En quittant le palais où ils avaient vu le Rogui dans sa cage, cinq

importants personnages s’étaient donné rendez-vous chez ben Louaz à

l’heure, avaient-ils ajouté en souriant, où les oiseaux dorment, ceci

par allusion à certaine particularité de la maison qui devait les

recevoir. Celle-ci, vaste et riche, montrait tout d’abord au visiteur un

grand patio dont tout le centre à ciel ouvert était occupé par une

immense volière. Le goût du savant pour les oiseaux s’étant aggravé du

fait que sa femme l’avait partagé, tout, dans le premier corps du logis,

avait été sacrifié au bien-être des pensionnaires ailés choisis avec

soin, payés très cher, venus souvent de loin et dont la collection était

l’orgueil de son propriétaire. Riche, ben Louaz avait dépensé des sommes

importantes dans le choix des treillages les plus perfectionnés propres

à compartimenter sa volière. Il en avait fait une chose vraiment

curieuse, mais à la longue, pour lui, encombrante et tyrannique. Le

climat du Maroc est chéri des oiseaux. Ils y pullulent et deviennent

d’une impertinence extrême. Certaines races n’avaient pas tardé à

déborder de la volière. Peu à peu, toute cette partie de la demeure leur

avait été abandonnée ainsi qu’à leur guano. Un vol égaré de ces moineaux

insolents qui vivent à Marrakch s’était abattu certain jour sur la

maison et leur tempérament révolutionnaire avait eu la partie belle dans

ce milieu gâté par tous les soins dont on l’entourait. En fait, tant que

durait le jour, le grand patio et les pièces voisines étaient intenables

à cause de la rumeur qu’y déchaînaient les cris, le pépiement, le

sifflet, les appels roulés et roucoulés des petits êtres coalisés. La

maison, heureusement, comportait d’autres appartements pour le maître et

pour ses femmes, pour ses hôtes. Or il advint que le populaire, toujours

en quête de merveilleux, affirma que l’alem connaissait la langue des

oiseaux et avait avec eux de longs et graves entretiens. Ceci renforçait

de mystère les mérites qu’on lui reconnaissait, mais lui interdisait

aussi de rendre la plus belle partie de son logis à sa destination

normale: sa renommée en eût souffert. Il était prisonnier de sa volière.

S’il leur arrivait d’en rire, ses collègues pourtant ne le critiquaient

point, car ils savaient qu’il ne faut pas contrarier la crédulité

publique, source intarissable de profits moraux et matériels.

Cinq donc des plus éminents docteurs de la foi se rendirent ce soir-là

chez ben Louaz. Successivement, à leur descente de mule, les

domestiques, multipliant les marques de vénération, leur firent éviter

la maison des oiseaux et les guidèrent vers la pièce où le maître du

logis les attendait. Il y avait l’Andalous dont il a été question,

esprit très fin, poète à ses heures et qui, s’il faut en croire les

hommes de son âge compagnons de sa vie, avait en sa jeunesse écrit

maintes pièces légères que l’on se passait sous le manteau. Mais ceci ne

compromettait en rien son renom très pur de docteur très orthodoxe.

Vinrent aussi le Beranesi et le Riffain, deux berbères têtus, sectaires

et violents, qui se vantaient très volontiers d’avoir combattu le

modernisme plus apparent que réel, puéril en tout cas du Sultan Abd el

Aziz. Son successeur ne leur en montrait nulle reconnaissance, ce dont

ils enrageaient sans oser le laisser voir. Le supplice affreux du

Kittani, un des leurs, était encore récent et sans abattre l’autorité

des Oulama donnait tout de même à réfléchir. Le supplicié était un

chérif fondateur d’une secte jugée quelque peu hétérodoxe, mais dont la

plus grande erreur était d’avoir, au lendemain de la proclamation

d’Hafid, fait acte de prétendant. Fort de sa récente reconnaissance par

les Oulama, le Sultan s’était vengé terriblement en faisant mourir très

lentement son parent sous la corde. Ce faisant, il avait éliminé un

compétiteur dangereux, mais aussi laissé entendre aux gens d’église

qu’ils eussent à se maintenir dans leur rôle déjà pour lui fort gênant.

