importants personnages s’étaient donné rendez-vous chez ben Louaz à
l’heure, avaient-ils ajouté en souriant, où les oiseaux dorment, ceci
par allusion à certaine particularité de la maison qui devait les
recevoir. Celle-ci, vaste et riche, montrait tout d’abord au visiteur un
grand patio dont tout le centre à ciel ouvert était occupé par une
immense volière. Le goût du savant pour les oiseaux s’étant aggravé du
fait que sa femme l’avait partagé, tout, dans le premier corps du logis,
avait été sacrifié au bien-être des pensionnaires ailés choisis avec
soin, payés très cher, venus souvent de loin et dont la collection était
l’orgueil de son propriétaire. Riche, ben Louaz avait dépensé des sommes
importantes dans le choix des treillages les plus perfectionnés propres
à compartimenter sa volière. Il en avait fait une chose vraiment
curieuse, mais à la longue, pour lui, encombrante et tyrannique. Le
climat du Maroc est chéri des oiseaux. Ils y pullulent et deviennent
d’une impertinence extrême. Certaines races n’avaient pas tardé à
déborder de la volière. Peu à peu, toute cette partie de la demeure leur
avait été abandonnée ainsi qu’à leur guano. Un vol égaré de ces moineaux
insolents qui vivent à Marrakch s’était abattu certain jour sur la
maison et leur tempérament révolutionnaire avait eu la partie belle dans
ce milieu gâté par tous les soins dont on l’entourait. En fait, tant que
durait le jour, le grand patio et les pièces voisines étaient intenables
à cause de la rumeur qu’y déchaînaient les cris, le pépiement, le
sifflet, les appels roulés et roucoulés des petits êtres coalisés. La
maison, heureusement, comportait d’autres appartements pour le maître et
pour ses femmes, pour ses hôtes. Or il advint que le populaire, toujours
en quête de merveilleux, affirma que l’alem connaissait la langue des
oiseaux et avait avec eux de longs et graves entretiens. Ceci renforçait
de mystère les mérites qu’on lui reconnaissait, mais lui interdisait
aussi de rendre la plus belle partie de son logis à sa destination
normale: sa renommée en eût souffert. Il était prisonnier de sa volière.
S’il leur arrivait d’en rire, ses collègues pourtant ne le critiquaient
point, car ils savaient qu’il ne faut pas contrarier la crédulité
publique, source intarissable de profits moraux et matériels.
Cinq donc des plus éminents docteurs de la foi se rendirent ce soir-là
chez ben Louaz. Successivement, à leur descente de mule, les
domestiques, multipliant les marques de vénération, leur firent éviter
la maison des oiseaux et les guidèrent vers la pièce où le maître du
logis les attendait. Il y avait l’Andalous dont il a été question,
esprit très fin, poète à ses heures et qui, s’il faut en croire les
hommes de son âge compagnons de sa vie, avait en sa jeunesse écrit
maintes pièces légères que l’on se passait sous le manteau. Mais ceci ne
compromettait en rien son renom très pur de docteur très orthodoxe.
Vinrent aussi le Beranesi et le Riffain, deux berbères têtus, sectaires
et violents, qui se vantaient très volontiers d’avoir combattu le
modernisme plus apparent que réel, puéril en tout cas du Sultan Abd el
Aziz. Son successeur ne leur en montrait nulle reconnaissance, ce dont
ils enrageaient sans oser le laisser voir. Le supplice affreux du
Kittani, un des leurs, était encore récent et sans abattre l’autorité
des Oulama donnait tout de même à réfléchir. Le supplicié était un
chérif fondateur d’une secte jugée quelque peu hétérodoxe, mais dont la
plus grande erreur était d’avoir, au lendemain de la proclamation
d’Hafid, fait acte de prétendant. Fort de sa récente reconnaissance par
les Oulama, le Sultan s’était vengé terriblement en faisant mourir très
lentement son parent sous la corde. Ce faisant, il avait éliminé un
compétiteur dangereux, mais aussi laissé entendre aux gens d’église
qu’ils eussent à se maintenir dans leur rôle déjà pour lui fort gênant.
Les deux autres invités de ben Louaz étaient le Fassi, qui avait été
ambassadeur en Europe, et le Rbati, deux savants orateurs de mosquée,
très estimés de la population. Leur opportunisme prudent se masquait
sous un détachement affecté de tout ce qui n’était pas religion pure.
