A l’époque où se passaient les faits ici relatés, les expéditions des

armées chérifiennes manquaient encore d’organisation. L’imprévoyance du

Maghzen en ces matières, l’inaptitude des chefs à régler les détails

essentiels ont toujours frappé les Européens admis à suivre les

événements ou contraints d’y participer. Cette fois-ci, on avait oublié

les juifs saleurs de têtes coupées. Ces spécialistes doivent normalement

suivre les bagages d’une méhalla bien préparée et sûre de la victoire.

Le Rogui par exemple en avait toujours qu’il prélevait sur le mellah de

Taza. Or le temps pressait. Le chef de colonne, en cette fâcheuse

conjoncture comme en bien d’autres, eut recours aux Français. Ceux-ci

n’avaient en vue que d’éloigner l’horrible tas grimaçant et puant mais

leur conseil n’en fut pas moins efficace. Ils firent observer qu’on

était à la fin du mois d’août et qu’en exposant les têtes sur une aire

bien choisie, quelque part hors du camp, le soleil furieusement ardent

les sécherait, les racornirait à souhait. On les mettrait ensuite dans

des sacs avec du sel dont le pays fournissait une excellente qualité au

lieu dit Arba de Tissa. Ils complétèrent leurs conseils par des

considérations utiles et simplement dites sur le rôle important du

soleil dans les questions d’hygiène. Ces braves gens avaient une notion

très haute de leur mission civilisatrice et ne perdaient aucune occasion

d’instruire les élèves, les bons élèves d’ailleurs, dont l’éducation

leur était confiée.

--Le soleil, disaient-ils à ces simples, est le grand maître de votre

santé publique. Il ne se contente pas de faire pousser les moissons, il

détruit ces esprits subtils ennemis des hommes dont parle votre prophète

et que nous appelons microbes. C’est lui, ce sont ses rayons ardents

qui, pour remédier à vos imprudences et vous éviter de terribles

épidémies, dessèchent et momifient les charognes sans nombre que vous

déposez le long des murs respectables du palais de vos rois, depuis Bab

Segma jusqu’à l’oued Fez, de même qu’ils vont tanner, maroquiner si l’on

peut dire, les têtes de vos compatriotes dont vous désirez faire hommage

au Sultan[4].

[4] En mars 1909 les membres de la mission française ont compté

trente-sept charognes de chevaux, chameaux et mulets le long du mur du

palais. Ils ont couvert de chaux vive ces cadavres pour éteindre la

pestilence qui s’en dégageait et qui rendait intenable le terrain

d’exercice où s’assemblaient les troupes dont l’instruction leur était

confiée.

Ayant ainsi, selon leur courtoisie et leur science habituelles, paré,

une fois de plus, aux défaillances du commandement indigène et fait à

leurs élèves une utile leçon de choses, les artilleurs se retirèrent

sous leur tente pour le repas de midi. Ils y trouvèrent un de leurs

nombreux amis qui les attendait, le nommé Habib Bacca, Caïd reha,

c’est-à-dire chef d’un tabor ou bataillon marocain[5]. C’était un homme

de haute stature, dont les traits, alourdis par une mâchoire et un

menton trop accentués, manquaient de distinction. Mais il était de teint

blanc, signe certain de supériorité, pensaient nos deux compatriotes

qu’il avait su intéresser très vite. Il les fréquentait assidûment, les

écoutait, les questionnait avec plaisir. Il racontait ses voyages dans

le pays, dans le Riff principalement, région très inconnue sur laquelle

il fournissait de profitables renseignements. En échange, il acquérait

des notions de calcul et cette première partie des sciences militaires

que l’on donne chez nous aux caporaux. Peu à peu, la camaraderie des

camps aidant, les bonnes relations s’accentuaient. Habib était un des

meilleurs élèves des sous-officiers français.

[5] Ce personnage, membre d’une importante famille du Haouz, nommé

plus tard Pacha de Tiznit, se noya en embarquant sur le navire qui

devait de Mogador le conduire dans le Sous.

--Nous en ferons quelque chose, disaient-ils avec une naïve fierté.

