LOUIS BERTRAND
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
SAINTE THÉRÈSE
Il s’agit de savoir si les états mystiques ne seraient pas des
fenêtres ouvertes sur un monde nouveau.
(William James: _Expériences religieuses_, X, p. 362.)
Ces grandes expériences restent consignées par ceux qui les ont
éprouvées, comme les documents rapportés par les explorateurs de
terres inaccessibles.
(Léonce de Grandmaison: _l’Élément mystique dans la religion_,
ad fin.)
PARIS
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SAINT AUGUSTIN. (_Étude historique._)
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tous pays, y compris la Russie.
Il y a eu là un moment étrange et _supérieur_ de l’espèce
humaine... De 1500 à 1700, l’Espagne est peut-être le pays le
plus curieux du monde...
(Taine, _Corresp._, IV, p. 74.)
L’an dernier, à Notre-Dame, un prédicateur subitement célèbre, attirait
des foules, en leur parlant de l’actuelle inquiétude humaine. Il les
émouvait, en mettant sous leurs yeux les raisons secrètes de cette
éternelle angoisse de l’âme, angoisse devenue d’autant plus poignante à
l’heure précise où nous sommes, que le vieil abri de notre civilisation
semble menacé par toute espèce de barbaries et que cette ruine
ajouterait mille horreurs inconnues à l’horreur habituelle et permanente
de notre détresse et de notre solitude au milieu d’un monde qui nous
ignore. Bien entendu, au bout de tous ces raisonnements, il montrait la
petite lueur d’espoir qui reste, l’imperceptible rayon qui filtre à
travers la porte close du mystère. Et, sous les hautes voûtes pleines de
ténèbres, on apercevait, dans une pénombre, au milieu de la chaire,
cette blanche silhouette de prêtre, qui s’agenouillait, qui se frappait
la poitrine et qui multipliait les gestes pathétiques, en affirmant
l’existence de cette petite lueur, reflet lointain d’un invisible foyer.
Je me souviens qu’à ce moment-là, parmi les rangs d’auditeurs debout qui
se pressaient sous des gros piliers des orgues, il courait comme un
involontaire frémissement, il y avait un arrêt infinitésimal des
respirations.
Un soir, à la sortie, entraîné par le flot de la foule qui s’écrasait
sous le porche, je me retournai vers mon plus proche voisin. Mon regard
se heurta à celui d’un homme de mon âge, dont les yeux semblaient
attendre les miens. Ce ne fut qu’un éclair, une seconde de brusque
contact spirituel. Ces yeux, pleins d’une interrogation triste,
contrastaient avec des lèvres sceptiques et dédaigneuses, et j’y lisais
clairement ceci: «Est-ce que, vraiment, ce que dit ce prêtre est
possible? Est-ce que vous croyez cela, vous qui, comme moi, paraissez
être un homme sérieux? Oui, on voudrait bien croire à cette petite
lueur, mais, n’est-ce pas que cela est absurde?...»
Une poussée de la foule nous sépara. Une fois sur le parvis, j’essayai
vraiment de retrouver cette figure tourmentée. Elle avait disparu dans
la confusion des visages et dans les ombres montantes du crépuscule.
Troublé par l’appel angoissé de ce doute, je restai assez longtemps à
méditer sur le parvis, devant le grand portail de la basilique ouvert à
deux battants et laissant voir, dans les profondeurs de la vaste nef, le
buisson ardent du maître-autel et les herses de cire autour de la statue
miraculeuse de Notre-Dame. Au dehors, dans la nappe bleuâtre qui tombait
des lampadaires électriques, l’asphalte du parvis luisait comme un
miroir sans fin, où se réfléchissait, du haut en bas, la colossale
silhouette de la vieille basilique. Sur le terre-plein, des automobiles
me bousculaient, les timbres des tramways ne cessaient pas leurs
tintements assourdissants. Mais, malgré ce déferlement partout
victorieux de la matière et des forces sans âme, je sentais peu à peu
mon trouble se dissiper, à contempler ces lumières paisibles qui se
dressaient, là-bas, au fond des ténèbres, et surtout à dénombrer cette
foule,--cette foule dégorgée à grands flots par les portes de la
basilique et d’où il me semblait entendre monter comme une adhésion
muette...
* * * * *
Le souvenir de cette rencontre m’a poursuivi maintes fois, tandis que je
lisais les brûlantes confessions de sainte Thérèse. Plus j’avançais dans
ma lecture et plus je me disais: voilà la réponse à l’Homme inconnu de
Notre-Dame! Si, en dehors de la foi, une réponse est possible à une
interrogation pareille, c’est ici qu’elle se trouve, dans ces pages
géniales de la Carmélite d’Avila. Jamais de telles affirmations n’ont
été proférées par une bouche humaine, avec cet accent de haute raison,
cette acuité d’analyse, cette rigueur d’esprit critique, avec cette
calme assurance surtout! Personne n’a apporté un pareil témoignage en
faveur du surnaturel, et personne n’a environné ce témoignage d’une
pareille lumière. Or, le surnaturel, c’est la grande question, celle qui
domine toutes les autres. Et même, est-ce qu’il y a autre chose
d’intéressant au monde?... On a écrit toute une littérature sur la
personne de Jésus-Christ, en faisant abstraction du surnaturel. J’avoue
ne pas comprendre l’intérêt exceptionnel qu’on attache à des études de
ce genre. Si Jésus-Christ n’est pas le Fils de Dieu, il ne m’intéresse
plus,--ou pas plus que tel thaumaturge, dont le monde a oublié
l’histoire. De même si Thérèse d’Avila n’a pas tenu réellement le Christ
dans ses bras, la voilà tombée, à mes yeux, au rang d’une infirme
d’hôpital. Je refuse de la suivre dans ses divagations et ses
déplacements de nonne agitée...