Leur tactique résultait d’ailleurs d’une réelle expérience du pays, des
affaires publiques et des affaires en général. Tous ces hommes de
science et de religion soignaient leurs intérêts matériels, vivaient
comme l’on dit chez nous bourgeoisement, gérant leurs biens en bons
pères de famille. Or un musulman y a toujours beaucoup de mérite en
raison des charges coûteuses qui résultent de la façon de vivre, de
toutes les complications dont ces gens encombrent leur existence.
Ben Louaz n’était pas le moins riche d’entre eux et recevait fort bien.
Mais, ce soir-là, une évidente préoccupation le tenait ainsi que ses
hôtes. On but longuement le thé sans autres propos que les habituels
compliments qui même se prolongèrent. Ces gens s’étudiaient; chacun eût
voulu savoir ce que pensait le prochain des événements en cours;
personne ne se décidait à les discuter. Donc comme il est de coutume
chez les musulmans--et comme il arrive aussi fréquemment chez nous--le
but de la réunion n’intervint dans la conversation que sous forme
d’incidente.
--Tu ne nous as pas montré, dit l’Andalous à ben Louaz, tes dernières
trouvailles. On dit que le caïd du Sous t’a expédié des canaris
superbes.
--C’est exact, mais ils dorment à cette heure et je me garderai bien de
réveiller la volière. Elle me donne d’ailleurs, ajouta-t-il, des ennuis.
L’homme qui veut être sage, qui croit l’être en cherchant dans les
beautés de la nature un dérivatif aux passions humaines, ne réussit que
rarement. Je ne sais si Dieu n’a pas voulu me donner une leçon en
faisant prolifier sans mesure mon élevage.
--Peut-être, répondit l’Andalous, mais ne te plains pas de ce qui
t’arrive. Le mal eût pu devenir plus grave, car les oiseaux sont les
êtres les plus irrespectueux qui soient. Ils n’ont pas fait crouler ta
demeure bénie. Je t’ai entendu dire toi-même à tes élèves que le
vertueux Abdallah, fils d’Abi es Sbar qui, six cents ans avant toi,
occupait à Qaraouyine la place que tu honores, dut faire reconstruire le
minaret de la mosquée délabré par les oiseaux qui, pour y accrocher
leurs nids, avaient criblé de trous les quatre faces, aggravant le mal à
chaque couvée de telle sorte que les pluies pénétraient la masse et peu
à peu la dissolvaient.
--Et ceci me rappelle autre chose, fit le Fassi. Lors de mon ambassade
chez les chrétiens, parmi les nombreuses curiosités qu’à l’envi ces gens
fort présomptueux me montraient pour me convaincre de leurs talents, je
vis un genre de construction nouvellement inventé dont ils paraissaient
très fiers et qui consistait à noyer des tiges de fer dans le ciment.
Les maçons de là-bas prétendaient qu’on obtenait ainsi des murs
étonnamment solides et durables.
--Dieu seul est durable, firent en chœur les voix.
--... eh bien, le noble Abdallah ben Abou Sbar, pour construire le
minaret dont tu parles et qui d’ailleurs est toujours debout, usa d’un
procédé analogue à celui dont les chrétiens s’enorgueillissent. Il fit
incorporer aux matériaux des tiges de fer qui assurèrent la cohésion.
--Est-ce bien la même chose? fit ben Louaz.
--Peu importe, reprit le Fassi. J’ai voulu dire, et c’est l’anecdote des
oiseaux irrespectueux qui m’en a donné le prétexte, que nous savons
bâtir avec élégance et solidement et cela depuis des siècles. Je réponds
ainsi à certaine réflexion désobligeante dont un de ces insolents
certain jour me mortifia: «Vous n’avez rien inventé», me dit-il...
--Ta réponse est insuffisante, reprit l’hôte. Insuffisante aussi celle
que j’entendis dernièrement. Un des nôtres leur disait en effet: «Vous
cherchez en ce monde votre paradis. Nous aurons dans l’autre monde celui
qui nous est promis.»
--Comment, protesta le Riffain, cette réponse ne te satisfait pas?
