Au premier choc des tabors chérifiens, d’ailleurs vigoureuse

MAURICE LE GLAY

LA MORT

DU ROGUI

PARIS

BERGER-LEVRAULT, ÉDITEURS

136, Boulevard Saint-Germain (VIe)

1926

_Il a été tiré de ce livre, avant impression des exemplaires

ordinaires, 5 exemplaires, numérotés de 1 à 5, sur Hollande Van

Gelder Zonen et 25 exemplaires, numérotés de 6 à 30, sur vélin pur

fil Lafuma._

_Il a été tiré, en outre, 5 exemplaires_ (hors commerce), _marqués de

A à E, sur Hollande Van Gelder Zonen_.

AVANT-PROPOS

L’intérêt que le lecteur a bien voulu prendre aux récits de mon ami

Martin, à ses colloques avec ses camarades Dupont, Dubois, Durand et

d’autres, tous bien Français comme lui, l’accueil fait aux divers

tableaux tracés par eux de leurs aventures propres et des événements

marocains dont ils furent témoins, justifieront, je pense, mon audace de

leur laisser encore la parole. Mon excuse aussi sera dans l’affection

que je leur porte en raison de l’aide qu’ils m’ont donnée par leur

faculté de savoir regarder, étudier longuement la nature et les hommes

de ce pays. J’espère qu’ils sauront faire apprécier cette sincérité,

fruit d’une longue expérience, dont leurs lecteurs ont bien voulu

maintes fois déjà témoigner.

Mais il faut dire que l’équipe de mes collaborateurs n’est plus ce

qu’elle fut. La guerre a passé tuant les uns, dispersant les autres vers

les divers théâtres de l’expansion française. Il ne me reste plus, pour

parler du Maroc, que Martin, le chef de file, et son compère Dupont,

l’arabisant distingué Dupont. Eux-mêmes ne sont plus ce qu’ils ont été,

des batteurs d’estrade impénitents toujours en chevauchées par les

pistes des monts et de la plaine, des coureurs de risques variés aux

divers étages de la société mograbine. Ils ont pris de l’âge et de la

gravité. Martin même est devenu fonctionnaire; il a des administrés. Son

camarade et lui ne font plus la guerre; d’autres la font à leur tour

dont ils suivent avec bienveillance les efforts. N’ayant plus rien de

neuf à raconter, ils vivent de souvenirs. Ceux-ci vont présenter au

lecteur français les annales d’une époque qui tient une place importante

dans l’histoire de notre installation au Maroc. De plus, ce dont ils

peuvent parler, et qu’on va lire, offre divers enseignements et

témoignages utiles.

Tout d’abord, ils nous rappelleront que l’Empire du couchant a vu de

tout temps des prétendants insurrectionnels. Certains, comme Moulay

Hafid, avaient à faire valoir des droits naturels. D’autres furent

seulement des ambitieux. On les appelle des Rogui. Ceux-ci s’imitent

successivement dans les méthodes qu’ils suivent pour atteindre leur but:

profiter du sentiment anarchique qui est au fond de l’âme berbère pour

détacher certaines tribus de l’obéissance au Gouvernement, user d’appuis

extérieurs acquis en échange de concessions minières qui remplacent au

Maroc les peaux d’ours. Ainsi fit Bou Hamara, ainsi fait le rogui du

Riff. Mais où les propos de mes amis peuvent présenter un réel intérêt,

c’est quand ils nous montrent l’état social récent de ce pays et lui

font prendre date. Le peuple marocain est en effet de ceux qui évoluent

très vite par l’effet du ferment que nos idées, nos méthodes

communiquent. Déjà la jeune génération, celle qui a le plus profité de

nos enseignements et de nos œuvres sociales, se montre prompte à nous

suivre, adopte toutes les formes de notre progrès, est prête également à

oublier qui le lui donna. C’est le propre des peuples attardés que la

France sauve et instruit de pratiquer aussitôt que possible

l’ingratitude. Si, usant du coup qui nous fut fait ailleurs, nos élèves

marocains se plaignent un jour de leur sort et regrettent le bon vieux

temps, les propos de Martin, sa douce ironie, seront là pour rappeler

sans méchanceté, mais avec sa précision habituelle, ce qu’était le Maroc

de 1910 et la dégradante servitude qui pesait sur son peuple quand la

France parut.

LA MORT DU ROGUI

Récit marocain.

Dupont qui feuilletait un livre grave relatant des faits encore récents

de l’histoire du Maroc, s’arrêta pour dire à son camarade:

--Écoutez, je vous prie, ce trait palpitant: «Enfin Moulay Hafid, ayant

pu réunir des forces considérables, écrasa les révoltés et le Rogui Bou

Hamara, fait prisonnier, fut, par son ordre, torturé de diverses façons

et finalement jeté au lion.»

--La malveillance de la postérité, dit Martin, n’est plus mise en doute

par personne. Elle apparaît en une quantité de textes, de relations, que

nous lisons et qui nous plaisent, car l’homme aime à scander de détails

affreux, seraient-ils faux, la pensée qu’il accorde aux choses du passé.

Quelques horreurs injustes mais bien placées sont utiles. Elles servent

au lecteur de moyen mnémotechnique et font vendre les livres. Mais à

l’égard du Sultan Moulay Hafid, nous ne sommes pas encore la postérité,

l’injustice est flagrante et contre elle je m’insurge.

Ne prenez pas, je vous prie, cet air goguenard, auquel je devine que

vous me dénierez le droit de défendre ce monarque. Il ne fut pas un ami

de la France et, d’autant plus, la vérité en ce qui le touche m’est

chère, s’il est permis de trahir en le traduisant l’adage latin que vous

connaissez. Je m’insurge, disais-je, de voir attribuer à cet homme un

crime supplémentaire par des auteurs qui ignorent ses crimes réels.

--Le Rogui pourtant est mort, fit Dupont, lamentable victime d’un

despote.

--Ma révolte, interrompit Martin, vous paraîtra peut-être encore mieux

justifiée quand vous saurez qu’elle résulte d’une autre injustice. Le

livre que vous teniez accuse sans aucune preuve un des lions du palais

d’avoir mangé le Rogui. L’accusation donc est double; elle enveloppe

Hafid et sa bête dans une même réprobation. Il est certain que votre

auteur n’en est pas à un fauve près. Tenez! dussé-je vous offusquer,

j’oserai davantage. Les larmes que je vous vois prêt à verser sur le

sort de Bou Hamara ont quelque chose de crocodilesque qui me peine chez

un ami, car vous n’avez pas, nous n’avons pas, nous tous Européens, le

droit de les verser.