Cette fois, le caïd avait apporté une énorme pastèque. Il l’avait

ouverte et coupée en morceaux qui s’empilaient, vert sombre, rose et

noir, sur un grand plateau de cuivre. Ce régal de fraîcheur était le

bienvenu et nos sous-officiers y goûtèrent avec joie. L’heure brûlante

exigeait un abri. Le leur était commode, spacieux. Des nattes

recouvraient extérieurement la toile doublée intérieurement d’une

cotonnade à ramages. Malgré cela, le séjour sous la tente était fort

pénible. Dehors un soleil implacable rôtissait la nature; aucun souffle

ne passait sur la grande plaine et sur la colline que garnissait

l’immense camp de la Mehalla heureuse saoule de gloire. La température

n’invitait que trop au sommeil, mais il valait mieux éviter la sieste

congestionnante; la conversation donc s’engagea autour de la pastèque

juteuse. Le caïd raconta l’affaire de la veille et les sous-officiers

firent à leur idée la critique de la manœuvre d’autant plus facilement

que leurs canons étaient intervenus chaque fois qu’une faute aurait pu

compromettre la sécurité d’un échelon, jusqu’à l’heure où, le succès

assuré, la Mehalla heureuse avait abandonné tout ordre et toute retenue

pour se livrer au massacre et au pillage. Les instructeurs d’artillerie

ne pouvaient admettre la rupture au feu de la discipline. Ils étaient là

pour redresser ces écarts et n’y manquaient pas.

La pastèque avait perdu toute sa chair rose au moment où le récit du

combat proprement dit avait pris fin. Il ne restait plus dans le grand

plateau de cuivre qu’une multitude de noyaux noirs éparpillés sur les

fragments de côte vert sombre. Assis les jambes croisées sous lui devant

cette image du désordre après la bataille, le Caïd, jouant du bout des

doigts avec les grains ou se servant des tranches pour simuler des

détails du terrain, raconta cette poursuite, dit ce qu’il avait fait et

vu. Puis, s’apercevant que ses auditeurs peu intéressés par cette phase

penchaient vers la somnolence, il termina par un épisode qui ressaisit

leur attention.

--C’est à ce moment, dit-il, que j’ai rencontré le chrétien; vous savez

bien, celui qui, depuis des mois, fournissait au Rogui des cartouches ou

rechargeait avec une petite machine les étuis vides. Son cheval venait

d’être tué par quelque balle perdue, tandis que lui-même souffrant de

chaleur et de soif s’était arrêté au bord de l’oued dans un champ

irrigué plein de superbes pastèques. En pareil cas j’aurais bu, moi,

l’eau bourbeuse et négligé les fruits pour repartir au plus vite. Vous

avez, vous autres Européens, une prévention contre l’eau de notre pays.

Je ne lui ai pas laissé le temps d’ouvrir sa pastèque. L’occasion était

trop belle de tuer le nazaréen au service des rebelles. Je l’ai abattu

d’un coup de revolver et, tout de suite mettant pied à terre, j’ai couru

vers lui. J’ai eu jusqu’au bout ma chance. J’ai pu, avant qu’il fût

mort, lui tourner la tête vers l’orient et l’égorger selon le rite. J’ai

rapporté sa tête et aussi cette pastèque, comme vous voyez. Voici des

papiers que j’ai trouvés sur lui; ils pourront peut-être vous dire qui

c’était. J’ai gardé sa montre pour la faire voir au Sultan qui me

récompensera.

Et sur ces mots, dédaigneux de juger l’effet de son récit, le bon élève

s’en alla.

Deux bouches sans doute le dirent, mais on n’entendit, unanime, qu’un

seul mot sous la tente surchauffée:--Ah, le salaud!

Mais nos gens qu’un long séjour parmi les troupes chérifiennes avait

confirmés dans le mépris des impressions fortuites et fâcheuses, ne

s’attardèrent pas aux réflexions superflues. Durant cet après-midi

caniculaire, les soldats du Maghzen victorieux les virent, pleins de

zèle semblait-il pour le service de Sa Majesté, surveiller sous un

soleil à rendre fou, le séchage des têtes rebelles. Armés chacun d’un

bâton, ils les tournaient et retournaient sur l’aire d’argile sans doute

pour qu’elles séchassent uniformément. Ils se penchaient sur chacune et

de tous leurs yeux regardaient, cherchaient. Puis lassés, congestionnés

par la réverbération, recuits au souffle brûlant du vent d’est,

refoulant les nausées de leur diaphragme comme celles de leur âme, ils

regagnèrent la tente. Leur expérience se complétait de cette notion

utile qu’après trente-six heures il est impossible dans un tas de têtes

coupées de reconnaître un visage, de distinguer le type aryen du sémite.