--Elle est pieuse, reprit ben Louaz, elle est sage aussi car elle laisse
croire à notre renoncement. Elle endort. Elle trompe. Celui qui parlait
ainsi n’avait en effet rien de mieux à dire, c’était un être quelconque
auquel Dieu dictait une formule opportune. Mais ici pouvons-nous
raisonner ainsi?
--En effet, dit l’Andalous; il est plus sensé de reconnaître que la
science européenne nous domine et d’avouer notre faiblesse. Cet aveu ne
nous amoindrit pas car, tout venant de Dieu, qu’Il soit exalté! science
et faiblesse résultent de sa volonté. Que sera celle-ci demain, qui sera
demain le maître ou l’élève?
--Dès maintenant, reprit ben Louaz, qui pourrait dire que l’Islam est
faible? Les musulmans couvrent une immense partie de la terre. Et penser
comme font les chrétiens, qu’eux seuls domineront toujours parce qu’ils
savent, avec des machines, fabriquer du sucre et des cotonnades ou
encore des canons, mépriser ceux qui préfèrent comme nous la science
sacrée aux sciences humaines, est un orgueil dont Dieu Très-Haut ne peut
être qu’offensé. En attendant qu’il marque sa volonté, on ne doit
répondre à ce mépris que par le nôtre.
--En attendant, fit le Beranesi, ces maudits chrétiens nous obsèdent. On
ne parle en tous lieux que de leurs faits et gestes. Leur nombre est
encore infime, Dieu soit loué, et pourtant on les voit partout. Se
peut-il qu’un État comme celui-ci ne puisse vivre sans intrusion des
étrangers en ses affaires? Moulay Hassan est mort, hélas! qui sut avec
tant d’habileté tenir éloignées leurs entreprises, étouffer leurs
intrigues. On voyait bien quelques chrétiens dans son entourage, mais
leur rôle se bornait à celui de conseillers lointains. Ils étaient là en
curieux, se conformaient aux usages et ne commandaient pas.
--C’était, fit le Fassi, l’époque heureuse où le Sultan parlait d’égal à
égal aux sultans d’Europe parce que le pays suffisait aux besoins du
pays et qu’à ceux qui offraient des choses étonnantes on pouvait encore
répondre: merci, remportez cette affaire, nous ne saurions nous en
servir et nous n’en voyons pas l’utilité. Tandis qu’il faut craindre de
plus en plus l’envahissement des nouveautés coûteuses. Le Maghzen est
endetté. On a besoin des Français, on cède, on achète, la créance
s’accroît.
--Ils sont adroits d’ailleurs, fit l’Andalous, et, avouons-le, y mettent
des formes que d’autres Européens avant eux n’observaient pas. Vous vous
en souvenez, cela commença par un rien: la cuiller. Ces gens
s’étonnèrent que les soldats du Sultan mangeassent avec leurs doigts
comme vous et moi. Ils soutinrent tenacement cette opinion, contraire à
nos idées, que la nourriture, pour être profitable, doit être portée à
la bouche avec un objet en métal. Nous n’y avons pas fait d’objection,
car cette atteinte aux coutumes paraissait peu grave, et ce fut ce
qu’ils appelèrent la première réforme. Ce mot leur plaît beaucoup et
s’applique, m’a-t-on dit, aux innovations diverses qu’ils proposent un
peu partout. Ils y mettent de l’insistance, mais aussi une sorte de
conviction aimable qui subjugue. Ils sont, comme vous le savez, assez
orgueilleux. Lorsque vous leur parlez, ne leur dites pas: Vous autres
chrétiens, cela a l’air de les gêner; dites: Vous autres qui êtes des
réformateurs... vous les disposerez merveilleusement à vous entendre si
vous avez quelque chose à leur demander, ce qu’il faut éviter le plus
possible. Ayant vu que nous acceptions la cuiller, ils préconisèrent un
vêtement spécial pour les soldats, puis des chaussures. Nous en sommes
aujourd’hui aux canons.
A ce moment le Rebati, jusqu’alors silencieux, prit la parole.
--Le plus fâcheux est que, pour sa politique, le Sultan--que Dieu le
tienne par la main--ayant accepté d’acheter en France des canons, est
contraint d’en commander aussi en Allemagne et que cette pratique
conduit le pays à sa perte... Car il faudra, pour payer, contracter
emprunt et, par suite, donner des gages. La gestion de ces gages exigera
un nouveau contingent de chrétiens calculateurs, vérificateurs. Nous
serons bientôt submergés. Ne pensez-vous pas, conclut-il, qu’il serait
temps de représenter au Sultan les dangers de sa politique et de lui
montrer la profondeur du gouffre vers lequel il penche?