--Je comprends, fit Dupont, que vous accuseriez...

Mais Martin interrompit encore.

--A l’encontre de cette lecture dont vous cherchez à parfaire ce soir

vos connaissances en histoire, je n’accuse pas, je discute d’opinions et

voudrais orner d’images ma pensée pour réfuter certains on-dit sans

froisser personne. Vous connaissez notre ami Soudan. Vous savez qu’il

est Suisse et qu’il a de l’esprit. Je l’ai rencontré hier devant un

perdreau et me suis efforcé de l’enrôler dans cette société qui, sous

l’invocation de saint Hubert, protège le gibier en France, aux colonies

et dans les pays de protectorat. Il s’y est refusé. «J’aime trop les

lièvres, perdreaux, etc.», me dit-il, et comme précisément j’insistais,

il ajouta: «les plus grands ennemis du gibier sont les chasseurs; ils le

protègent et il en meurt».

--Sont-ce là, fit Dupont, les images dont vous enveloppez votre

redressement des faits qui nous occupent. Je les trouve vilaines.

--Vous m’avez donc compris, fit Martin. Asseyez-vous, prenez un cigare

et prêtez-moi, si vous pouvez, une oreille attentive.

Puis, ayant trouvé dans ses paperasses ce qu’il cherchait, Martin lut à

son ami le récit qui va suivre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Or, en ces jours-là, Moulay Abd el Hafid était sombre. Ses affaires

n’avançaient pas. Le trésor subissait un assaut de dépenses qui

absorbaient les recettes. Il régnait entre les unes et les autres un

équilibre désastreux qui, après deux ans de règne, laissait à peine au

Sultan quelques millions à prendre et à placer en quelques banques bien

choisies. Les tribus payaient mal et, à part Raïssouli qui venait de

racheter sa charge au prix raisonnable de 500.000 francs, on ne trouvait

plus de ces caïds intelligents, capables de faire rendre à leurs

ouailles quatre fois le montant de l’impôt que celles-ci refusaient au

Sultan. Le Consul allemand n’eût-il pas été là pour le lui rappeler sans

cesse, Hafid aurait bien compris que des Français venait tout le mal.

Lent, tenace mais discret, patient et gracieux, toujours en éveil et

jamais rebuté, implacable, le contrôle français s’ébauchait,

s’installait, façonnait les esprits en vue de l’avenir. Complaisants,

toujours prêts à rendre service, familiers, frayant même avec la

populace, ses agents se glissaient partout, racontaient des histoires,

admiraient des choses baroques, donnaient des conseils et, dans une

ambiance du Moyen Age, luttant à coups de sourires contre la puissance

d’un autocrate redouté, étudiaient, pour en trouver le défaut, la

cuirasse dont s’armait et se masquait le Gouvernement désuet, cupide et

féroce d’un peuple faible et malheureux. Ils n’étaient pas douze et on

les voyait en tous lieux. Ils étaient si charmants qu’on finissait, pour

ne pas les contrarier, par ne plus rien faire sans leur demander avis.

Cet avis s’accordait si bien en apparence avec la situation du moment,

avec les traditions, les mœurs! Et le Sultan lui-même ne donnait-il pas

l’exemple? Pour un rien, à n’importe quelle heure de jour et de nuit,

n’avait-il pas recours à l’un de ces Français? Et, peu à peu,

l’accoutumance venait d’obéir à ces étrangers épris d’action dans la

paresse générale, des gens que l’on ne payait pas et qui connaissaient à

fond les affaires de l’État.

Mais la première réaction vint du Sultan. L’œuvre entreprise par ces

quelques Français perdus dans la foule le gêna quand il s’aperçut qu’il

ne pouvait pas s’enrichir assez vite. Les chrétiens manifestaient en

effet d’inquiétantes velléités. Ils avaient mis quelque ordre dans

l’armée dont le Sultan avait utilement usé pour consolider son

usurpation. Ils voulurent que cette troupe fût payée et, pour cela,

faire état des ressources qu’Hafid comptait employer à sa guise. Ceci

nécessitait un contrôle des finances et l’établissement d’un budget.

Hafid saisit rapidement le sens de ce mot. Il le prit en horreur.

Constituer un trésor qui ne fût pas le sien, était une formule

inconciliable avec l’idée qu’il se faisait de ses droits et de sa

puissance. Cette formule créait l’État, entité redoutable pour un

despote qui ne voulait connaître du pouvoir que les satisfactions

matérielles qu’il donne...

C’est pour cela qu’en ces mois d’automne de l’an 1909, Hafid était

morose. Il se sentait faible, peut-être à la merci de ces gens

entreprenants dont l’œuvre, malgré lui, l’enveloppait, l’étreignait. Ce

fut l’époque des fureurs, des mélancolies, des violences sanguinaires,

des excès d’alcool, des orgies.

Puis la réaction se manifesta plus nette et agissante. Les Français

s’aperçurent qu’on cherchait à détruire dans le peuple, chez les

notables, auprès des fonctionnaires du Maghzen, des ministres, leur

influence jusqu’alors grandissante. Or, tandis que leur œuvre subissait

cette éclipse, des nuages s’amoncelaient dont le Sultan ne paraissait

pas dans ses tractations avec les agents des puissances, dans ses

actions journalières s’inquiéter le moins du monde, mais qui peuplaient

ses nuits de cauchemars et d’angoisse. Maintes tribus refusaient

l’impôt, c’est-à-dire l’obéissance. Les ministres, tous gens du sud,

chefs berbères maîtres chez eux, jouaient à la cour les très grands

seigneurs et, seuls en état d’aider le Sultan de subsides sérieux,

montraient des exigences chaque jour plus grandes.

Du côté des tribus et des villes, il se passait ceci. Le Sultan

demandait à tel groupe un impôt dépassant ses forces. Les gens

discutaient, suppliaient, les otages engorgeaient les prisons. Alors,

tel personnage intervenait et payait au Sultan la somme réclamée. Fait

pour ce prix gouverneur de la tribu récalcitrante, il lançait sur elle

ses sbires. Les gens payaient effroyablement. Cependant Hafid tremblait,

car il était lâche; il avait peur de la colère des foules et de

l’importance croissante de ses ministres, ses soutiens.