Au contraire, si l’existence d’un ordre surnaturel est possible,--et
comment oser affirmer le contraire?--c’est le trouble installé dans
notre esprit, ce trouble que Pascal a exprimé en quelques phrases
immortelles. On est pris à la gorge: il faut répondre. Tant que le doute
subsiste, on ne peut plus dormir, surtout quand le temps presse, quand,
demain peut-être, on aura sur la face «la terre», dont parle le même
Pascal... Alors, si cette moniale apporte une réponse digne d’examen à
la question suprême, il importe extrêmement de l’écouter. Il faut la
suivre, il faut tout quitter pour cela, et, quand on tient une plume,
planter là le manuscrit commencé. Quel autre sujet pourrait tenir devant
un sujet pareil? De même que le surnaturel est la question des
questions,--le cas insigne et singulier de Thérèse d’Avila est le plus
extraordinaire thème de méditation qui puisse être proposé à la pensée,
comme l’analyse et le portrait d’une telle âme est une des plus hautes
entreprises qui puissent s’offrir à l’art d’un écrivain.
* * * * *
On se dit tout cela, dans un élan d’enthousiasme. Et puis, le premier
sursaut d’exaltation tombé, on fait un retour sur soi-même. On découvre
avec terreur son insuffisance et son indignité devant une œuvre comme
celle-là. De toute nécessité, il importe d’être fait pour elle, d’y être
en quelque sorte prédestiné par certaines qualités d’âme. N’importe qui
ne peut pas aborder sainte Thérèse. Toutes les élégances
intellectuelles, tous les raffinements sentimentaux et même les plus
beaux dons de l’esprit n’y font rien, si l’on n’a pas, de naissance, une
certaine communication avec des créatures d’essence aussi rare. Je crois
fermement qu’il faut être de vieille souche catholique, avoir derrière
soi des générations d’ancêtres qui ont pensé et senti en catholiques,
qui ont éprouvé, dans leur chair et dans leur cœur, à un degré si infime
que l’on voudra, quelque chose des affres et des joies d’une sainte
Thérèse, pour se figurer, même de loin, un pareil type de sainteté. Avec
cela, toute une éducation, toute une préparation spéciales sont
indispensables. Les sentiers de la mystique sont des plus scabreux, ils
côtoient les pires précipices. Il convient d’avoir le pied solide pour
s’y engager. Même pour contredire ceux qui en ont la connaissance et la
familiarité,--pour réfuter ou critiquer des écrivains mystiques,--il
sied d’être armé en conséquence: non seulement, c’est toute une science
particulière qui est requise, avec des dons de pénétration, de
souplesse, de subtilité extrêmes, mais il faut encore, en ces matières,
beaucoup de bon sens, de méthode et de discipline. Sainte Thérèse étonne
peut-être plus par sa pondération et sa sagesse, sa soumission à la
règle et sa défiance d’elle-même, que par ses audaces et ses
prodigieuses intuitions.
De là vient, en matière d’histoire religieuse, la relative supériorité
de certains exégètes rationalistes sur les ordinaires terrassiers de
l’érudition et de la science dites positives: ils sont forts de tout un
lignage catholique et de toute une éducation cléricale. Et, disons-le en
passant: c’est un des spectacles les plus bouffons et les plus
affligeants qui soient que de voir certaines mains grossières toucher à
des âmes de saints. Après tant de mésaventures pitoyables, il devrait
être entendu désormais que la sainteté n’est pas du ressort de la
science. Il n’y a de science positive que de ce qui se compte, ou de ce
qui se mesure. Or on ne compte pas, on ne mesure pas l’âme des saints,
ni, d’ailleurs, aucune âme.
Certains médecins surtout se sont couverts de ridicule, en se fourvoyant
dans ces domaines où ils n’ont rien à faire. Toutes les retentissantes
théories sur la névrose, l’hypnose ou l’hystérie, ont fini par être
abandonnées comme ne répondant à rien de réel. Aujourd’hui, à la
Salpêtrière, on vous dit carrément que l’hystérie est une invention de
Charcot. Mais, ce qu’il y a de plus grave chez des hommes à prétentions
scientifiques, c’est le manque d’esprit critique, c’est cette naïveté
qui leur fait prendre, à tout instant, de pures hypothèses pour des
réalités démontrées, ou qui les rend dupes de misérables
simulateurs,--et aussi ce manque de tact qui leur fait confondre, par
exemple, le cas des Possédées de Loudun avec le cas d’une sainte
Thérèse, ou d’une sainte Catherine de Sienne. Tels certains exégètes,
logiciens intrépides et pleins de science, quelquefois même de
subtilité, qui se trompent lourdement, parce qu’ils raisonnent là où un
peu de goût littéraire suffisait pour trancher la difficulté. Et c’est
ainsi que toute la littérature pseudo-médicale qui a été écrite sur
sainte Thérèse,--avec la prétention de ramener ses états mystiques à des
cas pathologiques,--est à côté de la question, sans compter qu’elle
rebute par son épaisseur et sa vulgarité de pensée. Que ces médecins-là
se décident à laisser sainte Thérèse tranquille: c’est bien assez que
leurs pareils aient failli la tuer, quand elle était de ce monde...
Mais toute la bonne volonté, toute la préparation et toute la méthode
possibles avec la plus complète humilité devant son objet, sont encore
peu de chose pour l’écrivain qui traite de sainte Thérèse. Il y a des
impossibilités qui dérivent du sujet lui-même. Si le surnaturel n’est
pas absolument inconnaissable, les notions très spéciales qui s’y
rapportent sont, par définition, incommunicables. Très souvent, la
Sainte nous laisse éblouis sur le seuil du mystère,--devant des
splendeurs dont elle est seule à être illuminée, des joies dont elle est
seule à jouir. Elle récuse d’avance tous les jugements que nous
pourrions former sur ses états mystiques. Elle s’épuise à nous dire
qu’il faut les avoir éprouvés pour en parler avec compétence. Et ainsi
elle nous exclut des réalités où elle vit. Nous ne pouvons pas avoir de
société avec elle, du moins sur le plan habituel de sa vie intérieure...
Barrès, qui fut tenté, lui aussi, par ce haut sujet de sainte Thérèse,
nous parle, quelque part, de ce mathématicien illustre qui, dans le
monde entier, ne pouvait s’entretenir de certains problèmes qu’avec deux
ou trois esprits de son espèce. Il en est de même pour sainte Thérèse.
Elle a cherché pendant toute sa vie, non seulement dans les
confessionnaux d’Avila, mais dans l’Espagne entière, des âmes
fraternelles, capables de la comprendre. Longtemps, elle a souffert de
sa solitude,--de se sentir un cas unique, une sorte de monstre
spirituel.
