au deuxième coude de celui-ci, bien à l’ombre, s’assit sur un coussin
dans l’encoignure. Debout, fermant chacun d’un côté le chemin désormais
obturé, interdit, le chambellan et le chef des eunuques encadrèrent le
Maître. Celui-ci voulut manger. Le chambellan tapa dans ses mains. On
apporta l’aiguière, puis les plats. Dans cet espace exigu on les posait
à terre difficilement devant l’homme, qui s’amusait parfois de la gêne
de ses domestiques. Sur un mot du chambellan on remplaça ceux-ci par des
enfants qui, maladroits et irrespectueux, glissaient, tombaient,
s’attardaient le cul par terre à pleurnicher. Alors, pour égayer le
souverain, un grand esclave allongeait un bras formidable, cueillait par
le dos du vêtement le moutard, le soulevait, le retirait du conflit.
Moulay Hafid était de bonne humeur. Il pensait à son succès et oubliait
le juif dont la présence et les paroles l’avaient un instant assombri.
Un petit garçon ayant du genou renversé un plat et craignant d’être
puni, eut une attaque de nerfs, ce qui mit le Chérif en gaieté. On le
vit rire. Le chambellan osa l’imiter et l’eunuque de choix gloussa de
servitude attendrie. Il avait gloussé ainsi pour des maîtres divers
toujours fidèlement servis mais eux-mêmes toujours soucieux de préserver
ce serviteur et ses semblables. Les eunuques meurent comme tout le monde
et leur recrutement n’est plus facile. C’est un fait d’importance
sociale digne de retenir l’attention. Le mouvement d’émancipation qui,
dans certains pays d’Islam, met des fenêtres aux gynécées et supprime le
voile féminin, coïncide--ce n’est évidemment qu’une coïncidence--avec la
disparition des eunuques.
Et maintenant, quels sont ces enfants dont on vient de voir qu’ils
participaient parfois au service? On les appelle des chouirdis, mot dont
l’étymologie arabe est connue mais n’importe en ce récit. Comme la
jungle, les palais chérifiens ont leur «petit peuple», les chouirdis.
Leur nombre est considérable. A toute heure du jour, par toutes les
issues, dans les vastes cours qui précèdent le palais, sous les portes
en chicane, aux écuries, au débouché des corridors mystérieux on en voit
toujours un, deux ou trois qui vont quelque part ou qui en viennent.
Observez. Vous constaterez que ce ne sont jamais les mêmes. Ils sont une
foule. Souvent le palais semble endormi au centre de ses vastes
approches vides et mortes. Non. Voilà un gosse qui sort d’un coin. Il
marche délibérément, passe une porte et disparaît. C’est un problème.
Les jours de grandes cérémonies, quand toutes les attentions sont
tendues vers celui qui les cause ou le spectacle qu’elles donnent, un,
deux ou trois enfants traversent le tableau sans gêne aucune,
indifférents et silencieux. Parfois l’un porte quelque chose, un bol de
soupe, un pain maigre et rond en équilibre sur sa tête. Ils sont tous du
même âge, impubère certainement. C’est parfois une fillette, mais
rarement. On ne les voit pas courir ni jouer quand ils se croisent.
