filtre à

travers la porte close du mystère. Et, sous les hautes voûtes pleines de

ténèbres, on apercevait, dans une pénombre, au milieu de la chaire,

cette blanche silhouette de prêtre, qui s’agenouillait, qui se frappait

la poitrine et qui multipliait les gestes pathétiques, en affirmant

l’existence de cette petite lueur, reflet lointain d’un invisible foyer.

Je me souviens qu’à ce moment-là, parmi les rangs d’auditeurs debout qui

se pressaient sous des gros piliers des orgues, il courait comme un

involontaire frémissement, il y avait un arrêt infinitésimal des

respirations.

Un soir, à la sortie, entraîné par le flot de la foule qui s’écrasait

sous le porche, je me retournai vers mon plus proche voisin. Mon regard

se heurta à celui d’un homme de mon âge, dont les yeux semblaient

attendre les miens. Ce ne fut qu’un éclair, une seconde de brusque

contact spirituel. Ces yeux, pleins d’une interrogation triste,

contrastaient avec des lèvres sceptiques et dédaigneuses, et j’y lisais

clairement ceci: «Est-ce que, vraiment, ce que dit ce prêtre est

possible? Est-ce que vous croyez cela, vous qui, comme moi, paraissez

être un homme sérieux? Oui, on voudrait bien croire à cette petite

lueur, mais, n’est-ce pas que cela est absurde?...»

Une poussée de la foule nous sépara. Une fois sur le parvis, j’essayai

vraiment de retrouver cette figure tourmentée. Elle avait disparu dans

la confusion des visages et dans les ombres montantes du crépuscule.

Troublé par l’appel angoissé de ce doute, je restai assez longtemps à

méditer sur le parvis, devant le grand portail de la basilique ouvert à

deux battants et laissant voir, dans les profondeurs de la vaste nef, le

buisson ardent du maître-autel et les herses de cire autour de la statue

miraculeuse de Notre-Dame. Au dehors, dans la nappe bleuâtre qui tombait

des lampadaires électriques, l’asphalte du parvis luisait comme un

miroir sans fin, où se réfléchissait, du haut en bas, la colossale

silhouette de la vieille basilique. Sur le terre-plein, des automobiles

me bousculaient, les timbres des tramways ne cessaient pas leurs

tintements assourdissants. Mais, malgré ce déferlement partout

victorieux de la matière et des forces sans âme, je sentais peu à peu

mon trouble se dissiper, à contempler ces lumières paisibles qui se

dressaient, là-bas, au fond des ténèbres, et surtout à dénombrer cette

foule,--cette foule dégorgée à grands flots par les portes de la

basilique et d’où il me semblait entendre monter comme une adhésion

muette...

* * * * *

Le souvenir de cette rencontre m’a poursuivi maintes fois, tandis que je

lisais les brûlantes confessions de sainte Thérèse. Plus j’avançais dans

ma lecture et plus je me disais: voilà la réponse à l’Homme inconnu de

Notre-Dame! Si, en dehors de la foi, une réponse est possible à une

interrogation pareille, c’est ici qu’elle se trouve, dans ces pages

géniales de la Carmélite d’Avila. Jamais de telles affirmations n’ont

été proférées par une bouche humaine, avec cet accent de haute raison,

cette acuité d’analyse, cette rigueur d’esprit critique, avec cette

calme assurance surtout! Personne n’a apporté un pareil témoignage en

faveur du surnaturel, et personne n’a environné ce témoignage d’une

pareille lumière. Or, le surnaturel, c’est la grande question, celle qui

domine toutes les autres. Et même, est-ce qu’il y a autre chose

d’intéressant au monde?... On a écrit toute une littérature sur la

personne de Jésus-Christ, en faisant abstraction du surnaturel. J’avoue

ne pas comprendre l’intérêt exceptionnel qu’on attache à des études de

ce genre. Si Jésus-Christ n’est pas le Fils de Dieu, il ne m’intéresse

plus,--ou pas plus que tel thaumaturge, dont le monde a oublié

l’histoire. De même si Thérèse d’Avila n’a pas tenu réellement le Christ

dans ses bras, la voilà tombée, à mes yeux, au rang d’une infirme

d’hôpital. Je refuse de la suivre dans ses divagations et ses

déplacements de nonne agitée...

Au contraire, si l’existence d’un ordre surnaturel est possible,--et

comment oser affirmer le contraire?--c’est le trouble installé dans

notre esprit, ce trouble que Pascal a exprimé en quelques phrases

immortelles. On est pris à la gorge: il faut répondre. Tant que le doute

subsiste, on ne peut plus dormir, surtout quand le temps presse, quand,

demain peut-être, on aura sur la face «la terre», dont parle le même

Pascal... Alors, si cette moniale apporte une réponse digne d’examen à

la question suprême, il importe extrêmement de l’écouter. Il faut la

suivre, il faut tout quitter pour cela, et, quand on tient une plume,

planter là le manuscrit commencé. Quel autre sujet pourrait tenir devant

un sujet pareil? De même que le surnaturel est la question des

questions,--le cas insigne et singulier de Thérèse d’Avila est le plus

extraordinaire thème de méditation qui puisse être proposé à la pensée,

comme l’analyse et le portrait d’une telle âme est une des plus hautes

entreprises qui puissent s’offrir à l’art d’un écrivain.

