pierre qui portait la cage du Rogui. Le Chambellan suivait. Le Caïd de
la garde noire, dans un uniforme rouge brique, les joignit. Aucun
ministre ne se détacha du rang pour s’approcher. Seul donc, entre ses
deux esclaves, Hafid examina le prisonnier. Pour ce faire, il fut obligé
de lever la tête. Il eut l’impression nette que c’était l’autre,
là-haut, qui le toisait. Il regretta d’avoir voulu ce cube de pierre.
Quelles paroles échangèrent le Sultan et son captif? On les a citées.
Elles font bien dans la légende et sont d’ailleurs plausibles. Le
Chambellan et le Caïd nègre les ont peut être entendues et répétées. Les
seules impressions certaines qui se puissent ici donner de ce premier
contact sont, chez le Rogui d’abord, la constatation d’un redressement
sauvage de volonté malgré ses souffrances physiques et morales qui déjà
depuis deux jours dépassaient toute endurance humaine, chez Hafid un
étonnement de ne trouver en sa victime aucune timidité, aucun
fléchissement d’orgueil. Il fut de cela dégoûté, contrit. On le vit
bientôt remonter dans son pavillon. Il y dominait au moins le tableau et
retrouvait une posture moins fausse que celle qu’il venait de subir au
pied du pilori, sous le regard et les paroles dédaigneuses de Bou
Hamara. D’autres soins l’appelaient aussi dont l’heure venait de lui
être rappelée à l’oreille par ces mots du Chambellan: «Le juif est là,
la messagère est partie, elle reviendra dans une heure.»
La foule évacua le Méchouar, les notables partirent après convocation
pour le lendemain. Le Rogui fut porté dans le local préparé à son
intention et où d’autres avant lui avaient attendu leur sort.
Hafid s’en fut, précédé de quelques esclaves, par les jardins du palais.
Sous un arbre touffu, à l’ombre, un fauteuil était disposé. Il y prit
place pour recevoir le juif Chemaoun, homme d’âge et dignitaire de la
communauté israélite. C’était un beau vieillard maigre, très propre dans
sa lévite neuve. Il avait grand air et le tenait de sa famille qui
depuis longtemps, exemple de vertus et de discipline, guidait et
soutenait une importante fraction d’Israël dans les fatalités de la
servitude. De la porte lointaine, à travers le jardin, un eunuque
l’avait aidé à marcher pieds nus vers le Sultan. Parvenu devant Hafid,
il s’inclina, mais non point selon l’usage jusqu’à tomber à genoux, le
front dans la poussière. On lui avança même un petit siège bas où il
s’assit. Et le Sultan parla.
--Je protège les juifs. Ils ont bien servi mon père défunt. Je veux
qu’ils me servent aussi. Or, il y a chez les tiens trop d’attachement
encore à mon frère Abd el Aziz. Ils disent qu’ils gagnaient avec lui
plus d’argent qu’avec moi. Ils disent que je suis avare, et leurs propos
me déplaisent, car l’étranger s’en empare. Tu sais mieux que personne le
résultat des prodigalités d’Abd el Aziz. Les Français étreignent nos
affaires. Ce n’est pas, pour les juifs, une raison d’oublier que je suis
leur maître et de donner cours à leur tempérament de révolutionnaires.
Il faudra leur rappeler qu’ils sont des otages au sein de l’Islam
victorieux et que mon désir même de les sortir de sujétion se heurte à
l’opinion immense de mes frères musulmans. Il faut le leur dire et les
menacer de mon châtiment s’ils ne comprennent pas.
--Je répondrai au Sultan, dit le vieillard. Dieu aussi protège les
juifs, et j’en suis sûr au point de pouvoir te dire que Sa protection
sur toi dépend du sort des juifs au pied de ton trône. Tu viens de me
dire des choses dont l’importance est minime au regard des choses fortes
dont Dieu juge.
Hafid quitta sa pose nonchalante, se mit d’aplomb sur son siège. Sa main
droite se crispa sur le bras du fauteuil, et l’autre fit un geste pour
éloigner les quelques esclaves qui l’entouraient.
--Parle, rabbi, dit-il ensuite.
