Étendue sur la dalle chaude, la femme s’abandonne aux mains qui la

traitent. Elle subit l’amollissement physique fort doux qui prend dès le

début du hammam, qui disparaît par accoutumance ou réaction au deuxième

quart d’heure et reparaît vers la fin lorsqu’on s’attarde. Un détail

gêne. Il ne fait pas assez clair dans cette pièce voûtée toute embuée

où, prosaïquement, sur un bout de planche, dans un coin brûle très vite

une courte bougie qu’on remplacera par une autre dès qu’elle aura fondu.

Cela manque de gaîté. Elle eût préféré le décor vu sur des images: un

patio à colonnettes de marbre; au milieu se creuse un riche bassin de

faïence; la Sultane nue, un pied dans l’eau, fait des effets de seins

sur un tapis; des colombes se becquètent au bord de la vasque centrale;

une esclave, éthiopienne certainement, manie un vaste chasse-mouche en

plumes de paon.

L’esclave est là; il y en a même deux, vigoureuses et toutes nues, des

bronzes ruisselants, car elles travaillent. Oh comme elles travaillent

les sombres esclaves de la blanche et blonde odalisque! Elles ont des

gestes égaux, simultanés, exécutés dans un ordre fixe, bien appris.

Entre leurs mains, de fortes mains roses en dedans, l’être n’est plus

qu’une masse de chair sans volonté. Pan, une claque sur la cuisse. Cela

veut dire qu’il faut se retourner. Pan, une claque sur la fesse: revenez

sur le dos; et si la masse de chair ne comprend pas, on la retourne sur

la dalle chaude sans rudesse mais péremptoirement. Le bain comporte des

rites dont ces femmes sont les gardiennes. Il n’y a qu’à laisser faire

et rêver en glissant vers la langueur...

Tout s’est fort bien passé. Elle est arrivée avec son mari par le

Méchouar, à la fin de la journée. Il n’y avait pour les recevoir que le

grand eunuque et la nourrice. Son mari ne pouvait pas hésiter à leur

confier sa femme. Celle-ci s’en est allée vers le harem, vers la fête du

harem. L’homme a été conduit chez le chambellan. Très flatté, il a dû

prendre le thé avec ce personnage et repartir aimablement salué.