Mais les nuées les plus lourdes d’orage étaient celles qui chargeaient

le ciel vers l’est. Le Rogui prospérait. Les tribus de l’Innaouen

l’avaient proclamé, reconnaissant en lui Moulay M’Hammed, fils de Moulay

Hassan, ce qui était faux d’ailleurs. Cet imposteur était un homme

d’action, intelligent, dénué de scrupules et, dans ses procédés de

gouvernement, d’une cruauté à rendre jaloux Abd el Hafid lui-même. Ses

victimes arrosées de pétrole flambaient, la nuit toujours, en des points

choisis pour qu’on les vît mieux et que l’on tremblât. Il dominait enfin

par ses hordes bien armées et conduites non sans habileté. Une volonté

superbe aux larges vues d’avenir aurait pu seule, si Dieu ne s’en était

chargé, inventer le Rogui, planter ce clou dans le mur, suspendre en

menace cette épée au baldaquin du trône chérifien.

Maître de Taza, renforcé des contingents Beranes, Tsoul et Riata, le

Rogui Bou Hamara guidait lentement mais sûrement les pas de son ânesse

vers Fez la bien gardée, et cela au moment même où Abd el Hafid croyait

entendre gronder d’un bout à l’autre de l’empire la colère des peuples

opprimés.

Aidé dans ses amères réflexions par nos ennemis traditionnels, le Sultan

mit nos agents en face de ce dilemme.

--Vous avez organisé mon armée et je vous en sais gré, bien que vous

émettiez aujourd’hui l’idée surprenante de me faire payer ces gens-là,

ce qui est contraire aux plus saines doctrines de ce pays. Or les

soldats sont faits pour défendre leur maître, surtout quand il les paie.

Conduisez donc mes troupes contre le Rogui qui est mon plus grand

ennemi. Sinon, laissez la place à d’autres qui accompliront pour moi

cette besogne.

Il y avait toujours une ou plusieurs nations prêtes à supplanter la

France dans sa collaboration avec le Sultan du Maroc, prêtes aussi à

organiser les forces de l’empire contre nous, au flanc de notre domaine

africain.

L’armée chérifienne se mit donc en marche vers l’est pour combattre

l’usurpateur.

Entre temps, Abd el Hafid, voulant prouver aux foules que le Rogui

n’était pas Moulay M’Hammed, tira celui-ci du palais où il était reclus

étroitement. Le droit d’accession au trône n’étant point défini par la

loi musulmane, les frères toujours nombreux d’un Sultan sont, par

principe, soupçonnés de vouloir remplacer celui qui les évinça. Ils

demeurent donc, leur vie durant, des prétendants à surveiller. Mais ces

Chorfas, frères du Chérif couronné, ne sont pas inquiétants au même

degré. Il en est que leur caractère, leurs aptitudes physiques et

mentales mettent hors de cause. Ceux-ci vivent d’une façon misérable

mais libres. Certains d’entre eux, dont le loyalisme a su donner des

preuves ou des gages, représentent le souverain dans les provinces et se

maintiennent en ces postes par leur habileté à s’y faire aussi petits

que possible. Mais il en est d’autres dont on craint l’intelligence ou,

tout au contraire, l’esprit brouillon, d’autres aussi que des

dispositions natives ou leurs malheurs désignent à la vénération

populaire. Ces hommes-là, et surtout les derniers, sont voués à la

réclusion plus ou moins sévère, à une surveillance étroite en tout cas,

dans l’ombre du maître. Pour le monde, ces personnages se classent en

deux catégories que le protocole dénomme. Il y a les Chorfas «hors des

toits» et les Chorfas «sous les toits», formules vraiment heureuses par

leur précision concise.

Moulay M’Hammed, celui-là même dont le Rogui usurpa l’identité, était,

depuis la mort de son père, «sous les toits». Ce fut, comme l’on sait,

son frère puîné Abd el Aziz qui reçut du Vizir Ba Ahmed le trône à la

mort de Moulay Hassan. Le négligé est un homme de taille assez grande,

élancée; il est timide, borgne et laid. Son intelligence est «plutôt

près de Dieu que de nous», suivant l’aimable périphrase trouvée par la

politesse musulmane. Or il advint que le peuple marocain, peut-être

touché du sort de ce Chérif, peut-être aussi pour se venger élégamment

de ses maîtres successifs, se prit d’une ferveur spéciale pour Moulay

M’Hammed et lui attribua, au détriment des autres, ce fameux don de

_baraka_ qui joue un si grand rôle dans la mystique de l’Islam mograbin.

Ceci n’aboutit qu’à faire resserrer la surveillance dont ce malheureux

était l’objet. En fait, Moulay M’Hammed est retranché du monde. Il en a

pris l’habitude et même de nos jours où le Sultan, confiant dans la

parole de la France, n’a plus rien à redouter de ses frères, Moulay

M’Hammed se tient coi et reclus, volontairement. Il accompagne

humblement le Chérif à la mosquée, une heure par semaine, puis réintègre

sagement le toit chérifien. Vingt ans de compression lui ont enlevé tout

orgueil. Il n’a qu’une crainte, c’est qu’on ait encore peur de lui. Il

est dégoûté de cette baraka que le bon peuple lui accorde, dont il a

souffert toute sa vie et dont il ne peut plus se défaire.

Moulay Hafid, donc, voulant que le peuple s’assurât de l’imposture du

Rogui, sortit de l’ombre son frère M’Hammed et, en grand cortège, se

rendit à cheval du palais au sanctuaire de Moulay Idriss, patron de la

ville de Fez et grand saint de l’Islam occidental. Précédé de ses

porte-lance, et protégé par deux rangs d’abids, ses soldats noirs, le

Sultan marchait en tête suivi de son frère le borgne, à cheval comme

lui. Mais plus jamais Hafid ne recommença son expérience. Les habitants

de Fez, naturellement frondeurs, firent à leur souverain cette nique de

réserver au pauvre M’Hammed toutes leurs manifestations de tendresse et

de vénération. La bousculade dans les rues étroites de la capitale fut

impérieuse et grave. Les gens, les femmes même s’accrochaient aux

jambes, aux étriers du Chérif, à la crinière, à la queue de son cheval

implorant sa bénédiction. On ramena bien vite au palais Moulay M’Hammed

convaincu qu’après cet esclandre sa mort était certaine. Il n’en fut

rien, puisque le pauvre est encore vivant. Le bruit courut pourtant que

Moulay Hafid avait empoisonné son frère, mais cette fausse nouvelle fut

répandue par quelqu’un qui aurait voulu faire massacrer les agents

français à la faveur des troubles provoqués par quelque révolution.