* * * * *

On se dit tout cela, dans un élan d’enthousiasme. Et puis, le premier

sursaut d’exaltation tombé, on fait un retour sur soi-même. On découvre

avec terreur son insuffisance et son indignité devant une œuvre comme

celle-là. De toute nécessité, il importe d’être fait pour elle, d’y être

en quelque sorte prédestiné par certaines qualités d’âme. N’importe qui

ne peut pas aborder sainte Thérèse. Toutes les élégances

intellectuelles, tous les raffinements sentimentaux et même les plus

beaux dons de l’esprit n’y font rien, si l’on n’a pas, de naissance, une

certaine communication avec des créatures d’essence aussi rare. Je crois

fermement qu’il faut être de vieille souche catholique, avoir derrière

soi des générations d’ancêtres qui ont pensé et senti en catholiques,

qui ont éprouvé, dans leur chair et dans leur cœur, à un degré si infime

que l’on voudra, quelque chose des affres et des joies d’une sainte

Thérèse, pour se figurer, même de loin, un pareil type de sainteté. Avec

cela, toute une éducation, toute une préparation spéciales sont

indispensables. Les sentiers de la mystique sont des plus scabreux, ils

côtoient les pires précipices. Il convient d’avoir le pied solide pour

s’y engager. Même pour contredire ceux qui en ont la connaissance et la

familiarité,--pour réfuter ou critiquer des écrivains mystiques,--il

sied d’être armé en conséquence: non seulement, c’est toute une science

particulière qui est requise, avec des dons de pénétration, de

souplesse, de subtilité extrêmes, mais il faut encore, en ces matières,

beaucoup de bon sens, de méthode et de discipline. Sainte Thérèse étonne

peut-être plus par sa pondération et sa sagesse, sa soumission à la

règle et sa défiance d’elle-même, que par ses audaces et ses

prodigieuses intuitions.

De là vient, en matière d’histoire religieuse, la relative supériorité

de certains exégètes rationalistes sur les ordinaires terrassiers de

l’érudition et de la science dites positives: ils sont forts de tout un

lignage catholique et de toute une éducation cléricale. Et, disons-le en

passant: c’est un des spectacles les plus bouffons et les plus

affligeants qui soient que de voir certaines mains grossières toucher à

des âmes de saints. Après tant de mésaventures pitoyables, il devrait

être entendu désormais que la sainteté n’est pas du ressort de la

science. Il n’y a de science positive que de ce qui se compte, ou de ce

qui se mesure. Or on ne compte pas, on ne mesure pas l’âme des saints,

ni, d’ailleurs, aucune âme.

Certains médecins surtout se sont couverts de ridicule, en se fourvoyant

dans ces domaines où ils n’ont rien à faire. Toutes les retentissantes

théories sur la névrose, l’hypnose ou l’hystérie, ont fini par être

abandonnées comme ne répondant à rien de réel. Aujourd’hui, à la

Salpêtrière, on vous dit carrément que l’hystérie est une invention de

Charcot. Mais, ce qu’il y a de plus grave chez des hommes à prétentions

scientifiques, c’est le manque d’esprit critique, c’est cette naïveté

qui leur fait prendre, à tout instant, de pures hypothèses pour des

réalités démontrées, ou qui les rend dupes de misérables

simulateurs,--et aussi ce manque de tact qui leur fait confondre, par

exemple, le cas des Possédées de Loudun avec le cas d’une sainte

Thérèse, ou d’une sainte Catherine de Sienne. Tels certains exégètes,

logiciens intrépides et pleins de science, quelquefois même de

subtilité, qui se trompent lourdement, parce qu’ils raisonnent là où un

peu de goût littéraire suffisait pour trancher la difficulté. Et c’est

ainsi que toute la littérature pseudo-médicale qui a été écrite sur

sainte Thérèse,--avec la prétention de ramener ses états mystiques à des

cas pathologiques,--est à côté de la question, sans compter qu’elle

rebute par son épaisseur et sa vulgarité de pensée. Que ces médecins-là

se décident à laisser sainte Thérèse tranquille: c’est bien assez que

leurs pareils aient failli la tuer, quand elle était de ce monde...

Mais toute la bonne volonté, toute la préparation et toute la méthode

possibles avec la plus complète humilité devant son objet, sont encore

peu de chose pour l’écrivain qui traite de sainte Thérèse. Il y a des

impossibilités qui dérivent du sujet lui-même. Si le surnaturel n’est

pas absolument inconnaissable, les notions très spéciales qui s’y

rapportent sont, par définition, incommunicables. Très souvent, la

Sainte nous laisse éblouis sur le seuil du mystère,--devant des

splendeurs dont elle est seule à être illuminée, des joies dont elle est

seule à jouir. Elle récuse d’avance tous les jugements que nous

pourrions former sur ses états mystiques. Elle s’épuise à nous dire

qu’il faut les avoir éprouvés pour en parler avec compétence. Et ainsi

elle nous exclut des réalités où elle vit. Nous ne pouvons pas avoir de

société avec elle, du moins sur le plan habituel de sa vie intérieure...

Barrès, qui fut tenté, lui aussi, par ce haut sujet de sainte Thérèse,

nous parle, quelque part, de ce mathématicien illustre qui, dans le

monde entier, ne pouvait s’entretenir de certains problèmes qu’avec deux

ou trois esprits de son espèce. Il en est de même pour sainte Thérèse.

Elle a cherché pendant toute sa vie, non seulement dans les

confessionnaux d’Avila, mais dans l’Espagne entière, des âmes

fraternelles, capables de la comprendre. Longtemps, elle a souffert de

sa solitude,--de se sentir un cas unique, une sorte de monstre

spirituel.

* * * * *

Admettons donc qu’il faudrait être un autre saint pour parler

convenablement de cette sainte. Mais on peut avoir des ambitions moins

élevées, et, tout en se défendant de vouloir rien apprendre aux doctes,

aux théologiens, ou aux spécialistes de l’hagiographie, se borner à

rapprocher Thérèse d’Avila du public profane qui l’ignore, à souligner

l’importance, la haute signification historique et philosophique d’une

telle figure.

Si l’on est effrayé par la grande mystique que fut cette femme, on peut

se détourner vers des aspects plus humains, plus moyens de son

caractère. On peut enfin la rejoindre indirectement par tous les à-côtés

de son histoire. J’avoue qu’au début, avant de m’être livré complètement

à ce fougueux génie, c’est tout le secondaire et tout l’accessoire de sa

vie qui m’attiraient vers elle.

