l’artiste put disposer d’un souffle suffisant. Quand il cessa tout à
coup, en point de suspension sur la médiante, personne n’applaudit car
ce n’est pas l’usage, mais un murmure des plus flatteurs accompagna le:
Dieu te bénisse, ô Lalla! dont ben Louaz remercia la chanteuse.
Celle-ci, plus empaquetée que jamais, gagna rapidement le patio et
disparut. C’est alors que l’Alem Andalous, comme poète plus sensible que
ses collègues, plus apte en tout cas à dire leur générale et sénile
satisfaction, retira des deux mains son turban, ce qui est la marque,
chez un musulman, d’une émotion intense agréable ou cruelle, ou poétique
ou furieuse, marque fréquente aussi, mais ce n’était pas le cas, d’une
lourde ivresse en quête de fraîcheur. Les Oulama voyant nu le crâne rasé
de leur ami, connurent qu’il allait redevenir jeune et des oui, oui
encourageants exprimèrent qu’ils seraient, de toute leur attention,
complices. Le poète d’ailleurs la tête renversée, les yeux demi-clos,
lâchait la bride à son inspiration:
De ta Maison, je ne dirai rien, ô ben Louaz,
Sinon qu’elle est bénie de Dieu et de qui la fréquente.
De ta raison, je ne dirai rien, ô ben Louaz,
Sinon qu’elle est claire et profonde comme l’eau d’un lac de
montagne.
De ton accueil, je dirai, ô ben Louaz,
Qu’il présage celui qui t’attend au Paradis.
Car ceux que tu appelles auprès de toi
Déjà, pour apaiser leur faim, y trouvent des mets délicieux,
Et calment leur soif de l’eau pure et fraîche de l’amitié.
Et s’ils ne peuvent encore approcher la Houri,
La Houri toujours vierge aux seins arrondis et aux cuisses
transparentes[9],
Du moins en goûtent-ils la voix céleste et l’appel voluptueux.
Certes, ô ben Louaz, j’exagère en dotant une humaine forme de
mérites surhumains,
Mais pardonne au poète grisé par le charme des heures que tu lui
accordes.
[9] Qoran, en diverses sourates, et, aussi, _Traditions Islamiques_
d’EL BOKHARI, traduction HOUDAS et MARÇAIS, chez Leroux, éditeur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tandis que le conseil des Oulama s’inquiétait ainsi des événements en
cours, tandis que plein d’orgueil et d’alcool, Hafid s’attardait repu
près de sa blonde et grasse roumia, tandis que Bou Hamara aux soins
empressés de ses gardiens reprenait les forces qu’il lui faudrait pour
marcher au supplice, quelque part, dans le quartier des consuls, un
homme, de ces Français dont les gens de Fez disaient: «Ils ne dorment,
ni ne mangent comme tout le monde», un fonctionnaire ployé sous une
grosse lampe Vacuum, suait des notes à l’adresse de son gouvernement...
«Le Sultan, enhardi par cette victoire qu’il doit au zèle inopportun de
deux militaires entêtés, n’est plus abordable... il est ivre dès le
matin (quinquina Dubonnet, champagnes divers, pas de concurrence
étrangère)... le peuple silencieux attend des spectacles sanglants, il
les aura... il sait qu’il doit les avoir... Chez le souverain actes
d’impulsion alcoolique... dans l’âme des foules remous de passions
violentes... Ici s’ouvre une ère d’erreurs où se peuvent dérouler les
plus graves événements... faits à suivre heure par heure pour les guider
si possible... savoir en user... prévoir aussi un dérivatif calmant...
dans une dizaine de jours il y aura dans l’Est un autre Rogui...»
* * * * *
Le lendemain, au rendez-vous, ce fut Dupont qui, le premier, prit la
parole.
--A mon avis, dit-il, il faudrait tout de suite rassurer un chacun sur
le sort de ce deuxième Rogui qu’hier, je ne sais pourquoi, vous
mentionnâtes. Il faut éviter les confusions de personnes mais se garder
aussi que vos lecteurs, inquiets déjà de la façon dont finira votre
récit, ne s’effarent à la pensée qu’il puisse recommencer. Croyez-moi,
réglez en quelques mots ce nouveau compte. Ne laissez pas naître cette
opinion inexacte que, même en ces temps barbares, le Maroc ait été en
permanence un théâtre de drames effarants et d’acteurs farouches, alors
qu’au contraire le plaisant se joignait toujours au cruel et même lui
faisait cortège.