--Tu m’appelles rabbi quand nous sommes seuls; j’étais venu, Chemaoun
était venu pour affaires. Qui doit parler, est-ce le rabbin, est-ce le
courtier?
--Il y a longtemps, reprit Hafid, que je voulais m’entretenir avec toi.
Les affaires viendront après. J’ai quelque instant. Je sais que tu es de
très vieille souche, et qu’en dehors de ton métier tu es réputé parmi
les Juifs pour la profondeur de tes vues... Est-il vrai que tu avais
prédit à mon frère...
--Abd el Aziz, dit le vieillard, avait cette opinion très saine et
commune à bien des musulmans instruits que certains juifs, à certaines
heures, possèdent l’intuition des faits par lesquels doit se manifester
la volonté de l’Unique. Je ne veux pas blasphémer, mais il est sûr que
nous connaissons le Vrai Dieu, le tien, depuis plus de cinq mille ans.
Nous subissons sa loi qui nous a placés parmi vous en otages, dis-tu, en
témoins, devrais-tu dire. Tu as fait allusion à l’ancienneté de ma
famille. Écoute ma réponse. Tes ancêtres n’étaient pas à Grenade, les
miens y étaient. A cette époque déjà l’on nommait rabbi les héritiers du
sacerdoce qui nous était confié. Nous participions au gouvernement du
peuple, car, en ces temps, musulmans et juifs éprouvaient la même
crainte d’une commune oppression. Ils s’étaient associés contre l’ennemi
unique, le chrétien. Tu es instruit; sais-tu que parmi les soixante-sept
conditions mises à la reddition de Grenade et acceptées par les
chrétiens, il en était une qui stipulait que les musulmans ne pourraient
être administrés que par un musulman ou par un juif, «de ceux qui les
administraient auparavant de la part de leur Sultan».
--C’est vrai, dit Hafid, j’ai lu cela dans El Makkari.
--Eh bien! ces juifs-là étaient mes aïeux. Depuis, leurs enfants, avec
des fortunes diverses, ont commercé, travaillé l’or et l’argent, fait
des affaires avec les musulmans, aidé les sultans de leurs deniers
propres ou de leur crédit. Mais ils ont gardé surtout leur foi et les
rigides préceptes de la Loi. Nous sommes de père en fils les bergers du
troupeau et soutenons les cœurs auxquels nous parlons au nom d’Adonaï
Ihad, nom terrible. La vénération populaire entretient nos tombeaux. Je
n’ai jamais rien prédit à ton frère. Pour mieux te dire, ce don de
prophétie, assez fréquent parmi les nôtres, nous l’étouffons, nous le
chambrons dès qu’il se manifeste chez un homme. Tu sais pourquoi. Il
trouble inutilement nos foules et risque de déchaîner la colère des
musulmans, car il est écrit dans votre livre que nul ne pourra faire
acte de prophète après le vôtre. Mais il arrive parfois que des femmes
juives sont prises d’une sorte d’extase au cours de laquelle une
vibration du sens prophétique semble les secouer. Nous laissons libre
cours à ces manifestations qui sont au moins pour nos penseurs des
sujets d’étude et de réflexion. Et puis, chez une femme, vous
l’admettez... Or écoute ceci...
Tu sais que souvent des musulmans en proie aux peines de ce monde
viennent vers les sépulcres des saints juifs prier, tenter vers Dieu un
appel par une intervention qu’ils jugent plus puissante. Certain soir,
un esclave du palais, en grand mystère, vint nous dire que quelqu’un se
rendrait en pèlerinage sur la tombe de mon arrière-grand-père Rabbi
Ephraïm. Il fallait le secret, sous peine de mort, et que dans la
nécropole déserte quelqu’un de sûr guidât les pas du visiteur. Quel
pouvait-il être? Ce fut ma mère qui remplit l’office redoutable ordonné.
Deux personnes dont une femme, croit-elle, sortirent par la petite porte
qui s’ouvre dans ton mur tout près de notre cimetière. Que s’est-il
passé? Nous l’ignorons. Ma mère était sujette à l’extase prophétique.
Mon fils la trouva, au matin, inconsciente auprès du tombeau entre deux
cierges qui achevaient de brûler. Depuis cette nuit, elle n’est plus
jamais sortie de sa chambre. Tu comprends pourquoi. A-t-elle parlé aux
visiteurs? Qu’a-t-elle dit? Je l’ignore.