* * * * *

--Voilà qui est triste mais exact, interrompit Dupont pour laisser

souffler un peu son camarade. Mais ne pourriez-vous tempérer ces

horreurs? Ne critiquiez-vous pas tantôt chez d’autres écrivains ce que

vous commettez ici? Je n’achète pas les livres dont vous disiez qu’ils

plaisent par les violences qu’on y trouve.

--Ma manière, répondit Martin, renforce au contraire ma proposition du

début en montrant que la vérité, en certains cas, est suffisamment

triste par elle-même pour qu’il soit utile de l’aggraver. Mais si cette

histoire vous chagrine, je puis vous en dire d’autres. Aimez-vous les

histoires d’amour à la mode Maghzen? Connaissez-vous celle d’Abou Abbas

le Mérinide et de son esclave Khounta l’hermaphrodite[6]? Ou celle

encore si touchante...

[6] _Note de l’éditeur._--L’histoire de Khounta n’a pas encore été

publiée et ne figure pas dans les manuscrits de l’auteur confiés à nos

soins. Il semble bien qu’elle en ait été retirée par un scrupule de

l’auteur même. De la série dont elle fait partie, une nouvelle moins

légère, «Le Thé», a paru dans l’ouvrage intitulé _Récits Marocains de

la Plaine et des Monts_, édité par la maison Berger-Levrault.

--Je ne veux rien autre que la fin de votre récit, interrompit Dupont.

J’ai hâte de voir mourir cet homme, sentiment coupable, contraire à mon

tempérament mais que je dois à la façon dont vous traitez cette triste

aventure. Je déplore aussi cet épisode du bon élève coupeur de tête.

Bien que ces faits soient anciens, leur rappel est troublant pour notre

zèle éducateur.

--Ce zèle, répartit Martin, est indéfectible. Il fait partie même du

génie de notre race. On n’y peut rien. Des exemples pourtant sont utiles

pour lui éviter de s’égarer. Celui de ces deux instructeurs et de leur

farouche disciple démontre qu’on ne saurait exiger un état d’esprit tel

que le nôtre de n’importe quel cerveau.

Chaque race a une façon de penser et d’agir qui lui est propre et qui

résulte de sa nature profonde. Pour régir un type différent du vôtre,

c’est donc celle-ci qu’il faut atteindre en préparant sa réceptivité.

Apprenez d’emblée à un Arabe, et dans sa langue, l’art moderne de la

guerre, il ne l’appliquera que pour chercher à vous vaincre parce qu’il

ne peut raisonner autrement. Vous vous êtes créé un ennemi renforcé. Au

contraire, modifiez avant tout ses moyens de penser, imposez-lui les

vôtres, qu’il pense en votre langue véhicule de votre génie, et vous

aurez, peut-être et en tout cas de cette façon seulement, un autre

homme. La chose est dure. Traitez-la comme un de ces cas pathologiques

qui exigent le sérum à doses massives. A la première génération

n’enseignez que cela, ce qui est déjà beaucoup. Vous vous éviterez bien

des regrets et les reproches de ceux qui vous suivront. Car ceux-là

seront comme vous; Français, ils voudront absolument instruire des

hommes. Je l’ai dit: _on n’y peut rien_. Mais alors les élèves qu’ils

auront devant eux penseront comme eux, ou tout au moins dans la même

langue, et le danger sera déjà moindre. Nos deux sous-officiers

s’efforçaient d’inculquer, en arabe, des idées françaises à des gens

dont rien n’avait modifié le tempérament. Ils devaient s’attendre à

quelque mécompte.

Mais en me coupant ainsi sans cesse, vous me forcez à rafistoler de

nœuds le fil de mon histoire; il devient rèche.

--Continuez donc, fit Dupont.

* * * * *

La capture de Bou Hamara fut connue très vite à Fez, et y causa vive

émotion. Il y eut au bord des lèvres de nombreuses congratulations

officielles mais, au fond des cœurs, des regrets, de l’ennui, une

certaine inquiétude. A vrai dire, les habitants de la ville sainte ne

croyaient pas qu’Abd el Hafid viendrait si vite à bout du Rogui. Ils en

doutaient parce qu’ils n’y tenaient pas.

Non point que l’homme à l’ânesse eût à Fez de nombreux partisans. Les

juifs tout d’abord le détestaient car ils l’accusaient, non sans raison,

d’avoir causé la ruine de la communauté israélite importante de Taza.

Celle-ci, écrasée de contributions exagérées et infamantes, décimée,

proscrite, avait fui définitivement vers Debdou, vers Fez, vers Méllila.

