--Le gros Ba Azizi, je vous le concède, est supportable. C’était, vous

en souvenez-vous, un grand enfant n’ayant que des idées fort brèves en

toutes choses. La conversation avec lui était pénible. Il usait, en

parlant, de ce timbre élevé qui est réglementaire dans sa profession, et

tout à coup, malgré soi, on se mettait, pour lui répondre, à l’unisson.

Je ne connais pas de contagion plus surprenante, ni de plus fâcheuse

impression. On emportait en le quittant une réelle inquiétude.

Dussiez-vous au cours de votre récit le charger de mérites, n’oubliez

pas qu’un eunuque n’est jamais sympathique.

--Que faire donc pour vous contenter? dit Martin.

--Enfin, continua le critique, vous mettez dans la bouche du Sultan

parlant des femmes cette remarque que leurs ruses dépassent celles

d’Iblis, c’est-à-dire du diable lui-même. C’est là le plus pâle de ces

lieux communs dont use la sagesse des nations. Ce fut dit en toutes les

langues et mis en action souvent, je le concède, non sans charmes. Comme

ruse féminine, il y a mieux que celle proposée par votre péronnelle.

Écoutez, à votre tour, celle-ci. Et sortant d’un lourd portefeuille un

petit manuscrit, Dupont commença:

Ceci est un conte d’entre les contes de mon vieil ami le marabout

gardien du joli cimetière qui, là-haut, sous la Casba d’Alger la

blanche, domine le vallon de Bab el Oued.

Histoire d’Iblis et de la vieille femme.

Parmi les tombes, dans la douceur du jour baissant, le taleb à barbe

blanche me dit ceci:

--Ami, tu viens de voir, comme moi, cette femme prostrée de douleur,

là-bas, sur cette tombe. Elle s’en est allée, tout d’un coup, rejoindre

son amant qui venait de paraître sous les grands arbres, au flanc de la

colline. Dans nos discours le mot de ruse s’est glissé, tu as même ri,

si je ne m’abuse, tandis que moi-même je comparais aux actes du diable

celui de cette faible créature. Nous avons ainsi, l’un et l’autre, jugé

des actes d’autrui, ce que ta religion comme la mienne recommande

d’éviter. A la réflexion, si tu le veux bien, ce qui s’est passé là,

devant nous, ne mérite pas l’appréciation sévère qui nous est venue et

la réprobation dont nous chargerions trop facilement cette personne.

Nous ne savons d’elle qu’une chose, c’est qu’elle est femme. L’étant,

ses fautes, comme celles de ses semblables, sont connues; le Très-Haut

en a fait, une fois pour toutes, la somme et, dans son immense

miséricorde, peut-être aussi pour ménager à ses lourdes fonctions de

juge quelque repos, il a pris soin de ne donner à la femme qu’une âme

fort réduite ou incomplète à ce point que bien des sages parmi les sages

admettent qu’il ne lui en a pas donné du tout. N’ayant point d’âme,

cette femme ne peut pécher et ton jugement, ami, est entaché

d’injustice. Quant à la ruse, elle subsiste; nous pouvons en témoigner

sans crainte. Elle fut donnée à la femme précisément en compensation de

l’âme qui lui était refusée. D’entre les jurisconsultes qui l’affirment,

je pourrai te citer maints noms célèbres et vénérés. Le créateur ayant

été obligé, pour des raisons de politique générale, de lâcher sur le

monde cet Iblis que vous appelez le diable, ne pouvait laisser la femme

exposée sans armes à ses coups. Le maître des mondes est l’Unique,

c’est-à-dire le seul clément, compatissant et généreux. A côté de

l’homme et pour l’aider à se défendre contre le lapidable, il a placé la

femme armée de la ruse; quelle merveille de sagesse!

Je vais te citer un exemple de ce que peut inventer une femme pour

vaincre le diable. Tu verras que la créature n’use pas toujours mal de

l’arme terrible qu’elle possède.

Mais il faut d’abord que je te parle d’Iblis et de son caractère.