Il n’y eut pas de réponse. Chacun de ces hommes prudents attendit celle
que pouvait faire son voisin et même souhaita qu’il n’en fît pas. Car la
question était fort épineuse et, vraiment, de quoi se mêlait si mal à
propos le collègue? Pensait-il réellement à faire des remontrances au
souverain, au farouche Abd le Hafid grisé, qui plus est, par sa victoire
sur le Rogui? Il y eut quelques instants de gêne dans la blanche
assemblée des saints hommes. Le maître de la maison, avec grand
à-propos, frappa dans ses mains pour faire paraître les petites
esclaves. On servit à nouveau des tasses de thé. On entendit les
aspirations bruyantes des buveurs qui s’attardèrent à siroter. Puis
l’Andalous, avec une indifférence voulue, résuma l’opinion ambiante en
laissant, dans le silence contraint, tomber ce dicton berbère:
--Il n’est personne qui dise au lion: tu pues de la bouche.
Bien que tardif, nul ne douta que ceci répondît à la question du Rebati.
Les visages se détendirent. Et par déduction logique, le lion fit penser
à la cage et la cage au Rogui.
--En attendant, fit ben Louaz, c’est de l’autre lion qu’il s’agit. Que
faisons-nous du Rogui?
--Si nous proclamions qu’il est le vrai Moulay M’Hammed, dit en ricanant
le Riffain qui avait de la rancune contre l’ingratitude du Sultan.
--Est-il vrai, fit ben Louaz, que certains d’entre vous expédient en
secret ce qu’ils possèdent vers les parages de montagnes... du Riff ou
d’ailleurs? Non, n’est-ce pas. Alors, pas de mauvaises plaisanteries.
Personne ne fait rien ici sans son compère, et chacun de nous est
responsable des légèretés du voisin.
--Que faisons-nous du Rogui? as-tu dit, reprit le Riffain sans paraître
s’émouvoir de la remontrance, mais désireux de pallier l’effet de sa
boutade. Il s’est fait prendre, il ne nous intéresse plus.
--Mais Hafid, dit le Beranesi, s’enquerra du genre de mort qu’il lui
faut appliquer. La chose est prévue par la loi. Nous seuls la devons
dire et interpréter. Il ne faut plus tolérer que le Sultan se passe de
notre avis. J’ai revu tous les textes. Les rebelles...
--Cet homme et ses auxiliaires, reprit ben Louaz, et sa voix prit le ton
d’autorité qu’il fallait pour dominer le débat, cet homme est en
rebellion contre le Sultan et non point contre l’Islam. Celui-ci seul
importe; il n’est pas en cause. Vos opinions personnelles, comme vos
susceptibilités de jurisconsultes, doivent rester au fond de votre gorge
et de votre cœur. Le Sultan, d’ailleurs, est à ce paroxysme d’orgueil où
l’on ne pense pas avoir besoin de conseils. Il n’en demandera pas. Qu’il
se débrouille avec ses prisonniers, et si, en cette affaire, l’Europe,
comme on peut le croire, a les yeux fixés sur lui, il appartient à ses
ministres de le renseigner. C’est de la politique, la religion n’a rien
à y voir. Nous répondrons certes à la convocation du Sultan. Nous irons
sans hâte obséquieuse comme sans retard frondeur. Au travers de la foule
avide des spectacles de guerre nous passerons lentement. Abd el Hafid,
s’il veut que nous arrivions jusqu’à lui, devra faire fendre la masse du
populaire devant nos mules apeurées. Au conseil nous n’aurons rien à
dire, car on ne nous aura pas attendus pour juger le Rogui et ses
hommes.