Personne ne s’occupe d’eux. A l’égard du chrétien qu’ils peuvent
rencontrer ils sont distants sans inquiétude et muets. Bonjour, bonsoir,
à peine, puis ils continueront leur chemin sans hâte comme s’ils ne
savaient qui les envoie ni où ils vont. Ils repasseront pourtant tout à
l’heure. Ils vous regarderont en riant comme pour dire: c’est encore
moi. Ils sont vêtus uniformément, pieds et tête nus, d’une courte
djellaba et d’une chemise raccommodée. Ils sont sales et généralement
bruns de peau. Fils imprécis de la multitude d’êtres, esclaves,
domestiques, jardiniers, gardes, soldats, nègres, palefreniers,
fabricants de mangeaille, surveillants de portes, ouvriers sans
salaires, scribes oubliés, gens de peine, ils sont la graine de tous
ceux qui vivaient ou vivent encore au service du palais dans les noualas
ou dans les petites maisons accroupies, entre des haies de cactus, sous
les grands murs de l’immense enceinte impériale, et qui, depuis des
temps, y ont créé des quartiers dont l’étendue étonne[7]. De neuf à
treize ans, ils sont considérés comme auxiliaires inoffensifs et
circulent partout comme domestiques de domestiques. Car c’est le propre
du serviteur marocain de ne pouvoir travailler seul et d’avoir toujours
besoin de quelqu’un qui le regarde faire ou soit là pour lui passer
quelque chose qu’il pourrait aussi bien prendre de sa propre main. Le
service du palais est une école supérieure de paresse et en serait une
de découragement si celui-ci pouvait atteindre les âmes très inférieures
de gens à demi nègre ou tout à fait, vivant sans nerfs ni volonté ni
morale de salaires infimes et de rabiots irréguliers. Dans l’immense
apathie qu’élabore ce monde enclos, vraiment distinct du peuple dont il
vit, les chouirdis font paresseusement les courses au dehors pour des
tas de gens dont c’est le sort d’être confinés dans des murs et de
manquer du courage qu’il faudrait pour en sortir, pour toutes les
personnes aussi que leur sexe et la tradition ont, du jour où elles y
pénétrèrent jusqu’à la mort, séparées de la vie normale. Les yeux des
enfants, des petits commissionnaires, sont, dans la généralité des
jours, les seuls miroirs où elles puissent saisir un reflet d’une autre
existence qui aurait pu être la leur, à laquelle leur pensée figée
s’attache d’ailleurs beaucoup moins qu’on le croit. Dans le harem, fort
peu d’êtres sont jeunes et réagiraient encore au contact des passions,
des joies, des souffrances humaines; mais le principe qui les assemble
et les reclut, elles, femmes d’âge mur, vénérables vieilles au chef
branlant, beautés depuis plus ou moins longtemps fanées, oubliées, qui
plurent un jour à des maîtres aujourd’hui chassés du pouvoir ou morts,
nobles personnes qui conçurent des princes ingrats ou dispersés, idoles
à cheveux blancs désormais taboues pour la tradition intérieure du fait
qu’elles furent jadis «embellies» d’une caresse souveraine, filles
nombreuses du harem sacré données à des princes et reprises à la mort de
leurs maîtres, la loi qui les saisit, elles et leurs servantes pour les
retrancher du monde, dépasse vraiment notre compréhension. L’idée que
toute femme qui fut distinguée d’un Sultan, que toute fille née des
œuvres chérifiennes ne sauraient faire partie du commun des mortelles
est surprenante d’orgueil enfantin. C’est une idée d’ailleurs qui
s’éteint du fait, surtout, que pratiquement elle est, de notre temps,
gênante en ses effets, lourde, coûteuse pour ceux qui, prenant la
couronne, héritent du fardeau de tant d’existences frappées d’inutilité
et dont le plus grand nombre ne les intéresse plus. Moulay Hafid, avare,
était exaspéré de cette charge. Jamais les trois harems de Fez, Meknès
et Marrakch ne furent plus pauvrement entretenus et les femmes qu’ils
abritent si durement traitées et malheureuses que sous son règne.
[7] A Meknès, le vaste quartier impérial présente de ces groupements
des exemples typiques.
Le Sultan achevait son repas lorsque, dans le couloir, parut une
personne pour laquelle aucun passage n’était interdit. Le chambellan
s’aplatit contre le mur pour laisser approcher Lalla Mbarka, nourrice de
Moulay Hafid. Nous avons ailleurs[8] fait le portrait de cette femme et
nous lui gardons ici son titre de nourrice sans savoir s’il est exact.
On expliquait de ce seul mot dans l’entourage du Sultan et à l’usage
surtout des Européens, toujours jugés indiscrets et curieux, l’étonnante
place qu’elle occupait au palais. Elle ne quittait guère la personne du
souverain que pour accomplir en ville les missions délicates et
mystérieuses dont il la chargeait. Durant trois années, on a vu son
visage impénétrable auprès du canapé rococo qui servait de trône à son
maître. Indifférente, semblait-il, à ce qui se passait, gardienne
somnolente, en gendarme, d’un despote inquiet, accroupie à portée de la
main du siège impérial comme une pauvre chose sans importance, cette
femme a connu tous les visiteurs, depuis le plus vague mercanti
jusqu’aux ambassadeurs des puissances. Elle était là, qu’Hafid reçût
dans son grand pavillon du Méchouar, dans le kiosque de la cour des
lions, dans les annexes de Boujeloud ou ailleurs. Il n’est pas de
conversations futiles ou graves, de tractations politiques qu’elle n’ait
écoutées. Quand on ne la voyait pas, elle était présente tout de même,
masquée aux regards de quelque façon. Elle a disparu de la scène
chérifienne un beau jour comme elle y était entrée, on ne sait pourquoi.