Celui-là se trompait: les gens de Fez, si frondeurs qu’ils soient, n’ont

jamais eu de réaction contre les violences du pouvoir hafidien.

Entre temps, les troupes chérifiennes s’étaient portées contre Bou

Hamara dont les forces, déjà maîtresses de l’Innaouen, avaient gagné

l’Ouergha, cherchant à tourner Fez par le nord et à la couper de Tanger.

Bou Hamara entrait en contact avec les Djebala qui, à la faveur des

troubles dynastiques des années précédentes, jouissaient d’une

indépendance presque complète. Il était douteux qu’ils consentissent à

reconnaître l’autorité du faux Moulay M’Hammed, mais le prestige d’Abd

el Hafid n’en était pas moins ébranlé. L’audace de Bou Hamara en ces

jours-là se renforçait de la connaissance qu’il avait de la situation

générale. Il savait les Français de Fez aux prises avec la duplicité de

Moulay Hafid. Il ne voyait pas l’intérêt qu’ils pouvaient avoir à

soutenir le Sultan contre lui. Il avait dans son entourage des gens qui,

sans doute, le rassuraient à cet égard et, ce faisant, le trompaient en

exagérant l’importance de son intervention dans les affaires marocaines.

L’action de Bou Hamara pouvait être un adjuvant de manœuvre mais non

servir de base à une politique. Bou Hamara ne pouvait être sultan. Son

imposture était trop flagrante pour qu’un État civilisé osât la soutenir

jusqu’aux marches du trône. Il n’aurait pu y accéder que sous le nom de

Moulay M’Hammed que son sceau portait déjà frauduleusement dès qu’il

réussit à en imposer aux tribus de l’est. Son succès définitif eût

ouvert au Maroc une ère de troubles graves d’origine honteuse. La force

de notre action ultérieure, au contraire, devait être dans

l’instauration d’un gouvernement traditionnel et dans le respect de

droits dynastiques incontestés des masses musulmanes. Au fond, Bou

Hamara, pour avoir vendu à quelques trafiquants, contre des armes de

contrebande, la concession de mines qui ne lui appartenaient pas, se

croyait fort d’irrésistibles protections. Il a payé de sa vie cette

illusion et son imprudence.

Au moment où Moulay Hafid lançait contre lui ses méhallas, le Rogui

était loin de sa base. Entre elle et lui les populations avaient repris

leur indépendance et tout recul lui était interdit. Ceci résulte de ce

compartimentage particulariste qui fait que chaque tribu se désintéresse

immédiatement d’un ordre de choses dès que celui-ci se déplace pour se

manifester chez le voisin. Cet état d’esprit est une des tares de la

race berbère avec cette autre conviction qu’il faut achever et piller le

vaincu quel qu’il soit.

Enfin la malchance de Bou Hamara voulut qu’il n’y eût pas à la tête des

troupes hafidiennes qui l’attaquèrent d’officier français auquel il pût

se rendre, ce qui eût certainement modifié les conséquences de sa

défaite. Celui qui d’habitude dirigeait les opérations des méhallas

chérifiennes était à cette époque employé ailleurs. La colonne n’avait

comme chefs que des «caïds reha» du Maghzen, sous le commandement de

l’un d’eux. Deux sous-officiers français faisaient le service de

l’artillerie dans un groupe considéré comme le plus solide et fidèle.

C’étaient de braves troupiers sans connaissances politiques et qui

n’étaient là que pour empêcher que d’autres y fussent à leur place. Ces

enfants de chez nous ne voyaient dans le Rogui qu’un abominable chef de

bande sans foi ni loi, auquel ils devaient, par surcroît, d’être

contraints, en plein été, dans des conditions générales fort pénibles,

de faire une série d’opérations dangereuses et sans gloire.

