En ces temps-là, encore proches, aucun Européen n’aurait fait à pied le

moindre parcours dans la ville de Fez, et ceci d’abord par raison de

tenue, de dignité. Dans la grande cité, la foule des cavaliers, des gens

à mules, emplissait les rues sans s’occuper le moins du monde des

piétons, gens du commun. Marcher à pied eût été s’exposer à l’irrespect

du peuple, à l’arrogance et aux bousculades de la part de tout ce qui

possédait une monture, c’eût été en outre fort pénible en raison du

manque absolu d’entretien des voies bossuées ou défoncées, encombrées de

toutes sortes d’obstacles absurdes dont l’insouciance générale prenait

l’habitude sans même penser qu’il pouvait en être autrement. Enfin

l’esprit de la population, qui jamais ne fut amical envers les

chrétiens, était à cette époque particulièrement hostile. Les chrétiens

dont les enfantillages d’Abd el Aziz avaient sans ménagement imposé la

présence impure à la ville sainte, les chrétiens qu’Hafid pour se faire

proclamer avait juré d’écarter et qui reparaissaient en petit nombre

mais fort actifs, les chrétiens dont on savait que les troupes

occupaient le pays des Chaouïa, Oudjda la ville frontière, et les oasis

du sud, on parlait d’eux sans cesse dans tous les milieux. On parlait

surtout des Français qui, parmi les nations aspirant à la direction des

affaires, tenaient à ce moment une place spéciale. Or les idées brassées

par les citadins dans les groupes religieux, le commerce, les

corporations, milieux d’un niveau intellectuel plus élevé, préparé à la

discussion, l’aimant et capables d’ailleurs de raisonner et de juger les

événements, le fait aussi que les compétitions européennes naguère

encore en lutte s’effaçaient peu à peu au bénéfice de l’influence

française, tout ce que l’on pouvait dire et entendre à ce sujet agissait

sur la masse ignorante et malheureuse y créant un état d’esprit propice

aux explosions de colère xénophobe. Fez, ville de travail et de pensée,

n’a jamais pu se dire maîtresse de sa populace. Les idées de résistance

à l’emprise européenne, le renforcement du sentiment religieux qui se

produit toujours par réaction au contact ou à l’approche du chrétien,

tout ce qui agitait la classe dirigeante prenait, en passant dans la

masse, allure de fanatisme. La crainte de la populace et de ses excès

avait, en retour, sur les classes supérieures cet effet de les faire

renchérir sur leurs propres opinions pour ne pas être taxées de tiédeur.

Ceci est nettement apparu lors de l’émeute du 17 avril 1912, soulèvement

militaire certes, mais de populace aussi puisqu’on avait commis cette

faute d’enrôler celle-ci dans une armée qu’il fallait, pour justifier un

plan, grossir coûte que coûte. Et la classe dirigeante, à quelques

exceptions près, fut affolée, impuissante ou complice.

En fait, trois ans plus tôt, c’est-à-dire à l’époque où Hafid

s’apprêtait à tuer le Rogui, le peuple était déjà sourdement mais

nettement hostile. A cheval toujours, les Européens circulant pouvaient

feindre de ne pas comprendre l’insulte des gens crachant sur les pieds

des montures, passer aussi sans paraître remarquer le geste des femmes

se collant le visage aux murs des ruelles pour échapper aux regards des

chrétiens détestés.

* * * * *

Dupont qui depuis quelques instants donnait des marques d’impatience

intervint.

--Permettez que j’admire, dit-il, ce procédé qui, de la rencontre que

firent d’un cocu deux troupiers philosophes, vous permet de tirer des

conclusions péremptoires sur l’aptitude des foules à la révolte. Vous

restez certes dans le ton général des affaires Maghzen où le plaisant se

joint au sévère et le burlesque au tragique. Mais croyez-vous que ce

genre convienne à votre sujet? Pour moi, autant je vous prise conteur,

autant annaliste je vous trouve fâcheux. Cela tient peut-être à la

petitesse, à la mesquinerie méchante des gens dont vous parlez. Cela

vient aussi du fait que, non content de dire des événements, vous vous

permettez de les commenter. Sur quoi fondez-vous par exemple cette

opinion que le peuple de Fez avait à l’époque, à notre égard, des

intentions hostiles? S’il en eut, quelle part attribuez-vous dans leurs

causes au milieu, à ses tendances, à l’enseignement religieux, aux

réactions des éléments extérieurs sur l’opinion publique de la grande

cité? Abou Mohammed Salah ben Abd el Halim de Grenade a dit...

