--Pour le lecteur français, dit-il, supprimez nettement ce qui va suivre
et que je devine: la scène des mutilations sous les créneaux de Bab el
Mahrouq où grimaçaient depuis la veille les têtes coupées, y compris
celle de notre compatriote M. X... Bornez-vous à quelques remarques qui
peuvent renseigner sur les connaissances de ce peuple en chirurgie. Il
fut en effet observé, ce jour-là, que les bouchers de Fez savent très
rapidement désarticuler un poignet préalablement et avec force ployé,
faire tomber une main. Notez par contre qu’ils sont inhabiles à séparer
un pied du membre qui le porte. Je me suis laissé dire que cette
ablation est, d’ailleurs, en tout pays assez compliquée, délicate.
Terminez en signalant que tous les amputés du pied moururent très vite
dans la prison. Sur les dix auxquels on ne coupa que la main droite, six
survécurent, ce qui est à la louange des opérateurs et aussi d’un
médecin de la mission française qui, on ne sait trop comment, parvint à
pénétrer dans la geôle, à les soigner. Ceci fut récompensé par un geste
aimable comme en avait parfois Moulay Abd el Hafid. Quelques jours plus
tard, les instructeurs français des troupes chérifiennes trouvèrent dans
le rang ces six amputés de la main droite dont un ordre souverain
faisait des soldats.
--Je voudrais, pourtant, dit Martin, parler de la foule...
--C’est une manie, fit Dupont.
--... de la foule qui regardait, dire les réflexes de son âme collective
au spectacle de ces violences. Vous le rappelez-vous? On voyait de loin
mouliner les triques des Mokhaznis refoulant la populace en un cercle
autour de l’étal de fortune où travaillaient les bouchers. Il y avait
aussi la fumée du chaudron où bouillait la poix de cautérisation et la
porte de Babel Mahrouq, formant courant d’air, rabattait cette nuée
fuligineuse sur les visages. Vous avez tort de ne pas me laisser décrire
à l’aise les ondulations de cette masse dont les éléments cherchaient à
voir, avançaient puis reculaient sous le bâton des gardes, avec des
soubresauts, des hans de joie nerveuse quand un membre tombait. Sur la
blancheur sale des vêtures aux capuchons rejetés oscillaient des faces
rutilantes, d’autres très blêmes, d’autres encore noires dont les lippes
béaient, blanc sur rouge. En toutes, les yeux, le regard, dans les
orbites comme agrandies, semblaient fixes, paralysés. La surexcitation
croissait avec le sang, les rugissements des suppliciés. Les jambes de
cette foule trépidaient. On voyait des êtres, par un choc de leurs
nerfs, sauter verticalement sur place comme des pantins. Des femmes
aussi étaient là, des mégères de sabbat, des demi-jeunes échappées de
leurs bouges et qui avaient suivi des mâles. Pour s’exciter à supporter
ce qu’elles étaient venues voir, ces femelles hurlaient, puis, très vite
cherchant la griserie, elles se mirent à secouer avec rage la tête, les
cheveux épars; et ce fut comme un signal. Pour satisfaire la nervosité
qui chez beaucoup parvenait au paroxysme douloureux, pour l’employer,
lui donner un but, une raison, une excuse mystique et connue,
instinctivement tous ces êtres, se prenant par la taille, formèrent des
rangs concentriques tournés vers le supplice. Et le Jedab, l’effroyable
danse des Aïssaoua, se mit en branle. Dès lors, tandis que haletait
l’appel furieux: Allah! Allah! Allah! Allah! ce ne fut plus une foule,
mais des rangs fous de têtes qui violemment, en contorsions démentes,
rituelles toutefois et rythmiques, roulaient, roulaient, roulaient.
--Et à ce moment-là, fit Dupont, les deux ou trois Européens qui par
curiosité malsaine avaient poussé de ce côté leurs chevaux, s’enfuirent
en péteux, la petite mort aux moelles.
--Je me rappelle, ajouta Martin, comment, nous ayant rencontrés dans
leur fuite, ils tombèrent pâles sur ma gourde de cognac.
Mais je vois, continua Martin, que mon récit embrume votre regard et
fronce vos sourcils. Qu’aurais-je dit encore qui vous déplaise?