--J’aimerais mieux, dit Martin, rayer de ces annales une mention
peut-être inutile et courir à mon but. Vous vous êtes plaint déjà du
retard que j’apportais à faire mourir Bou Hamara.
--C’est exact, fit Dupont, mais je n’en suis plus à quelques lignes
près, surtout quand elles sont gaies. Souvenez-vous-en. Il s’appelait
Abd el Kebir, et se réclamait d’une haute origine. Nous l’appelions,
nous, l’homme à la pompe depuis le jour où, désireux de recevoir comme
ses frères une marque d’intérêt, il avait demandé qu’on lui offrît une
pompe à incendie. En matière de propagande politique, la conscience
professionnelle du diplomate doit être inaccessible à l’étonnement et,
depuis qu’il en arrive au quai d’Orsay, les rapports consulaires ont
transmis des demandes plus surprenantes. La pompe vint. Elle était verte
avec un liseré jaune et ses bras d’un brun sombre, pareils, avait-on
pensé, à ceux humains qui les manieraient. Deux ouvriers délégués de
l’usine accompagnèrent la livraison pour en déballer sur place les
organes et en indiquer le maniement. Le cadeau revint sans doute assez
cher, mais enfin El Kebir put, jusqu’à satiété, s’amuser à doucher ses
esclaves et en rire, paraît-il, jusqu’à perdre le souffle. A nos sens de
démocrates impénitents, c’est là un odieux abus de la puissance
patriarcale qui régit la famille mograbine et cet avant-goût du pouvoir
despotique devait livrer l’homme à la pompe aux pires entraînements.
--Bravo, fit Martin.
--Or il advint précisément que le Rogui Bou Hamara fut pris et la
nécessité pour certains de le remplacer se trouva coïncider avec les
aspirations d’El Kebir à la tyrannie. Sans doute pensait-il encore que
ces maudits chrétiens qui lui avaient donné une pompe lui procureraient
aussi facilement une couronne. Il fallait toutefois l’aller chercher
loin dans l’est, du côté de Taza. Il dut s’y rendre vite en faible
équipage et faire, pour éviter Hafid, un grand détour par les tribus
berbères de la montagne. Et chaque soir, à l’étape, les mêmes discours
s’entendaient.
--Qui es-tu, toi, voyageur? demandaient les Berbères.
--Je suis un tel, fils d’un tel, je suis chérif et je me déclare sultan.
--Tu disais donc que tu veux être sultan? Tu vas sans doute à Fez tuer
Hafid?
--Non, je vais à Taza; c’est là qu’on fait les sultans.
--Nous te passerons donc en sécurité à la tribu voisine, car nous voyons
bien que tu es chérif; mais jure-nous que tu n’es pas déjà sultan.
Jure-le sur l’âme de ton saint père le Sultan, que Dieu lui fasse
miséricorde[10]... Et maintenant on va t’apporter les enfants pour que
tu les touches.
[10] Sur les sentiments complexes que professent les Berbères à
l’égard du Sultan, voir pages 24 et 25.
--Apportez-moi aussi de quoi manger, disait le prétendant.
Plus il avançait vers l’est, et plus les gens l’entouraient, curieux.
Mais il arrivait mal à se faire comprendre.
--Reste avec nous, lui disaient certains, et quand tu seras mort nous
t’élèverons une belle Koubba.
--Nous t’accueillons avec plaisir, ô chérif, disaient d’autres, mais
quand tu seras sultan, ne remets plus ici tes pieds, que Dieu sanctifie
leurs traces!
Enfin l’homme parvint chez les Riatas, tribu qui entoure la ville de
Taza, laquelle était, à cette époque, toute en ruines accumulées et de
divers âges.
--Je suis un tel, fils d’un tel, dit le chérif, je suis prétendant au
trône à la place de Bou Hamara qui s’est fait prendre et qui d’ailleurs
n’était pas chérif. Proclamez-moi Sultan.
--Voire, dirent les gens, ceci demande réflexion. Comme chérif, sois
d’ailleurs le bienvenu; plante ici ta tente, entrave ici ton cheval et
mets-toi en prière pour qu’il pleuve sur notre territoire, puisque tu es
chérif.