--J’attribue, dit Martin, l’hostilité dont vous honorez mes discours au

fait que je me suis permis, devant l’arabisant distingué que vous êtes,

d’émettre des opinions sur une matière dont vous réclamez le monopole.

Je ne connais rien de plus odieux que la nécessité où l’on est parfois

de vivre auprès d’un arabisant. S’ils sont deux, passe encore; tandis

qu’ils s’observent et se déchirent, on peut jouir de quelque repos. Il

m’est arrivé d’en rencontrer trois et j’ai dû prendre la fuite. Je vous

applique, vous le voyez, ainsi qu’à vos semblables, ce que disait

certain sage musulman de ses femmes. Mais vous brandissez déjà vos

auteurs. Vous brûlez de nous instruire. Enfourchez donc votre dada, cher

ami, et montrez-nous, pendant que je repose, quelques aperçus sagaces

sur l’esprit de la grande ville, ses causes et ses effets.

--Je ne saurais, fit Dupont en feuilletant ses notes, traiter un sujet

aussi grave si vous ne quittez ce sourire sceptique et refroidissant.

Mon intention était d’étayer votre récit par trop léger de quelques

réflexions sérieuses sur l’Islam mograbin. Ne pensez-vous pas que ceci

soit d’importance?

--Tout en ces matières importe, dit Martin, comme aussi de n’en point

exagérer l’importance. Mais je vous sais gré, cher maître, du secours

que vous m’apportez et que j’accepte le plus gravement du monde.

--Il s’agit donc de Fez, commença Dupont, considérée comme pôle

irradiant de pensée musulmane en cet extrême occident d’Afrique. Foyer

d’intellectualité pure, c’est-à-dire dépouillée de toute science profane

et inutile, université religieuse prétendant enseigner une orthodoxie

supérieure, repoussant tout ce qui n’est pas le Qoran, affirmant

l’efficience de la lettre et rejetant les commentateurs, Fez est

certainement en Islam le moins libéral, le plus intransigeant des

centres doctrinaires. Les causes profondes de cet état d’esprit, de

cette involution de pensée religieuse sur une formule rigide et

impitoyable, pourraient être recherchées dans le passé. On les

trouverait peut-être dans les conditions géographiques, historiques et

morales qui régissent l’empire du soleil couchant. Compris tout au bout

du vieux monde entre l’Espagne désislamisée et l’Afrique mineure tournée

vers le Khalife de Stamboul, disposant depuis des siècles de son Emir,

de son guide propre qui est en même temps son Imam ou chef religieux, le

Moghreb a voulu s’isoler, se singulariser, s’élever au-dessus de toutes

les discussions, ignorer les exégèses, les schismes dont l’orient

musulman a souffert et souffrira jusqu’au bout, car l’Asie est une vaste

marmite où la pensée humaine, inquiétante sorcière, fait bouillon des

plus étranges crapauds. Ces causes lointaines du particularisme

religieux mograbin, sont probables sinon réelles. Mais il en est

d’autres plus jeunes, plus locales et intimes qui expliquent facilement

la tendance que nous remarquons, cet absolutisme dogmatique dont

l’enseignement ici porte la marque: ce que signifie tel verset? que

t’importe! puisque la possession du verset seule te sanctifie.