* * * * *
Admettons donc qu’il faudrait être un autre saint pour parler
convenablement de cette sainte. Mais on peut avoir des ambitions moins
élevées, et, tout en se défendant de vouloir rien apprendre aux doctes,
aux théologiens, ou aux spécialistes de l’hagiographie, se borner à
rapprocher Thérèse d’Avila du public profane qui l’ignore, à souligner
l’importance, la haute signification historique et philosophique d’une
telle figure.
Si l’on est effrayé par la grande mystique que fut cette femme, on peut
se détourner vers des aspects plus humains, plus moyens de son
caractère. On peut enfin la rejoindre indirectement par tous les à-côtés
de son histoire. J’avoue qu’au début, avant de m’être livré complètement
à ce fougueux génie, c’est tout le secondaire et tout l’accessoire de sa
vie qui m’attiraient vers elle.
D’abord,--je l’avoue aussi en toute candeur,--le fait que mon glorieux
patron, l’Apôtre de la Nouvelle-Grenade, saint Louis Bertrand, alors
maître des novices chez les Dominicains de Valence, a écrit à la
Carmélite d’Avila une de ces lettres qui semblent commander toute une
destinée,--ce fait me frappa comme s’il me touchait personnellement. Je
me sentais, en quelque façon, intéressé à la Réforme de la Sainte. Et
puis, sur le chemin qui mène aux «châteaux» thérésiens, je rencontrai
tout de suite une grande figure africaine, qui m’était chère depuis
longtemps: saint Augustin. On peut dire que l’autobiographie écrite par
sainte Thérèse est sortie des _Confessions_. Ce dernier livre a exercé
sur ce qu’elle appelle sa «conversion» une influence profonde. Ce sont
deux natures jumelles. L’extase d’Ostie me conduisait insensiblement au
miracle du Cœur Transverbéré par la flèche d’or du Séraphin...
Et je considérais encore une foule d’autres choses dans cette
extraordinaire aventure de Thérèse d’Avila,--une foule de traits de
caractère ou de circonstances par où je la pouvais mieux saisir que par
sa sainteté. N’est-elle pas un des types espagnols les plus complets que
l’histoire ait jamais constatés? Il n’est même que juste d’affirmer que
Thérèse est la grande Espagnole, de même qu’Augustin est le grand
Africain. Et, parce qu’elle est la grande Espagnole, elle a porté au
suprême degré le réalisme caractéristique de sa race. Elle appartient à
cette famille d’esprits qui a donné au monde ses grands inventeurs et
ses grands intuitifs,--artistes, savants, métaphysiciens ou mystiques.
La démarche essentielle de ces esprits-là, c’est d’aller jusqu’au bout
du réel, au lieu de s’arrêter à mi-chemin,--de partir des réalités les
plus humbles pour aboutir aux plus transcendantes, à celles qui
échappent au contrôle des sens comme de la raison discursive. Dans
l’ordre littéraire, un Dante et, à un degré inférieur, un Balzac serait
un bon représentant de cette catégorie d’esprits. Mais sainte Thérèse
les dépasse tous: elle est la plus haute branche de cette haute lignée
intellectuelle.
Ajoutons que son existence se confond avec un des moments à la fois les
plus splendides et les plus tragiques de l’humanité. Comme l’a remarqué
Taine, l’Espagne de ce temps-là est non seulement un des pays les plus
pittoresques et les plus amusants pour une fantaisie d’artiste, mais
elle a joué un rôle de tout premier plan. Thérèse, dans son couvent
d’Avila, a pu avoir le sentiment qu’elle assistait à un duel de
civilisations et que, dans ce duel, son pays était le héraut de Dieu.
Deux fois, l’Espagne de Charles-Quint et de Philippe II a sauvé la
civilisation occidentale: la première, en arrêtant l’Islam à la bataille
de Lépante;--la seconde, en empêchant l’Allemagne protestante de tuer
l’esprit de la Renaissance italienne et en dirigeant la contre-réforme
catholique. Dans le même moment, par la découverte des Amériques, qui
fut une chose inouïe d’audace, une aventure merveilleuse comme le plus
fou des romans de chevalerie, l’Espagne préparait au vieux monde un
suprême refuge pour les catastrophes finales, tout en ouvrant à la
pensée comme à l’activité contemporaine des horizons immenses et
insoupçonnés. Les frères de sainte Thérèse, ne l’oublions pas, furent
presque tous des «Américains». On la conçoit très bien fondant des
monastères à Lima et à Quito, ou évangélisant les Indiens des pampas et
des Cordillières.
* * * * *
Ces alentours de mon personnage me séduisaient extrêmement: il y a, dans
ces époques privilégiées de l’histoire, quelque chose de brillant qui
excite au plus haut degré l’imagination et, en même temps, des
profondeurs de perspective, qui sollicitent toutes les curiosités de
l’esprit. Mais, à mesure que je pénétrais davantage dans l’intimité de
l’œuvre thérésienne, ces splendeurs historiques s’éclipsaient à mes
yeux. La perspective avait changé du tout au tout. Un monde inconnu et
plus fascinateur que tous les spectacles de l’histoire m’était révélé:
l’âme mystique avec ses abîmes et ses régions mystérieuses. Une
psychologie nouvelle, tout entière issue du catholicisme, me découvrait
ses hautes demeures et ses galeries souterraines.