Elle-même, guidée par la nourrice, s’est retrouvée dans une pièce

attenante au bain, garnie de tapis, de lits de repos. On lui a dit que

Sa Majesté mettait son hammam et ses esclaves à sa disposition. C’était

une gracieuseté impériale flatteuse certes et difficile à refuser, bien

qu’elle parût inopportune. D’ailleurs par qui transmettre au grand

seigneur, avec l’expression de sa gratitude, son excuse de ne pas

profiter d’une faveur superflue?... Sans attendre une réponse, la

nourrice est partie la laissant seule. Du moins l’a-t-elle cru, mais

tout de suite elle a constaté son erreur. Deux personnes étaient à ses

côtés. Cela s’est accompli mystérieusement avec une rapidité qui l’a

étonnée, inquiétée même un tantinet, lui marquant le début d’une

aventure où sa volonté va perdre, à mesure qu’elle s’y enfoncera, toute

espèce d’utilité et d’importance. Elle a vu les femmes qui la

regardaient, deux mulâtresses égales de taille et d’âge, jeunes, en

pleine force. Elles se ressemblaient étonnamment, même chevelure courte

divisée en petites tresses, même visage aux traits mous où vivaient,

peu, des yeux mornes qui ne paraissaient pas refléter une âme; même

poitrine ferme qu’aucune maternité ne devait avoir réclamée; on en

jugeait facilement car elles étaient nues, sauf qu’elles portaient à

mi-ventre un pagne qui, tout à l’heure, lui-même tombera pour le

travail. Émue, elle leur a dit en arabe un petit bonjour timide: _La

bass?_ auquel rien n’a répondu, ni voix ni clignement de paupière. Elle

s’est souvenue d’une phrase lue: les muets du sérail. Mais déjà les

mains noires s’appliquaient à la dévêtir. Elle a ri, un peu

nerveusement, mais les mains ne se sont point arrêtées. On la dévêtait

sans rudesse, ni hostilité, mais avec une continuité qui lui paraissait

irrésistible. Dès lors, elle avait eu la sensation, elle l’aurait

longtemps, que le travail de ces doigts marquait le début d’un ordre de

faits qu’il n’était plus en son pouvoir de modifier, d’arrêter. Une

angoisse l’a prise qui sans doute a paru sur ses traits, ou par quelque

mouvement de défense inquiète, car soudain les sombres esclaves ont fait

de petits cris comme pour calmer une enfant peureuse: «Non, non..., non,

non...» et se sont déclenchées en gestes amicaux bien semblables, bien

appris; elles ont eu cette caresse de l’embrasser chacune en même temps

sur une joue. Cela sans doute faisait partie de leur métier, elles

devaient connaître cet état d’âme souvent rencontré chez les femmes

qu’on préparait pour le maître. Alors, réconfortée, elle avait pris le

parti de rire. Après tout c’était amusant, nouveau, peu banal et elle

était femme, que diable! En avant pour l’aventure amoureuse! Et les deux

négresses s’étaient mises à rire aussi, satisfaites de n’avoir point de

lutte à engager, de discours encourageants à inventer. Puis on l’avait

poussée sous une tenture dans une pièce plus sombre un peu plus chaude,

puis dans une autre chaude, puis dans le hammam. Là, les femmes

n’avaient plus eu le loisir de chantonner leurs petits rires. Elles

s’étaient mises à travailler.

On l’a d’abord aspergée d’eau tiède. Ensuite les mains roses l’ont

enduite d’une pâte savonneuse et parfumée. Avec des gestes dont la

régularité, la précision professionnelle excluaient toute impudeur, les

parties ombrées de sa personne ont reçu leur part d’une pâte

probablement différente de l’autre, autant qu’elle en peut juger par un

léger picotement de l’épiderme. Puis le massage a commencé énergique et

prudent à la fois, pénible sans doute pour celles qui en sont chargées.

Elle entend les han par lesquels, souvent, les négresses s’encouragent.