Au premier choc des tabors chérifiens, d’ailleurs vigoureusement menés

par leurs caïds, les troupes du Rogui se débandèrent abandonnant leur

maître. Celui-ci avec deux ou trois fidèles tenta de fuir, mais les

tribus toujours hostiles au vaincu lui barrèrent la route. Bou Hamara se

réfugia dans un marabout espérant bénéficier du droit d’asile qu’il

conférait selon la tradition locale. Mais le Sultan, qui est un

descendant du prophète, est, de ce fait, nanti en matière religieuse de

droits imprescriptibles qui le mettent au-dessus du commun. Son

orthodoxie supérieure ne fait cas des marabouts, Zaouïas et autres

entités religieuses adjacentes à l’Islam, que dans la mesure où des

nécessités politiques parfois l’y obligent. Moulay Hafid n’a jamais aimé

les marabouts vivants ou morts dont le peuple marocain est au contraire

fort épris et auxquels il donne si volontiers des offrandes, alors qu’il

rechigne à payer au Sultan ses redevances. A l’encontre du respect que

nos armes professent pour les lieux saints, les méhallas chérifiennes

n’ont jamais ménagé un marabout local lorsqu’il s’en trouvait dans leur

rayon d’opération et de pillage. Si les troupes envoyées contre le Rogui

avaient été commandées par un officier français, celui-ci aurait sans

doute tenté, et probablement aussi sans succès, de faire respecter le

droit d’asile dont se réclamait Bou Hamara. Mais les caïds du Sultan,

maîtres de la situation, firent ouvrir le feu sur la sainte petite

coupole toute blanche et solitaire dans la grande vallée où, derrière

les fuyards, flambaient les douars et les cultures. Nos sous-officiers

écœurés, comme ils nous l’ont dit, par les fureurs dont ils voyaient

depuis l’aurore le féroce déchaînement sur les vaincus, sur les

habitants du pays, sur les femmes et les enfants abandonnés par les

hordes en déroute, exténués par une poursuite ardente dont, par devoir

professionnel, ils s’efforçaient d’appuyer de leur tir les effets, nos

troupiers donc, n’aspiraient qu’au repos. Vers la fin de la journée,

très sagement ils décidèrent de s’arrêter, de grouper autour d’eux un

soutien d’infanterie fourni par le caïd Bou Aouda, véritable ami de la

France, guerrier sûr et raisonnable. Ils s’organisèrent ainsi sur

l’emplacement qu’ils venaient d’atteindre. Ce faisant, ces braves gens

se comportaient au mieux des intérêts du Sultan. Avec leur batterie,

leur réserve de munitions, le tabor qu’ils avaient regroupé, ils

formaient une position de repli capable de recueillir les troupes

chérifiennes disséminées, acharnées au meurtre et au pillage, dans le

cas toujours possible d’un retour offensif de l’ennemi ou d’une attaque

des tribus. Ils avaient acquis depuis des mois l’expérience de la guerre

marocaine. Ils savaient qu’il n’y a rien de plus précaire qu’un succès

du Maghzen en pays de «siba».

--C’est alors qu’intervinrent les caïds reha. Ils avaient appris la

fuite de Bou Hamara. L’indiscipline de leurs soldats, uniquement

préoccupés de tuer et de voler, ne leur avait pas permis de le joindre

en force. Bien mieux, acharnés à une capture dont ils espéraient belle

récompense, ils s’étaient heurtés aux tribus qui barrant la route au

Rogui accueillirent indistinctement à coups de fusil le fuyard et les

poursuivants. C’est alors que le Rogui se jeta dans le marabout, s’y

barricada. Le refuge fut immédiatement investi par les chefs du Maghzen,

mais alors les gens de tribu accoururent pour faire respecter leur saint

local. Les caïds et leurs hommes durent s’enfuir au grand galop. A ce

moment, Bou Hamara pouvait se croire sauvé. Il ne lui restait qu’à

parlementer avec les habitants du pays, à trouver une caution. Le

marabout le défendait. Aucune violation du sanctuaire n’était à craindre

des indigènes du lieu. Ceux-ci, heureux d’avoir vu fuir les gens du

Maghzen, s’installèrent pour monter la garde autour de leur prisonnier

qui avait avec lui quatre fidèles dont une femme. Celle-ci, usant du

droit coutumier, sortit du marabout en quête de vivres et d’eau pour son

maître et ses compagnons exténués. On lui donna ce qu’elle demandait par

l’intercession du saint mort dont elle se réclamait. Ceci est la logique

même. Du moment que la tribu reconnaît à son santon familier le pouvoir

de protéger quelqu’un, elle doit nourrir le réfugié. En laissant

celui-ci mourir de faim, la pieuse collectivité violerait elle-même le

droit d’asile. Mais le Maghzen est loin de pratiquer ces mœurs

simplistes.

Parvenus au repli constitué comme il a été dit par nos sous-officiers,

les caïds furieux de leur déconvenue et fort surexcités recoururent à

l’artillerie, lui indiquèrent le refuge. Il y eut palabre. Nos gens ne

crurent pas devoir refuser aux chefs responsables le concours qu’ils

demandaient. Le grand ennemi du Sultan était là. Autour de lui les

dissidents se rassemblaient. A sa voix, un mouvement pouvait se

déclancher dont l’armée chérifienne avait tout à craindre. Au surplus,

pour nos sous-officiers le Rogui était un odieux salopard dont les

crimes ne se comptaient plus. Ils avaient remarqué dès le début de

l’action que les troupes de l’adversaire tiraient des balles françaises

et ce détail les avait scandalisés. Enfin le marabout, selon

l’expression de l’un d’eux, se voyait dans la plaine «comme le nez au

milieu de la figure», ce qui est, pour un artilleur, irrésistible

tentation. Cela fut d’ailleurs très court. Deux coups de réglage fusant

mirent en fuite les indigènes qui entouraient le marabout et qui ne

s’attendaient pas à cette intervention. Une salve à obus explosifs

écrasa la belle Koubba blanche. Deux hommes furent tués. Le Rogui sorti

du refuge dès le premier coup fut, quelques instants après, jeté sur le

sol, étourdi par l’explosion d’un percutant. Les gens du Maghzen

accourus le relevèrent. Le Rogui était prisonnier du plus terrible

ennemi.

Il est de mode aujourd’hui de critiquer en Afrique du Nord le goût très

accentué de nos compatriotes pour la «couleur locale». On leur reproche

de la chercher et, surtout, de la voir en tous lieux de cette terre où

notre race est venue rejoindre et continuer la tradition latine. C’est

un vilain travers, évidemment. Dire, en effet, qu’en Tunisie, en

Algérie, au Maroc nous sommes chez nous est une formule admirable par sa

simplicité et qui doit rallier tous les suffrages. Elle nous donne pour

régler les difficultés politiques, ethniques et autres, une sorte

d’ineffable commodité, un droit éminent contre quoi rien ne saurait

prévaloir. Nous sommes donc en Afrique des indigènes chez eux et, dès

lors, que peut-on entendre par couleur locale? Cette expression est fort

déplaisante et l’on ne saurait tolérer qu’une fraction du peuple

français s’en serve pour qualifier la manière d’être, la façon de vivre

et l’habitat de l’autre partie.

Cette incidente a simplement pour but, en situant notre point de vue, de

préparer ce qui va suivre: il est regrettablement exact qu’à l’époque où

se place ce récit, et même avant, le peuple marocain, abusant de notre

hospitalité, se livrait à une véritable débauche de couleur locale. Ses

villes immenses d’abord... Mais ne nous égarons point et remarquons

qu’en cette affaire Moulay Hafid fut le grand coupable. Sous prétexte,

sans doute, de traditions, sa cour offrait un spectacle extraordinaire.

Elle ressemblait à s’y méprendre à ce que nous savions de celle des

nombreux sultans ses prédécesseurs. C’était la cour d’un roi nègre,

ornée de tous les raffinements de la pompe orientale. Nous en avons

suffisamment parlé ailleurs[1] pour qu’il soit utile d’y revenir ici.

Nous ne retiendrons de cet ensemble où s’alliaient couramment le

burlesque, le grandiose et le tragique, nous ne noterons ici que les

détails susceptibles de donner une notion exacte de l’ambiance où

vivaient les personnages de ce récit, et où se déroulèrent les faits

qu’il relate.