Pendant des siècles, des âmes religieuses, tourmentées et divisées
contre elles-mêmes par toute espèce de combats intérieurs, livrées aux
angoisses du doute ou aux voluptés de l’extase, se sont observées et
étudiées elles-mêmes,--et cela dans une sorte de perpétuel garde-à-vous,
avec une défiance toujours en éveil, une peur affreuse de verser dans
l’hérésie, ou de se laisser duper par l’Esprit de mensonge. Elles ont
mis dans cet examen une sincérité, une bonne foi qui n’ont jamais été
égalées: pour elles, il s’agissait de leur vie même et de leur salut, du
plus intime et du plus essentiel de leur être et non d’un jeu
intellectuel, d’une recherche purement spéculative de savant ou de
dilettante. Et ces observations, continuées par des générations de
mystiques et d’ascètes se sont capitalisées dans toute une littérature
immense autant qu’elle est ignorée du grand public. Pour avoir seulement
exploré quelques provinces françaises de ce pays inconnu, M. l’abbé
Henri Bremond a rapporté de ce voyage des volumes tout pleins de
précieuses trouvailles. Il y a là de véritables gisements psychologiques
sous-jacents à la psychologie traditionnelle de nos écrivains profanes:
trésors inexploités qui n’ont servi jusqu’ici qu’à l’édification ou à la
délectation des âmes pieuses et qui pourraient enrichir et renouveler
des genres littéraires menacés d’épuisement. Les mystiques, en
s’observant, sont descendus beaucoup plus profond que nos plus subtils
dramaturges ou romanciers, ils ont révélé des régions de l’âme
infréquentées de nos modernes psychiâtres; ils ont noté des mouvements,
des réactions, des éclairages intérieurs, des colorations et des nuances
qui ont échappé aux professionnels de l’analyse sentimentale, à plus
forte raison aux gens de laboratoire et à leurs grossiers moyens
d’investigation. Sainte Thérèse, qui a beaucoup ri des sottises de son
temps, aurait bien ri sûrement des prétentions de notre psycho-physique
ou de notre psycho-analyse. Pour en faire prompte justice, il suffit de
mettre en balance les minces résultats, les découvertes
minuscules et, d’ailleurs, toujours contestables de ces myopes
expérimentateurs avec la richesse, la profusion étonnante des documents
psychologiques,--documents éprouvés et contrôlés cent fois par des
générations de juges soupçonneux et sévères,--que nous ont transmis les
écrivains mystiques.
Surtout, les mystiques nous introduisent sur un plan où nous n’avons
pour ainsi dire pas accès, ce plan que nous ne faisons qu’entrevoir à de
certaines minutes très rares de notre existence, après un grand choc,
après une crise physique ou morale, où nous avons failli sombrer, ou
bien dans l’abaissement et la confusion du remords, ou dans certains
sursauts nocturnes, minutes d’angoisse où l’on croit mourir, minutes
d’hyperlucidité extraordinaire, où nous nous voyons nous-mêmes dans une
nudité encore inconnue de nous, où notre esprit est touché d’une lumière
telle que l’habituelle réalité paraît une illusion. Nous sentons bien
qu’alors nous sommes sur le seuil d’un autre monde. Or le mystique nous
apporte des nouvelles de cet autre monde,--et cela comme un voyageur
véridique, ou comme un témoin oculaire. Et puis enfin il satisfait des
besoins irréductibles qui travaillent l’humanité depuis les plus
lointaines origines: besoin non plus seulement de comprendre, mais de
toucher une réalité certaine, besoin d’aimer cette réalité non
décevante, qui ne peut être que la Réalité suprême,--besoin d’amour et
besoin de souffrir pour ce qu’on aime: l’ascèse est vieille comme le
monde...
C’est parce que je trouvais tout cela dans les confessions autographes
de Thérèse d’Avila, que je m’attachai immédiatement à elle, avec un
sentiment où il n’entrait pas seulement de la vénération. Cette
carmélite mortifiée jusqu’à l’anéantissement possède un charme humain
auquel il faut bien céder, pour peu qu’on l’approche. Quand on vit près
des saints, à un rang si infime que l’on voudra, on s’aperçoit bientôt
que ce sont les plus aimables des créatures. Celle-ci est une des
saintes les plus souriantes, les plus joyeuses qu’on ait vues. Nulle
compagnie plus réconfortante, plus exaltante surtout. Mais sa grande
supériorité parmi les mystiques,--supériorité qu’elle ne partage, à ma
connaissance, qu’avec sainte Catherine de Sienne,--c’est qu’elle nous
ouvre tout de suite les portes de ce monde inconnu. Elle nous jette en
plein surnaturel. Elle nous en parle directement, comme d’une réalité
expérimentée par elle. Les autres dissertent, théorisent sur l’union
mystique. Celle-ci nous en donne en quelque sorte le sentiment et, à de
certains moments, l’intuition. Il semble qu’il n’y ait plus
d’intermédiaire entre le lecteur et les hautes réalités dont elle parle.
Elle nous met en leur présence. Elle les a vues et nous croyons les voir
par ses yeux. Il n’y a qu’elle, vraiment, qui ait parlé de choses aussi
inaccessibles avec un pareil accent de vérité. On sent qu’elle est en
communication avec ces choses, que sa voix nous arrive, toute fraîche et
toute pure, des lieux mêmes où son âme est ravie. Et, ce qu’il y a de
plus surprenant, c’est la lucidité que garde son esprit, en décrivant
des états pareils. Même, dans les passages les plus osés, là où elle
touche à ce qu’il y a de plus inexprimable dans le mystère, elle
apparaît comme un être de haute et ferme raison. Pas une minute on n’a
peur, avec elle, de rouler dans la divagation ou la folie. D’un bout à
l’autre, c’est le ton de l’expérimentateur: elle raconte, elle décrit
ses expériences mystiques. Elle analyse ses états avec une clarté, une
précision, une abondance de détails et surtout une méthode critique que
l’on ne rencontre chez aucun psychiâtre. Je ne connais pas
d’observations de clinique plus prudentes et plus positives que les
siennes. Un tel cas est quelque chose de véritablement unique.
Alors, s’il en est ainsi,--si Thérèse d’Avila est la plus extraordinaire
et la plus sûre messagère du surnaturel qu’on ait jamais
constatée,--c’est cela, avant toutes choses, qu’il importe de considérer
en elle. Le reste n’a désormais qu’un intérêt secondaire. Pour la plus
haute intelligence et la plus haute joie de ceux qui ne la connaissent
point, il faut leur faire connaître cette créature privilégiée. En des
temps comme ceux-ci où le monde semble prendre un ignoble plaisir à
redevenir barbare, et,--ce qu’il y a de pire que tout,--où la notion
même du surnaturel semble sur le point de disparaître,--il importe plus
que jamais de dresser devant les yeux des foules cette haute
Lumière,--et aussi cette Pureté. Il est bon de méditer sur la Vierge
d’Avila et sur l’éminente dignité de cet état d’élection, à une époque
qui, dans l’ordre psychologique, prétend tout expliquer par l’instinct
sexuel et qui finit, en effet, par tout y ramener.