--J’observe seulement, fit Dupont, que votre souci d’exactitude dans
l’analyse des mouvements populaires vous met en contradiction avec ce
qu’avant-hier vous affirmâtes, à savoir que ces gens ne sont pas des
barbares. Que sont donc ceux dont vous venez de peindre le délire
furieux et sanguinaire?
--Ils sont, répondit Martin, une lie. C’est la crasse au fond du foudre,
le fumier de la serre chaude. Cela se rince et se balaye. Cela ne
représente ni les facultés d’une race, ni l’esprit d’une civilisation.
Toutes les grandes villes ont leur tourbe et les apaches de Panam non
plus que les nervis de Marseille, ne font que la France ne soit la
France. Votre critique me plaît cette fois parce qu’elle me permet de
préciser mon analyse. Celle-ci veut, plus encore que la brutalité de
cette foule, montrer la faute de celui qui, ces jours-là, eut
l’inconscience d’en échauffer les bas instincts. Bien mieux, après avoir
décrit cette populace qui devait prouver trois ans plus tard ce dont,
prise au sérieux et armée par nos soins, elle était capable, j’ai tenu à
montrer son inconsistance. Ce n’est rien, rien qu’un souffle malsain
dont s’énerve la veulerie d’une cité molle. Il suffit de savoir que
cette tare existe. Il suffit qu’elle sache que nous la connaissons. Pour
le surplus, c’est affaire de pacha et de police. Et puisque l’occasion
s’en présente, je ne saurais manquer de dire comment, avant
l’instauration du protectorat, était assuré l’ordre dans l’État comme
dans les familles. A l’époque où se passe ce récit, l’autorité indigène,
pour maintenir dans le devoir les divers éléments de la population,
aussi bien les bons que les méchants, usait de châtiments corporels dont
le plus communément employé était la fustigation. Le civil comme le
militaire y était soumis pour la moindre des fautes et l’on peut dire
qu’il n’y a pas de peuple qui ait été plus fouetté que le marocain.
Cette coutume est une des choses qui ont le plus contribué chez les
autochtones berbères à créer et entretenir l’aversion profonde de ces
libertaires pour le Maghzen. De ce point de vue, notre tempérament fut
d’accord avec une saine politique en supprimant la fessée
traditionnelle. A ce sujet il sied de redresser une erreur. Nos auteurs
les plus consciencieux appellent couramment bastonnade la méthode de
correction employée au Maroc avant notre réforme civilisatrice. Leur
excuse est évidemment de n’avoir jamais vu, au vieux temps encore tout
proche, fonctionner un tribunal de caïd ou de pacha. On n’y a jamais
fait usage de bâton, mais de corde. Ainsi le veut la tradition chez ce
peuple très attaché à ses coutumes. La corde, de l’épaisseur d’un doigt,
est longue d’environ un mètre cinquante. Elle est parfois gainée de cuir
rouge, mais alors c’est plutôt un insigne de commandement, si l’on veut
le faisceau des licteurs chérifiens, qu’un instrument d’usage courant.
On fouette l’homme à corriger sur les fesses sans les découvrir, tandis
que trois camarades le maintiennent à plat ventre devant le juge. Ce
genre de correction est d’une souplesse d’emploi qui le rend à la fois
précieux pour l’autorité et redouté des justiciables. Il permet toute la
gamme des peines depuis la paternelle fessée jusqu’à la mort. Celle-ci
intervient plus ou moins vite selon la vigueur du patient et celle des
exécutants. Elle peut être voulue par le juge; elle peut aussi se
produire fortuitement. Elle est causée par un arrêt du cœur qui est
soumis, dès le début, à des réflexes contractants. Le comptage des coups
est fait avec la plus grande sincérité. C’est le juge qui l’assure ou
quelqu’un désigné par lui et choisi dans le public de l’audience.
Aujourd’hui encore au Maroc où la vie patriarcale est toujours en
faveur, la corde fait partie du mobilier de toute maison bien tenue.
Elle est en général suspendue dans la cuisine. Enfin la maîtresse de
maison qui est, le plus souvent, la première en date des épouses, porte
une petite cordelette pendue à sa ceinture comme nos grand’mères
portaient leur châtelaine. Et cent fois par jour les esclaves mal
polies, paresseuses et encombrantes en sont menacées et s’en moquent
tout en feignant, comme le veut la tradition, d’en être affolées pendant
cinq minutes.