[1] Dans _Badda fille berbère_ et autres récits marocains, chez

Plon-Nourrit.

L’énergie du Gouvernement chérifien était, en ces jours-là, plus encore

qu’autrefois, freinée, réduite par des entraves bizarres venues on ne

sait d’où, par des formules inopérantes et cocasses, des habitudes

vaines, des coutumes encombrantes où la religiosité fanatique se mêlait

aux règles d’une étiquette vraiment inattendue. Moulay Hafid avait, pour

justifier son usurpation, joué de la xénophobie et proclamé le retour

aux chères traditions. L’esprit rétrograde s’en donna donc à cœur

joie... jusqu’au jour, bien entendu, où sous la griffe du despote chacun

cessa de rire. Nos agents devaient trouver, leur barrant la route, les

obstacles les plus sévères en même temps qu’absurdes. Ils durent, Dieu

sait comme, lutter pied à pied contre la plus effarante des couleurs

locales...

Ce qui doit suivre nous engage à noter, entre mille autres, une de ces

embûches que le rituel marocain appelait des Quaïdas, des «choses

établies» qu’il faut respecter coûte que coûte, dût l’État en périr. Les

troupes chérifiennes avaient des canons de modèles divers dont elles

ignoraient l’usage, mais dont deux ou trois spécimens les suivaient

partout. Ces pièces étaient inutilisables et, quand elles avaient des

munitions, devenaient fort dangereuses pour les imprudents qui auraient

voulu les manier. Elles accompagnaient les méhallas, portées ou tirées

par des chameaux, des mulets ou traînées plus simplement à la bricole

par des soldats. L’une d’elles qu’on appelait le canon de nouba était en

bronze d’un modèle antique et servait, bourrée de poudre du pays, à

annoncer la prière de l’aurore et, le soir, le coucher du soleil. A la

longue, dans l’esprit peu compliqué des foules berbères, ces canons et

le bruit que faisait l’un d’eux bi-quotidiennement, apparurent comme

l’apanage du pouvoir chérifien. Les canons devinrent une représentation

ambulante du Chérif couronné, bien mieux, une émanation de son pouvoir

spirituel. Ils eurent la baraka, reçurent des prières, guérirent les

écrouelles et même d’autres maladies plus communes. On prêtait serment

au Sultan sur les canons. On voyait, durant les trêves ou les palabres,

les berbères, les femmes berbères baiser les gros tubes impassibles,

leur demander toutes sortes de bienfaits y compris la victoire contre le

Sultan. Ceci peut paraître illogique, mais point si l’on pense que le

populaire vénère le Sultan comme pontife et l’abhorre comme oppresseur.

Ce n’est évidemment pas très clair pour notre esprit aryen, mais c’est

de l’Islam, et de l’Islam berbère qui plus est. Les canons, enfin, dans

la tradition berbère comme dans la Quaïda Maghzen, détenaient un droit

d’asile inviolable, donnaient au malheureux, opprimé ou criminel, qui

parvenait à s’asseoir sous la pièce entre les roues, une protection de

choix. Bien plus, le refuge au canon étant un geste d’appel à la justice

suprême du Sultan, celui-ci était obligé de s’occuper du suppliant, du

«mzaoug» selon le terme. Cette coutume conduisait parfois à des

situations étranges. En mars 1909, le Rogui faisant déjà mine de

s’approcher de Fez, Moulay Hafid envoya contre lui une première mehalla.

Celle-ci comprenait douze cents hommes vêtus de loques, recrutés de

force dans les bas-fonds de la grande ville. Comme on pouvait à juste

titre douter de leurs vertus, on ne les arma que de quelque cinq cents

fusils dont la moitié n’avaient pas de culasse. Les hommes jugés les

plus braves reçurent cinq cartouches. Moulay Hafid avait certes des

troupes plus solides et aguerries, mais elles étaient employées au sud,

vers Sefrou menacé par des tribus berbères animées, selon la coutume, de

mauvais esprit envers le Gouvernement. C’est probablement cette

circonstance qui avait déterminé Bou Hamara à prononcer vers Fez une

pointe nouvelle. Récemment proclamé par les Oulama de la ville sainte,

pensant tenir sous sa babouche un peuple soumis, le Sultan, plein

d’orgueil mais inquiet, fit montre en cette occasion d’une imprudence

qui aurait pu lui coûter cher. On lui en fit la remarque et, cynique, il

répondit qu’il essayait la valeur de sa baraka en même temps que

l’habileté militaire des agents que la France lui offrait. Et l’on sut,

de ce jour, qu’Hafid n’avait aucune confiance dans son droit divin et

encore moins dans notre aide. Un officier français devait en effet

conduire contre le Rogui la troupe de miséreux dont il a été parlé. Et

comme le Sultan soupçonnait son ennemi de faire notre jeu, le tour ne

manquait pas de rouerie. Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit. La

colonne en partance devait emmener avec elle un petit canon, selon la

formule, et ce canon attendait dans la grande cour du Méchouar que l’on

vînt le prendre. Or le matin du jour fixé pour le départ, lorsque

l’officier français vint au rassemblement, il trouva les soldats assis

bien calmes sur plusieurs lignes dans l’immense Méchouar où ils

paraissaient attendre sa venue. Les chefs indigènes étaient eux-mêmes au

repos et tout ce monde semblait jouir d’une absolue quiétude exempte de

la martiale fébrilité qui anime généralement les gens chargés de

sauvegarder l’Empire. Le petit canon était là lui aussi, sur ses petites

roues; il attendait, tout seul devant le centre des longues lignes

d’hommes au repos, il attendait qu’on vînt le prendre pour son œuvre de

gloire. Mais entre ses roues, recroquevillé, cramponné aux rayons, un

homme était réfugié. Toutes les cinq minutes on entendait sa voix qui

criait: «J’en appelle à la justice du Sultan.» L’officier mit pied à

terre et, soucieux de respecter les coutumes, s’assit et attendit. Tout

le monde continua d’attendre, car la troupe ne pouvait partir sans le

canon et l’on ne pouvait troubler celui-ci dans l’exercice de son droit

d’asile. Le Sultan seul devait libérer le noble engin en accueillant le

réfugié. Mais personne n’a jamais au Maroc osé rompre le sommeil du

souverain et l’incident était d’ailleurs d’une telle banalité que l’on

ne crut même pas utile de l’informer à son réveil. Un suppliant est bien

peu de chose, et s’il arrivait cette fois qu’il arrêtât l’élan des

défenseurs de l’État, ceux-ci étaient trop heureux de remettre à plus

tard leurs exploits pour hâter le moins du monde le règlement de cette

affaire. Lorsque Hafid, vers le soir, parut dans la grande cour des

assemblées, les troupes attendaient toujours. Il prit mal la chose. Le

respect des coutumes lui parut en cette occasion poussé trop loin. Il

fit châtier sans l’entendre le suppliant dont l’étonnement dut être vif.