--Ou tu feins de l’ignorer, dit Hafid dont le trouble était apparent; or
ce qui fut dit se réalisa. Rabbi, quelque jour j’irai sur vos tombes ou
ailleurs, moi; je veux savoir des choses. Je suis plus puissant que mon
frère et l’on aurait tort de me refuser...
Hafid s’énervait visiblement. Ses traits de quarteron sanguin se
durcissaient de volonté rageuse, puis soudain s’alanguissaient
d’inquiétude; tel il fut toujours quand son âme peu sereine, à la faveur
de quelque fait le touchant de très près, lui montait au visage. Le
vieux juif écoutait, les mains sur ses genoux, tranquille. Sa tête un
peu penchée appuyait sur la sombre lévite sa grande barbe presque
blanche. On eût dit un prêtre écoutant la confession d’un forcené. Mais
ce faible vieillard osa reprendre la parole.
--On ne force pas la porte de l’avenir en disant: je veux. Notre
Seigneur aussi se méprend sur le pouvoir dont il sollicite l’effet. Je
lui ai dit ce qu’il en était. Qu’il me croie. Que notre Seigneur aussi
se calme. Ces choses sont troublantes, qu’il en éloigne ses esprits,
qu’il rappelle ses serviteurs: il n’y a ici que le bijoutier Chemaoun
aux ordres de son maître.
--Tu as raison, dit Hafid, mais je te reverrai. Juif, ajouta-t-il à plus
haute voix, montre ta marchandise.
Le bijoutier sortit de sa poche un petit paquet enveloppé d’un morceau
de journal et présenta quatre bracelets d’or identiques, ornementés sur
le plat de ces mièvres dessins, toujours les mêmes, dont se contente
l’art indigène du Maroc d’aujourd’hui, quatre bracelets de ceux que ces
gens donnent en cadeau à la fois riche et banal aux femmes, qu’ils
veulent flatter, récompenser ou vaincre; bijoux immanquablement pareils
qu’il s’agisse de remercier d’un bienfait ou de payer une fille, présent
de prince ou de lourdaud, dot de vierge ou salaire de catin, largesse,
pourboire, épingles, épices ou pot-de-vin, image du peu d’élégance et
d’invention dans la générosité qui est le propre des richards mograbins.
Le Sultan les prit, et sans même les regarder, les remit à l’eunuque le
plus proche.
--On va te payer, dit-il, puis, égayé par ce que ces hochets féminins
lui rappelaient sans doute, il plaisanta. Sais-tu, juif, pour qui sont
ces bijoux, pour qui tu as travaillé, saint homme? Ah! ah! c’est pour
payer une roumia, une chrétienne; qu’en dis-tu?
L’orfèvre s’était levé, un rictus qu’il s’efforçait d’atténuer plissait
l’ivoire de sa face sénile.
--L’or fond au creuset, dit-il, sans odeur qui dénonce sa provenance et
ignorant des hontes qu’il paiera demain... S’il s’agit de payer celle
d’une chrétienne... Notre Seigneur croit-il m’attrister? Que Dieu
bénisse notre Seigneur... Et subitement, voyant que le Sultan allait
s’éloigner, il fit un pas audacieux vers lui.
--Abd el Hafid, fils de Hassan, sois favorable aux juifs et ils te
serviront. Suspends l’interdiction de fabriquer des baignoires, autorise
au Mellah l’installation d’un bain public pour les juifs.
Hafid prit à l’écart l’orfèvre, appela d’un geste son chambellan.
S’adressant à celui-ci, il déclara:
--Je suis favorable à ce que demande le juif, mais j’ai peur des gens de
la ville, des oulama. C’est une nouveauté... trouvez un moyen, une
formule. Si j’accorde aux juifs le droit de prendre des bains, les
musulmans vont dire que le Mellah étant en amont l’eau sera souillée;
c’est grave. Réfléchissez-y, l’un et l’autre; quant à moi, je suis
favorable, favorable. Allons, va-t’en, Chemaoun.
* * * * *
Arrivé là, Martin donna du poing sur la table pour réveiller Dupont qui
s’était endormi.