Les deux autres invités de ben Louaz étaient le Fassi, qui avait été

ambassadeur en Europe, et le Rbati, deux savants orateurs de mosquée,

très estimés de la population. Leur opportunisme prudent se masquait

sous un détachement affecté de tout ce qui n’était pas religion pure.

Leur tactique résultait d’ailleurs d’une réelle expérience du pays, des

affaires publiques et des affaires en général. Tous ces hommes de

science et de religion soignaient leurs intérêts matériels, vivaient

comme l’on dit chez nous bourgeoisement, gérant leurs biens en bons

pères de famille. Or un musulman y a toujours beaucoup de mérite en

raison des charges coûteuses qui résultent de la façon de vivre, de

toutes les complications dont ces gens encombrent leur existence.

Ben Louaz n’était pas le moins riche d’entre eux et recevait fort bien.

Mais, ce soir-là, une évidente préoccupation le tenait ainsi que ses

hôtes. On but longuement le thé sans autres propos que les habituels

compliments qui même se prolongèrent. Ces gens s’étudiaient; chacun eût

voulu savoir ce que pensait le prochain des événements en cours;

personne ne se décidait à les discuter. Donc comme il est de coutume

chez les musulmans--et comme il arrive aussi fréquemment chez nous--le

but de la réunion n’intervint dans la conversation que sous forme

d’incidente.

--Tu ne nous as pas montré, dit l’Andalous à ben Louaz, tes dernières

trouvailles. On dit que le caïd du Sous t’a expédié des canaris

superbes.

--C’est exact, mais ils dorment à cette heure et je me garderai bien de

réveiller la volière. Elle me donne d’ailleurs, ajouta-t-il, des ennuis.

L’homme qui veut être sage, qui croit l’être en cherchant dans les

beautés de la nature un dérivatif aux passions humaines, ne réussit que

rarement. Je ne sais si Dieu n’a pas voulu me donner une leçon en

faisant prolifier sans mesure mon élevage.

--Peut-être, répondit l’Andalous, mais ne te plains pas de ce qui

t’arrive. Le mal eût pu devenir plus grave, car les oiseaux sont les

êtres les plus irrespectueux qui soient. Ils n’ont pas fait crouler ta

demeure bénie. Je t’ai entendu dire toi-même à tes élèves que le

vertueux Abdallah, fils d’Abi es Sbar qui, six cents ans avant toi,

occupait à Qaraouyine la place que tu honores, dut faire reconstruire le

minaret de la mosquée délabré par les oiseaux qui, pour y accrocher

leurs nids, avaient criblé de trous les quatre faces, aggravant le mal à

chaque couvée de telle sorte que les pluies pénétraient la masse et peu

à peu la dissolvaient.

--Et ceci me rappelle autre chose, fit le Fassi. Lors de mon ambassade

chez les chrétiens, parmi les nombreuses curiosités qu’à l’envi ces gens

fort présomptueux me montraient pour me convaincre de leurs talents, je

vis un genre de construction nouvellement inventé dont ils paraissaient

très fiers et qui consistait à noyer des tiges de fer dans le ciment.

Les maçons de là-bas prétendaient qu’on obtenait ainsi des murs

étonnamment solides et durables.

--Dieu seul est durable, firent en chœur les voix.

--... eh bien, le noble Abdallah ben Abou Sbar, pour construire le

minaret dont tu parles et qui d’ailleurs est toujours debout, usa d’un

procédé analogue à celui dont les chrétiens s’enorgueillissent. Il fit

incorporer aux matériaux des tiges de fer qui assurèrent la cohésion.

--Est-ce bien la même chose? fit ben Louaz.

--Peu importe, reprit le Fassi. J’ai voulu dire, et c’est l’anecdote des

oiseaux irrespectueux qui m’en a donné le prétexte, que nous savons

bâtir avec élégance et solidement et cela depuis des siècles. Je réponds

ainsi à certaine réflexion désobligeante dont un de ces insolents

certain jour me mortifia: «Vous n’avez rien inventé», me dit-il...

--Ta réponse est insuffisante, reprit l’hôte. Insuffisante aussi celle

que j’entendis dernièrement. Un des nôtres leur disait en effet: «Vous

cherchez en ce monde votre paradis. Nous aurons dans l’autre monde celui

qui nous est promis.»

--Comment, protesta le Riffain, cette réponse ne te satisfait pas?