Et la colonne libérée s’en fut, hors des murs, attendre pour partir le

jour suivant[2].

[2] Cette misérable cohue n’alla pas loin. Campée à l’est de Fez et en

vue de cette ville sur une hauteur dénommée Ank-el-Djemel, elle fut

surprise par la neige et souffrit d’une vague de froid dont beaucoup

d’hommes moururent. Le Rogui, gêné lui-même par le mauvais temps, ne

put accentuer son mouvement. On ramena vers Fez les malheureux soldats

chérifiens ou tout au moins ceux qui n’avaient pas d’eux-mêmes pris

cette prudente initiative.

* * * * *

Comme Martin suspendait la lecture pour rallumer son cigare, Dupont

éprouva le désir d’ergoter, selon son habitude.

--Autant qu’il me souvienne, dit-il, des faits que vous narrez, votre

récit jusqu’à présent les suit avec une suffisante sincérité. Mais je

n’aime pas ces incidentes prolongées dont vous entrelardez votre thème

principal. Votre histoire de canon tabou, pour exacte qu’elle soit,

n’intéresse pas votre sujet. Vous cédez, je crois, au fâcheux attrait de

la couleur locale.

--Je n’aurais pas, fit Martin, rallumé mon cigare si je m’étais douté

qu’à la faveur d’une interruption, vous dussiez m’adresser des

sarcasmes. L’homme dont je parle n’est pas mort sur le trajet des

Batignolles à l’Odéon, ce qui me dispenserait de noter les coutumes des

Parisiens. Votre reproche de sacrifier au goût de France pour la couleur

locale m’attriste d’autant plus qu’il paraît justifié. Je suis pris

entre deux nécessités contradictoires, celle d’être véridique en plaçant

mes sujets dans leur exact milieu et celle d’affermir chez nos

compatriotes l’idée que l’Afrique latine est bien leur habitat séculaire

et national, proposition qui, je vous l’ai dit, m’enchante par la

facilité qu’elle apporte à toutes nos réflexions en matière africaine.

Autant que M. Louis Bertrand, je confesse qu’il n’y a plus de

Méditerranée. J’avoue ne pouvoir entendre à Rabat la messe de

Monseigneur sans rêver que j’écoute la voix de saint Augustin sous les

voûtes d’Hippone. Le moindre bourricot me fait songer à ceux du temps

d’Apulée. Mais, à l’égal de cet autre Martin, ami de Candide, qui était

manichéen et ne savait qu’y faire, je suis, moi, conteur, et n’y puis

rien. Je ne puis davantage faire que la ville de Fez ait un autre aspect

ni que Moulay Hafid soit un monarque constitutionnel. Je ne veux pas

tromper mes lecteurs éventuels sur la qualité de la marchandise vendue

et placer la mort du Rogui dans le cadre des _Misérables_. Dites

seulement si je dois achever ma lecture.

Et comme Dupont faisait un geste d’acquiescement résigné, Martin

continua.

* * * * *

Cette digression sur le rôle du canon dans l’armée chérifienne nous

ramène aux deux artilleurs dont l’intervention avait provoqué la capture

de Bou Hamara. Quelques mois s’étaient écoulés depuis qu’ils honoraient

de leurs services le Sultan Moulay Abd el Hafid et, sous leur impulsion,

les canons avaient retrouvé leur faculté guerrière tout en gardant pour

le peuple le prestige ancien dont il a été parlé. Informés de l’arrivée

du prisonnier, les artilleurs allèrent le voir. L’homme gisait devant la

tente du caïd chef de la mehalla. Il avait pour tout vêtement son

pantalon marocain. On lui avait enlevé le reste et son torse puissant,

brun, apparaissait ruisselant de sueur. Il gisait les pieds entravés;

ses poings ramenés et liés derrière la tête servaient à celle-ci de

support. Sa face de quarteron, dont une transpiration de fièvre

vernissait l’épiderme, était une chose tragique. Les yeux s’y

déplaçaient constamment dans leurs orbites par une volonté farouche de

voir, de dévisager les gens qui l’entouraient, les arrivants. Un rictus

nerveux avait pris ses lèvres, les maintenait écartées, frémissantes, et

découvrait sa dentition très blanche, complète et saine, au travers de

laquelle la bave coulait, s’amassait aux commissures et moussait sous la

pression du souffle furieux qui haletait du torse comme d’une forge.

Parfois le regard se posait sur quelqu’un et la bouche crachait un nom

suivi d’injures. Comme les deux Français s’écartaient, ayant assez vu,

ils entendirent la voix qui les interpellait:

--Roumis, si vous êtes ici utiles à quelque chose, tuez-moi.

Ils s’arrêtèrent, écoutèrent sans se retourner puis reprirent le chemin

de leur tente.

--Sale métier, dit l’un.

--Servitude, dit l’autre qui avait de la lecture.

Mais ils n’étaient pas au bout de leurs répugnances. Les canons du

Sultan étaient en effet devant leur tente, ainsi que les harnais, les

caisses à munitions, le tout bien rangé, empilé. Ces gens avaient le

souci de l’ordre et soignaient le matériel à eux confié comme s’ils

étaient dans leur corps d’origine, et même mieux: car, loin de tout et

de tous, lancés seuls dans la bagarre marocaine, enfants perdus ignorés

de la France, leur amour-propre de soldats français s’exaltait jusqu’à

l’absurde et jusqu’au sublime. Les caïds donc s’avisèrent que le Rogui

prisonnier devait aller saluer le Sultan en la personne de ses canons.