Elle écoute, étonnée cette sorte de sifflement bizarre qui sort d’une

façon continue des grosses lèvres brunes et dont ces femmes accompagnent

leur travail. Et la voici qui s’abandonne à la douce langueur, au

bien-être étrange qui l’envahit, l’annihile. Bientôt les plus énergiques

compressions de ses muscles sous les doigts savants qui les malaxent ne

sont plus que des caresses anéantissantes qu’elle aime, qu’elle désire,

dont elle appréhende la fin. Car il ne lui reste aucune autre volonté

que de prolonger le charme ineffable de ce repos surprenant dans tout

son être. Maintenant viennent les flexions savantes des membres. Jamais

elle ne s’était cru tant de souplesse. Ses doigts se tournent,

s’écartent, se ploient au delà du possible imaginé. Ses bras passent

sous sa tête, se croisent sur la poitrine et encore mieux derrière le

dos, s’allongent par la traction puissante et douce des esclaves qui

pour cet effort s’arc-boutent d’un pied sous son aisselle. Voici le tour

des jambes que l’on tire et distend pour de larges girations, puis que

l’on ploie lentement, savamment jusqu’à ce que les genoux touchent la

poitrine. Enfin, c’est la grande aspersion à l’eau chaude sous laquelle

l’abondante mousse savonneuse se détache, s’enfuit, glisse par paquets

blancs sur les dalles sombres comme des îlots neigeux qu’emporterait une

inondation. Un bien-être complet, nouveau la possède et la charme. Elle

a fermé les yeux et jamais, lui semble-t-il, le sommeil ne serait plus

doux qu’en cette buée chaude, cette demi-obscurité. C’est à peine si,

dans son alanguissement, elle s’aperçoit qu’à l’aide d’une petite lame

de bois l’on gratte l’enduit qui a détruit sa parure pilaire et qui en

se détachant l’entraîne. Après une dernière ablution d’eau tiède, on la

met debout, on l’essuie, on la guide; elle passe du hammam dans une

pièce contiguë qui n’est pourtant pas la même que celle où elle fut, à

l’entrée, dévêtue. Elle s’étonne de cette abondance de locaux, du

mystérieux agencement qui en fait un dédale étouffé, loin du monde. La

pièce éclairée de deux ampoules est meublée à l’arabe et confortable. Il

y a des tapis, des divans, une grande glace. Elle y trouve ses

vêtements, mais ses premiers soins sont pour sa chevelure. Debout devant

la glace, tandis qu’elle se coiffe son peignoir entr’ouvert lui montre

la nudité complète de son corps épilé. Elle en éprouve une sensation

nouvelle qui la gêne un peu, pas longtemps. Déjà, remplaçant les

négresses qui ont disparu, deux autres femmes presque blanches de teint,

vêtues simplement mais très propres, s’empressent autour d’elle. On

l’habille en mauresque et ceci lui plaît fort. Les étoffes sont légères

et fines, le caftan est en voile de soie jaune pâle aussi délicate au

toucher qu’à la vue. L’odalisque s’installe pour le thé après lequel

différents plats se succèdent dont elle goûte, des doigts, à l’arabe.

Rien ne la gêne ni ne l’inquiète. Elle est à son aise tout à fait. Des

servantes l’entourent et babillent auxquelles elle parle et qui lui

répondent. Elle vit ces moments jamais connus, comme si tous lui étaient

familiers. Elle a voulu posséder ces moments-là. Elle les a et en use

sans hésitation ni scrupule. Tout est loin d’elle qui fut son monde, son

pays, sa famille, son foyer, ses devoirs. Quels devoirs? Bah! Rien que

femme, possédée tout entière de l’immense curiosité avide des femmes,

elle grignote des amandes grillées; elle jouit de son rêve; elle ne

pense pas qu’il puisse prendre fin. Elle ne pense même pas à l’amour qui

n’est plus qu’un détail infime dans l’ensemble des faits qui

s’accomplissent.

Mais qu’y a-t-il? Les servantes ne parlent plus, elles se hâtent. Un

ordre vient de passer de bouche en bouche. Un mot est dit par des voies

apeurées: Sidi... Sidi... et les plats disparaissent et l’aiguière qui

clôt le repas tremble aux mains de la dernière servante. Celle-ci,

nerveuse, verse à peine quelques gouttes d’eau sur les doigts et

s’écarte. Une femme arrive. Elle est âgée et vêtue plus richement que

les autres. Elle a une gravité de mère noble et tout dans sa prestance

et ses gestes dénote l’habitude du commandement. D’un regard qui

s’attache pesant sur l’étrangère, elle vérifie que tout est bien dans

l’arrangement et la parure. C’est l’_Arifa_, la maîtresse des femmes du

palais. Elle prend la main que l’autre un peu inquiète lui tend en signe

d’amitié, et sans brusquerie, mais volontaire, en profite pour l’aider à

se lever. Elle ne la lâche plus et l’entraîne.

--Sidi t’attend.

Elles font quelques pas dans un couloir, elles traversent une pièce,

puis une autre pièce encore, et soudain la femme sent que la main qui la

guidait n’est plus là; une portière retombe derrière elle, une porte se

ferme, elle est seule. Non. L’homme vient de la saisir à bras le corps

et la contraint de s’asseoir sur un sofa. Le geste a été brusque et la

surprise forte. Mais la femme croit à quelque plaisanterie de grand

seigneur un peu rude. Elle l’amadouera. Assise à son côté, elle rit et

minaude. Elle lui parle, le salue des mots courants qu’elle connaît.