Réprouvé, chassé définitivement du ciel, il a gardé son âme sans

laquelle ses actes ne seraient pas, comme ils doivent l’être

nécessairement, coupables et odieux. Elle est faite, cette âme, de tout

le mal qui existait dans la partie de l’univers dont le Très-Haut s’est

réservé l’usage. Il n’y a plus de mal dans le paradis. Dieu s’en est

débarrassé de cette façon. Iblis donc, est, pour toute la durée du

monde, celui qui ne peut concevoir que l’opposé du bien, qui est en

lutte contre l’œuvre de Dieu. Pour lui, rien n’est beau ni bon de ce qui

fut créé par le maître des mondes. Il est le Haineux, le Mécontent, le

Contempteur. Il ne sort de sa bouche, car il possède la parole, qu’amère

critique et moquerie. Il est d’ailleurs insupportable bavard. Il lui

faut obligatoirement discourir, démontrer que Dieu s’est trompé en

toutes choses, qu’il aurait dû faire ceci comme cela. Il parle avec

élégance, facilité et une fausse conviction qui subjugue. Il lui faut

enfin gêner le cours des événements tel qu’il est écrit. L’homme par

exemple, étant la plus belle œuvre de Dieu, se voit réserver la plus

forte haine du diable. Soustraire la créature au jugement qui l’attend,

la plonger directement dans l’enfer, est un des jeux auxquels se

complaît Iblis le damné, le lapidé.

Un jour donc d’entre les jours...

--Vous dites? interrompit Martin.

--C’est le début du conte, reprit Dupont, d’un conte oriental. Il faut

que le lecteur ne s’y trompe pas et cette forme est propre à le

renseigner.

--Que non pas! vous prenez pour marque d’origine ce qui ne fut que

fantaisie de traducteurs en mal de singularité. Vous ne me ferez pas

croire que votre vieux marabout s’exprimait ainsi. Tous les contes du

monde commencent de la même façon: il était une fois. Vous vous

conduisez à l’égard de la langue française, chère à Dieu par sa clarté,

comme le ferait Iblis le lapidé. Ou bien encore, oublieux des reproches

que vous me décochiez, vous sacrifiez fâcheusement au goût pervers de

nos compatriotes pour la fausse couleur locale. Changez de ton ou

refermez ce manuscrit d’entre vos manuscrits.

--Non point. Donnant, donnant. J’écoute vos récits des temps hafidiens

avec une attention d’autant plus méritoire que ces événements me sont

connus. Vous ignorez l’aventure de la vieille et du diable. A l’encontre

des ruses que vous relevez dans un monde interlope, celle dont me parla

le gardien du cimetière est édifiante et moralisatrice. Elle doit vous

être profitable. Permettez à mon conteur qui était un saint homme de

poursuivre.