--Présent, fit celui-ci, est-il mort?
--Qui ça?
--Mais le Rogui parbleu!
--Allons Dupont, mon ami, vous savez bien qu’il en a encore pour vingt
jours. Vous y étiez.
--Je l’avoue, mais n’ai point de ces temps fâcheux conservé joie qui
m’incite à en revivre les heures. Votre _Mort du Rogui_, dites-moi,
est-ce une nouvelle?
--C’est un titre, répondit Martin, je l’emprunte à l’événement typique
d’une époque encore toute proche et d’un régime aboli dont il importe
que le souvenir demeure. Oublier vite est le propre de notre race et de
notre temps. Vous venez d’arriver à Fez en wagon à couloir. Vous trouvez
cela tout naturel. Je vous ai connu il y a douze ans cherchant à tout
prix un cheval pour fuir, dégoûté, la même ville. Ne pensez-vous pas
qu’il soit opportun, pour aider à la mesure du chemin parcouru, de dire
les tribulations de ceux qui en ces jours montaient la galère et dont
vous fûtes? Dire ce qu’était ce monde, comment il pensait, vivait, ce
qu’était son gouvernement, de quelle façon il comprenait son rôle et
l’exerçait, n’est-ce pas mettre en valeur notre œuvre rapide et nous en
donner la fierté? C’est prudence aussi. Car il faut, tant nous sommes
oublieux, rappeler qu’il existe là une civilisation dont les forces
inapparentes parce qu’en sommeil ou dominées, demeurent vivantes, riches
de tout l’héritage d’un long passé, de grandes traditions, d’une
histoire puissante et parfois prestigieuse, forces dont les composantes
agissent sous la poussée d’une foi, d’un dogme issus d’une philosophie à
tendance dominatrice. Le contraste que j’évoque entre ce qu’était hier
et ce que nous voyons aujourd’hui, exalte nos énergies françaises mais
conseille surtout qu’elles ne s’endorment. Pas plus que la nature, le
génie des races ne fait de saut. Le bond de progrès que vous constatez
est votre fait et non celui des gens auxquels nous l’imposons. Leur
évolution vers vos méthodes, leur adaptation à vos procédés, sont choses
évidentes mais trop rapides pour que le fond des âmes en soit encore
atteint et modifié. Ce qui apparaît est une merveille, elle porte
l’empreinte d’une de ces volontés claires et bien latines que notre
peuple produit et dont il illustre son histoire. Mais gardez-vous
d’ouvrir la matrice et de croire que vous y trouverez un moulage
définitif de forme et homogène de grain. La matière que vous y avez mise
n’est pas de celles qui gardent, indélébiles, les marques du premier
pétrissage. Soyez tenace en votre propos de modeleur car cette matière,
elle, l’est formidablement dans son dessein de vous lasser et si
possible de vous vaincre.
--Ouf! fit Dupont, vous abusez. Il est tard. Ce n’est plus l’heure des
prêches. Vous allez me donner des cauchemars épouvantables ou, ce qui
revient au même, me faire revivre ceux du passé. Alors qu’il serait si
simple, sans se mettre martel en tête, de jouir des facilités de l’heure
présente, du calme, de cette sérénité sans quoi les belles choses
inexistent. C’est entendu: _Patria nobis haec otia fecit._ Donc j’ouvre
votre verrière. Il est minuit, la lune est pleine. Fez dort dans son
grand vallon sous la masse sombre du Zalagh. On dirait une belle chatte,
une blanche moumoute pelotonnée somnolente contre un énorme coussin.
Écoutez, elle ronronne. Est-ce le souffle de ses cent mille dormeurs,
leurs râles de souffrances humaines mêlées à leurs plaintes d’amour?