En fait, à l’époque où se place ce récit, elle rendait au Sultan des
services nombreux et compliqués, et l’on conçoit que pour y réussir il
lui fallût être au courant des affaires. Elle assurait somme toute les
relations du Sultan avec le monde et la ville et y employait ses
facultés affinées qui lui permettaient de briller tour à tour comme
confidente, messagère, espionne, entremetteuse et proxénète.
[8] Dans le volume _Badda fille berbère_, chez Plon-Nourrit.
Moulay Hafid a contracté plusieurs mariages avec des filles de hauts
personnages et de notables. Bien qu’il fît peu de cas des lois
musulmanes et n’admît pour règle que son bon plaisir, il fallait
respecter les usages, les traditions de famille, établir au mieux les
conventions, diriger les marchandages que ces affaires nécessitent. Les
gens, tout honorés qu’il leur fallût paraître de s’allier au souverain,
souffraient de donner leurs enfants à cet homme généralement détesté
pour ses vices, ses violences, que l’on savait en outre irréligieux et
incapable d’attachement à ses épouses, dont le règne enfin s’annonçait
peu sûr, sinon ébranlé d’ores et déjà. A toutes ces tractations la
nourrice travaillait. Au gynécée chérifien, que nous différentions ici
des harems dont nous avons dit plus haut le caractère de couvents pour
femmes veuves et abandonnées, la confidente tenait l’emploi de
porte-parole, d’intermédiaire entre les jeunes femmes et leurs familles
plus ou moins inquiètes. Elle servait encore là son maître et, en
échange d’amabilités et de douces images de la vie faite aux hôtes du
palais, drainait pour le Sultan les bénédictions et les cadeaux ou
flatteurs ou profitables, dont elle avait sa part. Conduite par ces
occupations dans les milieux les plus divers, reçue dans toutes les
grandes familles, elle en connaissait les idées, les tendances. De
condition servile, elle parlait aux hommes librement et à visage
découvert. Nulle porte n’eût osé se fermer devant elle. Le Sultan avait
donc en cette femme une espionne de choix dont il pouvait recueillir
d’utiles avis sur l’opinion publique, sur celle plus forte et efficiente
des notables. Il n’est pas certain qu’il les ait eus. Les services même
de sa confidente lui furent marchandés. L’intérêt seul guidait cette
femme et l’on peut dire qu’il y a eu sur terre un homme détesté même de
sa nourrice. Qu’elle l’ait été d’ailleurs ou non, il en usait comme
d’une proxénète. La malheureuse allait partout et rabattait. Et
l’orfèvre juif fondait des bracelets d’or.
Lalla Mbarka s’approchait poussant devant elle un chouirdi qui résistait
et qu’en virago qui n’a besoin de personne, elle propulsait à coups de
pied dans le derrière. Sa voix tonnait dans le couloir voûté, sonore.
--C’est cet enfant du péché, celui qui garde ma mule! je n’en veux plus.
D’ailleurs si Ba Azizi--c’était le nom du chef des eunuques--faisait son
métier, il aurait bien vu qu’il ne peut plus rester avec moi, me suivre
chez les femmes.
--Comment cela? fit Hafid prenant un ton courroucé alors qu’il était
bien près de pouffer de rire.
Alors, du corps énorme et adipeux de l’eunuque, sortirent des sons
surprenants. On eût dit un ventriloque imitant la voix d’un enfant gâté
que l’on gronde.
--Hi! Hi! je ne peux pas le surveiller. Hi! Hi! il n’est jamais là...
toujours dehors avec la mule, avec Lalla...
Parmi les jeunes gamins qui servent au palais, il en est qui pénètrent
dans le bâtiment réservé, travaillent avec les servantes des femmes et
font pour celles-ci de pauvres petites commissions comme d’aller acheter
quelque douceur, un bouquet de menthe pour le thé, un bout d’étoffe, ou
bien vont en messagers chez des parents, des amis. Ils sont un peu les
souffre-douleur des servantes aigries et des femmes volontaires, mais
ils se plaisent auprès des recluses dont ils recueillent, malgré tout,
des gestes et des mots tendres qu’apprécie leur pauvre âme d’orphelins
ou d’abandonnés. Ces enfants sont fort surveillés. Il est dans les
attributions du gardien de les examiner une fois par semaine, de
discerner à l’apparition du système pileux les approches de la puberté.