* * * * *
Voilà donc tout mon sujet: Thérèse d’Avila, messagère du surnaturel.
Certes, je n’ai pas la prétention naïve de la découvrir,--et, encore une
fois, j’ai une conscience cruelle de tout ce qui me manque pour une
pareille tâche. Mon excuse, c’est de m’adresser à des ignorants comme
moi, en essayant de leur faire partager mon admiration et ma confiance
dans cet incomparable guide spirituel.
Je ne saurais trop le répéter: les érudits, les historiens, les
théologiens n’ont rien à apprendre dans ces pages. Puissent-elles
seulement ne pas leur paraître trop fautives ou trop insuffisantes. Je
sais qu’on a beaucoup écrit sur sainte Thérèse, et, tout récemment
encore, de gros livres de Sorbonne. Sa bibliographie embrasse des
bibliothèques entières. J’ai tâché d’en tirer profit dans la mesure où
cela m’a paru utile à mon dessein. Mais j’écris pour ceux qui ne
connaissent pas sainte Thérèse: ceux-là n’ont que faire de discussions
de textes ou de dates, de fiches et d’appareils critiques. C’est la
Sainte elle-même qu’ils veulent entendre.
Je voudrais essayer de leur donner satisfaction,--de leur faire entendre
cette voix, en y mêlant aussi peu que possible la mienne. Après
l’Évangile et les épîtres de saint Paul, existe-t-il une révélation
semblable de la divinité du Christ? Les livres saints mis à part, le
monde a-t-il jamais ouï une pareille affirmation du surnaturel? Cette
affirmation je voudrais qu’elle parvînt jusqu’à ceux qui ne croient pas.
C’est un fait vraiment hors cadre, lequel s’impose à la réflexion: voilà
une petite bonne femme,--_una mujercita_, comme elle disait
d’elle-même,--qui, en face des négateurs de la Présence réelle et à la
veille des négations plus radicales du rationalisme, a osé prononcer ces
paroles inouïes: «_Non seulement je crois en Lui comme je le dois, mais
je L’ai vu!... J’ai mis mes lèvres sur ses plaies et je L’ai tenu dans
mes bras, comme la Vierge de la Cinquième Angoisse![1]_»
[1] La Vierge tenant dans ses bras le cadavre de son Fils. En réalité,
ce n’est pas la Cinquième, mais la Sixième Angoisse, ou Douleur, à
quoi la Sainte fait allusion.
D’autres, sans doute, avant elle et depuis elle, ont osé dire la même
chose. Mais aucune n’a jamais apporté de preuves aussi fortes à l’appui
de son témoignage.
Que vaut le témoignage de Thérèse d’Avila? Autant qu’on peut répondre à
une telle question, c’est ce que je vais tenter d’examiner dans ce
livre. Je n’écris pas une biographie, une Vie de la Sainte: elle-même
l’a écrite d’une façon qui devrait décourager tous les biographes. Je ne
parlerai de sa vie, de son milieu, de son temps, des conséquences de son
action que dans la mesure où cela pourra servir à mieux faire comprendre
ou à mieux établir la valeur de son témoignage.
Laissons-la donc se raconter et s’expliquer devant nous! Et, si en
l’écoutant, nous voyons peu à peu se dessiner à nos yeux une
extraordinaire figure humaine, c’est que les saints sont des êtres si
complets, doués d’une vie si prodigieuse que l’imagination du romancier
ou du dramaturge le plus génial n’en saurait inventer de semblables.
PREMIÈRE PARTIE
LA VOCATION
C’est une grâce que Dieu m’a faite: je plaisais partout où je me
trouvais, et ainsi j’étais très aimée.
(_Vie de sainte Thérèse_, I.)
I
AVILA DES SAINTS
S’il y a un pays au monde qui ne ressemble pas à sainte Thérèse, c’est
bien Avila, sa ville natale.
Voilà un beau démenti aux théories du dernier siècle sur l’influence des
milieux: démenti partiel, nous l’allons voir, mais démenti tout de même,
si l’on prend ces théories au pied de la lettre et dans un sens trop
absolu et trop étroit. En tout cas, l’image qui se lève, pour nous, des
écrits de la Sainte, ne correspond guère à l’aspect de son pays
d’origine. Elle-même paraît en avoir eu conscience. Parlant des
persécutions qu’elle eut à subir, à un certain moment, de la part de ses
compatriotes, elle écrit dans une de ses lettres: «Ma patrie m’a traitée
de telle sorte qu’on ne croirait pas que j’y suis née.» En réalité, il
n’y avait point hostilité foncière entre Thérèse et les gens d’Avila. Ce
ne fut qu’un désaccord passager. Mais c’est le caractère de la ville qui
ne cadre guère avec l’idée que nous nous formons d’elle. Son paysage
intérieur, si l’on ose dire, est fort différent du paysage d’Avila.
La physionomie de cette petite ville belliqueuse a quelque chose
d’austère et de triste, voire d’un peu funèbre, et même, s’il faut tout
avouer, d’un peu mesquin. Sauf la cathédrale et le très beau couvent de
Santo-Tomas, bâti par les Rois Catholiques au temps de la plus grande
splendeur dominicaine, les autres édifices n’ont rien qui retienne. Les
églises Saint-Pierre, Saint-Vincent, Saint-André, qui offrent des
parties curieuses, sont plutôt faites pour réjouir des archéologues.
Quant à la cathédrale, elle effraie un peu par son sévère profil de
forteresse, à l’ornementation rare et fruste. L’intérieur, avec ses
lourdes arcatures romanes en grès rouge, même là où elles s’allègent en
tournant au gothique, cet intérieur de sanctuaire est tout à fait
dépourvu de suavité et de joie. Les anciens «palais» de l’aristocratie
locale sont de gros cubes de pierre, des quadrilatères quelquefois
crénelés, sans autre décoration que d’énormes blasons en relief sur des
surfaces toutes nues et percées d’étroites ouvertures: petites fenêtres
bardées de grilles conventuelles, dure carapace de maçonnerie, qui, par
ses rugosités et ses aspérités, semble repousser tout ce qui vient du
dehors. Si l’on se hasarde à passer le seuil on s’arrête tout de suite
devant la noirceur sépulcrale des vestibules, avec leurs bancs grossiers
adossés au mur, pour les laquais et les gens d’écurie, leur grand
escalier enseveli sous la poussière et les toiles d’araignées, et, çà et
là, leurs bras de lumière ou leurs torchères en fer forgé. Rusticité et
rudesse militaire, cela sent la caserne, la grange et la basse-cour. On
s’étonne de ne pas y voir des poules. Mais il y en avait sûrement
autrefois.