D’abord,--je l’avoue aussi en toute candeur,--le fait que mon glorieux

patron, l’Apôtre de la Nouvelle-Grenade, saint Louis Bertrand, alors

maître des novices chez les Dominicains de Valence, a écrit à la

Carmélite d’Avila une de ces lettres qui semblent commander toute une

destinée,--ce fait me frappa comme s’il me touchait personnellement. Je

me sentais, en quelque façon, intéressé à la Réforme de la Sainte. Et

puis, sur le chemin qui mène aux «châteaux» thérésiens, je rencontrai

tout de suite une grande figure africaine, qui m’était chère depuis

longtemps: saint Augustin. On peut dire que l’autobiographie écrite par

sainte Thérèse est sortie des _Confessions_. Ce dernier livre a exercé

sur ce qu’elle appelle sa «conversion» une influence profonde. Ce sont

deux natures jumelles. L’extase d’Ostie me conduisait insensiblement au

miracle du Cœur Transverbéré par la flèche d’or du Séraphin...

Et je considérais encore une foule d’autres choses dans cette

extraordinaire aventure de Thérèse d’Avila,--une foule de traits de

caractère ou de circonstances par où je la pouvais mieux saisir que par

sa sainteté. N’est-elle pas un des types espagnols les plus complets que

l’histoire ait jamais constatés? Il n’est même que juste d’affirmer que

Thérèse est la grande Espagnole, de même qu’Augustin est le grand

Africain. Et, parce qu’elle est la grande Espagnole, elle a porté au

suprême degré le réalisme caractéristique de sa race. Elle appartient à

cette famille d’esprits qui a donné au monde ses grands inventeurs et

ses grands intuitifs,--artistes, savants, métaphysiciens ou mystiques.

La démarche essentielle de ces esprits-là, c’est d’aller jusqu’au bout

du réel, au lieu de s’arrêter à mi-chemin,--de partir des réalités les

plus humbles pour aboutir aux plus transcendantes, à celles qui

échappent au contrôle des sens comme de la raison discursive. Dans

l’ordre littéraire, un Dante et, à un degré inférieur, un Balzac serait

un bon représentant de cette catégorie d’esprits. Mais sainte Thérèse

les dépasse tous: elle est la plus haute branche de cette haute lignée

intellectuelle.

Ajoutons que son existence se confond avec un des moments à la fois les

plus splendides et les plus tragiques de l’humanité. Comme l’a remarqué

Taine, l’Espagne de ce temps-là est non seulement un des pays les plus

pittoresques et les plus amusants pour une fantaisie d’artiste, mais

elle a joué un rôle de tout premier plan. Thérèse, dans son couvent

d’Avila, a pu avoir le sentiment qu’elle assistait à un duel de

civilisations et que, dans ce duel, son pays était le héraut de Dieu.

Deux fois, l’Espagne de Charles-Quint et de Philippe II a sauvé la

civilisation occidentale: la première, en arrêtant l’Islam à la bataille

de Lépante;--la seconde, en empêchant l’Allemagne protestante de tuer

l’esprit de la Renaissance italienne et en dirigeant la contre-réforme

catholique. Dans le même moment, par la découverte des Amériques, qui

fut une chose inouïe d’audace, une aventure merveilleuse comme le plus

fou des romans de chevalerie, l’Espagne préparait au vieux monde un

suprême refuge pour les catastrophes finales, tout en ouvrant à la

pensée comme à l’activité contemporaine des horizons immenses et

insoupçonnés. Les frères de sainte Thérèse, ne l’oublions pas, furent

presque tous des «Américains». On la conçoit très bien fondant des

monastères à Lima et à Quito, ou évangélisant les Indiens des pampas et

des Cordillières.

* * * * *

Ces alentours de mon personnage me séduisaient extrêmement: il y a, dans

ces époques privilégiées de l’histoire, quelque chose de brillant qui

excite au plus haut degré l’imagination et, en même temps, des

profondeurs de perspective, qui sollicitent toutes les curiosités de

l’esprit. Mais, à mesure que je pénétrais davantage dans l’intimité de

l’œuvre thérésienne, ces splendeurs historiques s’éclipsaient à mes

yeux. La perspective avait changé du tout au tout. Un monde inconnu et

plus fascinateur que tous les spectacles de l’histoire m’était révélé:

l’âme mystique avec ses abîmes et ses régions mystérieuses. Une

psychologie nouvelle, tout entière issue du catholicisme, me découvrait

ses hautes demeures et ses galeries souterraines.

Pendant des siècles, des âmes religieuses, tourmentées et divisées

contre elles-mêmes par toute espèce de combats intérieurs, livrées aux

angoisses du doute ou aux voluptés de l’extase, se sont observées et

étudiées elles-mêmes,--et cela dans une sorte de perpétuel garde-à-vous,

avec une défiance toujours en éveil, une peur affreuse de verser dans

l’hérésie, ou de se laisser duper par l’Esprit de mensonge. Elles ont

mis dans cet examen une sincérité, une bonne foi qui n’ont jamais été

égalées: pour elles, il s’agissait de leur vie même et de leur salut, du

plus intime et du plus essentiel de leur être et non d’un jeu

intellectuel, d’une recherche purement spéculative de savant ou de

dilettante. Et ces observations, continuées par des générations de

mystiques et d’ascètes se sont capitalisées dans toute une littérature

immense autant qu’elle est ignorée du grand public. Pour avoir seulement

exploré quelques provinces françaises de ce pays inconnu, M. l’abbé

Henri Bremond a rapporté de ce voyage des volumes tout pleins de

précieuses trouvailles. Il y a là de véritables gisements psychologiques

sous-jacents à la psychologie traditionnelle de nos écrivains profanes:

trésors inexploités qui n’ont servi jusqu’ici qu’à l’édification ou à la

délectation des âmes pieuses et qui pourraient enrichir et renouveler

des genres littéraires menacés d’épuisement. Les mystiques, en

s’observant, sont descendus beaucoup plus profond que nos plus subtils

dramaturges ou romanciers, ils ont révélé des régions de l’âme

infréquentées de nos modernes psychiâtres; ils ont noté des mouvements,

des réactions, des éclairages intérieurs, des colorations et des nuances

qui ont échappé aux professionnels de l’analyse sentimentale, à plus

forte raison aux gens de laboratoire et à leurs grossiers moyens

d’investigation. Sainte Thérèse, qui a beaucoup ri des sottises de son

temps, aurait bien ri sûrement des prétentions de notre psycho-physique

ou de notre psycho-analyse. Pour en faire prompte justice, il suffit de

mettre en balance les minces résultats, les découvertes

minuscules et, d’ailleurs, toujours contestables de ces myopes

expérimentateurs avec la richesse, la profusion étonnante des documents

psychologiques,--documents éprouvés et contrôlés cent fois par des

générations de juges soupçonneux et sévères,--que nous ont transmis les

écrivains mystiques.