Lui, répond d’une formule banale et déjà s’occupe de caresses, de

privautés. Vraiment cela va trop vite et manque de poésie, des moindres

formes même. Elle se défend doucement, parle plus haut... il va

peut-être se reprendre; il rit et l’enlace. Elle s’aperçoit qu’il a de

la boisson et un gros ennui la redresse, cabrée presque. Elle tente de

s’écarter et, pour retarder cet élan, cherche des mots qui viennent mal,

sortent en sanglots et la troublent elle-même davantage. Elle ne

s’attendait pas à cette hâte audacieuse et croyait plutôt à de la

réserve, à des égards que sa complaisance, pense-t-elle, méritait. Elle

est fâchée, le fera-t-elle voir? L’autre, pressant, l’attire, une petite

lutte s’engage et, comme elle veut se dégager, d’un geste brusque qui a

pris au col les faradjia légères qui la vêtent, il déchire net du haut

en bas ces jolies choses, faible obstacle qui la protégeait encore, qui

cède et la découvre. Plus encore que la violence faite à sa pudeur, ce

brutal irrespect pour des parures dont sa frivolité féminine s’était

réjouie, la secoue de colère. D’un bond qui surprend l’homme elle est

sur pied; dans sa langue qu’il ne comprend pas, elle proteste, l’insulte

et drapant sur soi son caftan, son linge déchirés, voulant menacer de

fuir, d’appeler, elle court vers ce qui doit être une porte, vers un

rideau, une «khamia» brodée qui masque évidemment quelque ouverture. Lui

n’a pas bougé du sofa, son rire au contraire s’élargit. Il lève la main

et claque des doigts un appel. Du rideau qui s’écarte, surgissent deux

hommes, deux _abid ed dar_. La malheureuse voit les visages bouffis et

glabres de ces eunuques qui regardent le maître, attendent un ordre.

Alors peur, trouble, honte, désespoir tombent d’un coup sur la femme.

Elle devine la pire des injures en même temps que, par un choc en

retour, sa conscience réveillée lui crie qu’elle ne l’aura pas volée. On

va la maîtriser, la présenter vaincue à celui qui commande. Mais presque

aussitôt l’excès même de ces impressions lui procure cette réflexion que

sa révolte est stupide, qu’après tout elle s’est jetée d’elle-même en

cette aventure et d’elle-même s’est livrée à cet amant; elle devait

l’accepter tel qu’il est, d’autant plus que cette timidité tardive

risque de lui faire perdre tout le bénéfice escompté d’une liaison

qu’elle a voulue, cherchée. Ayant ainsi pensé, elle s’élance vers

l’homme qui toujours rit, amusé. Elle se place dans ses bras.

--Non, non! dis-leur qu’ils s’en aillent... je voulais jouer,

plaisanter... chasse-les, me voici.

Elle devine qu’il fait un geste. Elle entend une porte qui se ferme, un

petit bruit de commutateur rend violette et douce la lumière tandis

qu’elle fléchit sous l’emprise et croule.

L’homme s’est éloigné. Elle demeure ainsi sans notion des minutes qui

passent jusqu’à ce qu’un rappel de sensations l’envahisse et la

réveille. Elle est seule, la chambre est tiède, la lumière douce; elle

jouit béate du bien-être qui détend ses nerfs. Une admiration attendrie

lui vient pour son corps, tache claire sur le tapis de haute laine

rouge. Elle veut penser à ce qu’elle croit être son triomphe et tout ce

qui fut calcul en sa conduite veut raisonner. La voici favorite d’un

Sultan... Mais où est-il donc, tandis qu’elle s’étire rageuse déjà

d’être laissée seule?

* * * * *

Cette nuit-là, le Rogui donna quelques soucis à ses gardiens. Ils

crurent qu’il allait mourir, alors que l’ordre était qu’il vécût. Les

souffrances endurées depuis huit jours avaient vaincu sa robuste nature.