Avec cela, de petites rues médiocres, qui aboutissent à une enceinte de
murailles médiévales percées de neuf portes et munies, nous dit-on, de
quatre-vingt-six tours. Cette robe de pierre contribue encore à
l’impression perpétuelle de lapidation qu’on éprouve en se promenant
dans Avila. Cela donne assurément un caractère très particulier à la
ville. Mais c’est massif et dur à l’œil, sans rien des beautés
architecturales qui rehaussent les remparts d’Aigues-mortes, ou de la
cité de Carcassonne. On aspire à s’évader de cette opprimante ceinture
de pierre. Et il faut bien avouer que les échappées sur la campagne sont
admirables, surtout par la Porte de Sainte-Thérèse, ou par la Porte du
Maréchal, qui, du côté opposé, lui est presque symétrique. La première,
au sud de l’enceinte, s’ouvre sur un grand paysage, un peu nu, un peu
froid, mais assurément très beau. De la terrasse du Rastro, dont on a
fait une petite promenade aux maigres ombrages, en avant des anciens
remparts, à deux pas de la placette où s’élevait la maison natale de la
Sainte, on jouit d’un horizon splendide. C’est cela sans doute qui a
donné à la future fondatrice de tant de couvents son goût pour les
«belles vues» et aussi pour les eaux courantes, car cet aride pays est
arrosé par une vraie rivière. Tout près du regard, au-dessous de la
terrasse, un faubourg poudreux, mais d’où émergent quelques «fabriques»
d’assez bon style, l’Hôpital général, Saint-Nicolas, Saint-Jacques. Puis
la rivière, qui serpente au fond de la vallée, le rio Adaja, enjambé par
un vieux pont en dos d’âne et bordé de petits peupliers minces comme des
pinceaux, et, dans le lointain, derrière des ondulations de terrains aux
tons âpres et heurtés, des lignes de montagnes, d’une transparence
opaline presque africaine: la Sierra de Malagon, la Sierra d’Avila, et,
plus au Sud, la noire Sierra de Gredos...
Ce paysage castillan a certainement de la noblesse et de la grandeur. La
vue opposée, celle du Nord, est fort belle aussi, à de certaines heures,
le matin ou le soir. Quand on monte, au moment du crépuscule, vers la
Porte du Maréchal, le cintre de la haute baie semble s’ouvrir en plein
ciel. Cette arche lumineuse se détache sur un fond d’or et d’outremer.
On franchit cette porte de Paradis et l’on s’arrête au bord d’un talus
galeux, à l’herbe rare broutée par des chèvres et des brebis, et qui
s’enfonce par une pente presque abrupte vers le vallon où se dresse
encore aujourd’hui le campanile de Sainte-Marie de l’Incarnation, le
premier couvent de sainte Thérèse. Au printemps, il y a de beaux soirs
limpides. La campagne semble se recueillir pour la salutation angélique
qui va monter de toutes les églises de la ville. De temps en temps, dans
le grand silence, un tintement de clochette au cou un bélier. A perte de
vue, de grises ondulations, auxquelles succèdent des défilés rocheux,
hérissés de blocs erratiques,--toute cette région pierreuse et
montagneuse, convulsée et tourmentée, qui emprisonne le regard du
voyageur jusqu’aux environs de l’Escorial.
Il n’y a pas grand’chose, dans tout cela, qui rappelle la douceur et la
joie thérésiennes. Si l’on veut absolument chercher des analogies entre
certains paysages espagnols et certaines qualités du génie ou du style
de sainte Thérèse, il faut s’adresser ailleurs. Peut-être la grasse
plaine andalouse, avec ses moissons, ses immenses étendues brûlées de
soleil, que dominent les sierras neigeuses, peut-elle passer pour
symbolique de la manière thérésienne tout au moins dans les effusions
mystiques de la carmélite avilaise ou dans ses prières et ses
élévations, qui ont quelque chose d’étoffé et de légèrement oratoire,
avec une extrême chaleur d’accent. Mais son style habituel m’évoquerait
plutôt le paysage tolédan.
Ses ancêtres paternels étaient probablement originaires de Tolède. Son
arrière-grand-père se nommait Alonso Sanchez de Toledo. Elle-même a
beaucoup aimé Tolède et elle y a fait de longs séjours, pour ne pas dire
qu’elle y a véritablement habité. Le climat lui convenait. Elle le
trouvait «admirable»,--moins froid que celui d’Avila et moins chaud que
celui de Séville. Elle vante, dans une de ses lettres, la jolie vue
qu’elle y a sur le jardin de son couvent. Sa cellule lui plaisait à
cause de cela. Bien qu’elle se plaigne fréquemment de la stérilité de la
campagne environnante et de la difficulté du ravitaillement, elle se
régale des coings et des confitures de Tolède et elle les célèbre
volontiers. Il y avait, semble-t-il, une certaine affinité entre ce pays
et certains aspects de son âme ou de son esprit.
De fait, quand je lis ces petites phrases sans apprêt, nerveuses,
élégantes dans leurs raccourcis et leurs brisures familières, ces
phrases nettes qui ne disent que ce qu’elles doivent dire et que colore,
çà et là, une poussée d’émotion, un menu détail réaliste,--quand je
songe à ce style inventé, qui sent son écrivain de race et qu’empreint
une distinction patricienne,--je revois le très noble paysage que l’on
embrasse du haut de l’étroite promenade qui surplombe le rempart, en
sortant du Zocodover. La vue s’étend sur le faubourg d’Antequeruela et
sur les belles ordonnances architecturales de l’Hôpital
Saint-Jean-Baptiste, avec son dôme écailleux. Tout autour, des terrains
d’un rouge passé, coupé de vert pâle. Et, au milieu de ces couleurs
amorties, les blancs lumineux, les terres-de-sienne et les bruns ardents
des maisons, sous leurs couvertures de tuiles, aux tons de fraise
brûlée. Par places, les roses-brique, les rouges antiques, les traits de
minium qui soulignent les assises d’un vieux mur. Ces murs de Tolède ont
une beauté spéciale. Un petit âne devant une muraille tolédane faite de
cailloux en arêtes, ou de moellons encadrés de briques, cette tache d’un
gris plombé devant cette grande surface éblouissante truitée d’or et de
rose, c’est un cuadro tout à fait. Par-dessus ces couleurs vives, un peu
éteintes par le soleil, le dôme oriental, largement étalé, de
Saint-Jean-Baptiste. Par derrière, les arrière-plans montagneux de la
Véga, espaces désolés et nus, sans autre accident qu’une route toute
blanche, qui monte entre deux dépressions de collines et qui expire au
bord du ciel...
