Mais une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets du

Canadien. Le temps était fort mauvais. Nous approchions de ces parages

où les tempêtes sont fréquentes, de cette patrie des trombes et des

cyclones, précisément engendrés par le courant du Gulf-Stream.

Affronter une mer souvent démontée sur un frêle canot, c'était courir à

une perte certaine. Ned Land en convenait lui-même. Aussi rongeait-il

son frein, pris d'une furieuse nostalgie que la fuite seule eût pu

guérir.

« Monsieur, me dit-il ce jour-là, il faut que cela finisse. Je veux en

avoir le coeur net. Votre Nemo s'écarte des terres et remonte vers le

nord. Mais je vous le déclare j'ai assez du pôle Sud, et je ne le

suivrai pas au pôle Nord.

-- Que faire, Ned, puisqu'une évasion est impraticable en ce moment ?

-- J'en reviens à mon idée. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez

rien dit, quand nous étions dans les mers de votre pays. Je veux

parler, maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je

songe qu'avant quelques jours, le _Nautilus_ va se trouver à la hauteur

de la Nouvelle-Ecosse, et que là, vers Terre-Neuve, s'ouvre une large

baie, que dans cette baie se jette le Saint-Laurent et que le

Saint-Laurent, c'est mon fleuve à moi le fleuve de Québec, ma ville

natale ; quand je songe à cela, la fureur me monte au visage, mes

cheveux se hérissent. Tenez, monsieur, je me jetterai plutôt à la mer !

Je ne resterai pas ici ! J'y étouffe ! »

Le Canadien était évidemment à bout de patience. Sa vigoureuse nature

ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolongé. Sa physionomie

s'altérait de jour en jour. Son caractère devenait de plus en plus

sombre. Près de sept mois s'étaient écoulés sans que nous eussions eu

aucune nouvelle de la terre. De plus, l'isolement du capitaine Nemo,

son humeur modifiée, surtout depuis le combat des poulpes, sa

taciturnité, tout me faisait apparaître les choses sous un aspect

différent. Je ne sentais plus l'enthousiasme des premiers jours. Il

fallait être un Flamand comme Conseil pour accepter cette situation,

dans ce milieu réservé aux cétacés et autres habitants de la mer.

Véritablement, si ce brave garçon, au lieu de poumons avait eu des

branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingué !

« Eh bien, monsieur ? reprit Ned Land, voyant que je ne répondais pas.

-- Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles

sont ses intentions à notre égard ?

-- Oui, monsieur.

-- Et cela, quoiqu'il les ait déjà fait connaître ?

-- Oui. Je désire être fixé une dernière fois. Parlez pour moi seul, en

mon seul nom, si vous voulez.

-- Mais je le rencontre rarement. Il m'évite même.

-- C'est une raison de plus pour l'aller voir.

-- Je l'interrogerai, Ned.

-- Quand ? demanda le Canadien en insistant.

-- Quand je le rencontrerai.

-- Monsieur Aronnax, voulez-vous que j'aille le trouver, moi ?

-- Non, laissez-moi faire. Demain...

-- Aujourd'hui, dit Ned Land.

-- Soit. Aujourd'hui, je le verrai », répondis-je au Canadien, qui, en

agissant lui-même, eût certainement tout compromis.

Je restai seul. La demande décidée, je résolus d'en finir

immédiatement. J'aime mieux chose faite que chose à faire.

Je rentrai dans ma chambre. De là, j'entendis marcher dans celle du

capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser échapper cette occasion de le

rencontrer. Je frappai à sa porte. Je n'obtins pas de réponse. Je

frappai de nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit.

J'entrai. Le capitaine était là. Courbé sur sa table de travail, il ne

m'avait pas entendu. Résolu à ne pas sortir sans l'avoir interrogé, je

m'approchai de lui. Il releva la tête brusquement, fronça les sourcils,

et me dit d'un ton assez rude :

« Vous ici ! Que me voulez-vous ?

-- Vous parler, capitaine.