Il y avait donc une fois, en cette ville d’Alger, un couple de

vieillards tendrement unis par le souvenir des joies jadis goûtées, par

celui des douleurs également subies, par leur actuelle misère, enfin,

patiemment supportée. Ils habitaient en quelque taudis reçu de la

générosité d’un citadin riche qui comptait par cette aumône se faire

pardonner un jour son opulence acquise de diverses manières. La femme

possédait encore assez de vigueur pour subvenir à l’entretien de son

époux. Elle allait quêter pour lui aux portes charitables, aux

devantures des moutchous opulents et gras. Elle avait une grande

sérénité d’esprit, de la malice et du savoir-faire. L’homme, par contre,

fléchissait tristement sous le poids des années, sous le regret des

jours passés, sous la crainte du châtiment aussi, car il avait une

lourde faute inscrite à son passif au livre des comptes. Jadis, à

l’époque où ses sens en pleine ardeur l’emportaient sur toute réflexion,

il avait eu, quelque part, commerce avec une juive (révérence gardée),

impureté que seules peuvent laver trois ablutions suivies de trois

onctions de toute l’huile contenue dans trois jarres de trois mesures

chacune. Jamais, au grand jamais, avait-il possédé l’argent qu’il eût

fallu pour acquérir pareille quantité d’huile et le prix défiant toute

raison auquel vous autres Français, par des manœuvres commerciales

peut-être mais coupables sûrement, avez porté cette denrée si nécessaire

au pauvre monde, le prix de l’huile, dis-je, chez les gros mozabites,

les juifs efflanqués (révérence gardée), et les kabiles insolents lui

interdisait tout espoir de racheter sa faute. Le vieux s’ouvrait

fréquemment de ses peines à la vieille qui le consolait de son mieux non

sans laisser entendre, pourtant, que pareille inquiétude ne venait pas

aux hommes sérieux qui savent s’écarter des juives grasses, pâles et

molles aux attraits trompeurs et dont l’amour, c’est connu, manque de ce

charme prenant et musclé que les femmes arabes ont reçu pour leur part

en ce monde. Aboul Faradj l’affirme dans son Traité des mystères de

l’amour et avec lui... Mais je disais qu’à l’approche de la mort, cet

homme redoutait plus Iblis que Dieu même. C’est ainsi que le péché

conduit toujours vers un autre plus grave. Le Très-Haut, pensait-il, est

miséricordieux, le diable ne l’est pas. Il voudra certainement me

prendre et me plonger vivant en enfer. Dans ses affres, le malheureux

maudissait également les juives aux molles caresses (sauf ton respect),

et les chrétiens qui ont fait renchérir l’huile. Je fais

intentionnellement devant toi, ami, ce rapprochement des griefs de mon

sujet non point pour t’offenser mais pour t’instruire. Un gouvernement

soucieux de s’attacher l’amour du peuple doit s’efforcer de lui rendre

la vie possible.

En fait, Iblis apparut une nuit dans la pauvre chambre. La vieille

dormait. Elle ne s’éveilla point. Le mari ne dormait pas ou rêvait

peut-être. Dieu seul le sait. En tout cas, il vit le diable tout d’un

coup à la lueur phosphorescente qu’il dégageait et dont s’éclaira le

taudis. Iblis ricanait méchamment.

--Je viendrai te prendre dans un mois, jour pour jour. Mais comme

j’aurai ce jour-là fort à faire, tu m’épargneras la moitié du chemin. Tu

iras m’attendre dans le sentier qui descend de la Bouzaréa vers Bab el

Oued. A mi-hauteur, au bord de ce chemin creux, il y a un gros

caroubier. Tu le connais? C’est parfait. Tu y seras à midi tapant.

Il est connu que le Chitane, par un raffinement de cruauté, prévient ses

victimes à l’avance. Ainsi fit-il cette fois-là, et tu penseras avec moi

que le malheureux payait vraiment fort cher les molles caresses d’une

juive et l’imprévoyance économique de votre gouvernement. Mais avant de

disparaître, Iblis aperçut la vieille qui dormait ou se gardait bien

d’en laisser douter.

--C’est ta femme, cela? Nom de Moi! qu’elle est laide et rabougrie! Une

chèvre impudique, au pied fourchu et barbue du menton t’aurait mieux

convenu. A bientôt!

Le lapidé disparut laissant derrière soi une âcre odeur de soufre. En

vain la vieille s’efforça-t-elle de rassurer son mari. Il avait rêvé,

disait-elle, et l’odeur de soufre provenait de leurs vêtements que,

selon l’usage, elle avait, la veille, soumis de son mieux à la

fumigation. Le mois passa d’autant plus cruel pour le pauvre homme qu’il

ne pouvait faire partager à sa femme ses transes indicibles. Elle

vaquait à sa besogne coutumière en toute sérénité et quand son mari lui

reprochait son peu de compassion à ses souffrances, elle répondait

invariablement:

--Le diable! pas peur du diable. Et la vieille ne sortit jamais de cette

affirmation très nette des sentiments que lui inspiraient les

difficultés de l’heure présente.

Le jour venu elle prépara même un repas plus copieux que d’habitude.

--Cette promenade à la campagne nous donnera de l’appétit, dit-elle. Et

son mari, la croyant folle, lui pardonna son insensibilité.

--Tu connais aussi ce chemin creux, il est charmant. C’est tout ce qui

reste du bocage enchanteur qui garnissait dans ma jeunesse les collines

auquel El Djezaïr s’appuie. On y est loin des routes poudreuses que

sillonnent avec fureur vos machines trépidantes dont la trace sent bien

plus mauvais que celle des chameaux.

Tu connais aussi le vieux caroubier, bel arbre d’une espèce dont les

fleurs exhalent un parfum qui incite à l’amour. Nul doute qu’Iblis avait

par surcroît d’ironie choisi ce lieu pour y convoquer la triste victime

d’une juive aux molles caresses. Les deux époux y parvinrent à midi

moins le quart. L’homme se laissa tomber au pied de l’arbre. Il ne lui

restait que tout juste assez de force pour regarder de temps à autre

là-haut vers le sommet de la Bouzaréa par où devait venir le maudit. Sa

femme était à quelques pas derrière lui dans le chemin creux.

--S’il pouvait avoir oublié! gémit-il, à quoi il entendit sa compagne

qui répondait:

--Il serait d’une insolence extrême qu’il nous eût dérangés pour rien.

Malgré son abattement, le condamné ne put sans révolte entendre cette

réponse cynique. Il eut un sursaut de volonté et de colère. Il voulut

maudire son ingrate compagne. Se cramponnant aux grosses racines du

caroubier qui saillaient hors du talus, il fit un effort, et se retourna

vers la misérable. Il la vit toute nue au beau milieu du sentier.