Après sa première journée d’exposition sur le pilori du Méchouar, on

l’avait extrait de sa cage et transporté dans le local qui devait lui

servir de prison. A peine tentait-il de prendre quelque nourriture qu’on

le vit chanceler et perdre connaissance. Les soins élémentaires qu’on

donne en pareil cas n’eurent point d’effet, au grand ennui du personnel

et du chambellan accouru. Celui-ci se disposait à prévenir le Sultan

lorsque précisément on le vit apparaître. Il venait, changeant de

plaisir, contempler son prisonnier. Son émoi fut rude. L’homme allait

mourir et lui échapper. Sans doute les mauvais traitements dont il avait

été l’objet de la part des caïds militaires étaient cause de cette

syncope qui se prolongeait. Que faire? il eût fallu le secours d’un de

ces médecins chrétiens qui savent, avec une petite seringue, ranimer les

gens. Un exprès partit avec ordre de ramener le médecin militaire de la

mission française, démarche faite bien à contre-cœur, car on n’aimait

guère mêler ces étrangers aux sombres affaires du sérail. En même temps

d’autres exprès partirent pour arrêter et conduire au palais les caïds

victorieux mais stupides qui n’avaient pas su ménager l’homme. Si le

Rogui mourait, ils paieraient durement cette mort. Le Sultan tremblait

de colère. Son entourage tremblait aussi, mais de peur. On le savait,

dans ces accès, capable de jeter les ordres les plus effrayants. Et

soudain le Rogui se reprit à vivre. L’assistance rassérénée montra sa

joie. On s’empressait autour du malheureux, on lui prodiguait des soins,

des compliments. Hafid lui tapait dans les mains.

«Louange à Dieu, il vit!» répétait-il. Ses gens reçurent des

recommandations pour que l’homme fût alimenté, vêtu. En même temps, de

nouveaux exprès partirent avec ordre de rejoindre les premiers, de les

ramener. Il fallait arrêter net, puisqu’on le pouvait, toute inutile

divulgation de ce qui se passait au palais. Le médecin qui habitait loin

ne fut donc pas dérangé, mais les chefs qui gîtaient en Fez Djedid, aux

alentours de la résidence impériale, apprirent dans la même nuit, à

quelques minutes d’intervalle, qu’ils étaient destitués, arrêtés,

attendus par les culs de basse-fosse chérifiens, puis que plus rien

n’était de tout cela et qu’ils pouvaient en pleine sérénité continuer

leurs exploits au service du Sultan.

«Que Dieu lui donne la victoire!» proclamèrent ces gens, car ainsi

fallait-il dire en mettant dans la main tendue des sbires la sokhra,

c’est-à-dire le prix du message bon ou mauvais. Ceci donne un exemple,

utile à rappeler, des aléas qui grevaient les fonctions officielles sous

l’autorité des Sultans. Ceux qui en subissaient les fantaisies les

acceptaient avec résignation. Fatalisme, diront les uns, preuve,

penseront d’autres, que ces gens étaient mûrs pour toutes les servitudes

quand nous leur avons apporté la liberté.

Remis de cette chaude alerte, Hafid calmé, joyeux que sa vengeance fût

sauve, se souvint de la chrétienne qu’il avait laissée pâmée sur un

grand tapis rouge et l’alla retrouver. Quant au mari, le chambellan

l’avait reçu d’aimable façon. On avait pris le thé, mangé des

pâtisseries aux amandes. Incidemment, l’homme du Sultan avait effleuré

quelques sujets de politique générale, laissé entendre que l’on manquait

au palais d’un bon conseiller dans bien des circonstances délicates. Il

flattait ainsi, comme seuls ces gens savent le faire sans rien engager,

la fatuité de l’intrigant peu chargé de scrupules dont la femme faisait

à cette heure trempette dans le hammam chérifien. Celui-là devait être

comme tant d’autres aventuriers qu’il avait vus, écoutés, flattés et

finalement dupés, tous ceux qui sous prétexte de commerce, d’un art à

exercer ou d’affaires à traiter cherchaient à prendre pied dans celles

de l’État et à jouer un rôle profitable dans la déliquescente gabegie où

pataugeait le gouvernement marocain.

L’homme s’en fut donc, ému et fier de l’influence qu’il avait su, selon

toute vraisemblance et sa femme aidant, prendre sur le bras droit, le

conseiller intime de Sa Majesté. En sortant du palais par le grand

Méchouar, il se trouva en présence des militaires que le Sultan avait

convoqués. Obéissant aux instructions qui leur recommandaient d’être

toujours prêts à répondre aux appels du souverain, ces gens étaient

venus et attendaient qu’on voulût bien les introduire. Malgré l’esprit

de discipline qui les animait, ils étaient fort mécontents d’attendre,

et, lassés, se préparaient à reprendre leurs chevaux, à quitter les

lieux, lorsqu’ils virent l’autre roumi qui sortait du palais. Il était à

cheval et derrière lui un domestique suivait tenant en main la monture

de sa femme. Ces gens se saluèrent et la conversation s’engagea. Dès

qu’il sut la raison de leur venue à cette heure tardive, le nouvel ami

du chambellan voulut leur rendre service.