Surtout, les mystiques nous introduisent sur un plan où nous n’avons

pour ainsi dire pas accès, ce plan que nous ne faisons qu’entrevoir à de

certaines minutes très rares de notre existence, après un grand choc,

après une crise physique ou morale, où nous avons failli sombrer, ou

bien dans l’abaissement et la confusion du remords, ou dans certains

sursauts nocturnes, minutes d’angoisse où l’on croit mourir, minutes

d’hyperlucidité extraordinaire, où nous nous voyons nous-mêmes dans une

nudité encore inconnue de nous, où notre esprit est touché d’une lumière

telle que l’habituelle réalité paraît une illusion. Nous sentons bien

qu’alors nous sommes sur le seuil d’un autre monde. Or le mystique nous

apporte des nouvelles de cet autre monde,--et cela comme un voyageur

véridique, ou comme un témoin oculaire. Et puis enfin il satisfait des

besoins irréductibles qui travaillent l’humanité depuis les plus

lointaines origines: besoin non plus seulement de comprendre, mais de

toucher une réalité certaine, besoin d’aimer cette réalité non

décevante, qui ne peut être que la Réalité suprême,--besoin d’amour et

besoin de souffrir pour ce qu’on aime: l’ascèse est vieille comme le

monde...

C’est parce que je trouvais tout cela dans les confessions autographes

de Thérèse d’Avila, que je m’attachai immédiatement à elle, avec un

sentiment où il n’entrait pas seulement de la vénération. Cette

carmélite mortifiée jusqu’à l’anéantissement possède un charme humain

auquel il faut bien céder, pour peu qu’on l’approche. Quand on vit près

des saints, à un rang si infime que l’on voudra, on s’aperçoit bientôt

que ce sont les plus aimables des créatures. Celle-ci est une des

saintes les plus souriantes, les plus joyeuses qu’on ait vues. Nulle

compagnie plus réconfortante, plus exaltante surtout. Mais sa grande

supériorité parmi les mystiques,--supériorité qu’elle ne partage, à ma

connaissance, qu’avec sainte Catherine de Sienne,--c’est qu’elle nous

ouvre tout de suite les portes de ce monde inconnu. Elle nous jette en

plein surnaturel. Elle nous en parle directement, comme d’une réalité

expérimentée par elle. Les autres dissertent, théorisent sur l’union

mystique. Celle-ci nous en donne en quelque sorte le sentiment et, à de

certains moments, l’intuition. Il semble qu’il n’y ait plus

d’intermédiaire entre le lecteur et les hautes réalités dont elle parle.

Elle nous met en leur présence. Elle les a vues et nous croyons les voir

par ses yeux. Il n’y a qu’elle, vraiment, qui ait parlé de choses aussi

inaccessibles avec un pareil accent de vérité. On sent qu’elle est en

communication avec ces choses, que sa voix nous arrive, toute fraîche et

toute pure, des lieux mêmes où son âme est ravie. Et, ce qu’il y a de

plus surprenant, c’est la lucidité que garde son esprit, en décrivant

des états pareils. Même, dans les passages les plus osés, là où elle

touche à ce qu’il y a de plus inexprimable dans le mystère, elle

apparaît comme un être de haute et ferme raison. Pas une minute on n’a

peur, avec elle, de rouler dans la divagation ou la folie. D’un bout à

l’autre, c’est le ton de l’expérimentateur: elle raconte, elle décrit

ses expériences mystiques. Elle analyse ses états avec une clarté, une

précision, une abondance de détails et surtout une méthode critique que

l’on ne rencontre chez aucun psychiâtre. Je ne connais pas

d’observations de clinique plus prudentes et plus positives que les

siennes. Un tel cas est quelque chose de véritablement unique.

Alors, s’il en est ainsi,--si Thérèse d’Avila est la plus extraordinaire

et la plus sûre messagère du surnaturel qu’on ait jamais

constatée,--c’est cela, avant toutes choses, qu’il importe de considérer

en elle. Le reste n’a désormais qu’un intérêt secondaire. Pour la plus

haute intelligence et la plus haute joie de ceux qui ne la connaissent

point, il faut leur faire connaître cette créature privilégiée. En des

temps comme ceux-ci où le monde semble prendre un ignoble plaisir à

redevenir barbare, et,--ce qu’il y a de pire que tout,--où la notion

même du surnaturel semble sur le point de disparaître,--il importe plus

que jamais de dresser devant les yeux des foules cette haute

Lumière,--et aussi cette Pureté. Il est bon de méditer sur la Vierge

d’Avila et sur l’éminente dignité de cet état d’élection, à une époque

qui, dans l’ordre psychologique, prétend tout expliquer par l’instinct

sexuel et qui finit, en effet, par tout y ramener.

* * * * *

Voilà donc tout mon sujet: Thérèse d’Avila, messagère du surnaturel.

Certes, je n’ai pas la prétention naïve de la découvrir,--et, encore une

fois, j’ai une conscience cruelle de tout ce qui me manque pour une

pareille tâche. Mon excuse, c’est de m’adresser à des ignorants comme

moi, en essayant de leur faire partager mon admiration et ma confiance

dans cet incomparable guide spirituel.