Je ne sais pas comment tu aurais, dans une circonstance analogue,

envisagé la situation. Vous accordez en effet à vos femmes des libertés

d’allures très éloignées de nos conceptions. En tout cas, ce dut être un

rude coup pour un musulman honnête et craignant Dieu. Aucun son ne put

sortir de sa gorge, ses mains ne purent faire un geste, ses jambes un

pas. Sa misère dépassait toute mesure. Entre l’enfer qui le menaçait et

la honte qui flétrissait sa dernière minute, sa pauvre âme s’amollissait

au point de ressembler comme consistance à la pâte fluide que jette le

marchand de beignets dans la friture. Il regardait pourtant, tandis que

pleuvaient doucement sur sa pauvre tête les fines fleurs du caroubier

aux senteurs subtiles et provocantes. Il regardait et ce qui devait être

son dernier regard fut pour constater que l’âge n’avait pas, autant

qu’il le pensait, déformé les charmes dont il avait pris sa joie. Mais

déjà la femme lui criait:

--Tiens-toi tranquille, imbécile, le voici qui vient. Ceci dit, elle se

roula dans la poussière, la belle et fine poussière grise de nos pays à

la fin de l’été. Puis, ainsi poudrée sur toutes les faces, ayant rabattu

devant ses yeux sa chevelure encore longue et abondante, elle se mit à

quatre pattes au milieu du sentier, sa tresse balayant le sol et le

derrière face à l’ennemi qui approchait. On entendit un grand froufrou

d’ailes coriaces. Et Iblis, précis autant que le sont, dites-vous, vos

militaires, apparut dans le chemin. Ce qu’il vit tout d’abord ne fut pas

le pauvre homme écroulé sous l’arbre, mais cette chose dont je viens de

parler.

--Je ne sais, ô mon ami, s’il t’est arrivé parfois de rencontrer une

femme toute nue et marchant à quatre pattes sur une route. On m’a dit

que ton pays est riche en curiosités de toutes sortes. J’ai peine à

croire pourtant que soit commun, même dans ton bled, le spectacle qui

s’offrit aux regards d’Iblis--qu’il soit maudit--sur le sentier qui

descend de la Bouzaréa vers Bab el Oued. Or, c’est un fait constaté et

jugé par maints érudits que le corps humain si noble, que celui de la

femme en particulier auquel le Créateur a donné tant de grâce et de

beauté, prend un aspect monstrueux dès qu’il adopte des attitudes et

qu’il s’anime de mouvements autres que ceux en vue desquels il fut

construit. Iblis s’y laissa prendre. Il faut considérer que le furieux

besoin dont il est tourmenté de dénigrer les œuvres divines absorbe à ce

point ses facultés qu’il en perd la plus simple et saine jugeote. Et il

en fut cette fois comme il devait être. Il ne vit pas sa victime, il n’y

pensa plus, mais un immense éclat de rire le secoua tandis que d’un

geste qui lui est familier, il essuyait la chassie qui suinte

éternellement de ses yeux roussis par le feu de l’enfer. Il est fort

laid, tu le sais, et de plus voit fort mal. Mais pour l’instant, il

avait matière à critique facile.

--Voilà bien de tes œuvres, ô Allah! grinça-t-il. Elle est marquée de

ton sceau, celle-là, ô Maître! ô Architecte! ô Créateur! Est-ce toi qui

as commis cet être nouveau? Je ne l’avais pas encore rencontré. Mes

compliments! As-tu tenté de faire un veau, un pachyderme ou simplement

voulu te moquer du monde, de ton pauvre monde difforme, bancroche et

raté? Ah! vraiment, il est plein d’ineffables surprises, mais cette

chose, cette bête les dépasse toutes en absurdité. Quelle énorme face!

Elle fait corps avec la tête qui est à la fois tête, cou, ventre et

poitrine. Où sont les yeux? tu les as oubliés. Je ne vois qu’une bouche

immense et verticale, ô génie! Et le nez, et les oreilles, macache?

Le Contempteur secoué d’un rire mauvais tournait autour du phénomène en

éructant ses sarcasmes.

--Tiens! voilà la queue. Est-ce par là que l’Ange, ton Ange prendra cet

être pour le monter au ciel? Et sous la queue une grosse boule, et sous

la boule deux mamelles pendantes. Il paraît donc que c’est une femelle.