Tout d’abord il faut noter que les plus hautes classes de la population

citadine comportent une forte proportion de juifs islamisés. Nous

ignorons comment se firent ces conversions et quelles époques les

virent. L’histoire de Fez est longue, et longue aussi la servitude juive

au Maroc. Nous savons qu’Israël souffrait jadis volontiers pour sa foi

jusqu’au martyre. Mais il est exact aussi qu’en dehors des crises aiguës

de folie religieuse ou de colère commerciale qui jetaient les musulmans

sur les groupes d’hébreux vivant à leur contact, ces derniers étaient en

terre d’Islam moins dépaysés qu’en notre Europe par exemple. Les juifs

qu’on faisait chrétiens redevenaient juifs dès que possible. Ils ont

moins de prévention contre l’Islam. Tous les sémites pensent et agissent

en sémites. Ils se rossent et se conduisent en frères ennemis, frères

tout de même. Il est douteux pourtant que les conversions aient été en

aucun temps volontaires. Il est plus certain que beaucoup furent

imposées par la force, d’autres par la menace de l’exil, plusieurs

cédèrent à cette autre contrainte qu’est le souci de jouir en paix des

biens de ce monde. Il est avéré, en tout cas, que maints juifs convertis

sont devenus de bons musulmans et ont fait souche de vaillants et

farouches sectateurs de Mahomet. Ce faisant, ils ont joint à leur

conviction nouvelle toute l’énergie qu’ils tenaient de leur race et en

particulier cette discipline religieuse que le Judaïsme impose aux

siens, étroite et féroce. Passant de la Synagogue à la Mosquée, ils ont

emporté leur goût pour la tradition rigide et minutieuse et même

conservé ces constantes intérieures, la loi, la religion dont leur race

s’était armée pour maintenir son unité morale. Ils ont ainsi donné aux

classes dirigeantes de Fez ce caractère qui frappe, singulier mélange de

religiosité outrée et de génie commercial. Peut-être ont-ils leur part

dans l’évolution vers le fanatisme d’un Islam qui fut certainement plus

tolérant jadis qu’aujourd’hui. Mais l’esprit qui anime l’enseignement

que Fez donne et répand dans le Moghreb, résulte aussi et peut-être pour

la plus grande part, des nécessités du prosélytisme musulman chez les

autochtones, de la lutte contre l’anthropolâtrie maraboutique à laquelle

aboutit constamment l’islamisation des berbères.

Il ne devait pas échapper aux souverains conscients de leur mission, et

il y en eut, que ces populations sont inaptes à conserver indéfiniment

et sans déformation l’empreinte d’une philosophie quelconque, empreinte

sans laquelle pourtant ne pouvait se faire la cohésion indispensable à

l’unité du domaine impérial. Ils ont compris qu’il fallait inculquer aux

berbères des principes simples, sans commentaires prêtant à discussion:

«voici le livre, crois en sa vertu ou sois maudit, chassé»; qu’il

fallait insuffler à la masse ces principes à jet continu. Car

l’islamisation des berbères fut le grand œuvre tout au long des

dynasties successives, chacune proclamant la nécessité de régénérer le

sentiment religieux affaibli sous la précédente, chacune ayant pour

guide un «saint» menant vers l’Islam des hordes aussi totalement

ignorantes de l’Islam que l’avaient été celles venues avant elles. Et

l’on voit l’autochtone réagir au cours des siècles sur l’enseignement

même qu’il cherche. Les historiens musulmans, à maintes reprises, nous

en donnent des preuves, nous montrent par exemple tel souverain

révoquant un jurisconsulte de la grande école pour le remplacer par un

autre moins savant mais qui parlait berbère.

Fez s’est donc mise au niveau des cœurs qu’elle voulait gagner. Elle y a

réussi. Les habitants de la Berbérie sont musulmans plus et mieux qu’ils

n’ont été mosaïstes ou chrétiens. Ils ont bien un peu façonné l’Islam à

leur taille, mais il n’y a pas de schisme au Maroc, point de sectes

dissidentes qui vaillent la peine d’être notées. Et grâce à l’esprit

farouchement particulariste qu’élabore la cité sainte, le pays tout

entier a pu tenir tête aux assauts du progrès et s’isoler du monde plus

longtemps et mieux qu’aucune autre contrée n’a jamais pu le faire.

Mais, en fin de compte, si la grande université a créé, dans l’immense

enceinte de Fez la bien gardée, une ambiance propre à réchauffer le zèle

des populations mograbines, une ombre chaude dont Isabelle Eberhardt eût

déliré, elle y entretient aussi une atmosphère lourde où les âmes se

traînent, où les hommes pour vivre ont besoin de culottes larges et de

savates.

--Vous dites? interrompit Martin.

--Je termine, fit Dupont, ma démonstration par un aphorisme concluant et

définitif. Y a-t-il, en effet, preuve plus grande de la religiosité de

tout un peuple que l’obligation qu’il s’impose d’un vêtement et d’une

chaussure indispensables à l’observance des règles liturgiques? Il est

impossible de dire la prière si l’on ne porte un pantalon bouffant. Lui

seul permet sans douleur et sans danger de s’asseoir sur ses propres

jambes croisées, de se relever, de se jeter à genoux, de se prosterner,

de se rasseoir surtout étant prosterné, d’exécuter enfin la gymnastique

imposée par le législateur à tous les musulmans, pratique

merveilleusement conçue pour assurer jusque dans l’âge le plus avancé la

souplesse des membres et pour combattre l’obésité. Doutez-vous que celui

qui prescrivit cinq fois par jour cet exercice de vingt minutes, ait eu

pour dessein de donner à son peuple une valeur physique de premier

ordre? Voyez ce doux et noble vieillard qui professe à Karaouyine. Il

est assis sur sa jambe gauche qui est complètement enfouie sous ses

amples vêtements. Il a, par contre, sa jambe droite placée en travers

devant lui, le pied sur le genou gauche, de telle sorte que cette jambe

lui fournit une balustrade où, pour parler à ses élèves, il va de temps

à autre s’accouder des deux bras. La leçon finie, il se relèvera d’un

seul coup sans qu’aucun des assistants plus jeunes ne lui tende la main.