Or il se trouva que le pauvre El Kébir qui se plaisait tant à doucher
ses esclaves, avait horreur de l’eau. Il était sale, négligé, repoussant
à ce point, qu’il dégoûta les Riatas eux-mêmes, gens pourtant assez
grossiers. Sa simplicité d’esprit et sa malpropreté corporelle
confirmèrent très vite les habitants dans cette opinion qu’il était
réellement un saint homme mais qu’il serait inopérant dans un rôle
temporel. On lui donna femme et provende, on vint en pèlerinage lui
demander sa bénédiction, mais les tribus placèrent autour de lui des
gardes pour qu’il ne pût correspondre avec le monde extérieur et
s’aviser, si peu que ce soit, de faire acte de prétendant.
C’est pourquoi l’homme à la pompe vécut et vit encore, insoucieux. Son
aventure, réduite à peu de chose par la sagesse populaire, méritait
cependant cette note discrète en marge de l’histoire marocaine.
--Merci, fit Martin, ceci repose et me fait regretter d’avoir, pour
traiter d’une époque, choisi l’épisode tragique qui me sert de titre;
mais le vin est tiré...
--Hâtez-vous donc de conclure, reprit Dupont, en évitant des longueurs.
Par exemple, ne recommencez pas à décrire le grand Méchouar et ses
entours, non plus que la façon dont les acteurs se présentaient. Dites
simplement qu’à l’heure fixée par le Sultan, tout était en place dans le
même ordre, le Rogui dans sa cage sur le pilori, les prisonniers, les
troupes et la foule.
--Il me faut cependant, fit Martin, parler de cette foule. C’est elle
seule, après tout, qui intéresse. Le Rogui est mort, le Sultan est
changé, les ministres aussi, tandis que la foule est toujours là,
énigme. Ce jour-là, elle cessa presque de l’être pour moi. Tout d’abord,
elle fut en nombre double de ce qu’elle était la veille. Cela tint à ce
que le peuple de Fez ne crut pas tout entier, d’un seul coup, à la
victoire du Sultan. Il fallut au plus grand nombre le rapport de ceux
qui virent de leurs yeux l’arrivée des troupes poussant devant elles les
prisonniers et le Rogui dans sa cage, sur son chameau. Ceci parce que le
peuple de Fez est essentiellement frondeur et déteste par principe le
pouvoir en place, en tremble plus que de raison, tout en niant jusqu’à
l’absurde ses succès. Et nous savons qu’il en est aujourd’hui comme il
en fut de tout temps, que ces gens critiquent et détestent le pouvoir
débonnaire des Français ainsi qu’ils ont fait, avec plus de raison,
certes, de celui de leurs princes. Et nous savons aussi que cela n’est
d’aucune importance; nous le savons depuis que pour reconquérir l’amour
de sa bonne ville insurgée, certain Sultan n’eut qu’à faire tirer sur
elle un coup de canon à blanc, depuis qu’aux heures sanglantes d’avril
1912, ces cent mille hommes armés, hurlants et pétaradants furent
dominés par une seule compagnie de tirailleurs tunisiens.
Mais nous ne sommes qu’en août 1909. Ce jour-là Fez s’éveilla
péniblement et, gourde de lourd sommeil, s’étira paresseusement dans ses
mille ruelles treillagées, sombres, aux senteurs trop fortes. Fez avait
mal dormi. Moulay Hafid, le Sultan qui demeurait là-haut sur le plateau
à l’air libre de Fez Djedid, venait de rompre les règles du jeu. Il
avait remporté une victoire. Le premier qui l’apprit ne haussa point les
épaules, car telle n’est pas la façon chez ces gens d’exprimer le doute
et l’incuriosité, mais dit, en fermant les yeux: Dieu doit le savoir;
puis il fustigea d’un chasse-mouche en palmier son éventaire. Des
centaines d’autres firent comme lui, mais tous, un peu nerveusement,
fermèrent plus tôt leurs boutiques et s’en furent, pensants. Car une
victoire du Sultan présageait une contribution à bref délai. L’heure
chaude passée, quand on ouvrit les devantures pour le grouillement du
soir, les premiers assistants avaient parlé. Le doute n’était plus
possible, et dangereux par suite pouvait être de l’exprimer. La foule
emplissait les rues entre les magasins innombrables, ces magasins sans
porte dont la fermeture se rabat pour servir d’accoudoir au chaland. La
foule circulait tout occupée en apparence de ses achats, de ses
affaires, mais anxieuse de nouvelles. Parfois les êtres
s’immobilisaient. On écoutait quelqu’un qui, descendu de Fez Djedid,
disait un épisode de ce qu’il avait vu au Dar el Maghzen, au quartier
impérial. Puis le grouillement reprenait actif, serré au coude à coude,
au hanche à hanche, à tout instant fendu par des ânes, des mulets dont
les charges bousculaient ou, trop hautes et branlantes, menaçaient. Le