--Elle est pieuse, reprit ben Louaz, elle est sage aussi car elle laisse

croire à notre renoncement. Elle endort. Elle trompe. Celui qui parlait

ainsi n’avait en effet rien de mieux à dire, c’était un être quelconque

auquel Dieu dictait une formule opportune. Mais ici pouvons-nous

raisonner ainsi?

--En effet, dit l’Andalous; il est plus sensé de reconnaître que la

science européenne nous domine et d’avouer notre faiblesse. Cet aveu ne

nous amoindrit pas car, tout venant de Dieu, qu’Il soit exalté! science

et faiblesse résultent de sa volonté. Que sera celle-ci demain, qui sera

demain le maître ou l’élève?

--Dès maintenant, reprit ben Louaz, qui pourrait dire que l’Islam est

faible? Les musulmans couvrent une immense partie de la terre. Et penser

comme font les chrétiens, qu’eux seuls domineront toujours parce qu’ils

savent, avec des machines, fabriquer du sucre et des cotonnades ou

encore des canons, mépriser ceux qui préfèrent comme nous la science

sacrée aux sciences humaines, est un orgueil dont Dieu Très-Haut ne peut

être qu’offensé. En attendant qu’il marque sa volonté, on ne doit

répondre à ce mépris que par le nôtre.

--En attendant, fit le Beranesi, ces maudits chrétiens nous obsèdent. On

ne parle en tous lieux que de leurs faits et gestes. Leur nombre est

encore infime, Dieu soit loué, et pourtant on les voit partout. Se

peut-il qu’un État comme celui-ci ne puisse vivre sans intrusion des

étrangers en ses affaires? Moulay Hassan est mort, hélas! qui sut avec

tant d’habileté tenir éloignées leurs entreprises, étouffer leurs

intrigues. On voyait bien quelques chrétiens dans son entourage, mais

leur rôle se bornait à celui de conseillers lointains. Ils étaient là en

curieux, se conformaient aux usages et ne commandaient pas.

--C’était, fit le Fassi, l’époque heureuse où le Sultan parlait d’égal à

égal aux sultans d’Europe parce que le pays suffisait aux besoins du

pays et qu’à ceux qui offraient des choses étonnantes on pouvait encore

répondre: merci, remportez cette affaire, nous ne saurions nous en

servir et nous n’en voyons pas l’utilité. Tandis qu’il faut craindre de

plus en plus l’envahissement des nouveautés coûteuses. Le Maghzen est

endetté. On a besoin des Français, on cède, on achète, la créance

s’accroît.

--Ils sont adroits d’ailleurs, fit l’Andalous, et, avouons-le, y mettent

des formes que d’autres Européens avant eux n’observaient pas. Vous vous

en souvenez, cela commença par un rien: la cuiller. Ces gens

s’étonnèrent que les soldats du Sultan mangeassent avec leurs doigts

comme vous et moi. Ils soutinrent tenacement cette opinion, contraire à

nos idées, que la nourriture, pour être profitable, doit être portée à

la bouche avec un objet en métal. Nous n’y avons pas fait d’objection,

car cette atteinte aux coutumes paraissait peu grave, et ce fut ce

qu’ils appelèrent la première réforme. Ce mot leur plaît beaucoup et

s’applique, m’a-t-on dit, aux innovations diverses qu’ils proposent un

peu partout. Ils y mettent de l’insistance, mais aussi une sorte de

conviction aimable qui subjugue. Ils sont, comme vous le savez, assez

orgueilleux. Lorsque vous leur parlez, ne leur dites pas: Vous autres

chrétiens, cela a l’air de les gêner; dites: Vous autres qui êtes des

réformateurs... vous les disposerez merveilleusement à vous entendre si

vous avez quelque chose à leur demander, ce qu’il faut éviter le plus

possible. Ayant vu que nous acceptions la cuiller, ils préconisèrent un

vêtement spécial pour les soldats, puis des chaussures. Nous en sommes

aujourd’hui aux canons.

A ce moment le Rebati, jusqu’alors silencieux, prit la parole.

--Le plus fâcheux est que, pour sa politique, le Sultan--que Dieu le

tienne par la main--ayant accepté d’acheter en France des canons, est

contraint d’en commander aussi en Allemagne et que cette pratique

conduit le pays à sa perte... Car il faudra, pour payer, contracter

emprunt et, par suite, donner des gages. La gestion de ces gages exigera

un nouveau contingent de chrétiens calculateurs, vérificateurs. Nous

serons bientôt submergés. Ne pensez-vous pas, conclut-il, qu’il serait

temps de représenter au Sultan les dangers de sa politique et de lui

montrer la profondeur du gouffre vers lequel il penche?