Je ne saurais trop le répéter: les érudits, les historiens, les

théologiens n’ont rien à apprendre dans ces pages. Puissent-elles

seulement ne pas leur paraître trop fautives ou trop insuffisantes. Je

sais qu’on a beaucoup écrit sur sainte Thérèse, et, tout récemment

encore, de gros livres de Sorbonne. Sa bibliographie embrasse des

bibliothèques entières. J’ai tâché d’en tirer profit dans la mesure où

cela m’a paru utile à mon dessein. Mais j’écris pour ceux qui ne

connaissent pas sainte Thérèse: ceux-là n’ont que faire de discussions

de textes ou de dates, de fiches et d’appareils critiques. C’est la

Sainte elle-même qu’ils veulent entendre.

Je voudrais essayer de leur donner satisfaction,--de leur faire entendre

cette voix, en y mêlant aussi peu que possible la mienne. Après

l’Évangile et les épîtres de saint Paul, existe-t-il une révélation

semblable de la divinité du Christ? Les livres saints mis à part, le

monde a-t-il jamais ouï une pareille affirmation du surnaturel? Cette

affirmation je voudrais qu’elle parvînt jusqu’à ceux qui ne croient pas.

C’est un fait vraiment hors cadre, lequel s’impose à la réflexion: voilà

une petite bonne femme,--_una mujercita_, comme elle disait

d’elle-même,--qui, en face des négateurs de la Présence réelle et à la

veille des négations plus radicales du rationalisme, a osé prononcer ces

paroles inouïes: «_Non seulement je crois en Lui comme je le dois, mais

je L’ai vu!... J’ai mis mes lèvres sur ses plaies et je L’ai tenu dans

mes bras, comme la Vierge de la Cinquième Angoisse![1]_»

[1] La Vierge tenant dans ses bras le cadavre de son Fils. En réalité,

ce n’est pas la Cinquième, mais la Sixième Angoisse, ou Douleur, à

quoi la Sainte fait allusion.

D’autres, sans doute, avant elle et depuis elle, ont osé dire la même

chose. Mais aucune n’a jamais apporté de preuves aussi fortes à l’appui

de son témoignage.

Que vaut le témoignage de Thérèse d’Avila? Autant qu’on peut répondre à

une telle question, c’est ce que je vais tenter d’examiner dans ce

livre. Je n’écris pas une biographie, une Vie de la Sainte: elle-même

l’a écrite d’une façon qui devrait décourager tous les biographes. Je ne

parlerai de sa vie, de son milieu, de son temps, des conséquences de son

action que dans la mesure où cela pourra servir à mieux faire comprendre

ou à mieux établir la valeur de son témoignage.

Laissons-la donc se raconter et s’expliquer devant nous! Et, si en

l’écoutant, nous voyons peu à peu se dessiner à nos yeux une

extraordinaire figure humaine, c’est que les saints sont des êtres si

complets, doués d’une vie si prodigieuse que l’imagination du romancier

ou du dramaturge le plus génial n’en saurait inventer de semblables.

PREMIÈRE PARTIE

LA VOCATION

C’est une grâce que Dieu m’a faite: je plaisais partout où je me

trouvais, et ainsi j’étais très aimée.

(_Vie de sainte Thérèse_, I.)

I

AVILA DES SAINTS

S’il y a un pays au monde qui ne ressemble pas à sainte Thérèse, c’est

bien Avila, sa ville natale.

Voilà un beau démenti aux théories du dernier siècle sur l’influence des

milieux: démenti partiel, nous l’allons voir, mais démenti tout de même,

si l’on prend ces théories au pied de la lettre et dans un sens trop

absolu et trop étroit. En tout cas, l’image qui se lève, pour nous, des

écrits de la Sainte, ne correspond guère à l’aspect de son pays

d’origine. Elle-même paraît en avoir eu conscience. Parlant des

persécutions qu’elle eut à subir, à un certain moment, de la part de ses

compatriotes, elle écrit dans une de ses lettres: «Ma patrie m’a traitée

de telle sorte qu’on ne croirait pas que j’y suis née.» En réalité, il

n’y avait point hostilité foncière entre Thérèse et les gens d’Avila. Ce

ne fut qu’un désaccord passager. Mais c’est le caractère de la ville qui

ne cadre guère avec l’idée que nous nous formons d’elle. Son paysage

intérieur, si l’on ose dire, est fort différent du paysage d’Avila.

La physionomie de cette petite ville belliqueuse a quelque chose

d’austère et de triste, voire d’un peu funèbre, et même, s’il faut tout

avouer, d’un peu mesquin. Sauf la cathédrale et le très beau couvent de

Santo-Tomas, bâti par les Rois Catholiques au temps de la plus grande

splendeur dominicaine, les autres édifices n’ont rien qui retienne. Les

églises Saint-Pierre, Saint-Vincent, Saint-André, qui offrent des

parties curieuses, sont plutôt faites pour réjouir des archéologues.

Quant à la cathédrale, elle effraie un peu par son sévère profil de

forteresse, à l’ornementation rare et fruste. L’intérieur, avec ses

lourdes arcatures romanes en grès rouge, même là où elles s’allègent en

tournant au gothique, cet intérieur de sanctuaire est tout à fait

dépourvu de suavité et de joie. Les anciens «palais» de l’aristocratie

locale sont de gros cubes de pierre, des quadrilatères quelquefois

crénelés, sans autre décoration que d’énormes blasons en relief sur des

surfaces toutes nues et percées d’étroites ouvertures: petites fenêtres

bardées de grilles conventuelles, dure carapace de maçonnerie, qui, par

ses rugosités et ses aspérités, semble repousser tout ce qui vient du

dehors. Si l’on se hasarde à passer le seuil on s’arrête tout de suite

devant la noirceur sépulcrale des vestibules, avec leurs bancs grossiers

adossés au mur, pour les laquais et les gens d’écurie, leur grand

escalier enseveli sous la poussière et les toiles d’araignées, et, çà et

là, leurs bras de lumière ou leurs torchères en fer forgé. Rusticité et

rudesse militaire, cela sent la caserne, la grange et la basse-cour. On

s’étonne de ne pas y voir des poules. Mais il y en avait sûrement

autrefois.