-- Mais je suis occupé, monsieur, je travaille. Cette liberté que je

vous laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi ? »

La réception était peu encourageante. Mais j'étais décidé à tout

entendre pour tout répondre.

« Monsieur, dis-je froidement, j'ai à vous parler d'une affaire qu'il

ne m'est pas permis de retarder.

-- Laquelle, monsieur ? répondit-il ironiquement. Avez-vous fait

quelque découverte qui m'ait échappé ? La mer vous a-t-elle livré de

nouveaux secrets ? »

Nous étions loin de compte. Mais avant que j'eusse répondu, me montrant

un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave :

« Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit écrit en plusieurs langues. Il

contient le résumé de mes études sur la mer, et, s'il plaît à Dieu, il

ne périra pas avec moi. Ce manuscrit, signé de mon nom, complété par

l'histoire de ma vie, sera renfermé dans un petit appareil

insubmersible. Le dernier survivant de nous tous à bord du _Nautilus_

jettera cet appareil à la mer, et il ira où les flots le porteront. »

Le nom de cet homme ! Son histoire écrite par lui-même ! Son mystère

serait donc un jour dévoilé ? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette

communication qu'une entrée en matière.

« Capitaine, répondis-je, je ne puis qu'approuver la pensée qui vous

fait agir. Il ne faut pas que le fruit de vos études soit perdu. Mais

le moyen que vous employez me paraît primitif. Qui sait où les vents

pousseront cet appareil, en quelles mains il tombera ? Ne sauriez-vous

trouver mieux ? Vous, ou l'un des vôtres ne peut-il... ?

-- Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m'interrompant.

-- Mais moi, mes compagnons, nous sommes prêts à garder ce manuscrit en

réserve, et si vous nous rendez la liberté...

-- La liberté ! fit le capitaine Nemo se levant.

-- Oui, monsieur, et c'est à ce sujet que je voulais vous interroger.

Depuis sept mois nous sommes à votre bord, et je vous demande

aujourd'hui, au nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention

est de nous y garder toujours.

-- Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous répondrai

aujourd'hui ce que je vous ai répondu il y a sept mois : Qui entre dans

le _Nautilus_ ne doit plus le quitter.

C'est l'esclavage même que vous nous imposez.

-- Donnez-lui le nom qu'il vous plaira.

-- Mais partout l'esclave garde le droit de recouvrer sa liberté !

Quels que soient les moyens qui s'offrent à lui, il peut les croire

bons !

-- Ce droit, répondit le capitaine Nemo, qui vous le dénie ? Ai-je

jamais pensé à vous enchaîner par un serment ? »

Le capitaine me regardait en se croisant les bras.

« Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne serait

ni de votre goût ni du mien. Mais puisque nous l'avons entamé,

épuisons-le. Je vous le répète, ce n'est pas seulement de ma personne

qu'il s'agit. Pour moi l'étude est un secours, une diversion puissante,

un entraînement, une passion qui peut me faire tout oublier. Comme

vous, je suis homme à vivre ignoré, obscur, dans le fragile espoir de

léguer un jour à l'avenir le résultat de mes travaux, au moyen d'un

appareil hypothétique confié au hasard des flots et des vents. En un

mot, je puis vous admirer, vous suivre sans déplaisir dans un rôle que

je comprends sur certains points : mais il est encore d'autres aspects

de votre vie qui me la font entrevoir entourée de complications et de

mystères auxquels seuls ici, mes compagnons et moi, nous n'avons aucune

part. Et même, quand notre coeur a pu battre pour vous, ému par

quelques-unes de vos douleurs ou remué par vos actes de génie ou de

courage, nous avons dû refouler en nous jusqu'au plus petit témoignage

de cette sympathie que fait naître la vue de ce qui est beau et bon,

que cela vienne de l'ami ou de l'ennemi. Eh bien, c'est ce sentiment

que nous sommes étrangers à tout ce qui vous touche, qui fait de notre

position quelque chose d'inacceptable, d'impossible, même pour moi mais

d'impossible pour Ned Land surtout. Tout homme, par cela seul qu'il est

homme, vaut qu'on songe à lui. Vous êtes-vous demandé ce que l'amour de

la liberté, la haine de l'esclavage, pouvaient faire naître de projets

de vengeance dans une nature comme celle du Canadien, ce qu'il pouvait

penser, tenter, essayer ?... »

Je m'étais tu. Le capitaine Nemo se leva.

« Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que m'importe

? Ce n'est pas moi qui l'ai été chercher ! Ce n'est pas pour mon

plaisir que je le garde à mon bord ! Quant à vous, monsieur Aronnax,

vous êtes de ceux qui peuvent tout comprendre, même le silence. Je n'ai

rien de plus à vous répondre. Que cette première fois où vous venez de

traiter ce sujet soit aussi la dernière, car une seconde fois, je ne

pourrais même pas vous écouter. »

Je me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut très tendue.

Je rapportai ma conversation à mes deux compagnons.

« Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien à attendre de cet

homme. Le _Nautilus_ se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel

que soit le temps. »

Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. Des symptômes d'ouragan

se manifestaient. L'atmosphère se faisait blanchâtre et laiteuse. Aux

cyrrhus à gerbes déliées succédaient à l'horizon des couches de

nimbocumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement. La mer

grossissait et se gonflait en longues houles. Les oiseaux

disparaissaient, à l'exception des satanicles, amis des tempêtes. Le

baromètre baissait notablement et indiquait dans l'air une extrême

tension des vapeurs. Le mélange du storm-glass se décomposait sous

l'influence de l'électricité qui saturait l'atmosphère. La lutte des

éléments était prochaine.

La tempête éclata dans la journée du 18 mai, précisément lorsque le

_Nautilus_ flottait à la hauteur de Long-Island, à quelques milles des

passes de New York. Je puis décrire cette lutte des éléments, car au

lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par

un inexplicable caprice, voulut la braver à sa surface.

Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais, c'est-à-dire

avec une vitesse de quinze mètres à la seconde, qui fut portée à

vingt-cinq mètres vers trois heures du soir. C'est le chiffre des

tempêtes.

Le capitaine Nemo, inébranlable sous les rafales, avait pris place sur

la plate-forme. Il s'était amarré à mi-corps pour résister aux vagues

monstrueuses qui déferlaient. Je m'y étais hissé et attaché aussi,

partageant mon admiration entre cette tempête et cet homme incomparable

qui lui tenait tête.

La mer démontée était balayée par de grandes loques de nuages qui

trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites

lames intermédiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien que

de longues ondulations fuligineuses, dont la crête ne déferle pas, tant

elles sont compactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles s'excitaient

entre elles. Le _Nautilus_, tantôt couché sur le côté, tantôt dressé

comme un mât, roulait et tanguait épouvantablement.

Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le

vent ni la mer. L'ouragan se déchaîna avec une vitesse de quarante-cinq

mètres à la seconde, soit près de quarante lieues à l'heure. C'est dans

ces conditions qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de

toits dans des portes, qu'il rompt des grilles de fer, qu'il déplace

des canons de vingt-quatre. Et pourtant le _Nautilus_, au milieu de la

tourmente, justifiait cette parole d'un savant ingénieur : « Il n'y a

pas de coque bien construite qui ne puisse défier à la mer ! » Ce

n'était pas un roc résistant, que ces lames eussent démoli, c'était un

fuseau d'acier, obéissant et mobile, sans gréement, sans mâture, qui

bravait impunément leur fureur.

Cependant j'examinais attentivement ces vagues déchaînées. Elles

mesuraient jusqu'à quinze mètres de hauteur sur une longueur de cent

cinquante a cent soixante-quinze mètres, et leur vitesse de

propagation, moitié de celle du vent, était de quinze mètres à la

seconde. Leur volume et leur puissance s'accroissaient avec la

profondeur des eaux. Je compris alors le rôle de ces lames qui

emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent au fond des mers

où elles portent la vie avec l'oxygène. Leur extrême force de pression

-- on l'a calculée peut s'élever jusqu'à trois mille kilogrammes par

pied carré de la surface qu'elles contrebattent. Ce sont de telles

lames qui, aux Hébrides, ont déplacé un bloc pesant quatre-vingt-quatre

mille livres. Ce sont elles qui, dans la tempête du 23 décembre 1864,

après avoir renversé une partie de la ville de Yéddo, au Japon, faisant

sept cents kilomètres à l'heure, allèrent se briser le même jour sur

les rivages de l'Amérique.