* * * * *
Mais revenons au Rogui et à son vainqueur. Celui-ci connut, dans les
jours qui suivirent la mutilation des prisonniers, que ses procédés
avaient secoué les chancelleries. Les Anglais en particulier se
montraient d’autant plus sévères que les «atrocités» de Fez s’étaient
accomplies au moment où l’influence britannique était complètement
effacée par la française. Moulay Abd el Hafid ne s’émut point. Il était
suffisamment instruit en histoire pour connaître que les nations
européennes ont souvent des sursauts maladifs d’humanité, denrée
d’exportation de valeur minime. Hafid en mettait aussi sur le marché;
par exemple, il ne manquait jamais de protester contre certaines
exécutions politiques espagnoles de l’époque. Tout au plus éprouva-t-il,
du grincement des mâchoires diplomatiques, un peu de mauvaise humeur
dont sa blonde roumia encaissait les effets.
Car elle s’était prise au jeu et s’accrochait éperdument à ce maître
farouche dont le cœur était de pierre et pourtant si léger. S’emparer
d’un être pareil, au moment où son orgueil s’exagérait en orgies et
violences le dominer; faire de ses violences, de ses folies, de ses
ruses politiques ou roueries vulgaires, de son énergie qui
l’ennoblissait parfois, de ses lassitudes inquiètes aussi, un ensemble
furieux, trouble, mais malléable en somme et fort malgré tout, qu’elle
manierait, étoufferait, dirigerait à sa guise; être dans un palais sans
écho la favorite d’un despote affolant, affolé, posséder par lui cette
jouissance de tenir un monde terrorisé sous sa paume potelée de gretchen
en feu, il y avait là de quoi tenter un sadisme féminin. Il est certain
qu’elle s’y appliqua. Paraissant lui complaire, Hafid s’en fut à sa
maison des champs de Dar Debibagh, à deux kilomètres du palais. La
Méhalla heureuse s’en vint camper en un grand cercle autour de cette
villégiature. Le Sultan fut ainsi gardé par une double défense, le
marais qui entoure la villa et l’armée au repos dont la mission
française avait repris l’instruction. Selon la tradition toujours, qui
servit en ce cas l’inquiétude chronique dont souffrait le souverain,
l’artillerie de l’armée, une batterie de 90mm Schneider-Canet, d’un
modèle ancien, fut groupée, menaçant les approches, devant la porte de
la résidence sur un glacis au bas duquel un fossé drainait le trop-plein
du marais. La femme pensait par cette retraite momentanée imposer à son
amant un tête-à-tête profitable à ses vues, le soustraire aux autres
influences féminines et passionnelles dont le mot seul de harem bourrait
son imagination. Elle ignorait que si son influence devenait effective,
elle serait la seule qui l’eût pu jamais instaurer. Aucune emprise de
cet ordre n’était possible sur cet homme. En réalité, le séjour à Dar
Debibagh durant une quinzaine fut une contrainte où seul son être
physique trouva quelque satisfaction. Un certain luxe l’entoura, mais
sans aucune de ces attentions qui auraient marqué le commencement d’une
liaison solide. A toute heure, quand l’idée l’en prenait, Hafid
l’envoyait quérir et, son plaisir éteint, la remettait aux femmes ou, la
laissant sur place, disparaissait. Et cela même ne devait durer
longtemps...
Malgré qu’il affectât dans ses paroles et même en des lettres de
polémique de se placer au-dessus des critiques, Hafid s’inquiétait. Les
exécutions de Bab el Mahrouq étaient décidément fort peu goûtées. Les
consuls qu’il s’efforçait de voir souvent devenaient froids et ne
tenaient pas à parler. Les rares Européens, deux ou trois, qui à cette
époque habitaient Fez pour leurs affaires, restaient chez eux. Le Consul
anglais, un ancien tailleur pasteur presbytérien, petit, rasé à glace,
sautillant et, malgré cela tête ronde, grave, disait: «Oh! c’est
vraiment une chose affreuse, you know. Je proteste, j’ai écrit à Londres
que je proteste.» L’Espagnol très effacé se taisait, ennuyé d’avoir à
manifester une opinion. Le Français, un homme rond qui n’offrait aucune
aspérité par où le prendre, disait: «Hou, hou, comme il fait chaud cette
année!» et, devant le souverain, prenait un ton gai dans un air très
ennuyé qui donnait la chair de poule[11]. L’Allemand, un ancien Français
très fin dont le traité de 1909 venait de luxer la politique
personnelle, boudait le Maroc et son propre gouvernement. Mais informé
des soucis du Sultan, il s’employait à les aggraver en lui soufflant que
son collègue français voulait lui arracher le Rogui. Rien ne pouvait
être plus pénible à Moulay Abd el Hafid. En ces jours-là, sous son
étreinte furieuse, la roumia le croyait fou d’amour alors qu’il l’était
de rage et qu’il nourrissait sa haine en violentant cette chair
chrétienne.