Les musulmans notables et tous ceux de la classe moyenne et commerçante

le méprisaient. Ils connaissaient l’homme et son imposture. Mais depuis

des années on avait pris l’habitude de vivre avec, auprès de soi, cette

menace oscillante qui sans cesse avançait, reculait, se faisait durant

des mois silencieuse, puis revivait turbulente pour s’apaiser encore

après quelque éclat inoffensif et lointain. Le voisinage de ce

perturbateur était, pour tous, une contre-partie amusante et vengeresse

de l’autorité tracassière du Maghzen, une bride aux lubies despotiques

des Sultans. L’existence du Rogui renforçait enfin le prestige des

Oulama, de ceux dont l’autorité dogmatique confirme les pouvoirs

temporels et religieux de chaque nouveau souverain. De ceux-là qui

venaient de proclamer Hafid, Bou Hamara ne pouvait se passer pour régner

à son tour. Il était peu probable qu’ils consentissent à reconnaître

Moulay M’Hammed dans le contadin originaire des environs de Fez qu’ils

avaient vu secrétaire au Maghzen. Pour entraîner la décision des Oulama,

il faut avoir des droits certains à la couronne ou la force qui y

supplée et devant laquelle les juristes s’inclinent parce qu’elle vient

évidemment de Dieu. Le musulman qui cède malgré sa volonté première ou

sa conscience à quelque volonté plus puissante, prononce invariablement

ces mots: «Il n’y a d’aide et de force qu’en Dieu Très haut et sublime»,

formule qui justifie, console ou venge. Mais les temps ne sont plus où

quelques aventuriers meneurs de foules sauvages se jetaient sur le

Moghreb et balayaient les dynasties. Aujourd’hui, en vertu d’une

tradition plusieurs fois séculaire, on ne règne au Maroc qu’en prouvant

vers le Prophète une ascendance connue, définie sinon exacte. Et

vraiment Bou Hamara n’était tout de même pas assez fort pour s’en

passer. Mais sa menace, en diminuant le prestige du souverain, forçait

celui-ci à garder quelque mesure, à se ménager l’appui des Oulama et de

l’immense clientèle de leurs ouailles.

Or, cette mesure Hafid ne l’observait guère. Sceptique, sa comédie

religieuse avait été rapidement jugée. Ses fantaisies bien plus

coupables que celles, enfantines, de son frère Abd el Aziz,

inquiétaient. Que seraient-elles après la suppression de la crainte

salutaire qui les refrénait encore, après la mort du Rogui?

Enfin, la Méhalla victorieuse revint à Fez et ce fut un beau spectacle.

On connaît, nous avons décrit ailleurs l’immense cour dite du Méchouar

adjacente au palais, d’un côté close de vieilles murailles, dominée sur

les trois autres faces par les hautes tours de l’enceinte qui défend la

demeure impériale, traversée tout au long d’un de ses côtés par l’oued

Fez canalisé. Le pavillon aux marches de faïence bleue qu’Hafid avait

fait construire adossé à l’enceinte venait d’être terminé. Le Sultan s’y

tenait chaque jour durant la Maghzénia qui est l’assemblée des services

du gouvernement. Il y recevait les visites, celles des ambassadeurs, des

consuls, de ses ministres, des marchands et des courtiers. Devant ce

kiosque à cinquante mètres, c’est-à-dire à peu près vers le milieu du

Méchouar, Hafid avait fait maçonner un cube de pierre muni d’une rampe

d’accès. Cela devait servir à l’exposition publique du vaincu dans sa

cage. Car on lui en avait fabriqué une, solide encore que grossière, aux

ateliers de la «Makina», usine, arsenal impérial que dirigeait un

aimable homme, latin à l’esprit fertile en mécaniques de fortune, en

ravaudages simplifiés, non ingénieur mais ingénieux, un débrouillard qui

faisait au Palais des tirages de rideau avec des fils de sonnerie

électrique ou vice versa, un bricoleur enfin, brave homme qui élevait

saintement une nombreuse famille en répondant de son mieux aux exigences

des sultans. Il fit donc la cage du Rogui sans hésitation ni murmure. Il

devait ses services au souverain qui le payait. Ce fut lui qui, pour

clôturer le ciel ouvert d’un étroit patio où l’homme était gardé la

nuit, et en l’absence de barreaux métalliques, prit des tiges de bois

qu’il entoura de fer-blanc. Il en disait:

--Cé soun dé toubes animés dé legno.