cri constant de balak! balak! dominait les bruits. «J’ai dit balak»,
déclarait le conducteur quand une plainte protestait contre un heurt, un
pied de mule sur un pied de femme. «Il a dit balak», décidaient les
témoins sans s’arrêter et cela passait, oscillant, pour disparaître à
droite, à gauche, dans la bouche chaude de quelque fondouk inaperçu. Car
on ne voit rien dans les souqs de Fez, tant la multiplicité rapprochée
des détails fixes, mouvants, miroitants, enchevêtre la pensée, écrase
l’attention inquiète déjà des contacts, des chocs avant ou après le
balak. Ce jour-là se passait en somme ainsi que tous les autres. Il
s’était peut-être produit quelque part un grave événement, mais rien
n’en paraissait qui modifiât les attitudes ou altérât les visages. On
vendait, on achetait. Les crieurs couraient montrant un objet, clamant
le dernier prix offert. Les détaillants assis sur le plancher surélevé
de leurs boutiques répliquaient à voix basse aux marchandages ou
servaient sans hâte et comme par charité les clients, obligés donc en
faute et auxquels, souvent, d’un mouvement de tête ils intimaient: «va
plus loin». On vendait, on achetait; on faisait le _Bia ou chera_, la
vente et l’achat, expression qui revient sans cesse dans les
conversations de ce peuple, en deux mots synthèse de tout ce qu’il
désire et veut être, termes et pensée qu’il a continuellement aux lèvres
et au cœur, aussi souvent que cet autre cri: Moulay Idriss! nom du
maître religieux sous le patronage duquel, depuis des siècles, il
accomplit les rites du Bia ou Chera. Trop cher? possible! bia ou chera.
La pièce est-elle bonne? Moulay Idriss! Votre père, dites-vous, est
malade? Moulay Idriss! Si quelque monnaie échappe et tombe, s’il casse
un verre ou se contusionne, il prononce: Moulay Idriss! Quand on lui
reproche son âpreté, son mépris, il dit: bia ou chera. Si l’on s’étonne
de son teint pâle et de son air sombre, il rétorque en se tapant de la
paume le front embrumé de soucis: bia ou chera! puis il soupire: Moulay
Idriss! pour compléter la devise de sa hanse autoritaire et fanatique...
On vendait, on achetait; pour un sou l’on discutait ou sur des sommes
énormes, on traitait de petites choses infimes ou de pleins chargements
caf ou fob. Bourse de gros négoce et chamailleries de miséreux bazardant
des hardes se coudoyaient serrées dans le labyrinthe des souqs, sans
gêne, sans morgue chez les grands, sans honte chez les autres, dans une
promiscuité consentie créée par un sentiment qui est la vertu de ce
peuple étrange: le droit égal pour tous de brocanter pour vivre.
Parfois, sans que personne s’en émût, un énergumène surgissait demi-nu,
les cheveux longs, fendait la foule les bras levés criant: Dieu est
grand! ou éructant avec fureur des versets. Il disparaissait vite,
absorbé par la masse jamais fâchée. Ou bien encore une file d’aveugles
se tenant par l’épaule passait en psalmodiant, longeait en quêtant les
boutiques, se télescopait contre un mur, contre la foule même d’où,
toujours, une main sortait et, secourable, remettait en marche le triste
monôme.
Aux approches du sanctuaire de Moulay Idriss, quartier interdit aux
animaux, aux juifs et aux chrétiens, le commerce comme ailleurs allait
son train, mais une sorte de religiosité tempérait les marchandages,
baissait le ton des voix, assouplissait les remous. Les litanies
pleurardes des affligés, des mendiants implorant le lieu saint ou
provoquant la charité s’ajoutaient à la rumeur de trafic, l’appuyaient
d’un chant soutenu fait du mot Allah, gémi, crié sur tous les tons
possibles. Et tout cela faisait le bruit de la grande ville. Bruit
spécial, étonnant pour qui le perçoit dans son ensemble d’un point
dominant, tel par exemple que les terrasses du quartier de Deuh au bord
du plateau de Fez Djedid, bruit étrange très différent de ceux qui nous
sont familiers et privé de ce qui fait la basse dans le chant de nos
villes: roulement de voitures, souffle d’engins mécaniques; bruit
flottant, continu de frottement sans sonorité où se fondent le broiement
des moulins, le cliquetis des pieds d’animaux ferrés sur les cailloux
des ruelles en pentes, le dégoulinage des rigoles, le râpage du sol sous
les savates, les cris des marchands, le aoh continu en quoi se résolvent
les plaintes religieuses de dix mille mendiants ou affligés vrais ou
faux; bruissement mat qui laisse en pleine valeur musicale les appels
puissants des muezzins aux heures de prière.