Rien d’extraordinaire dans une vue comme celle-là: de belles lignes, des
tons _rares_, si rares, que je n’en ai rencontré nulle part de
semblables, ou tout au moins d’aussi subtilement harmonisés. Pour
caractériser cet ensemble, il me faut reprendre un mot employé plus haut
pour le style de sainte Thérèse: la distinction,--distinction un peu
hautaine, parce qu’elle décourage l’imitation. Pureté, légèreté,
élégance sévère, grande intensité de lumière, voilà ce qui frappe dans
ce paysage. Ici habite une race élue, occupée de nobles pensées. Il
semble qu’il n’y puisse naître que des moines, des ascètes, des
amoureux, des peintres et des poètes.
Confessons-le: ce rapprochement entre le paysage de Tolède,--tout au
moins un aspect du paysage tolédan,--et le style ou la manière de sainte
Thérèse, n’est guère qu’une impression ou un jeu littéraire. Ce qui est
certain, c’est que la Réformatrice du Carmel, la nonne voyageuse, n’a pu
être insensible à la beauté de ce spectacle,--et ce qui est encore plus
certain, c’est que sa ville natale a très peu marqué son
génie,--j’entends l’aspect tout extérieur de sa terre, la figure
matérielle d’Avila. Il en va tout autrement pour le milieu moral
avilais: la parenté, les amis, l’entourage de la Sainte ont exercé sur
elle une incontestable et profonde influence.
D’abord sa famille: son père, sa mère, ses frères, ses sœurs.
Cette humanité espagnole du XVIe siècle fut quelque chose de très
particulier,--et aussi de très particulariste. Au fond, elle n’est pas
morte. Il en subsiste plus d’un trait assez facilement discernable dans
l’Espagnol d’aujourd’hui. Ces hobereaux de petite ville, ces
aventuriers, souvent de fort basse extraction, que la faim a chassés de
leurs _pueblos_ et lancés à la conquête du vaste monde, sont d’abord des
hommes foncièrement religieux, des catholiques intransigeants, dont la
foi exaspérée par le voisinage de l’Islam semble avoir pris un caractère
de rigidité farouche et intraitable. Ce sont des hommes rudes, habitués
à vivre à la dure et alliant très bien de certaines élégances
fastueuses, voire de très réels raffinements avec la rusticité ou la
grossièreté d’une vie misérable,--soldats de naissance, ayant les
qualités et les vices du soldat de ce temps-là: pillard, sanguinaire,
impitoyable, volontiers cruel. S’il vit sur sa terre, dans sa
pigeonnière ou sa maison de famille, c’est le provincial enfermé dans
ses traditions et ses mœurs ancestrales: plein de bon sens et d’esprit
pratique, sachant défendre son bien et rédiger un contrat, chicaneur et
processif à l’occasion, et, en fin de compte, conciliant tout cela avec
des habitudes de piété et, très souvent, une solide dévotion poussée
jusqu’à l’ascétisme et jusqu’à la mysticité.
L’homme espagnol de cette époque, il me semble que je le vois dans ce
portrait peint par le Gréco, ce portrait célèbre du Musée de Madrid, qui
représente un jeune hidalgo d’une trentaine d’années, vêtu avec une
distinction raffinée et sévère. Nul ornement, nulle surcharge, nulle
couleur voyante: un pourpoint de velours noir, une fraise et des
manchettes en fine toile de Hollande, une imperceptible chaîne d’or, à
laquelle pend un médaillon, une épée cruciale, au pommeau ciselé comme
un ivoire, qui tient la place d’un chef-d’œuvre, ou d’un symbole
religieux, qui a, dans ce tableau, la même importance que le visage de
son maître. Ce visage, une longue figure à moustaches et à barbe en
pointe, aux yeux extraordinaires, qui, à la vérité, ne semblent pas très
intelligents, mais qui sont creusés par la méditation et tout chargés
d’une crainte pieuse. Une belle main très effilée et très blanche est
pressée contre la poitrine de ce jeune seigneur,--tandis que les yeux
profonds et vagues semblent dire: «Ce cœur est à Dieu et à celle à qui
j’ai donné ma foi. Je suis catholique et Castillan, et, à ce double
titre, j’appartiens à la première aristocratie du monde. Craignez Dieu
et ressemblez-moi, si vous pouvez!...»
Je me persuade que le père de sainte Thérèse avait plus d’un trait
commun avec cet austère et élégant cavalier. Sa fille nous l’a
représenté comme un grand homme de bien, insistant presque uniment sur
ses vertus familiales, sa dévotion ardente, sa vie exemplaire, sa bonté
d’âme. Rien de la brutalité soldatesque, ni de la cruauté d’un Pizarre
ou d’un Cortès. Cet enfant de la guerrière Avila ne fut très
probablement jamais militaire: «Mon père, écrit la Sainte dans son
autobiographie, était un homme de beaucoup de charité envers les
pauvres, de beaucoup de compassion envers les malades et aussi envers
les serviteurs, jusque là qu’il ne put jamais se résoudre à avoir des
esclaves, car il les avait en grande pitié. Une esclave d’un de ses
frères étant une fois chez nous, il la traitait comme ses propres
enfants. Il ne pouvait pas souffrir, disait-il, et il s’apitoyait de la
voir privée de liberté...» Cette tendresse de cœur, cette humanité se
retrouveront plus tard chez sa fille, mais surtout sa piété exaltée.