On se contente d’ailleurs de cet indice et dès qu’il se montre, les
garçons sont écartés de la vue des femmes. Celui dont se plaignait la
nourrice protestait et discutait son cas avec cette liberté de jugement
et de termes qui, en cette matière, nous étonne, mais qui résulte d’une
éducation bien différente de la nôtre.
--Ce n’est pas vrai, disait le gamin, je ne suis pas pubère, je veux
rester avec les femmes. Sidi, je me mets sous ta protection contre
celle-ci, c’est une méchante... je veux rester...
D’un seul geste, l’eunuque saisit par le bas la djelaba et la chemise du
garçon et les retourna complètement. Le corps nu, un beau bronze,
apparut tandis que les bras relevés restaient pris avec la tête comme
dans un sac.
--Ce n’est qu’un prétexte, dit la nourrice à l’oreille du Sultan. Tandis
que j’étais dans une maison et qu’il gardait ma mule à la porte, il a
joué et parlé durant plus d’une heure avec l’un de ces maudits Français.
Il ne faut plus qu’il sorte. Qu’a-t-il pu dire?
--Vois Sidi! vois Sidi! glapissait l’eunuque, c’est un enfant! je le
savais bien, elle ment! elle ment!
La colère mettait des trémolos à sa voix de tête. Il trépignait comme
une femme qui va avoir une attaque de nerfs. Il tenait sous le bras le
corps du petit garçon et gêné par l’étroitesse du couloir mettait sous
le nez du Sultan le sexe infantile du prisonnier dont les jambes
gigotaient. Hafid riait aux éclats. Mais il fallait calmer l’eunuque,
être susceptible, coléreux, sujet à des crises et marchandise rare.
--Tu as raison, dit-il, d’ailleurs je te le donne. Allons, calme-toi, le
petit restera avec les femmes sous ta garde, mais il ne sortira plus
jamais, jamais... sinon le silo.
Le gamin remis sur ses pieds, tremblant d’émotion, se jeta dans les
jambes du Sultan, lui serra le genou de toutes ses forces.
--Ah Sidi! ah Sidi!
On l’emporta sanglotant de reconnaissance pour l’homme, le terrible
homme.
Les témoins s’effacèrent. Sidna repu, lassé du corridor et de ses
amusements, s’était levé. Suivi de la femme, il gagna certaine pièce où
il voulait faire la sieste. Parmi les cent recoins qu’offre le sérail
c’en était un tout à fait discret, une simple chambre dont le seul luxe
était, sur le sol, un beau carrelage en damier manganèse et blanc, un
plafond de bois peint de fines fleurs encadré d’une cimaise en plâtre
ouvragé de style mograbin très pur. Il n’y avait comme mobilier que deux
matelas et quatre coussins. La pièce sans fenêtre prenait jour par une
grande porte sur un minuscule jardin. Les grands murs aveugles des
bâtisses voisines dominaient la petite cour où ne poussait, dans un
coin, qu’un arbre venu là tout seul et de l’herbe poussée drue, grâce à
l’eau qui abonde à Fez. On avait la sensation d’être au fond d’un puits.
L’endroit était frais et propice au repos les jours de grande chaleur.
Les esclaves restant aux abords sans se montrer, la femme accroupie sur
le sol, tout près de son maître, rendit compte de sa mission.
--Tu l’as vue? demanda le Sultan.
--Non, pas encore, car il m’eût fallu pénétrer deux fois chez elle dans
la même journée, ce qui eût inquiété les musulmans du voisinage. Tu vas
comprendre le jeu. J’ai vu, ailleurs, certaine domestique de la dame.
Comme celle-ci, pour les gens, ne peut venir au palais sans son mari...
tu donnes une fête de nuit, ou plutôt le harem est en fête pour la prise
du Rogui et tu invites la dame. La fête durera toute la nuit... on dit
que c’est l’habitude... et la dame passe la nuit au harem en fête.
--Mais je ne veux pas lui montrer les femmes! s’écria Hafid, elles lui
raconteraient toutes leurs histoires, pleurnicheraient leurs plaintes,
je les connais les vieilles! et l’autre saurait tout cela.
--Tu ne comprends pas, laisse-moi terminer. La dame donc, par une faveur
magnifique de Sidna, est invitée chez les femmes. Elle arrive conduite
par son mari qui s’en retourne. Ça, c’est pour le monde, surtout pour
ces satanés chrétiens. Le mari parti, plus de harem, mais ce que voudra
mon Seigneur. C’est elle-même qui a trouvé ça.
--Il n’y a de puissance qu’en Dieu! fit Hafid, il n’y a de ruse pareille
que dans une tête de femme ou celle d’Iblis... et ensuite...