A la fin de ce jour, des crieurs passèrent annonçant la victoire et,
pour que chacun sans doute pût aller s’en assurer, ils clamèrent que le
Sultan ordonnait des fêtes de quatre jours. Dès lors fixée sur son
manque à gagner, l’aristocratie marchande et religieuse, caisse arrêtée,
dévotions faites, s’en fut chercher la fraîcheur et dormir sur ses
terrasses. Tandis que dans les fonds obscurs des ruelles, au long des
murs de mosquée, dans les cimetières, aux seuils des bouges, dans les
cours de fondouqs la foule des autres, la foule inquiète, amère et
suspecte s’emburnoussa pour rêver, souffrir, attendre le jour ou la
mort; monde trouble fait d’abord des déchets moraux de la population
citadine, de ceux aussi du dehors qui, captés par ce que la ville offre
d’attraits et d’espoirs, s’y jettent et rapidement y pourrissent.
Mais ce n’est là qu’une partie de la masse populaire dont les mouvements
donnent à Fez sa vitalité singulière. Il y a encore la foule des
passagers venus de tous les points du Moghreb pour affaires et par
dévotion, les unes ne vont pas sans l’autre, clientèle inépuisable qui
sans cesse afflue, séjourne plus ou moins, reflue, gens de tribus
diverses, souvent lointaines, toujours rudes, naïves ou sauvages dont
Fez vit et tremble tout à la fois. Cette terreur est le revers de la
médaille, le ver qui ronge l’enseigne: «Bia ou chera et Moulay Idriss»:
commerce et religion, par laquelle cette métropole attire ses chalands.
Fez ravitaille le monde berbère et lui inculque à jet continu la
doctrine de l’Islam. Mais ce client néophyte est un être simple que les
richesses exposées à sa vue affolent et que trouble, parce qu’il ne
l’assimile pas, le ferment mystique qu’il hume dans l’ambiance de la
ville sainte. Le commerçant Fasi a la hantise d’être pillé par sa
clientèle, l’apôtre fanatique craint d’être étouffé par ses ouailles.
Ceci devrait le rendre prudent, amoureux du calme, partisan d’une
autorité vigoureuse apte à le protéger. Il n’en est rien pourtant. Par
une étrange disposition d’âme, par l’effet de l’atavisme hébraïque qui
le domine, ce peuple nerveux ou énervé, semble éprouver une jouissance
morbide à gagner de l’argent dans l’inquiétude, tandis que, d’autre
part, il lui faut se regimber contre tout pouvoir, se poser en victime
d’une éternelle oppression.
Ce matin-là, donc, Fez s’éveilla maussade. Les Fasi n’ouvrirent point
leurs boutiques, restèrent pour le plus grand nombre chez eux, à écouter
le bruit de la tourbe qui, sortant des bas-fonds étouffants de la
vieille ville, rampait, grouillante, vers le plateau de Fez Djedid. Elle
y allait non pour répondre à l’appel du Sultan et flatter celui-ci en
assistant à son triomphe, mais sur le seul espoir d’un spectacle de
violence, de meurtre peut-être, de supplices qui sait? Elle montait sous
le soleil dur, total, et, entraînant avec soi son nuage de poussière,
ressuait son bouc à pleins pores. Elle s’entassait pour franchir au
ralenti le crible des ruelles avoisinant le Dar el Maghzen. Elle montait
empressée de plus en plus et l’âme trouble. On discernait la nervosité
des gestes individuels, mais la masse où l’agitation des esprits allait
croissant se déplaçait sans remous de violence, dans un calme d’ensemble
où le silence, un étonnant silence, pesait. Sur les tours dominant le
Méchouar, certains notables disposant de faveurs spéciales avaient, dès
l’aurore, juché leurs femmes, ce qu’on appelle «la maison», loin de la
foule aux mains insolentes, les femmes qui, à Fez, des terrasses et des
tours où elles dominent à l’abri, veulent tout voir, impérieuses, et,
sur le spectacle quel qu’il soit, épandent en nappes vibrantes leurs
youyous inconscients.