Il aurait garde, d’ailleurs, de l’accepter. Ce serait avouer qu’il ne

peut faire seul sa prière. Demandez, Monsieur, cette souple verdeur à

quelqu’un des vôtres. Tantôt vous exposiez cette idée soutenable, mais

bien impertinente, que la disparition fatale des eunuques coïncidait en

Orient avec le développement des idées libérales. Ma proposition est

bien moins risquée. Elle est, en tout cas, à l’honneur du peuple qui en

fait l’objet. Rien n’est plus noble que le respect des traditions dont

la vie sociale est faite. Je continue donc. Il n’est pas de prière

possible sans pantalon large, et il est incorrect de la faire sans

pantalon. C’est pourquoi les Berbères la font peu et mettent des

chausses pour venir à Fez où ils seront obligés de se montrer pieux.

Leurs femmes n’en mettront pas, car elles n’entrent point dans les

sanctuaires. Mais telle est la vigueur du sentiment religieux élaboré

par la grande ville, que les rudes montagnardes qui se promènent à

Meknès à visage découvert se voileront pour pénétrer avec leurs gars

dans la cité sainte.

Je passe à la chaussure, _paragrapho_, Monsieur, _sutoribus_. La savate

marocaine, chaussure nationale s’il en fut et merveilleusement

égalitaire, car celle du Sultan ne diffère pas de celle du fossoyeur, la

savate dans laquelle on entre et dont on sort d’un tout petit mouvement

sans se baisser, l’incommode pantoufle qui ne tient pas au pied par un

contrefort entourant le talon mais par une crispation des orteils et

plus tard par une sorte d’accord tacite entre contenant et contenu qui

est bien une des singularités les plus curieuses de ce pays, la babouche

marocaine en cuir jaune que l’on prend à la main dès qu’il faut courir,

la «balra», dis-je, pour l’appeler par son nom, est la preuve excellente

de l’attachement de tout un peuple aux rites orthodoxes. Avouez, je vous

prie, qu’elle est indispensable à des gens qui doivent faire pieds nus

cinq prières par jour et chaque fois se laver les pieds sans les

essuyer. Imaginez la sujétion qu’apporterait en cette affaire

l’obligation de retirer et de remettre des chaussettes et des bottines à

boutons. On ne fait plus la prière dès qu’on a des godillots ou un

pantalon collant. Et ceci, d’ailleurs, tuera cela. Déjà la chaussette,

bien que timidement, se répand dans la masse, des milliers de berbères

ont parcouru l’Europe dans les croquenots militaires de la princesse et

ne les quitteront plus que difficilement. Le Marocain en mal d’évolution

qui vous parle des droits de l’homme, de M. Wilson et qui vous souffle à

l’oreille qu’il est franc-maçon, a quitté la savate pour la bottine.

L’impersonnelle et irresponsable circulaire qui a réduit dans les

ateliers de l’État les gabarits sur lesquels se coupent les pantalons

des tirailleurs a porté un coup terrible à l’antique et belle chose...