--Donc dans un instant, après la sieste de Sidi, je repars, je vais
cette fois chez la dame, elle me reçoit, elle appelle son mari. De la
part de mon maître, j’invite la dame à la fête de nuit du harem en
l’honneur de la prise du Rogui.
--Et tu expliques au mari, continua le Sultan, que pour éviter les
jalousies des autres chrétiens, l’inquiétude des consuls... comme si je
n’étais pas le maître!... tu lui dis d’amener sa femme à la chute du
jour par le Méchouar qui sera vide à cette heure. Et sur ce, je dors,
fais bonne garde. Mais d’abord, un peu de remède.
La nourrice fit quelques pas vers l’angle du jardinet où s’ouvrait le
couloir d’accès. Les esclaves aiment chez leurs maîtres des habitudes
bien connues et régulières qui leur évitent des initiatives ou des
courses inutiles. Une main noire tendit une bouteille de champagne, un
verre. Revenue devant le monarque, la nourrice, avec une dextérité qui
prouvait un long exercice, déboucha sans bruit et donna le remède.
L’autre vidait d’un trait, à la marocaine, les coupes successives.
L’homme dormit deux heures tandis que la gardienne, assise par terre
contre un des montants de la porte, somnolait très légèrement, très
consciente. L’homme dormait avec parfois des soubresauts. Parfois aussi
sa tête quittait le coussin, ses yeux s’ouvraient quelques secondes et
roulaient, inquiets, furieux. Invariablement alors, la femme dénonçait
sa présence par ces mots: Naam Sidi, à tes ordres, Seigneur! Et la tête
rassurée retournait à ses rêves.
La sieste finie, l’homme demeura quelque temps engourdi, congestionné.
Reflet certain de pensées terribles, son regard naturellement peu doux,
vrillait durci, méchant à faire peur. L’alcool agissait et, dans l’être
humain, excitait la bête.
--Quand la femme sera là, Seigneur, où la conduira-t-on?
--La femme? Ah! oui! au hammam donc! qu’on me laisse.
La nourrice partie, le grand eunuque Ba Azizi prit sa place contre la
porte dont son vaste corps bouchait une bonne part. Le jeune garçon
était avec lui. Par haine de la nourrice dont l’autorité dans la maison
gênait la sienne, l’eunuque avait nettoyé et habillé tout de neuf sa
nouvelle recrue. Il poussa l’enfant vers le Sultan. Il fallait, en
effet, selon la coutume domestique du palais, qu’il parût porteur de ses
vêtements neufs devant le donateur. On ne saurait croire à quels infimes
détails la folie du pouvoir absolu faisait descendre ces autocrates,
impuissants par contre à toute œuvre générale et féconde.
La vue du gamin, qui tantôt l’avait fait rire, parut plaire à Hafid. Ses
traits se rassérénèrent un instant. Il posa sa main sur la tête du gosse
qui, troublé de tant d’honneur, se laissa choir à genoux aux pieds du
maître. Celui-ci, repris d’ailleurs par sa nervosité de malade,
fourrageait dans la tignasse crépue, tandis que son regard se fixait,
vide de toute expression, devant lui. Des pensées en foule se
disputaient sa raison: le Rogui, sa cage, son arrogance, qu’en
ferait-il? les berbères qui s’agitaient... et ce ministre qui l’écrasait
de sa morgue, puis d’autres figures encore, odieuses, ces consuls à
récriminations continues, les Français qui faisaient au contraire trop
bien, insupportables... Sa nervosité alcoolique lui montrait en mal les
moindres détails de sa vie publique, muait en idées parasites,
lancinantes, déformées, en idées de cauchemar les réflexions qu’il
s’efforçait de poser sur les événements, sur les hommes. Il avait peur,
il avait sommeil; il avait rêvé que le vieux juif l’étranglait, qu’il
étranglait lui-même la nourrice, et le chambellan et l’eunuque.
Pourquoi? rien que pour ces sanglots d’angoisse qui lui remontaient du
ventre à la gorge. Il était faible. Il se prenait en pitié. Ses jambes
lui semblaient molles, sa tête pesait et pourtant ces impressions lui
étaient agréables, un peu, dans l’immensité de son malaise, de son
dégoût, de ses craintes futiles, il les savait futiles. Et si le Rogui
s’échappait, si ce consul, cet homme rond, irrésistible, le réclamait!