Les Oulama, sous le verbe ferme de leur chef, se taisaient. Cette
abstention un peu hypocrite qu’on leur indiquait convenait à leurs goûts
et chacun en soi-même jugeait qu’elle était à cette heure plus que
jamais opportune. Abd el Hafid effrayait. Depuis qu’il était là, les
affaires du Maghzen, jusqu’alors lentes, alourdies d’atermoiements, de
réticences malignes, d’hésitations superflues, prenaient une allure
trépidante qui donnait le vertige aux vieux musulmans et en particulier
à ces graves hommes de religion qui, selon l’expression même de l’un
d’entre eux, s’estimaient «gens de patience et d’espoir». Les événements
depuis quelques mois se précipitaient selon un rythme nouveau,
déconcertant. Chacun avait le sentiment, dans l’entourage du Sultan et
dans la partie éclairée de la population citadine, qu’Hafid, impulsif et
violent de son naturel, épousait le branle tumultueux donné par les
Français aux affaires de l’État, branle d’ailleurs dont ceux-ci
voulaient rester maîtres, qu’ils sauraient graduer à leur guise et
conduire à leurs fins.
Mais c’était déjà trop longtemps parler de choses sérieuses et celles-ci
réglées par la volonté plus forte de l’alem ben Louaz, les esprits
apaisés goûtèrent le repos des heures tièdes. L’hôte lui-même, dont le
torse s’était quelque peu redressé lorsqu’il avait dicté à ses collègues
la conduite à tenir au cours des événements, s’était affalé de nouveau
dans ses blancs lainages. Son visage devint souriant, il était pressé de
faire oublier la contrainte qui avait pesé sur le début de la soirée.
Son geste discret repoussa les fâcheuses pensées tandis qu’il concluait.
--De tout ceci, demain nous dira la suite, demain s’il plaît à Dieu.
Et les invités opinèrent à leur tour d’un s’il plaît à Dieu, heureux,
abandonné, confiant et paresseux.
Ils étaient à l’un des bouts de la pièce trop longue, assis à la turque,
leurs jambes reployées sous les amples vêtements, blancs comme leurs
barbes, comme leurs turbans de mousseline. Ils étaient graves de par
leur âge et leurs vêtures; ils n’étaient point solennels et ne voulaient
pas l’être; l’heure était douce et, insoucieux des rugissements que
devait pousser là-bas le Rogui dans sa cage, ils aspiraient à boire
frais. Aux petites négrillonnes avaient succédé leurs répliques mâles.
Les jeunes garçons présentèrent des pâtisseries et des bols d’une eau
fraîche qui puait le goudron, puis ce fut une pastèque toute découpée,
c’est-à-dire de l’eau encore. Après quoi, ces personnages durent se
laver les mains et se rincer la bouche selon le rite. Enfin l’on apporta
les cassolettes; ce que voyant, les six nobles vieillards devinrent tout
à coup manchots, c’est-à-dire que leurs bras et leurs belles mains
blanches vidèrent les larges manches et disparurent à l’intérieur des
vêtements. Ceux-ci, comme on le sait, sont admirablement taillés, faits,
compris pour l’aisance absolue des mouvements, pour la façon dont ces
gens marchent, s’assoient, montent à mule, se prosternent. L’homme le
plus grave dans la plus sérieuse compagnie peut se gratter sans gêne
pour lui-même et pour les convenances. Les bras disparus firent donc
bouffer les beaux lainages, tandis que le maître du logis prenait dans
une boîte en cristal des petits morceaux du bois précieux, les suçait un
instant pour les humecter, puis l’un après l’autre les déposait avec
soin sur les braises des cassolettes. Les petits esclaves soufflaient un
peu, refermaient le couvercle et, se mettant à genoux devant chaque
hôte, passaient le brûloir entre les pieds sous la cloche des vêtements.
Les chefs dodelinaient de satisfaction dans le nuage fumeux qui sortait
du col, tandis que par l’effet de l’air chaud se ballonnaient les
djellabas. Certains tout de même toussèrent, car le petit bout de bois,
substance coûteuse, émet un parfum dont ces gens par tradition
raffolent, mais âcre au possible, sternutatoire et, pour les nez aryens,
hostile.
La fumigation terminée, les bras reparurent, chacun se cala de nouveau
béatement dans les coussins, et tout doucement les petites conversations
reprirent. Avisant un aparté, ben Louaz questionna.
--Que dis-tu, tout bas, à l’oreille de ton voisin?...
--Je lui demandais, répondit l’interpellé, s’il avait entendu cette
chanteuse nouvellement connue, et dont la voix est paraît-il
surprenante.
--Nous allons en juger, dit ben Louaz en tapant deux fois des mains pour
appeler ses gens.