Il n’y eut pas de réponse. Chacun de ces hommes prudents attendit celle

que pouvait faire son voisin et même souhaita qu’il n’en fît pas. Car la

question était fort épineuse et, vraiment, de quoi se mêlait si mal à

propos le collègue? Pensait-il réellement à faire des remontrances au

souverain, au farouche Abd le Hafid grisé, qui plus est, par sa victoire

sur le Rogui? Il y eut quelques instants de gêne dans la blanche

assemblée des saints hommes. Le maître de la maison, avec grand

à-propos, frappa dans ses mains pour faire paraître les petites

esclaves. On servit à nouveau des tasses de thé. On entendit les

aspirations bruyantes des buveurs qui s’attardèrent à siroter. Puis

l’Andalous, avec une indifférence voulue, résuma l’opinion ambiante en

laissant, dans le silence contraint, tomber ce dicton berbère:

--Il n’est personne qui dise au lion: tu pues de la bouche.

Bien que tardif, nul ne douta que ceci répondît à la question du Rebati.

Les visages se détendirent. Et par déduction logique, le lion fit penser

à la cage et la cage au Rogui.

--En attendant, fit ben Louaz, c’est de l’autre lion qu’il s’agit. Que

faisons-nous du Rogui?

--Si nous proclamions qu’il est le vrai Moulay M’Hammed, dit en ricanant

le Riffain qui avait de la rancune contre l’ingratitude du Sultan.

--Est-il vrai, fit ben Louaz, que certains d’entre vous expédient en

secret ce qu’ils possèdent vers les parages de montagnes... du Riff ou

d’ailleurs? Non, n’est-ce pas. Alors, pas de mauvaises plaisanteries.

Personne ne fait rien ici sans son compère, et chacun de nous est

responsable des légèretés du voisin.

--Que faisons-nous du Rogui? as-tu dit, reprit le Riffain sans paraître

s’émouvoir de la remontrance, mais désireux de pallier l’effet de sa

boutade. Il s’est fait prendre, il ne nous intéresse plus.

--Mais Hafid, dit le Beranesi, s’enquerra du genre de mort qu’il lui

faut appliquer. La chose est prévue par la loi. Nous seuls la devons

dire et interpréter. Il ne faut plus tolérer que le Sultan se passe de

notre avis. J’ai revu tous les textes. Les rebelles...

--Cet homme et ses auxiliaires, reprit ben Louaz, et sa voix prit le ton

d’autorité qu’il fallait pour dominer le débat, cet homme est en

rebellion contre le Sultan et non point contre l’Islam. Celui-ci seul

importe; il n’est pas en cause. Vos opinions personnelles, comme vos

susceptibilités de jurisconsultes, doivent rester au fond de votre gorge

et de votre cœur. Le Sultan, d’ailleurs, est à ce paroxysme d’orgueil où

l’on ne pense pas avoir besoin de conseils. Il n’en demandera pas. Qu’il

se débrouille avec ses prisonniers, et si, en cette affaire, l’Europe,

comme on peut le croire, a les yeux fixés sur lui, il appartient à ses

ministres de le renseigner. C’est de la politique, la religion n’a rien

à y voir. Nous répondrons certes à la convocation du Sultan. Nous irons

sans hâte obséquieuse comme sans retard frondeur. Au travers de la foule

avide des spectacles de guerre nous passerons lentement. Abd el Hafid,

s’il veut que nous arrivions jusqu’à lui, devra faire fendre la masse du

populaire devant nos mules apeurées. Au conseil nous n’aurons rien à

dire, car on ne nous aura pas attendus pour juger le Rogui et ses

hommes.