Ses doigts se crispaient sur la tête du jeune esclave qui, peureux,
implorait des yeux l’eunuque.
--Il faut laisser faire Sidi... laisser faire Sidi, chantonnait la voix
grêle du gros asexué.
L’enfant alors regarda l’homme, sa face boursouflée, inquiète, marquée
de fatigue et à laquelle la coiffure rouge, la chéchia pointue partie de
travers donnait un aspect ridicule et morne. Alors, dans cette jeune
âme, vint éclore une pensée de pitié, une peine filiale dont le réflexe
fut immédiat, imprévu. Il saisit le bras du Sultan et se hissant jusqu’à
poser la tête sur son épaule, il lui dit tout simplement:
--Tu es fatigué, Sidi. Dors! Et puis, dors sans crainte. C’est moi qui
vais veiller.
Le Sultan écarta un peu la tête pour regarder, comme hébété, la tête qui
venait de parler. Il n’avait jamais entendu chose pareille. Ses yeux
rencontrèrent les autres yeux, y virent une prière souriante, une calme
volonté. Et sans insister le moins du monde, il s’étendit sur sa couche,
renfonça le bonnet écarlate sur son front et, après un geste pour
assurer la jeune main dans la sienne, il s’endormit tout à fait
tranquille, d’un seul coup.
Son sommeil fut court, mais serein sans doute, car au réveil Hafid avait
une autre figure. Il parut songer quelques instants puis il fit appeler
le chambellan.
--Je voudrais voir, dit-il, ces Français qui accompagnaient mes soldats
quand ils ont pris Bou Hamara. Je veux entendre leur récit de
l’affaire... Mais je ne puis leur montrer trop d’intérêt, à cause de
l’Allemand... et de la mission turque. Alors qu’ils viennent à la chute
du jour, par le Méchouar qui sera vide à cette heure. Ils attendront
là...
--Sidi pense-t-il qu’ils vont voir les autres, le mari et la femme qui
viendront précisément de ce côté-là?
--C’est ce qu’il faut... tu ne comprends donc rien?
--A tes ordres, Sidi, fit le chambellan qui d’ailleurs avait fort bien
compris.
Tout à fait dispos maintenant, Hafid s’en fut dans le jardin où des
secrétaires l’attendaient. Devant lui, ces gens, une heure durant,
comptèrent des pièces de monnaie, les mirent dans des petits sacs de
mille pécètes chacun. C’était la solde des soldats qui la réclamaient
depuis un mois. Hafid, un crayon à la main, ornait chaque sac d’une
étiquette sur laquelle il écrivait: 1.000.
Autour de lui, silencieux, appliqués, les secrétaires qui préparaient
des piles de douros, de quarts, de demi-quarts, le chambellan,
l’eunuque, les esclaves, tous admiraient, béats, le soin qu’apportait le
maître aux affaires publiques.
* * * * *
Dupont à qui pesait sans doute de garder le silence, interrompit son
ami.
--Prenez quelque repos dont votre public aura sa part. Les épisodes se
succèdent qu’il lui faut, croyez-moi, goûter avec lenteur. J’aime votre
israélite de bonne famille et orfèvre andalous plus oublieux de son art
que de sa généalogie et je suis encore tout ému de cette histoire de
l’enfant nègre et du terrible homme. Par cela vous pouvez juger de
l’intérêt que je porte à vos discours.
--Je reconnais, dit Martin, l’habileté polie que vous mettez à demander
grâce.
--Je demande seulement à prendre quelques forces pour mieux entendre ce
qui va suivre. Je devine facilement, ayant avec vous vécu ces temps
héroïques, que vous allez nous raconter des choses terribles. Il sied,
cher ami, de doser les horreurs. Celles-ci vont se corser puisque les
femmes entrent en scène. Je trouve, à ce sujet, que vous êtes trop dur
pour la nourrice du tyran. Qu’elle ait rempli par intérêt ses offices
scabreux la rend odieuse et ceci déplaira. Il y a dans tous les peuples
une tradition définitivement fixée et favorable aux nourrices. Vous la
chambardez, c’est imprudent. Le fait d’avoir donné le sein à quelqu’un
autorise les plus grandes faiblesses chez la nourricière pour le
nourrisson. Faites commettre à celle-ci toutes les turpitudes mais par
tendresse et dévouement. Qu’il y ait enfin quelqu’un de sympathique dans
votre récit.
--N’exagérez pas l’antipathie que provoquent mes sujets. Je réclame de
votre jugement grâce pour le vieux juif et grâce pour l’eunuque.