Je voudrais voir le mâle. J’admire aussi cet épiderme. Il ne doit pas

avoir chaud en hiver ton animal, ô Maître!

Et comme tout en blasphémant le bavard réprouvé palpait de la main la

face glabre et, il faut en convenir, sans expression, une des jambes qui

portaient la bête décocha une ruade en soulevant un nuage de poussière.

--Horreur de sale bête! elle tape qui plus est, et j’ai du sable dans

les yeux. Je t’ai assez vue, splendide créature du plus génial des

créateurs! Et il tira sa montre.

--Je perds mon temps, je devrais être à Boufarik. Glorifie ton

inventeur, ô merveille! Adieu! On entendit un autre froufrou, un peu de

poussière tourbillonna sur la route. Iblis était parti.

L’animal monstrueux demeura quelques secondes immobile puis reprit avec

la verticale son aspect normal. La femme, de son mieux, secoua la

poussière qui la couvrait, courut à ses hardes et, vêtue pudiquement

comme il sied à la femme d’un bon musulman, retrouva son mari et le prit

par la main.

--Allons dîner, fit-elle. Et tout le long de la route, on entendit le

vieux qui proclamait sans arrêt, sans arrêt:

--La haoula la qououata illa billah, il n’y a d’aide et de force qu’en

Dieu!

Et l’on ne sut s’il disait cela, le pauvre, par reconnaissance envers le

Très-Haut ou pour implorer sa protection contre la femme, la Rusée, la

Dominatrice, victorieuse du diable en personne.

Le récit était terminé. Le gardien se leva du banc de pierre. Je

l’imitai et nous reprîmes le chemin de la ville. Et tandis que mon

esprit léger s’attardait aux images évoquées, la juive aux molles

caresses, le vieux, la bête monstrueuse et cet imbécile d’Iblis aux yeux

roussis, lui grave toujours, à mes côtés, reprenait son thème coutumier

sur la crise des loyers, le prix des œufs et autres aspects de la

rudesse des temps.

--Et voilà, fit Dupont en posant son manuscrit.

--Votre marabout gardien de cimetière me plaît, dit Martin, parce qu’il

est exactement représentatif de ce monde moyen musulman auquel vont mes

sympathies. Parfaitement élevés, suffisamment instruits pour ne jamais

être ennuyeux, ces gens ne nous montrent ni morgue inutile, ni servilité

gênante. On se plaît auprès d’eux et notre présence ne paraît pas les

inquiéter. Ils ont des vertus dont la modestie n’est pas la moindre. A

l’égard du pouvoir étranger qu’est le nôtre, ils ont une soumission

presque aimable qui semble toujours vous dire: à tout prendre, nous

aimons mieux que ce soit vous que d’autres. Ils ne font pas de politique

et vivent avec l’heure. Quand ils ont quelque sujet de mécontentement,

ils le disent avec franchise et politesse ou bien vous glissent leur

affaire à la faveur d’une de ces petites histoires auxquelles ils

excellent. J’admire ce procédé qui consiste à vous montrer le malheureux

mari de la vieille damné sans rémission parce que l’huile est trop

chère sous le Gouvernement de la République. Votre type est algérien,

mais ses pareils sont légion parmi les maures des villes marocaines. Ils

ont de la santé physique et morale et ces gens me plaisent enfin parce

qu’ils sont aussi peu Maghzen que possible.

--Qu’est-ce donc que le Maghzen? fit Dupont.

--Jadis, répondit Martin, c’était le gouvernement par lequel les Sultans

tiraient tout du peuple sans rien lui donner en échange. Aujourd’hui,

c’est un ensemble de fonctionnaires qui attendent sous notre contrôle le

moment de s’en alléger, mais qui comptent plus pour cela sur quelque

circonstance heureuse que sur leur valeur propre. Maghzen est à

l’origine de notre mot magasin. S’il me fallait traduire le mot arabe en

français, je préférerais au magasin un peu vulgaire le terme plus noble

de chapelle. Celui-ci dans notre langue exprime, par métonymie, une

réunion de personnes ayant une même tendance, une commune aspiration.