--Et n’est-ce pas profondément regrettable? reprit Martin. Le musulman,

même en pleine tension religieuse, n’est dangereux que par secousse et

rarement. Il est de fréquentation facile et d’abord courtois, il est

hospitalier. Mais il change en effet radicalement dès qu’il ramasse sa

chemise dans son pantalon et porte des chaussures européennes. Il est

fâcheux que ces gens ne puissent vivre à notre contact sans se

transformer car, tout bien considéré, ils n’y gagnent rien et nous y

perdons. L’enseignement de Fez, fanatique à ne voir que son principe,

est pacifique pratiquement. Qu’enseigne-t-il, après tout? la

résignation. On n’apprend pas le maniement des armes à Karaouyine. On y

joute à coups d’ergotages scolastiques. Au lieu de cela, les voici prêts

à se jeter dans la mêlée de nos idées, de nos disputes. Comme leur

cérébralité n’est pas apte à nous suivre, ils s’aigriront et nous

gêneront, uniquement d’ailleurs pour cette raison qu’ignorant leurs

insuffisances diverses, nous les prendrons au sérieux. Ah! que ne

peut-on leur conseiller de rester dans l’ombre chaude de leur foi,

pieusement accroupis, attentifs aux leçons inoffensives de leurs vieux

maîtres, tandis que, dans la petite école à côté, les enfants ânonnent

des versets, tandis que les colombes voltigent autour du patio, tandis

que les savates attendent, discrètes, bien alignées près de la porte! Je

vous approuve, amis musulmans, de penser que le progrès est un Dieu

cruel, qui empêche ses sectateurs de dormir et qui les tue. Je vous

approuve de passer votre jeunesse à discourir éperdument sur les mérites

relatifs du beau-père et du gendre de votre prophète, sur la façon de

faire vos ablutions, sur la morphologie et la syntaxe de votre langue

sublime; et j’admets d’autant mieux votre mépris pour nos idées sur le

système du monde, que depuis Einstein c’est peut-être vous qui avez

raison. Pour votre tranquillité autant que pour la nôtre, écartez-vous

des sciences exactes et des autres où vous ne puiseriez que d’importunes

ambitions. Cherchez la sagesse dans votre livre sans pousser plus loin.

Puisque nous vous l’apportons, usez largement du confort moderne, mais

n’en fabriquez pas. Qu’il subsiste au moins grâce à vous sur cette terre

des âmes et des choses surannées où nous puissions, de temps à autre,

reposer nos yeux et attarder notre pensée. En un mot, restez ce que vous

êtes pour qu’on vous aime.

--Je vous arrête, fit Dupont, car vous allez en termes attendrissants

contredire votre début. Vous êtes incapable d’une opinion ferme en ces

matières dont une longue expérience aurait dû, pourtant, vous donner

connaissance certaine. Vous versez à leur sujet dans le sophisme et

soufflez alternativement sur ces choses et le chaud et le froid.

--C’est, répondit Martin, que ma pensée oscille entre deux propositions

qui me sont également chères. Comme Français épris d’amour pour

l’humanité, je voudrais tirer ce peuple de son actuelle torpeur, lui

parler, non point de ses devoirs qu’il connaît pour le moins autant que

nous savons les nôtres, mais de ses droits, l’élever à la liberté, le

guider sur la route radieuse du progrès, réveiller la conscience

ensommeillée de ses citoyens et, ceci fait, par simple amour de l’art et

du danger, lui montrer la beauté de la lutte, l’instruire des moyens

qu’y emploie notre civilisation. Mais aussi plus simplement, en égoïste

oublieux ou lassé de son rôle éducateur, je voudrais qu’il restât, ce

peuple, tel qu’il s’est fait lui-même, parce qu’il est amusant,

sociable, et qu’auprès de lui je me repose de toutes les belles

inventions que je lui demande d’admirer. Vous me déniez la possession

d’aucune opinion ferme. J’en ai une pourtant: c’est que les musulmans

sont bien comme ils sont et que c’est nous qui les rendons

insupportables. Ceci dit, j’avoue mes torts et renonce à vous suivre

dans les réflexions profondes qui vous viennent au contact de la

civilisation mograbine. Je veux rester conteur tout simplement et,

puisqu’il est question de ces milieux éclairés, religieux et diserts qui

sont la gloire de la ville sainte, laissez-moi vous y conduire tandis

que le Sultan, somnolant à l’épaule de sa nouvelle conquête, pense à la

façon dont il fera mourir le Rogui.

--Je vous écoute, fit Dupont.

* * * * *

Après sa première rencontre, dans la cour du méchouar, avec son

prisonnier, Hafid avait congédié tout le monde et donné rendez-vous pour

le lendemain à ses ministres et aux oulama. Ceux-ci, mécontents

d’ailleurs de la désinvolture avec laquelle on les faisait courir les

rues par la chaleur accablante, avaient, en quittant les lieux, convenu

de se retrouver à l’heure fraîche chez le principal d’entre eux.