C’est aussi le ronflement discret des moulins, des cent vieux machins
hydrauliques que nos minoteries vont étouffer. C’est le chant de l’oued
qui dégouline et par mille dérivations alimente les vasques des jardins
genre Alcasar, fait gémir les norias de Boujeloud, rince les caniveaux
et purge les latrines. Avez-vous consigné dans vos notes effarantes que
Fez est la ville du monde où le plus anciennement fut institué le
tout-à-l’égout? Quelle preuve plus décisive de puissante et radieuse
civilisation? Posez donc votre manuscrit. Regardez Fez blafarde dans la
lumière, que lui dispense amoureusement sa sœur la lune; vous n’aurez
jamais plus belle chose à décrire. D’en bas, des jardins de notre ami le
Vizir montent des bouffées de jasmin et d’oranger. Il fait évidemment un
peu chaud, mais c’est exprès. Ainsi les fleurs exhaleront tous leurs
parfums. Pigez-moi cet effet de lune sur les hauts peupliers au
feuillage argenté, tremblant. Ces grandes sentinelles chargées de garder
la ville en auraient-elles la frousse? Le fait est qu’elle est
inquiétante l’immense carrière de cubes dont les faces si blanches
durant le jour ont cette nuit des teintes d’acier et dont les angles
projettent des ombres couleur de mercure.
--C’est fantastique, reprit Martin tout bas, et voyez comme au jeu des
petits nuages couvrant et démasquant l’orbe lunaire, apparaissent des
détails que l’œil dans la lumière diffuse ne percevait plus: pourquoi,
puisque la lueur est jaune en son principe, cette teinte générale de
fourreau de sabre astiqué? Pourquoi rouge, alors, le pisé des vieilles
tours Almohades?
--Comme vous disiez vrai! fit Dupont; une ombre passe et surcharge d’un
lavis mouvant le clair-obscur du tableau. Tous les détails qu’elle
quitte réapparaissent plus nets, plus complets. Voici les cent minarets
de la ville sainte. Du point élevé où nous sommes, au bord du plateau de
Fez Djedid, on ne les voyait pas au-dessous de nous, noyés qu’ils
étaient dans l’accumulation des bâtisses. Ils semblent surgir, nouveaux,
du sol qui les porte et crever l’enchevêtrement des maisons pour se
dresser au-dessus d’elles. Et pourtant ils sont anciens et surveillent
ainsi depuis des temps le domaine d’Islam qui se presse autour d’eux.
--Voici, reprit Martin, la tour magistrale de Moulay Idriss. Les
faïences vertes qui couvrent ses faces, celles qui revêtent les toits du
sanctuaire sont, par la caresse de la lune, moirées étrangement. Sous
cette forme ou d’autres, il est là, ce sanctuaire, depuis plus d’un
millénaire. Il y était longtemps avant que fût battu le premier des
pilotis où pose Notre-Dame. Voici que s’élève le chant pour les malades
et les affligés. Les moulins se sont tus. Jusqu’à l’aube, les deux
belles voix qui se répondent vont planer sur la ville endormie. Puis ce
sera l’aurore, et cent voix clameront la gloire de Dieu Maître des
mondes et rediront la mission du Prophète.
--Oui, fit Dupont, ces voix rouleront sur la ville comme elles font
depuis des siècles. Guerres, révolutions, sac des villes, bouleversement
des trônes, ruine des dynasties, rien n’y a fait, pas même l’arrivée des
chrétiens, en 1911, les chrétiens dont jamais, depuis qu’il en est, les
armes n’avaient atteint Fez la Sainte et la bien gardée. Je me rappelle
avoir vu nos troupes défiler au long des murailles et, du créneau de
rempart où j’étais juché, contemplant ce spectacle inoubliable,
j’apercevais le minaret de Lalla Mina en Fez Djedid. Le fracas des
tambours secouait les vingt échos des cours, des redans, des portes en
chicane. Là-haut, parce que c’en était l’heure, l’homme criait: Dieu
seul est grand! Un an plus tard, durant l’assaut de Fez par les
Berbères, tandis que les nôtres surpris, coincés entre la mosquée de Bab
Guissa et la muraille, s’y défendaient avec rage, le muezzin, ne pouvant
grimper à sa tour envahie par les combattants, s’installa devant la
porte et, là, en pleine bataille, cria la prière parce que c’en était
l’heure. Cette confiance impassible dans la force et la pérennité du
dogme, des idées qui animent ces foules et les dirigent, donne à penser
profondément. Ce n’est pas une entité négligeable, au sein de notre
empire d’Afrique, que cette métropole de l’islam occidental, cœur aux
contractions puissantes d’où tout part et où tout reflue, pôle
sacro-saint d’où s’élancent les missionnaires prosélytes en tout lieu
respectés, écoutés, irradiant foyer où tour à tour les masses berbères
viennent réchauffer leur zèle qui souvent s’use aux rudesses de la vie.