Être Maghzen, c’était aspirer à profiter des excès du pouvoir en

l’aidant à les commettre. Dans les deux derniers siècles de l’histoire,

le propre du Gouvernement marocain fut d’être en désaccord complet avec

le peuple gouverné et l’accoutumance fit de ce désaccord un principe

exactement admis et respecté de part et d’autre. Aujourd’hui les choses

se présentent un peu différemment. Le désaccord a cessé d’être immuable;

il augmente parce que le peuple évolue, tandis que le Maghzen demeure

égal, involué sur des principes qui lui sont trop chers pour qu’il s’en

sépare, et dont il y a tout lieu de croire qu’il mourra. Quant à nous,

nous regardons et c’est ce qu’il y a de mieux à faire car le peuple seul

nous intéresse. Et ceci me ramène à votre gardien de cimetière dont vos

questions insidieuses m’avaient éloigné.

--Je comprends qu’il vous plaise. Ne trouvez-vous pas que ces gens sont

charmants de bonhomie simpliste et qu’il n’est pas d’administrés plus

philosophes?

--Il faut constater une fois de plus, quoi qu’on en dise, que ce ne sont

pas des barbares. Leur éloignement pour les formes de notre civilisation

prouve qu’ils en ont une et la jugent bonne, ce qui est une force. Et

s’ils ne conçoivent point le progrès à notre façon, pouvons-nous, _a

priori_, dire qu’ils errent? Ils sont incapables, leur reproche-t-on,

d’une découverte scientifique. Le fait est qu’ils n’ont pas inventé les

gaz asphyxiants.

--Ne trouvez-vous pas surtout, fit Dupont, que vos opinions ce soir

diffèrent étrangement de celles que vous émettiez hier, tandis que vous

et moi regardions Fez endormie sous le rayon caressant de sa sœur la

lune?

--La variation, répondit Martin, ou plutôt la variété d’appréciation

est, en cette matière, la sagesse même. Pensez, je vous prie, à la

complexité des sentiments que le contact de l’Islam provoque chez ses

observateurs selon les dispositions propres de chacun, selon le fait,

les circonstances de temps et de lieux. Songez que, parmi ceux qui

pourraient vous lire, beaucoup chercheront dans vos lignes la

confirmation de leurs idées personnelles et qu’il est élégant de

satisfaire le plus grand nombre possible de lecteurs.

--Vous êtes cynique, fit Dupont.

--Songez qu’une opinion trop nette et unique, continua Martin sans

s’émouvoir, serait de votre part fatuité, impertinence; qu’elle

prouverait aussi chez vous absence d’objectivité, entêtement, parti

pris, toutes choses précisément dont il faut se défendre au regard de

l’entité formidable, au contact je dirai presque dans l’intimité sociale

de laquelle vous avez décidé de vivre. Si varié que vous puissiez être

dans vos jugements et vos discours, vous n’égalerez jamais la variété

des aspects qui s’offrent à l’examen. Vous serez toujours au-dessous de

la question, ce qui vaut encore mieux d’ailleurs que de passer à côté.

Vous n’êtes pas, que je sache, chargé de cours ès politique musulmane.

Contentez-vous donc de raconter vos petites histoires et permettez-moi

de dire les miennes. Laissons à d’autres le soin de conclure

génialement. Et pour répondre directement à l’accusation de versatilité

dont vous me mortifiâtes, sachez que votre brave homme de marabout me

plaît parce qu’il est resté bien musulman, parce qu’il n’a pas voulu

apprendre les mathématiques, ni admettre que ce soit la terre qui tourne

autour du soleil. Sachez qu’il me console de tous les autres, les

évolués, ceux que nous avons voulu pousser à notre civilisation alors

qu’elle n’était pas faite à leur taille, qui le comprennent, et qui par

regret ou envie, ne pensent qu’à brûler ce qu’ils n’étaient pas capables

d’adorer, les évolués, ai-je dit, les fils ingrats de Sem nourris aux

tentes de Japhet que l’on voit, au nom du droit des peuples à disposer

de leur propre faiblesse, arpenter mécontents les quais français d’Alger

la belle et d’un louche regard demander à Moscou si le Maroc brûle.

--Voilà, certes, un autre aspect de la question et le moins aimable, fit

Dupont en prenant congé de son ami.

* * * * *

--Voyez, lui dit-il le lendemain, je n’ai pas apporté mon portefeuille.

Je ne vous interromprai pas. Docilement attentif à votre voix, je veux

connaître la mort du Rogui s’il vous plaît de la dire... Vous avez

laissé hier le Sultan dans son jardin où, parmi les scribes, il

s’attardait aux affaires de l’État. Vous nous annonciez aussi une

visite. Je pressens une idylle; je les adore.

--Goûtez donc celle-ci, fit Martin qui reprit sa lecture.

La mort du Rogui · 第 5 / 10 段