[11] Il ne paraît pas utile, l’ayant fait ailleurs (dans le volume
_Badda_, chez Plon), de peindre ici cet agent qui chargé seul à Fez,
durant sept ans des relations diplomatiques avec les sultans, a par sa
manœuvre, _ad augusta per angusta_, justifié l’intervention française
au Maroc, tout simplement.
Enfin, le Sultan apprit qu’une lettre de remontrances lui était adressée
par les puissances pour l’inviter à supprimer dans son empire les
supplices. Le représentant de la France sut aussi que la charge lui
revenait, comme doyen des consuls présents à Fez, de porter au Sultan
les doléances de l’Europe. Comme il lui arrivait parfois dans certaines
circonstances graves, Hafid devint calme tout à coup. Il fit dire un
matin au corps consulaire chargé de mission diplomatique qu’il le
recevrait le jour suivant à 11 heures. Mais dans la nuit, il apprit de
l’Allemand qu’au cours de l’audience du lendemain on allait lui réclamer
la liberté du Rogui. C’était ce qu’il craignait; il s’énerva et, à tort,
il crut. Et l’on conviendra d’après ce qui va suivre, qu’il conçut à
cette exigence une réponse de prince. Très instruit de notre vie
politique, ayant su, lors de son accession au trône, mettre en œuvre
contre notre gouvernement la presse avancée, il se rappelait que
celle-ci avait obtenu qu’on évitât toute immixtion dans la politique
intérieure du Maroc. Il jugea que c’en était une et voulut y parer.
Sur le glacis, entre les canons et la porte de la maison des champs,
deux belles tentes d’apparat furent dressées à côté l’une de l’autre.
Dans celle destinée à l’audience, on mit des tapis, des sièges. La
deuxième pour le Sultan seul n’eut qu’un tapis et un pouf en sparterie.
A 10 heures, le Sultan fit demander l’artilleur de la mission avec
indication d’attendre Sidna auprès des canons. A 11 heures, le corps
consulaire apparut sur ses chevaux, sauf l’Anglais qui s’abstint. Les
représentants de l’Europe congestionnés se hâtèrent sous l’abri de la
tente. Au même instant Hafid sortit de la villa et gagna la sienne. Un
esclave lui apporta sur une assiette de ces radis marocains très longs
et forts. Le Sultan se mit à les éplucher et croquer. Dans l’autre tente
contiguë, les consuls affalés sur leurs sièges attendaient, suants. Le
Sultan, tout en mangeant ses radis, se porta vers l’officier convoqué
qui arrivait, saluait militairement.
--Pourquoi, lui dit-il, n’es-tu pas habillé tout en noir comme tu
l’étais quand je t’ai vu pour la première fois?
--Parce qu’il fait trop chaud, répondit l’autre.
--Pourquoi, continua le monarque, chez vous les artilleurs sont-ils
vêtus de noir?
--Je n’en sais rien, lui fut-il répondu. Il y a comme cela des
«quaïdas», des coutumes, chez nous comme ici, dont on ignore l’origine.
--Je déteste le noir, fit Hafid, tu le diras à ton gouvernement.
Maintenant, montre-moi le fonctionnement de ce canon.
La démonstration commença. Tout près, les consuls voyaient la scène et
continuaient d’attendre, suants.
A cette même heure, au Palais de Fez, se passait ce qui suit. Le petit
nègre habillé de rouge, le caïd Embareck Soussi, chef de la garde noire,
s’en fut seul trouver le Rogui dans sa prison et--après les salutations
d’usage--lui dit:
--Sidna m’a ordonné que tu meures, suis-moi.