Alonso Sanchez de Cepeda mourut comme un saint, après avoir édifié
Thérèse déjà religieuse et même l’avoir distancée dans la pratique de
l’oraison. Sur son lit de mort, il exprimait ses regrets de n’être pas
moine,--et dans un des ordres les plus austères. Toute cette famille
avait la vocation du cloître. Aussi ce parfait chrétien n’admettait-il
aucune frivolité. La jeune Thérèse, telle qu’elle se dépeint à nous, dut
probablement en souffrir. Dans la maison familiale, on ne connaissait
guère d’autre divertissement que la lecture. Encore le pieux hidalgo ne
permettait-il à lui-même et aux autres que les livres de spiritualité,
«les bons livres» comme les appelle Thérèse avec un accent de touchante
reconnaissance. Toute sa vie, elle fut fidèle aux bons livres: elle
tenait cela de son père. En somme elle lui dut ce qu’il y avait de plus
solide et de plus sérieux dans ses qualités.
Ce hidalgo avilais ne possédait, à ce qu’il semble, ni la gaîté, ni
l’aménité de sa fille, aucune de ses grâces souriantes. Il évoque le
souvenir de ces belles grilles en fer forgé qu’on voit à l’entrée du
_Coro_ et de la _Capilla Mayor_, dans les églises espagnoles. Rigides et
résistantes, il leur suffit d’être faites d’un métal excellent: elles ne
souffrent, pour ainsi dire, aucun ornement.
Alonso Sanchez de Cepeda était un véritable patriarche qui laissa une
postérité de douze enfants. Il faut dire aussi qu’il se maria deux fois.
Sa première femme, qui se nommait Catherine del Peso, lui donna une
fille et deux fils. La seconde, Béatrice de Ahumada, qui avait quinze
ans, lorsqu’il l’épousa, mit au monde neuf enfants, dont la future
sainte Thérèse. Celle-ci fut une de ces créatures douces et résignées
qui ne font que traverser la vie. Elle mourut à trente-trois ans. Son
existence n’avait guère été qu’une longue maladie. Effacée, modeste,
elle disparut sans bruit, comme elle avait vécu. Et pourtant sa fille
nous dit qu’elle était très belle. La malheureuse ignorait sa beauté:
elle s’habillait comme les vieilles personnes. Peut-être, sans la
sévérité de la discipline conjugale, se serait-elle laissé aller à
quelques faiblesses de sentiment. Elle lisait en cachette des romans de
chevalerie. C’est sans doute ce tour d’esprit qui explique chez Thérèse,
avec le don littéraire, ce qu’il y eut d’indulgent, de facile et de
charmant dans son caractère, comme dans ses écrits.
Néanmoins, Béatrice de Ahumada était pieuse, d’une piété qui exciterait
aujourd’hui l’admiration, pieuse comme son mari et comme ses enfants,
tant les garçons que les filles: «Nous étions, dit Thérèse, trois sœurs
et neuf frères...» Des deux frères du premier lit nous ne savons pas
grand’chose, sinon que l’un d’eux, Juan Vazquez de Cepeda, fut
militaire. La sœur, Marie de Cepeda, après la mort de la seconde femme
de son père, servit de mère à Thérèse, sa cadette. Il est probable que,
devenue veuve, elle entra au couvent de l’Incarnation, ou plutôt qu’elle
s’y retira pour y finir dévotement ses jours. Quant aux frères du second
lit, ce furent aussi, pour la plupart, de dévots personnages.
Six d’entre eux, au moins, s’en furent aux Indes chercher fortune. L’âge
héroïque des Conquistadors était déjà passé, lorsqu’ils s’embarquèrent
pour l’Amérique. Pourtant, la conquête était loin d’être terminée. Il
fallait encore guerroyer ferme, si l’on voulait avancer, ou même
simplement se maintenir. Le frère préféré de Thérèse, Rodrigue de
Cepeda, mourut, les armes à la main, à Rio de la Plata,--et sa sœur le
considéra comme un véritable martyr, parce qu’il avait donné sa vie pour
le triomphe de la foi. Augustin, un des cadets de la famille, prit part,
nous dit-on, à dix-sept batailles rangées contre les Péruviens. Certes
on se ferait une idée fausse de ces «Américains», si on les voyait à
travers la phraséologie conventionnelle de certains biographes de leur
sœur. Ce devaient être de rudes et terribles gaillards, qui, peut-être,
comme leurs compagnons d’aventures, n’avaient pas peur de rançonner et,
à l’occasion, de torturer l’indigène. Les exactions et les cruautés des
gouverneurs et des colons espagnols étaient telles que l’Église dut
intervenir pour protéger les Indiens. Les évêques refusaient les
sacrements aux fonctionnaires ou aux soldats qui maltraitaient les
vaincus. Leurs atrocités auraient, paraît-il, révolté saint Louis
Bertrand, au point qu’après quelques années d’apostolat, désespérant
d’amender ces bandits, il aurait quitté la Nouvelle-Grenade et serait
rentré, découragé, en Espagne.
Cependant, nous n’avons aucune preuve positive que les frères de sainte
Thérèse aient été de si méchantes gens. Tout ce que nous savons
certainement, c’est qu’ils obtinrent, en Amérique, des concessions de
terres et des gouvernements, que quelques-uns y firent fortune. L’un
d’eux, Laurent de Cepeda, revint à Séville avec de l’or américain, ce
qui lui permit d’acheter une propriété aux environs d’Avila et de
soutenir les fondations de sa sœur, la Carmélite. En somme, si l’on
songe à l’honnêteté foncière de celui-ci, à sa piété sincère et exaltée,
il est permis de croire que tous les frères de Cepeda se ressemblaient
plus ou moins et qu’ils furent des exceptions parmi les féroces
conquérants du Nouveau-Monde. Presque tous, pour le moins, firent une
fin édifiante. Laurent, retiré dans sa ferme de la Serna, essaie
d’imiter la vie ascétique de Thérèse. Elle est même obligée de modérer
les excès de ses pénitences. Il meurt en état de grâce. Son plus jeune
frère, Augustin, meurt, lui aussi, comme un saint, à Lima. La Mère
Thérèse de Jésus qui l’avait précédé dans la tombe, lui apparaît au
moment où il va rendre le dernier soupir, et c’est la sœur qui présente
le frère devant le trône de Dieu...