Les Oulama, sous le verbe ferme de leur chef, se taisaient. Cette

abstention un peu hypocrite qu’on leur indiquait convenait à leurs goûts

et chacun en soi-même jugeait qu’elle était à cette heure plus que

jamais opportune. Abd el Hafid effrayait. Depuis qu’il était là, les

affaires du Maghzen, jusqu’alors lentes, alourdies d’atermoiements, de

réticences malignes, d’hésitations superflues, prenaient une allure

trépidante qui donnait le vertige aux vieux musulmans et en particulier

à ces graves hommes de religion qui, selon l’expression même de l’un

d’entre eux, s’estimaient «gens de patience et d’espoir». Les événements

depuis quelques mois se précipitaient selon un rythme nouveau,

déconcertant. Chacun avait le sentiment, dans l’entourage du Sultan et

dans la partie éclairée de la population citadine, qu’Hafid, impulsif et

violent de son naturel, épousait le branle tumultueux donné par les

Français aux affaires de l’État, branle d’ailleurs dont ceux-ci

voulaient rester maîtres, qu’ils sauraient graduer à leur guise et

conduire à leurs fins.

Mais c’était déjà trop longtemps parler de choses sérieuses et celles-ci

réglées par la volonté plus forte de l’alem ben Louaz, les esprits

apaisés goûtèrent le repos des heures tièdes. L’hôte lui-même, dont le

torse s’était quelque peu redressé lorsqu’il avait dicté à ses collègues

la conduite à tenir au cours des événements, s’était affalé de nouveau

dans ses blancs lainages. Son visage devint souriant, il était pressé de

faire oublier la contrainte qui avait pesé sur le début de la soirée.

Son geste discret repoussa les fâcheuses pensées tandis qu’il concluait.

--De tout ceci, demain nous dira la suite, demain s’il plaît à Dieu.

Et les invités opinèrent à leur tour d’un s’il plaît à Dieu, heureux,

abandonné, confiant et paresseux.

Ils étaient à l’un des bouts de la pièce trop longue, assis à la turque,

leurs jambes reployées sous les amples vêtements, blancs comme leurs

barbes, comme leurs turbans de mousseline. Ils étaient graves de par

leur âge et leurs vêtures; ils n’étaient point solennels et ne voulaient

pas l’être; l’heure était douce et, insoucieux des rugissements que

devait pousser là-bas le Rogui dans sa cage, ils aspiraient à boire

frais. Aux petites négrillonnes avaient succédé leurs répliques mâles.

Les jeunes garçons présentèrent des pâtisseries et des bols d’une eau

fraîche qui puait le goudron, puis ce fut une pastèque toute découpée,

c’est-à-dire de l’eau encore. Après quoi, ces personnages durent se

laver les mains et se rincer la bouche selon le rite. Enfin l’on apporta

les cassolettes; ce que voyant, les six nobles vieillards devinrent tout

à coup manchots, c’est-à-dire que leurs bras et leurs belles mains

blanches vidèrent les larges manches et disparurent à l’intérieur des

vêtements. Ceux-ci, comme on le sait, sont admirablement taillés, faits,

compris pour l’aisance absolue des mouvements, pour la façon dont ces

gens marchent, s’assoient, montent à mule, se prosternent. L’homme le

plus grave dans la plus sérieuse compagnie peut se gratter sans gêne

pour lui-même et pour les convenances. Les bras disparus firent donc

bouffer les beaux lainages, tandis que le maître du logis prenait dans

une boîte en cristal des petits morceaux du bois précieux, les suçait un

instant pour les humecter, puis l’un après l’autre les déposait avec

soin sur les braises des cassolettes. Les petits esclaves soufflaient un

peu, refermaient le couvercle et, se mettant à genoux devant chaque

hôte, passaient le brûloir entre les pieds sous la cloche des vêtements.

Les chefs dodelinaient de satisfaction dans le nuage fumeux qui sortait

du col, tandis que par l’effet de l’air chaud se ballonnaient les

djellabas. Certains tout de même toussèrent, car le petit bout de bois,

substance coûteuse, émet un parfum dont ces gens par tradition

raffolent, mais âcre au possible, sternutatoire et, pour les nez aryens,

hostile.

La fumigation terminée, les bras reparurent, chacun se cala de nouveau

béatement dans les coussins, et tout doucement les petites conversations

reprirent. Avisant un aparté, ben Louaz questionna.

--Que dis-tu, tout bas, à l’oreille de ton voisin?...

--Je lui demandais, répondit l’interpellé, s’il avait entendu cette

chanteuse nouvellement connue, et dont la voix est paraît-il

surprenante.

--Nous allons en juger, dit ben Louaz en tapant deux fois des mains pour

appeler ses gens.