C’est une erreur de ne voir ici que chiqué, décor et couleur locale, une
utopie d’y vouloir retrouver l’empreinte fortement façonnée du génie
latin. Quatorze siècles d’islam ont vécu et travaillé dans cette plaine
où rien n’existait avant que tristesse et solitude sauvage. Il est plus
exact de dire qu’il nous échoit aujourd’hui d’imprimer ici notre marque.
Ce sera, en effet, la gloire du génie latin. Comment ferez-vous? Comment
traiterez-vous ce peuple dont toute la vie morale et la vénération
s’orientent vers cette cité mystérieuse, foyer ardent, quoi qu’on dise,
de prosélytisme musulman. Les souverains catholiques ont, certes,
rétabli la chrétienté sur l’Espagne après huit siècles de domination
berbère. Mais par quels procédés? Or cette ville est votre associée,
amie soumise. A la force de vos armes elle oppose, _elle aussi_, la
politique du sourire, du sourire tenace autant que ce qu’il cache:
l’indéfectible espoir musulman. La locomotive, dites-vous...
--Mais je ne dis rien, fit Martin.
--Pardon, elle ne saurait suffire. Ils la conduiront comme ils mènent
déjà des automobiles et volent en avion. Il y faut, Monsieur, des cités
françaises, des villages à forte expansion morale et économique. C’est
œuvre longue; en attendant, vivez de politique. Tenez, au lieu de
raconter la mort du Rogui ou même à la faveur de cette tranche d’annales
qui s’y prête après tout, à votre place, dis-je, je rappellerais ce
qu’était ce monde et ce qu’il est encore sous le sourire. Ce faisant, et
montrant le chemin parcouru, j’exalterais nos énergies françaises en
termes propres à éviter qu’elles ne s’endorment...
--Vous vous moquez du monde, interrompit Martin. Vous le disiez: il est
très tard. Ce n’est plus l’heure des prêches. Allez vous coucher, et que
la senteur d’orange et de jasmin des jardins viziriels vous soit
clémente.
Dupont donc s’en alla; mais, avant de franchir le seuil de la pièce,
soucieux de maintenir son ami dans le chemin de l’exactitude, il eut
encore à son adresse cette remarque:
--Et si vous racontez le spectacle de cette nuit, n’oubliez pas de citer
l’ombre épaisse et mouvante des noirs micocouliers dans le grand ravin,
sous vos fenêtres. Personne encore n’en a parlé, que je sache...
Bonsoir.
Et l’insupportable bavard revint à l’heure juste, le lendemain, pour
écouter Martin qui reprenait son récit.
* * * * *
Le juif parti, le Sultan, à la recherche d’un endroit frais, rentra dans
le sérail dont il se mit à suivre les détours. Ceci n’est pas une
figure. Les tours et détours dont se complique un palais chérifien
déroutent une imagination saine. Ce n’est pas que les architectes
n’aient su concevoir de belles choses et de justes mesures. Ils ont
tracé des corps de bâtiments de proportions normales, aux accès vraiment
royaux. Mais les fantaisies personnelles des occupants successifs les
ont surchargés d’annexes, de demeures adventices, de petites maisons
inattendues dans les dégagements de telle autre plus grande et déjà
superflue, ont pour quelques lubies sans lendemain multiplié les
retraites intimes, coupé en deux des cours et maçonné des ouvertures
jugées inutiles, certain jour, ou indiscrètes. Le problème des
communications, au travers du dédale qui résulte de tant d’initiatives
et de goûts imprévus, est devenu d’une difficulté d’autant plus grande
que souvent on oublia d’y penser et qu’il a fallu le résoudre après
coup. Heureuse est la solution quand elle se résume en couloirs tantôt
larges, clairs ou obscurs, à ciel ouvert ou voûtés, toujours à coudes
brusques et multipliés. C’est ce que nous avouons avoir, quelques lignes
plus haut, par un abus prosaïque de termes nobles, appelé les détours du
sérail.