Dans son pavillon aux marches de faïence bleue, Moulay Hafid s’est
installé le matin de bonne heure. Il ne pense plus à sa blonde maîtresse
qu’il a laissée par là, quelque part, aux mains des esclaves prudentes
et muettes. Le souverain est tout entier aux affaires de l’État, ou
mieux à ses propres affaires pour lesquelles ce jour sera d’importance.
La grande baie du mirador où il se tient est masquée d’une toile du haut
en bas. Hafid est invisible du dehors mais, par les autres ouvertures
grillagées, il peut surveiller l’ensemble de la vaste cour du Méchouar.
Il a vu ses gens, les soldats de la garde noire, installer le Rogui dans
sa cage sur le pilori maçonné au pied duquel, face au trône chérifien,
ou plutôt face au velum qui le cache, le caïd des nègres, Embareck
Soussi, s’est assis, esclave tout de rouge habillé. Dans l’ampleur du
décor et la solitude du Méchouar encore vide il a l’air de loin, cet
homme, au pied du gros socle inélégant et lourd qui le rend minuscule,
d’un petit jouet, d’une poupée comique pour enfant soudanais qu’on
aurait oubliée dans un square. Mais peu à peu l’espace se remplit. Les
ministres, d’autres personnages désignés arrivent et selon l’ordre du
maître, passent sous le rideau, disparaissent. Tous ces gens vont tenir
conseil, tandis que dans le même ordre que la veille, les prisonniers,
les troupes et la foule envahiront le Méchouar et s’installeront.
Beaucoup plus tard et l’un après l’autre, on verra même des Oulama
connus que leurs mules, par une faveur spéciale, apporteront jusqu’aux
marches du trône. Ils arriveront tout blancs, gras, immaculés,
dodelinants et bénisseurs pour entendre le Sultan s’excuser de les avoir
dérangés. Lorsque, par intervalles, le rideau se soulevait, Hafid de sa
place apercevait au delà du Rogui, des troupes, et par-dessus le long
mur clôturant le palais, la foule qui couvrait le glacis de collines où
s’étend le vaste cimetière de Bab Segma. Là s’étaient réunis, parmi les
tombes, ceux qui dédaigneux du spectacle principal, peu soucieux de voir
le Sultan et de contempler son triomphe, attendaient le passage obligé
des prisonniers qu’on enverrait au supplice. Dans le pavillon le conseil
se prolongeait. Hafid n’était pas pressé. Il goûtait lentement, il
sirotait l’heure étonnante et terrible. Parfois même, il paraissait
rêver tandis que, d’un mouvement las, il tendait l’un après l’autre ses
pieds nus à la «nourrice» qui, assise sur le tapis, les massait.
Quelqu’un cita la loi: pour ces crimes, la mort...
--Qu’on les tue, dit Hafid... mais quelle mort?
--... ou la mutilation, la main droite ou, en diagonale, un pied, une
main.
--Cela aussi c’est bien, dit Hafid. Puis, comme fatigué de tant penser,
il conclut:
--Qu’on les tue...
Alors, parce qu’il y a toujours des gens dotés par Dieu--qu’Il soit
exalté!--du don de sagesse et d’opportunité, une voix reprit:
--A mon avis, Sidi, il ne faut pas les tuer; cela ferait crier l’Europe.
Il vaut mieux en supplicier un certain nombre, pour l’exemple, et
laisser les autres en prison, où ils mourront, si Dieu veut.
--Voilà qui est bien, dit Hafid. Qu’il en soit ainsi. Et d’un geste il
donna l’ordre de relever le velum. Les rangs des prisonniers, des
soldats, virent l’homme assis dans son fauteuil, le bonnet rouge sur la
tête, à ses pieds un paquet, la nourrice, derrière, les formes blanches
des dignitaires debout. Un ordre fut donné. On vit les Mokhaznis, les
sbires à bonnets pointus, se précipiter vers le rang des prisonniers. La
voix de leur chef tourné vers le trône demanda:
--Lesquels?
Du pavillon la voix de Hafid tomba:
--Il n’importe.
Alors les Mokhaznis, abattant au hasard la main sur des êtres, les
tirèrent hors du rang. Les misérables, épuisés, roulaient du coup pour
la plupart dans la poussière. Cela forma un autre rang en avant du
premier. Mais le nombre? on ne l’avait pas dit. Le chef des Mokhaznis
interrogeait du regard le pavillon. Hafid de ses doigts indiquait des
chiffres.
--Zid Zoudj, ajoutes-en deux; Zid Ouahad, encore un; baraka, assez.
Cela fit trente.
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