--Votre convocation ne peut être, dit-il, que le résultat d’une erreur.

En tout cas, depuis qu’elle vous fit chercher, Sa Majesté a dû se donner

toute à des affaires importantes. Elle ne vous recevra certainement pas

ce soir. Je sors de chez le chambellan...

Et comme les deux troupiers ne demandaient qu’à partir, ils

enfourchèrent leurs chevaux et reprirent le chemin de la ville de

concert avec celui qui les avait joints. Devant eux marchaient à pied

des porte-lanterne, derrière venaient les palefreniers indigènes montés

comme leurs maîtres. Après les ruelles étroites et tortueuses du

quartier de Moulay Abdallah où l’on ne pouvait marcher qu’à la file, la

route au long de Boujeloud s’élargit et, au botte à botte, la

conversation reprit.

--Votre rôle est ingrat, dit l’homme à ses deux voisins, et j’admire

votre ténacité dont le gouvernement qui vous emploie aura peu de profit.

Vous ne réussirez pas parce que vous êtes des officiels. On accepte vos

services par nécessité politique, donc par contrainte. Le Maghzen,

voyez-vous, redoute les officiels. Moi qui vous parle, sans ordre qui me

dirige et me couvre, je suis, au palais, mieux reçu que vous et surtout

mieux écouté. Je n’inquiète pas et l’on me confie bien des choses que

l’on vous cache. Tenez, à ne considérer que les progrès de notre

civilisation, de nos idées dans les milieux musulmans les plus fermés,

les plus distants, qu’avez-vous obtenu? Tandis que je puis vous dire

ceci: ma femme, Monsieur, devenue l’amie intime des femmes du Sultan,

convoquée par elles, assiste ce soir aux réjouissances que s’offre le

harem à l’occasion de la victoire, n’est-ce pas un succès? Ne

pensez-vous pas que ceci serve notre cause et que mon influence doive

profiter au gouvernement?

--Le fait est, répondit un des troupiers, que vous avez remporté un

avantage qui dépasse nos moyens. Nous ne sommes que des soldats, nous

marchons quand et comme on nous l’ordonne. Nous avons pris le Rogui;

vous avez, dites-vous, conquis le harem. Vous servez aussi le

gouvernement et je vous félicite de vous dévouer ainsi, sans y être

obligé, à la cause générale. Mais à votre place, voyez-vous, j’éviterais

de mêler ma femme à toutes ces histoires. On ne sait jamais quelle

rosserie l’on peut attendre de ces gens-là. A part cela, tous mes

compliments.

Et, quand ils furent seuls, le soldat continua à l’adresse de son

camarade.

--Maintenant je comprends pourquoi l’on nous a convoqués ce soir au

palais. Il fallait nous faire constater que celui-ci est cocu, pour que

nous en souffrions comme compatriotes, comme chrétiens. En fait de

rosserie, c’en est une.

--J’aime encore mieux, fut-il répondu, le sort de l’autre dont la tête

boucanée grimace dans quelque créneau de Bab Mahrouq. Il croyait aussi

faire fortune mais il n’y a risqué que sa peau... Allez, hue, fiston!

Et, d’une claque sur la croupe, il encouragea son cheval qui hésitait à

franchir le seuil de l’écurie. Avec toutes sortes d’égards, les deux

troupiers veillèrent à l’installation de leurs montures. Ces soins

étaient leur grande distraction d’exilés, mais résultaient aussi, comme

pour tous les Européens vivant à Fez, d’une nécessité primordiale. Sans

un bon cheval on ne pouvait vaquer à ses affaires ni même souvent bouger

de chez soi.

La mort du Rogui · 第 6 / 10 段