--Oui, fit l’homme, mais il apparut qu’il ne pourrait marcher. Alors le
caïd se mit à quatre pattes. L’autre par un effort se souleva
suffisamment pour se laisser choir sur le dos offert. S’emparant des
bras du Rogui et les ramenant en collier sous son menton, le nègre trapu
se releva et emporta le condamné. A quelques pas à peine, à l’entrée de
la ménagerie, il y a un de ces bassins marocains d’alimentation dont les
parois au-dessus du sol sont étayées de talus sur lesquels le voisinage
du réservoir entretient en tout temps la verdure. Le caïd déposa là,
sans rudesse, son fardeau, l’aida à s’adosser au talus et dit:
--Tu vas mourir, professe ta foi.
Le Rogui soulevant les deux mains à hauteur de son visage prononça:
--Il n’y a d’autre dieu que Dieu et Notre Seigneur Mohammed est l’envoyé
de Dieu.
Immédiatement le caïd lui cassa la tête d’un coup de revolver.
Cette arme était un revolver d’officier du modèle 1892. Il avait été
pris en Chaouïa sur le corps du lieutenant du Boucheron et offert à
Moulay Hafid qui l’avait donné à son esclave.
L’homme mort, le caïd courut par le jardin jusqu’à la porte qui, dans le
mur d’enceinte, s’ouvre sur le chemin de Dar Debibagh. Son cheval l’y
attendait, tenu par un soldat de la garde. A grande allure, il fit en
quelques instants la route. Hafid, de l’endroit où il se tenait feignant
d’écouter les explications de l’artilleur, aperçut son esclave qui,
venant au plus court, traversait au galop le marécage droit vers lui.
L’officier, bien entendu, le vit aussi et se tut. On voyait des paquets
de vase fuser par-dessus les roseaux, lancés par les pieds du cheval
emballé sous l’éperon. Au bas du glacis, le caïd mit pied à terre et
courut au Sultan, mais voyant l’officier tout proche, ce fut à voix
basse qu’il parla dans l’oreille de son maître.
A ce moment, l’adjoint du chambellan de service près de la grande tente
s’avança et dit au Sultan que le Corps consulaire, convoqué pour 11
heures et fatigué d’attendre, allait se retirer.
--Je puis maintenant les entendre, dit Hafid.
L’audience fut courte. Quand le Sultan sortit de la tente il était
visiblement furieux. Chez cet homme, qui avait du sang noir, la colère
se trahissait immanquablement par une pigmentation plus accentuée du
visage où les orbites faisaient alors de rondes taches plus claires.
L’intense surexcitation du souverain ne venait pas des «remontrances»
que le consul français lui avait traduites sans aigreur selon le
caractère même du document. Elle résultait de ce que, trompé par
l’Allemand, il avait tué le Rogui trop tôt. L’homme rond, en effet, ni
dans sa lecture de la lettre, ni durant la courte conversation qui
suivit, n’avait parlé de Bou Hamara.
Quelques instants plus tard, tandis que les consuls rejoignaient la
ville par le plateau de Dar Mahrès, Hafid et son chambellan à mules
coururent au palais. L’homme était bien mort. Peut-être le Sultan
ordonna-t-il de le jeter au lion. On n’en sait officiellement rien, car
les témoins étaient des gens bien discrets. La seule chose à peu près
certaine, c’est que le corps du Rogui fut brûlé sur place sous des
planches et tous les chiffons qu’on fit descendre en hâte du harem, le
tout arrosé de pétrole. On le sait parce que la fumée qui s’élevait
noire et droite dans l’air très lourd et calme ce jour-là, fut aperçue
du dehors. On le dit également ici, parce que le caïd en convint
beaucoup plus tard et de cet autre détail que les restes fort mal
comburés furent enterrés dans le talus même contre lequel le cadavre
gisait. Ce que l’on peut dire aussi, c’est que la roumia, le soir venu,
fut sans égards renvoyée chez son maître légitime. Elle ne comprit rien
à l’apostrophe: «les chrétiens sont tous des menteurs!» que son amant
lui jeta en guise d’adieu. De ce jour elle dut se contenter de faire, au
palais, des passades fugitives. Trois ans plus tard elle y était,
heureux hasard, la nuit qui précéda l’émeute. Elle y resta trois jours
et put échapper au sort des autres.
--Votre récit finit mal, critiqua Dupont. On n’y voit ni le vice puni,
ni la vertu récompensée. On y voit même tout le contraire.
--Qu’y puis-je? répondit Martin.
IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT, NANCY-PARIS-STRASBOURG--1926