Ben Louaz n’était pas le plus vénéré des sages jurisconsultes alors

vivants. Deux autres le dépassaient dans le respect général par leurs

vertus et leur science religieuse. Mais ils étaient, ceux-là, très âgés

et se tenaient écartés des affaires publiques. Ils avaient chargé ben

Louaz de les représenter au Conseil des oulama et ceci le désignait bien

pour en être le chef lorsque Dieu rappellerait à lui ses pieux

serviteurs. En attendant, leur coadjuteur prenait volontiers

l’initiative des réunions où s’élaboraient les directives de la

communauté et se décidaient les quelques actes politiques par lesquels,

prudemment, les juristes se rappelaient à l’attention des Sultans. Leur

situation était en ceci délicate. De par l’islam et la tradition propre

du Maghreb, le Sultan est chef temporel de l’Empire et chef spirituel de

la communauté. Son pouvoir est universel et, dès qu’il est nommé, ceux

mêmes qui ont proclamé la légalité de son accession au trône rentrent

dans l’ombre et s’inclinent devant le maître. Celui-ci pourtant

n’éloigne pas les oulama. Il leur demande parfois des avis et, plus

rarement, des consultations propres à justifier certains de ses actes.

Mais il n’accepterait pas leurs remontrances. Quand le Sultan est à Fez

où se trouvent les principaux jurisconsultes, ceux-ci sont tenus de se

montrer à la cour, de figurer dans les conseils, d’entourer enfin le

monarque dans les circonstances graves, de le soutenir du prestige que

le peuple accorde à leur science et à leurs vertus musulmanes. On

pourrait croire que les oulama ont, en ces occurrences, possibilité de

marquer leur volonté, d’exercer une influence sur la marche des affaires

publiques. Cependant, ils s’en gardent bien: le Sultan est le maître

absolu; la doctrine elle-même interdit de heurter de front sa volonté.

Chose singulière: la force des oulama réside tout entière dans la

faculté qu’ils ont de ne pas agir; et ces actes politiques dont nous

parlions plus haut se bornent de leur part à se rendre au palais ou à

n’y pas aller. Par là, par leur présence ou leur abstention, ils se

montrent soutiens du trône ou censeurs impitoyables de celui qui

l’occupe. Il est d’une importance capitale pour le Sultan que ces

docteurs, auxquels il ne demandera généralement rien, répondent

cependant quand il les convoque, car leur inutilité dont personne ne

doute devient une puissance quand elle refuse qu’on la constate. Abd el

Aziz est tombé parce que les oulama se sont plusieurs fois de suite

excusés poliment de ne pouvoir se rendre auprès de lui. L’enseignement

religieux dont ces gens sont les pontifes a sur les esprits telle

emprise que l’opinion publique devient hostile au souverain quand les

docteurs le boudent, opposent l’inertie et l’indifférence à sa conduite

ou à ses excès de pouvoir.

On suit d’abord une des rues qui descendent vers Fez el Bali et que

bordent les échoppes des marchands de ferraille et de goudron. On la

quitte pour prendre une ruelle à gauche puis d’autres nombreuses à

droite, à gauche, dont la dernière, entre les hauts murs aveugles de

nobles et jalouses demeures, finit en cul-de-sac. Au fond de celui-ci

est la porte de ben Louaz. Dans la journée, elle est toujours ouverte.

Par tradition familiale, la maison de l’alem directeur de la foi veut

être accueillante aux disciples. Ainsi le veut aussi la tyrannie de la

domesticité dont s’encombrent le personnage et sa famille. Entre le

logis et les boutiques de la rue marchande, ce sont les allées et venues

continuelles de jeunes esclaves mâles, tandis que sous le porche les

petites négresses lippues au regard effronté paraissent et

disparaissent, prennent ce qu’on apporte des mains des commissionnaires,

rient, criaillent et aguichent leurs compagnons. Invariablement, depuis

des années, quand il descend de mule devant son seuil, le professeur

prend le ciel et les murs voisins à témoin que cette engeance jette le

déshonneur sur sa maison. Invariablement de même, l’engeance se bouscule

pour baiser main ou vêtement du maître qui rentre bougonnant, heureux et

paternel.

Ben Louaz est un beau vieillard, vigoureux héritier d’une lignée de

savants religieux. Il fait remonter son origine à ces Arabes qui vinrent

il y a plusieurs siècles de Kairouan s’installer dans la Fez naissante

et contribuèrent dès le début à l’instruction des sauvages mograbins. Il

est quelque peu jaloux d’un collègue qui, portant en son nom celui d’une

ville andalouse, se réclame aussi d’une antique et pure origine arabe,

tandis que les autres s’amusent de ces deux orgueils en remarquant que

ces confrères ont autant l’un que l’autre visage berbère et, dans leurs

personnes et leurs actes, toutes les caractéristiques de cette race.

La mort du Rogui · 第 7 / 10 段