Au signal qu’ils attendaient certainement, deux esclaves, hommes
robustes, surgirent. Rapidement, vers l’extrémité de la pièce à l’opposé
du coin occupé par les hôtes, ils tendirent entre les frises et le
plancher un vaste rideau de cretonne peinte. Puis sans même que les
graves personnages eussent osé jeter vers elle un regard, une femme, la
chanteuse, voilée, empaquetée des pieds à la tête, très vive passa et
disparut derrière la tenture. Car si les nobles professeurs ne
dédaignent pas les plaisirs profanes, ils ne peuvent, du moins en
présence de témoins, ajouter à leur plaisir celui des yeux en
contemplant un visage féminin. «Tu ne verras pas la femme de ton frère»;
rigorisme auquel se complurent d’importants personnages qui n’étaient
pas docteurs de la loi. C’est ainsi que le fameux Ba Ahmed, grand
ministre du sultan Moulay Hassan, faisait jadis écarter les femmes du
trajet de sa mule dans les rues poudreuses de la rouge Marrakch. C’est
ainsi que lorsqu’une femme avait à comparaître au tribunal de tel
célèbre cadi, les huissiers tendaient un drap entre elle et le saint
juge. Il est bon d’ajouter qu’en ces temps heureux, les femmes (qui ont
toujours circulé nombreuses dans les villes marocaines) allaient presque
toutes à visage découvert, lamentable relâchement aujourd’hui réfréné.
Depuis l’arrivée en nombre des Français, toutes les femmes sont rentrées
dans le saint devoir, au moins celui qui consiste à se voiler... et les
pachas y veillent.
Derrière la cotonnade à ramages, quelques coups tapotés sur une derbouka
réclamèrent l’attention, puis, adoptant un rythme, les doigts
tambourinèrent un prélude. Et la femme attaqua sur une note aiguë.
Il est inutile de décrire ici ce qu’est un chant de cette sorte. On
admet communément que la voix humaine est le plus riche des instruments
comme genre de timbres et ampleur de registre. Ce que l’on entend au
Maroc confirme cette autre opinion que chaque race dispose de cordes
vocales différentes et affectionne en cette matière ce que la nature lui
donna. Pour ce motif, nous ne sommes pas en état d’apprécier
impartialement les sons dont les Oulama, ce soir-là, se réjouissaient à
l’extrême. Pour nos oreilles impures, autant d’ailleurs que le reste de
nos personnes, registre et timbre marocains oscillent entre le ré dièze
mêlécasse et le mi bémol rogomme du registre soprano.
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--Parfait, mais dites au moins ce que cette femme chantait, interrompit
Dupont, depuis trop longtemps silencieux.
--C’est que, répondit Martin, je prétends qu’elle ne chantait rien, ou
plutôt que les mots qu’elle pouvait par hasard prononcer sur des notes
diverses n’avaient point entre eux la liaison d’une idée.
--Vous êtes un philistin, reprit Dupont, ou n’y comprenez goutte.
N’avez-vous point lu les ravissantes strophes que ces femmes disent et
qu’ont reproduites nos auteurs les plus fins? Quel démon vous agite de
nier la poésie qui s’attache aux choses mograbines? Vous faites,
Monsieur, le plus grand tort au tourisme. D’ailleurs vous traitez d’une
matière qui ne vous appartient pas. Les arabisants...
--Je crois, fit Martin, vous avoir donné sur ceux-ci, dont vous êtes,
mon opinion définitive. Je me garderais de vous demander ce que cette
femme chantait. Plutôt que de rester court, vous mettriez sur ses lèvres
un cliché d’amour pathétique et vous le qualifieriez d’andalou. Il y en
a, comme vous disiez, des pages de recueils. Mais, à part une ou deux
chansons grivoises, je n’ai jamais entendu que des sons voyelles modulés
sans art sur des notes éraillées. Je vous accorde cependant que dans les
campagnes les chanteuses répètent à satiété deux ou trois phrases de
louanges à l’adresse de celui qui les a convoquées pour réjouir ses
hôtes, puis, l’heure venue, débitent, au roulement frénétique des
ventres et des croupes, les plus énormes grossièretés. Vous conviendrez
que chez le grave ben Louaz...
Et, sans attendre la réponse, Martin, obstiné, continua son récit.
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