On passa une corde dans l’anneau que formaient ses bras liés et on le

traîna sur le sol jusque devant les pièces. L’homme resta là étendu,

déchiré, saignant. On lui rajusta son pantalon qui avait cédé aux

aspérités du sol; la pudeur musulmane, même dans les frénésies de la

guerre, n’admet la nudité que pour les cadavres. La coutume autorise à

dépouiller les morts, mais on doit laisser la chemise aux vivants que

l’on pille.

La méhalla couvrait de ses tentes un mouvement accentué de terrain

dominant une plaine. On était parti de là pour bousculer la horde

ennemie vers l’est. Maintenant le soleil déclinant donnait des ombres

aux choses et les détails du pays qui, durant la journée, se perdaient

dans la buée méridienne, apparaissaient en pleine valeur. C’était une

belle image de nature nord-africaine, deux rivières, des moissons

jaunies, des bouquets d’arbres, des jardins de figuiers en quinconce;

de-ci de-là, jusque très loin, un, deux, trois marabouts blancs sur une

croupe, au fond d’un ravin, dans du jaune, du vert sombre. C’était

tellement grand que l’on n’y distinguait pas d’êtres humains, évidemment

trop petits. Les hommes pourtant avaient passé dans le tableau. On

suivait leurs traces démentes aux colonnes de fumée qui, un peu partout,

dans l’air lourd de cette fin de journée chaude, s’élevaient marquant

les douars, les demeures saccagées, brûlées. Assez près, vers le nord,

les montagnes des Djebala limitaient la vue, puis, beaucoup plus loin

dans l’est, celles des Cenhadja, des Tsoul rosissaient dans le soleil

oblique, tandis que, là-bas, donnant la direction de Taza, la corne

nette du Tazeka s’évanouissait déjà dans le violet précurseur de

l’ombre. De la plaine, les vainqueurs surgissaient en foule, montant la

colline vers le camp. En avant des deux canons, le Rogui gisait le

visage tourné vers l’est, la tête appuyée toujours sur ses deux poings.

L’excès de douleur physique et morale l’avait abattu. Il n’injuriait

plus ses bourreaux. Et silencieux il vit ses soldats prisonniers qu’on

amenait par grappes, le collier de fer au cou, vers les canons du

Sultan. Lorsqu’un rang était arrivé, les hommes qui le formaient

s’accroupissaient d’un seul mouvement à cause de la chaîne qui reliait

leurs carcans. Il en vint environ quatre cents qui, autour des canons

encadrant le vaincu, formèrent de grands cercles douloureux. Toute la

nuit, Bou Hamara dut entendre les lamentations qui s’élevaient, se

répondaient de groupes à groupes, et les invectives de ses soldats qui

lui reprochaient leur défaite.

En même temps avaient paru les têtes coupées. Ceux qui en apportaient

les tenaient par la mèche rituelle du crâne; rares étaient les courageux

qui les avaient enfilées à la baïonnette du fusil, car il n’est rien de

plus lourd et encombrant qu’une arme sur l’épaule avec, au bout, ce

contre-poids. Les gens passaient d’abord devant la grande tente du caïd

chef de la mehalla heureuse[3]. Là, ils élevaient le trophée à bout de

bras et criaient: que Dieu bénisse notre Seigneur! On les complimentait

et le scribe leur jetait cinq pièces d’argent, cinq douros, tarif

chérifien. Puis ils allaient vers les canons qui peu à peu se

garnissaient de têtes coupées. Cette ornementation n’est pas chose

facile. Les têtes ne restent pas où on les pose; sur les plaques

d’essieu, entre les rais passe encore. Sur le tube elles ne tiennent

qu’en équilibre instable; de l’affût qui est incliné elles glissent. On

s’obstine, on rit et, de guerre lasse, on les laisse où elles tombent;

peu importe, sinon que l’offrande soit faite et que l’hommage soit rendu

aux canons du Chérif victorieux.

[3] L’empire du Maroc fut toujours et longtemps encore sera le pays

des formules, des épithètes obligées qu’on observe soigneusement dans

le langage écrit et parlé. Subissant une déformation professionnelle

dont il s’excuse, mais justifiée par une longue fréquentation de la

société mograbine, le rédacteur de ces annales use souvent des

locutions toutes faites dont nul en ce pays, à l’égal du Maître, ne

voudrait se départir. Le Sultan écrit: «ma méhalla heureuse, mon

étrier victorieux, mon Maghzen glorieux, mes caïds intègres». Sous Sa

plume et celle de Ses sujets le Gouvernement de la République a été

qualifié, une fois pour toutes, de _Doulat el fakhima_ (le

gouvernement considérable), ce qui évite de dire: le gouvernement

protecteur.

La nuit passa; jusqu’à l’aube il y eut fête dans le camp. Les ribaudes

officielles, les éphèbes réguliers, en extra les femmes, les enfants

capturés, la musique, les chants scandés des battements du tambour et

des grincements du guimbri, le thé et le sucre de prise... mais il vaut

mieux laisser cela ou n’en parler que pour marquer l’endurance

singulière des Marocains à la fatigue. Ceux qui ont dû vivre parmi ces

hordes ont constaté que, même après les jours de grand effort, le soldat

ne dormait pas avant les premières heures du matin. Cet être dort comme

il mange, c’est-à-dire quand il le peut et sa nature récupère aussi bien

le sommeil manqué que la nourriture dont elle fut privée, question de

nerfs et d’estomac.

Lorsque, le lendemain de ce jour de bataille, les sous-officiers

d’artillerie sortirent de leur tente, ils virent leurs pièces

poisseuses, sanguinolentes, enguirlandées de crânes. La rosée nocturne

dont les canons, comme on le sait, aiment à rafraîchir leur métal

surmené, s’était bien condensée sur celui-ci, mais elle suait salie,

immonde, autour des frettes et coulait, honteuse, au long des flasques

de l’affût. Et malgré que ces deux hommes fussent blasés de couleur

locale, leur dégoût s’exhala en jurons parallèles. Ceci fait, prenant

les têtes par quelque partie saillante, ils les mirent en tas avec tout

le respect possible. Le Rogui avait été ramené devant la tente du Caïd

pour y être mieux gardé. Les prisonniers gisaient accablés ou endormis,

chacun à sa place dans le rang, la chaîne au cou. Et nos gens se mirent

en devoir de nettoyer leurs canons, ainsi qu’il est prescrit par les

règlements.

La mort du Rogui · 第 1 / 10 段