L’entrée triomphale de la Méhalla heureuse eut lieu le matin vers 9

heures d’un jour brûlant. La décrire? Imaginez un tableau de Cormon

avec, en plus de la lumière, un grouillement inquiétant de foule dans la

poussière, et pour vous qui regardez, très vite l’impression de

lassitude que donne un bain maure qui se prolonge.

Curieux? certes, mais qui ne doit pas vous étonner vous, latin, s’il est

exact, comme on veut bien nous le dire, que tout ce qui est indigène et

peut ici nous paraître étrange, est du romain dont nous avons perdu le

souvenir. La foule des soldats, compacte hors des murs, s’étira au

passage des portes en un ruban large de six à huit hommes qui remplit le

Méchouar de longs rangs parallèles en arrière du cube de pierre et face

au pavillon chérifien. Chaque rang comportait un des tabors et ceux-ci

se succédaient selon l’ordre de bataille en usage, lequel était réglé

par l’ancienneté des caïds au service des sultans. Mais pour qu’il n’y

eût pas de jaloux, tous les caïds étaient entrés ensemble. A pied, comme

il convient pour venir chez le Sultan, vêtus d’uniformes de couleurs

vives et variées, ils marchaient sur la même ligne la main gauche au

fourreau du sabre, tandis que l’autre poing tenait la lame droite devant

eux comme un cierge. Derrière, maîtrisés chacun par deux hommes,

venaient leurs chevaux lourds et gras trottinant, prêts à ruer sous la

selle de parade chamarrée d’or à la housse de soie. Mais avant tout le

monde était passée la clique, la formidable clique marocaine dont la

création, l’existence furent cause, entre les représentants des

puissances européennes, des plus ardentes joutes diplomatiques. Le choix

de la nationalité des coups de langue et des roulements de peau d’âne

qui rendraient au Chérif les honneurs musicaux qui lui sont dus a donné

lieu, durant des années, à des luttes épiques. A l’époque dont nous

parlons, les effets de la concurrence politique et commerciale avaient

laissé de nombreuses traces. Les clairons étaient de ces demi-clairons

espagnols qui donnent un chant si triste. Les tambours étaient du modèle

grêle de l’armée allemande. Les uniformes étaient anglais. Le lecteur

qui trouverait ces détails superflus prouverait qu’il manque de sens

critique. La variété des moyens et méthodes dont disposait en 1909 la

clique du Sultan résumait vingt ans d’histoire du Maroc, présentait en

un parfait microcosme la longue suite des compétitions européennes

déchaînées sur l’Empire du Couchant. Or, en 1909, la France l’emportait.

Les tambours allemands peu à peu crevaient et cédaient la place à ceux

d’Arcole. Le directeur italien de l’arsenal chérifien, homme très

opportuniste de son naturel, avait, en allongeant le tube, transformé le

cornet espagnol en clairon gaulois. Le chef de fanfare était algérien et

donnait en sabir l’éducation. Les hommes enfin, ayant tous du sang

nègre, détenaient le sentiment musical qui est le propre des peuples à

pigmentation accentuée. Ils faisaient merveille. Si nos compatriotes

étaient peu nombreux à Fez, ils avaient au moins, dès cette époque,

allégeant pour eux la lourde atmosphère d’un islam de plomb, la vibrante

allégresse des sonneries françaises.

Enfin, suivant les canons, ou les traînant à la bricole, vinrent les

prisonniers. Ils n’étaient plus que cent soixante environ. Aux autres,

les chefs de la Méhalla heureuse avaient vendu leur liberté, opération

fructueuse gênée par la nécessité de présenter de ces gens un nombre

raisonnable. On les plaça, ceux-là, sur un seul rang devant le haut cube

de pierre, tandis que suivi d’une plèbe sortie de la ville, avide du

spectacle mais silencieuse, paraissait le Rogui dans sa cage où il était

depuis deux jours secoué au déhanchement d’un énorme chameau. On fit

«baraker» la bête grognante au bas de la rampe et vingt hommes

maladroits et criant portèrent la cage au sommet du pilori. Puis le

silence se fit et les deux mille hommes qui étaient là s’assirent, ce

qui est sous les armes, pensaient-ils, la meilleure façon d’attendre. On

attendit le Sultan deux heures, peut-être davantage, car à l’encontre de

ce qui se passe en Europe où les princes se piquent d’une exactitude

dont ils disent qu’elle est leur politesse, le souverain du Maroc

considérait qu’une manifestation efficace du pouvoir absolu était de

n’admettre aucun programme de travail. Nous connaissons des

personnalités et non des moindres qui ont ainsi attendu des jours

entiers, en plein soleil ou sous la pluie, un Sultan qui pourtant les

avait fait appeler. Et l’on s’estimait heureux lorsqu’à la fin du jour

un nègre, un eunuque, un domestique vous abordait, par curiosité

semblait-il, et disait: «Tu comptais peut-être voir Sidi... tu peux t’en

aller... il apparaîtra demain, si Dieu veut.»