Avec cela, de petites rues médiocres, qui aboutissent à une enceinte de

murailles médiévales percées de neuf portes et munies, nous dit-on, de

quatre-vingt-six tours. Cette robe de pierre contribue encore à

l’impression perpétuelle de lapidation qu’on éprouve en se promenant

dans Avila. Cela donne assurément un caractère très particulier à la

ville. Mais c’est massif et dur à l’œil, sans rien des beautés

architecturales qui rehaussent les remparts d’Aigues-mortes, ou de la

cité de Carcassonne. On aspire à s’évader de cette opprimante ceinture

de pierre. Et il faut bien avouer que les échappées sur la campagne sont

admirables, surtout par la Porte de Sainte-Thérèse, ou par la Porte du

Maréchal, qui, du côté opposé, lui est presque symétrique. La première,

au sud de l’enceinte, s’ouvre sur un grand paysage, un peu nu, un peu

froid, mais assurément très beau. De la terrasse du Rastro, dont on a

fait une petite promenade aux maigres ombrages, en avant des anciens

remparts, à deux pas de la placette où s’élevait la maison natale de la

Sainte, on jouit d’un horizon splendide. C’est cela sans doute qui a

donné à la future fondatrice de tant de couvents son goût pour les

«belles vues» et aussi pour les eaux courantes, car cet aride pays est

arrosé par une vraie rivière. Tout près du regard, au-dessous de la

terrasse, un faubourg poudreux, mais d’où émergent quelques «fabriques»

d’assez bon style, l’Hôpital général, Saint-Nicolas, Saint-Jacques. Puis

la rivière, qui serpente au fond de la vallée, le rio Adaja, enjambé par

un vieux pont en dos d’âne et bordé de petits peupliers minces comme des

pinceaux, et, dans le lointain, derrière des ondulations de terrains aux

tons âpres et heurtés, des lignes de montagnes, d’une transparence

opaline presque africaine: la Sierra de Malagon, la Sierra d’Avila, et,

plus au Sud, la noire Sierra de Gredos...

Ce paysage castillan a certainement de la noblesse et de la grandeur. La

vue opposée, celle du Nord, est fort belle aussi, à de certaines heures,

le matin ou le soir. Quand on monte, au moment du crépuscule, vers la

Porte du Maréchal, le cintre de la haute baie semble s’ouvrir en plein

ciel. Cette arche lumineuse se détache sur un fond d’or et d’outremer.

On franchit cette porte de Paradis et l’on s’arrête au bord d’un talus

galeux, à l’herbe rare broutée par des chèvres et des brebis, et qui

s’enfonce par une pente presque abrupte vers le vallon où se dresse

encore aujourd’hui le campanile de Sainte-Marie de l’Incarnation, le

premier couvent de sainte Thérèse. Au printemps, il y a de beaux soirs

limpides. La campagne semble se recueillir pour la salutation angélique

qui va monter de toutes les églises de la ville. De temps en temps, dans

le grand silence, un tintement de clochette au cou un bélier. A perte de

vue, de grises ondulations, auxquelles succèdent des défilés rocheux,

hérissés de blocs erratiques,--toute cette région pierreuse et

montagneuse, convulsée et tourmentée, qui emprisonne le regard du

voyageur jusqu’aux environs de l’Escorial.

Il n’y a pas grand’chose, dans tout cela, qui rappelle la douceur et la

joie thérésiennes. Si l’on veut absolument chercher des analogies entre

certains paysages espagnols et certaines qualités du génie ou du style

de sainte Thérèse, il faut s’adresser ailleurs. Peut-être la grasse

plaine andalouse, avec ses moissons, ses immenses étendues brûlées de

soleil, que dominent les sierras neigeuses, peut-elle passer pour

symbolique de la manière thérésienne tout au moins dans les effusions

mystiques de la carmélite avilaise ou dans ses prières et ses

élévations, qui ont quelque chose d’étoffé et de légèrement oratoire,

avec une extrême chaleur d’accent. Mais son style habituel m’évoquerait

plutôt le paysage tolédan.

Ses ancêtres paternels étaient probablement originaires de Tolède. Son

arrière-grand-père se nommait Alonso Sanchez de Toledo. Elle-même a

beaucoup aimé Tolède et elle y a fait de longs séjours, pour ne pas dire

qu’elle y a véritablement habité. Le climat lui convenait. Elle le

trouvait «admirable»,--moins froid que celui d’Avila et moins chaud que

celui de Séville. Elle vante, dans une de ses lettres, la jolie vue

qu’elle y a sur le jardin de son couvent. Sa cellule lui plaisait à

cause de cela. Bien qu’elle se plaigne fréquemment de la stérilité de la

campagne environnante et de la difficulté du ravitaillement, elle se

régale des coings et des confitures de Tolède et elle les célèbre

volontiers. Il y avait, semble-t-il, une certaine affinité entre ce pays

et certains aspects de son âme ou de son esprit.

De fait, quand je lis ces petites phrases sans apprêt, nerveuses,

élégantes dans leurs raccourcis et leurs brisures familières, ces

phrases nettes qui ne disent que ce qu’elles doivent dire et que colore,

çà et là, une poussée d’émotion, un menu détail réaliste,--quand je

songe à ce style inventé, qui sent son écrivain de race et qu’empreint

une distinction patricienne,--je revois le très noble paysage que l’on

embrasse du haut de l’étroite promenade qui surplombe le rempart, en

sortant du Zocodover. La vue s’étend sur le faubourg d’Antequeruela et

sur les belles ordonnances architecturales de l’Hôpital

Saint-Jean-Baptiste, avec son dôme écailleux. Tout autour, des terrains

d’un rouge passé, coupé de vert pâle. Et, au milieu de ces couleurs

amorties, les blancs lumineux, les terres-de-sienne et les bruns ardents

des maisons, sous leurs couvertures de tuiles, aux tons de fraise

brûlée. Par places, les roses-brique, les rouges antiques, les traits de

minium qui soulignent les assises d’un vieux mur. Ces murs de Tolède ont

une beauté spéciale. Un petit âne devant une muraille tolédane faite de

cailloux en arêtes, ou de moellons encadrés de briques, cette tache d’un

gris plombé devant cette grande surface éblouissante truitée d’or et de

rose, c’est un cuadro tout à fait. Par-dessus ces couleurs vives, un peu

éteintes par le soleil, le dôme oriental, largement étalé, de

Saint-Jean-Baptiste. Par derrière, les arrière-plans montagneux de la

Véga, espaces désolés et nus, sans autre accident qu’une route toute

blanche, qui monte entre deux dépressions de collines et qui expire au

bord du ciel...