Au signal qu’ils attendaient certainement, deux esclaves, hommes

robustes, surgirent. Rapidement, vers l’extrémité de la pièce à l’opposé

du coin occupé par les hôtes, ils tendirent entre les frises et le

plancher un vaste rideau de cretonne peinte. Puis sans même que les

graves personnages eussent osé jeter vers elle un regard, une femme, la

chanteuse, voilée, empaquetée des pieds à la tête, très vive passa et

disparut derrière la tenture. Car si les nobles professeurs ne

dédaignent pas les plaisirs profanes, ils ne peuvent, du moins en

présence de témoins, ajouter à leur plaisir celui des yeux en

contemplant un visage féminin. «Tu ne verras pas la femme de ton frère»;

rigorisme auquel se complurent d’importants personnages qui n’étaient

pas docteurs de la loi. C’est ainsi que le fameux Ba Ahmed, grand

ministre du sultan Moulay Hassan, faisait jadis écarter les femmes du

trajet de sa mule dans les rues poudreuses de la rouge Marrakch. C’est

ainsi que lorsqu’une femme avait à comparaître au tribunal de tel

célèbre cadi, les huissiers tendaient un drap entre elle et le saint

juge. Il est bon d’ajouter qu’en ces temps heureux, les femmes (qui ont

toujours circulé nombreuses dans les villes marocaines) allaient presque

toutes à visage découvert, lamentable relâchement aujourd’hui réfréné.

Depuis l’arrivée en nombre des Français, toutes les femmes sont rentrées

dans le saint devoir, au moins celui qui consiste à se voiler... et les

pachas y veillent.

Derrière la cotonnade à ramages, quelques coups tapotés sur une derbouka

réclamèrent l’attention, puis, adoptant un rythme, les doigts

tambourinèrent un prélude. Et la femme attaqua sur une note aiguë.

Il est inutile de décrire ici ce qu’est un chant de cette sorte. On

admet communément que la voix humaine est le plus riche des instruments

comme genre de timbres et ampleur de registre. Ce que l’on entend au

Maroc confirme cette autre opinion que chaque race dispose de cordes

vocales différentes et affectionne en cette matière ce que la nature lui

donna. Pour ce motif, nous ne sommes pas en état d’apprécier

impartialement les sons dont les Oulama, ce soir-là, se réjouissaient à

l’extrême. Pour nos oreilles impures, autant d’ailleurs que le reste de

nos personnes, registre et timbre marocains oscillent entre le ré dièze

mêlécasse et le mi bémol rogomme du registre soprano.

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--Parfait, mais dites au moins ce que cette femme chantait, interrompit

Dupont, depuis trop longtemps silencieux.

--C’est que, répondit Martin, je prétends qu’elle ne chantait rien, ou

plutôt que les mots qu’elle pouvait par hasard prononcer sur des notes

diverses n’avaient point entre eux la liaison d’une idée.

--Vous êtes un philistin, reprit Dupont, ou n’y comprenez goutte.

N’avez-vous point lu les ravissantes strophes que ces femmes disent et

qu’ont reproduites nos auteurs les plus fins? Quel démon vous agite de

nier la poésie qui s’attache aux choses mograbines? Vous faites,

Monsieur, le plus grand tort au tourisme. D’ailleurs vous traitez d’une

matière qui ne vous appartient pas. Les arabisants...

--Je crois, fit Martin, vous avoir donné sur ceux-ci, dont vous êtes,

mon opinion définitive. Je me garderais de vous demander ce que cette

femme chantait. Plutôt que de rester court, vous mettriez sur ses lèvres

un cliché d’amour pathétique et vous le qualifieriez d’andalou. Il y en

a, comme vous disiez, des pages de recueils. Mais, à part une ou deux

chansons grivoises, je n’ai jamais entendu que des sons voyelles modulés

sans art sur des notes éraillées. Je vous accorde cependant que dans les

campagnes les chanteuses répètent à satiété deux ou trois phrases de

louanges à l’adresse de celui qui les a convoquées pour réjouir ses

hôtes, puis, l’heure venue, débitent, au roulement frénétique des

ventres et des croupes, les plus énormes grossièretés. Vous conviendrez

que chez le grave ben Louaz...

Et, sans attendre la réponse, Martin, obstiné, continua son récit.

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La mort du Rogui · 第 8 / 10 段