Ce jour-là, Moulay Abd el Hafid était présent, mais dans une pièce

située derrière son pavillon de réception et d’où il pouvait tout voir.

Ses ministres étaient à leur poste dans les chambres à leur usage

construites au pied des hautes murailles et que l’on nomme _béniqas_.

Enfin un mouvement troubla l’hébétude surchauffée des deux mille

soldats. Quelqu’un venait d’annoncer que le Sultan arrivait. On se leva.

Les caïds se portèrent en courant sur une ligne à quelques mètres du

grand escalier d’azur, lâchèrent leurs sandales et se jetèrent à genoux,

courbés, les mains et le front dans la poussière. La clique qui avait

déjà de la discipline manœuvra, vint se placer en potence par rapport au

front à dix mètres des marches bleues conduisant au pavillon. Dans le

silence on entendit, nette, la voix de son chef algérien qui lui faisait

en sabir les ultimes recommandations.

--Gardavo! et rodbalek el signal que jti di, bande de salauds.

Le tambour-major leva sa canne. A l’opposé, dignes, majestueux dans la

blancheur des fins lainages, les ministres, leurs secrétaires, les

notables formaient une ligne de toges graves, couleur de neige.

La canne à tête dorée retomba et formidable, claquée par quarante

tambours et soixante clairons la «Générale» retentit, éclata. Abd el

Hafid, fils de Hassan, Sultan de Fez et de Maroc, Empereur, maître du

Sous et des Algarves, apparaissait, tout en haut des marches bleues, sur

le seuil de sa demeure. Alors, tandis que le refrain de nos cérémonies

françaises bondissait vigoureux, goguenard entre les vieilles murailles

d’où les émouchets affolés s’envolaient par centaines, tandis que,

précurseurs, les clairons claironnaient l’avenir aux échos renfrognés du

palais chérifien, les caïds, tous ensemble, gravirent en courant les

marches et s’arrêtèrent aplatis aux pieds du Sultan. Sur un geste

imperceptible de bénédiction ils redégringolèrent au bas de l’escalier,

sautèrent dans leurs savates et disparurent dans les rangs. A ce moment

la sonnerie finissait et l’on vit la ligne blanche des ministres et des

notables qui se ployait d’un seul mouvement, se redressait aussitôt avec

cette clameur: Que Dieu bénisse notre Seigneur! Au pied des marches, le

caïd méchouar, tout seul, la main sur sa grande canne de cérémonie,

répondit pour son maître: que Dieu vous donne la paix, vous dit mon

Seigneur!

Hafid était vêtu de blanc comme tout le monde, mais sans le selham qui

complète la tenue officielle des dignitaires marocains. Il portait au

ventre une ceinture de cuir rouge; une chéchia pointue de même couleur

lui emboîtait profondément le crâne. De tout l’ensemble grandiose qui

s’étendait devant lui, il ne voyait, ne fixait que le Rogui, son ennemi

encagé. Il alla vers lui. Mais descendre un escalier avec majesté ou

seulement avec grâce est un art qui fait partie de l’éducation des

princes. Hafid ne savait pas descendre un escalier. Il abordait chaque

marche de travers et du même pied comme un boiteux, et il n’est pas de

solennité dont la gravité résiste à la gaucherie et au ridicule de qui

la préside. Du coup, un flottement de lassitude désabusée se fit dans la

ligne blanche des notables; le chef de fanfare commanda: repos! Les deux

mille soldats cessèrent de regarder; beaucoup s’assirent. D’autres

dirent: Voilà le teigneux! et tirèrent de leur besace la pipe de kif.

L’impression de grandeur qu’avait donnée cette scène s’évanouit. D’un

bout à l’autre de l’immense cour chacun se mit à parler à son voisin. Un

brouhaha monta, irrespectueux, insouciant du drame qui pourtant

continuait. Il était près de midi, le soleil tapait; poussière et

relents de sueur animale planaient près du sol sur la foule de moins en

moins attentive à son constat stupide de faits qui ne l’intéressaient

plus.

La mort du Rogui · 第 2 / 10 段