Rien d’extraordinaire dans une vue comme celle-là: de belles lignes, des

tons _rares_, si rares, que je n’en ai rencontré nulle part de

semblables, ou tout au moins d’aussi subtilement harmonisés. Pour

caractériser cet ensemble, il me faut reprendre un mot employé plus haut

pour le style de sainte Thérèse: la distinction,--distinction un peu

hautaine, parce qu’elle décourage l’imitation. Pureté, légèreté,

élégance sévère, grande intensité de lumière, voilà ce qui frappe dans

ce paysage. Ici habite une race élue, occupée de nobles pensées. Il

semble qu’il n’y puisse naître que des moines, des ascètes, des

amoureux, des peintres et des poètes.

Confessons-le: ce rapprochement entre le paysage de Tolède,--tout au

moins un aspect du paysage tolédan,--et le style ou la manière de sainte

Thérèse, n’est guère qu’une impression ou un jeu littéraire. Ce qui est

certain, c’est que la Réformatrice du Carmel, la nonne voyageuse, n’a pu

être insensible à la beauté de ce spectacle,--et ce qui est encore plus

certain, c’est que sa ville natale a très peu marqué son

génie,--j’entends l’aspect tout extérieur de sa terre, la figure

matérielle d’Avila. Il en va tout autrement pour le milieu moral

avilais: la parenté, les amis, l’entourage de la Sainte ont exercé sur

elle une incontestable et profonde influence.

D’abord sa famille: son père, sa mère, ses frères, ses sœurs.

Cette humanité espagnole du XVIe siècle fut quelque chose de très

particulier,--et aussi de très particulariste. Au fond, elle n’est pas

morte. Il en subsiste plus d’un trait assez facilement discernable dans

l’Espagnol d’aujourd’hui. Ces hobereaux de petite ville, ces

aventuriers, souvent de fort basse extraction, que la faim a chassés de

leurs _pueblos_ et lancés à la conquête du vaste monde, sont d’abord des

hommes foncièrement religieux, des catholiques intransigeants, dont la

foi exaspérée par le voisinage de l’Islam semble avoir pris un caractère

de rigidité farouche et intraitable. Ce sont des hommes rudes, habitués

à vivre à la dure et alliant très bien de certaines élégances

fastueuses, voire de très réels raffinements avec la rusticité ou la

grossièreté d’une vie misérable,--soldats de naissance, ayant les

qualités et les vices du soldat de ce temps-là: pillard, sanguinaire,

impitoyable, volontiers cruel. S’il vit sur sa terre, dans sa

pigeonnière ou sa maison de famille, c’est le provincial enfermé dans

ses traditions et ses mœurs ancestrales: plein de bon sens et d’esprit

pratique, sachant défendre son bien et rédiger un contrat, chicaneur et

processif à l’occasion, et, en fin de compte, conciliant tout cela avec

des habitudes de piété et, très souvent, une solide dévotion poussée

jusqu’à l’ascétisme et jusqu’à la mysticité.

L’homme espagnol de cette époque, il me semble que je le vois dans ce

portrait peint par le Gréco, ce portrait célèbre du Musée de Madrid, qui

représente un jeune hidalgo d’une trentaine d’années, vêtu avec une

distinction raffinée et sévère. Nul ornement, nulle surcharge, nulle

couleur voyante: un pourpoint de velours noir, une fraise et des

manchettes en fine toile de Hollande, une imperceptible chaîne d’or, à

laquelle pend un médaillon, une épée cruciale, au pommeau ciselé comme

un ivoire, qui tient la place d’un chef-d’œuvre, ou d’un symbole

religieux, qui a, dans ce tableau, la même importance que le visage de

son maître. Ce visage, une longue figure à moustaches et à barbe en

pointe, aux yeux extraordinaires, qui, à la vérité, ne semblent pas très

intelligents, mais qui sont creusés par la méditation et tout chargés

d’une crainte pieuse. Une belle main très effilée et très blanche est

pressée contre la poitrine de ce jeune seigneur,--tandis que les yeux

profonds et vagues semblent dire: «Ce cœur est à Dieu et à celle à qui

j’ai donné ma foi. Je suis catholique et Castillan, et, à ce double

titre, j’appartiens à la première aristocratie du monde. Craignez Dieu

et ressemblez-moi, si vous pouvez!...»

Je me persuade que le père de sainte Thérèse avait plus d’un trait

commun avec cet austère et élégant cavalier. Sa fille nous l’a

représenté comme un grand homme de bien, insistant presque uniment sur

ses vertus familiales, sa dévotion ardente, sa vie exemplaire, sa bonté

d’âme. Rien de la brutalité soldatesque, ni de la cruauté d’un Pizarre

ou d’un Cortès. Cet enfant de la guerrière Avila ne fut très

probablement jamais militaire: «Mon père, écrit la Sainte dans son

autobiographie, était un homme de beaucoup de charité envers les

pauvres, de beaucoup de compassion envers les malades et aussi envers

les serviteurs, jusque là qu’il ne put jamais se résoudre à avoir des

esclaves, car il les avait en grande pitié. Une esclave d’un de ses

frères étant une fois chez nous, il la traitait comme ses propres

enfants. Il ne pouvait pas souffrir, disait-il, et il s’apitoyait de la

voir privée de liberté...» Cette tendresse de cœur, cette humanité se

retrouveront plus tard chez sa fille, mais surtout sa piété exaltée.

Alonso Sanchez de Cepeda mourut comme un saint, après avoir édifié

Thérèse déjà religieuse et même l’avoir distancée dans la pratique de

l’oraison. Sur son lit de mort, il exprimait ses regrets de n’être pas

moine,--et dans un des ordres les plus austères. Toute cette famille

avait la vocation du cloître. Aussi ce parfait chrétien n’admettait-il

aucune frivolité. La jeune Thérèse, telle qu’elle se dépeint à nous, dut

probablement en souffrir. Dans la maison familiale, on ne connaissait

guère d’autre divertissement que la lecture. Encore le pieux hidalgo ne

permettait-il à lui-même et aux autres que les livres de spiritualité,

«les bons livres» comme les appelle Thérèse avec un accent de touchante

reconnaissance. Toute sa vie, elle fut fidèle aux bons livres: elle

tenait cela de son père. En somme elle lui dut ce qu’il y avait de plus

solide et de plus sérieux dans ses qualités.

Ce hidalgo avilais ne possédait, à ce qu’il semble, ni la gaîté, ni

l’aménité de sa fille, aucune de ses grâces souriantes. Il évoque le

souvenir de ces belles grilles en fer forgé qu’on voit à l’entrée du

_Coro_ et de la _Capilla Mayor_, dans les églises espagnoles. Rigides et

résistantes, il leur suffit d’être faites d’un métal excellent: elles ne

souffrent, pour ainsi dire, aucun ornement.

Alonso Sanchez de Cepeda était un véritable patriarche qui laissa une

postérité de douze enfants. Il faut dire aussi qu’il se maria deux fois.

Sa première femme, qui se nommait Catherine del Peso, lui donna une

fille et deux fils. La seconde, Béatrice de Ahumada, qui avait quinze

ans, lorsqu’il l’épousa, mit au monde neuf enfants, dont la future

sainte Thérèse. Celle-ci fut une de ces créatures douces et résignées

qui ne font que traverser la vie. Elle mourut à trente-trois ans. Son

existence n’avait guère été qu’une longue maladie. Effacée, modeste,

elle disparut sans bruit, comme elle avait vécu. Et pourtant sa fille

nous dit qu’elle était très belle. La malheureuse ignorait sa beauté:

elle s’habillait comme les vieilles personnes. Peut-être, sans la

sévérité de la discipline conjugale, se serait-elle laissé aller à

quelques faiblesses de sentiment. Elle lisait en cachette des romans de

chevalerie. C’est sans doute ce tour d’esprit qui explique chez Thérèse,

avec le don littéraire, ce qu’il y eut d’indulgent, de facile et de

charmant dans son caractère, comme dans ses écrits.

Néanmoins, Béatrice de Ahumada était pieuse, d’une piété qui exciterait

aujourd’hui l’admiration, pieuse comme son mari et comme ses enfants,

tant les garçons que les filles: «Nous étions, dit Thérèse, trois sœurs

et neuf frères...» Des deux frères du premier lit nous ne savons pas

grand’chose, sinon que l’un d’eux, Juan Vazquez de Cepeda, fut

militaire. La sœur, Marie de Cepeda, après la mort de la seconde femme

de son père, servit de mère à Thérèse, sa cadette. Il est probable que,

devenue veuve, elle entra au couvent de l’Incarnation, ou plutôt qu’elle

s’y retira pour y finir dévotement ses jours. Quant aux frères du second

lit, ce furent aussi, pour la plupart, de dévots personnages.

Six d’entre eux, au moins, s’en furent aux Indes chercher fortune. L’âge

héroïque des Conquistadors était déjà passé, lorsqu’ils s’embarquèrent

pour l’Amérique. Pourtant, la conquête était loin d’être terminée. Il

fallait encore guerroyer ferme, si l’on voulait avancer, ou même

simplement se maintenir. Le frère préféré de Thérèse, Rodrigue de

Cepeda, mourut, les armes à la main, à Rio de la Plata,--et sa sœur le

considéra comme un véritable martyr, parce qu’il avait donné sa vie pour

le triomphe de la foi. Augustin, un des cadets de la famille, prit part,

nous dit-on, à dix-sept batailles rangées contre les Péruviens. Certes

on se ferait une idée fausse de ces «Américains», si on les voyait à

travers la phraséologie conventionnelle de certains biographes de leur

sœur. Ce devaient être de rudes et terribles gaillards, qui, peut-être,

comme leurs compagnons d’aventures, n’avaient pas peur de rançonner et,

à l’occasion, de torturer l’indigène. Les exactions et les cruautés des

gouverneurs et des colons espagnols étaient telles que l’Église dut

intervenir pour protéger les Indiens. Les évêques refusaient les

sacrements aux fonctionnaires ou aux soldats qui maltraitaient les

vaincus. Leurs atrocités auraient, paraît-il, révolté saint Louis

Bertrand, au point qu’après quelques années d’apostolat, désespérant

d’amender ces bandits, il aurait quitté la Nouvelle-Grenade et serait

rentré, découragé, en Espagne.

Cependant, nous n’avons aucune preuve positive que les frères de sainte

Thérèse aient été de si méchantes gens. Tout ce que nous savons

certainement, c’est qu’ils obtinrent, en Amérique, des concessions de

terres et des gouvernements, que quelques-uns y firent fortune. L’un

d’eux, Laurent de Cepeda, revint à Séville avec de l’or américain, ce

qui lui permit d’acheter une propriété aux environs d’Avila et de

soutenir les fondations de sa sœur, la Carmélite. En somme, si l’on

songe à l’honnêteté foncière de celui-ci, à sa piété sincère et exaltée,

il est permis de croire que tous les frères de Cepeda se ressemblaient

plus ou moins et qu’ils furent des exceptions parmi les féroces

conquérants du Nouveau-Monde. Presque tous, pour le moins, firent une

fin édifiante. Laurent, retiré dans sa ferme de la Serna, essaie

d’imiter la vie ascétique de Thérèse. Elle est même obligée de modérer

les excès de ses pénitences. Il meurt en état de grâce. Son plus jeune

frère, Augustin, meurt, lui aussi, comme un saint, à Lima. La Mère

Thérèse de Jésus qui l’avait précédé dans la tombe, lui apparaît au

moment où il va rendre le dernier soupir, et c’est la sœur qui présente

le frère devant le trône de Dieu...

Sainte Thérèse · 第 1 / 23 段