L'intensité de la tempête s'accrut avec la nuit. Le baromètre, comme en

1860, à la Réunion, pendant un cyclone, tomba à 710 millimètres. A la

chute du jour, je vis passer à l'horizon un grand navire qui luttait

péniblement. Il capeyait sous petite vapeur pour se maintenir debout à

la lame. Ce devait être un des steamers des lignes de New York à

Liverpool ou au Havre. Il disparut bientôt dans l'ombre.

A dix heures du soir, le ciel était en feu. L'atmosphère fut zébrée

d'éclairs violents. Je ne pouvais en supporter l'éclat, tandis que le

capitaine Nemo, les regardant en face, semblait aspirer en lui l'âme de

la tempête. Un bruit terrible emplissait les airs, bruit complexe, fait

des hurlements des vagues écrasées, des mugissements du vent, des

éclats du tonnerre. Le vent sautait à tous les points de l'horizon, et

le cyclone, partant de l'est, y revenait en passant par le nord,

l'ouest et le sud, en sens inverse des tempêtes tournantes de

l'hémisphère austral.

Ah ! ce Gulf-Stream ! Il justifiait bien son nom de roi des tempêtes !

C'est lui qui crée ces formidables cyclones par la différence de

température des couches d'air superposées a ses courants.

A la pluie avait succédé une averse de feu. Les gouttelettes d'eau se

changeaient en aigrettes fulminantes. On eût dit que le capitaine Nemo,

voulant une mort digne de lui, cherchait à se faire foudroyer. Dans un

effroyable mouvement de tangage, le _Nautilus_ dressa en l'air son

éperon d'acier, comme la tige d'un paratonnerre, et j'en vis jaillir de

longues étincelles.

Brisé, à bout de forces, je me coulai à plat ventre vers le panneau. Je

l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors son

maximum d'intensité. Il était impossible de se tenir debout à

l'intérieur du _Nautilus_.

Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les réservoirs se

remplir peu à peu, et le _Nautilus_ s'enfonça doucement au-dessous de

la surface des flots.

Par les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effarés qui

passaient comme des fantômes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent

foudroyés sous mes yeux !

Le _Nautilus_ descendait toujours. Je pensais qu'il retrouverait le

calme à une profondeur de quinze mètres. Non. Les couches supérieures

étaient trop violemment agitées. Il fallut aller chercher le repos

jusqu'à cinquante mètres dans les entrailles de la mer.

Mais là, quelle tranquillité, quel silence, quel milieu paisible ! Qui

eût dit qu'un ouragan terrible se déchaînait alors à la surface de cet

Océan ?

XX

PAR 47°24' DE LATITUDE ET DE 17°28' DE LONGITUDE

A la suite de cette tempête, nous avions été rejetés dans l'est. Tout

espoir de s'évader sur les atterrages de New York ou du Saint-Laurent

s'évanouissait. Le pauvre Ned, désespéré, s'isola comme le capitaine

Nemo. Conseil et moi, nous ne nous quittions plus.

J'ai dit que le _Nautilus_ s'était écarté dans l'est. J'aurais dû dire,

plus exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours, il erra

tantôt à la surface des flots, tantôt au-dessous, au milieu de ces

brumes si redoutables aux navigateurs. Elles sont principalement dues à

la fonte des glaces, qui entretient une extrême humidité dans

l'atmosphère. Que de navires perdus dans ces parages, lorsqu'ils

allaient reconnaître les feux incertains de la côte ! Que de sinistres

dus à ces brouillards opaques ! Que de chocs sur ces écueils dont le

ressac est éteint par le bruit du vent ! Que de collisions entre les

bâtiments, malgré leurs feux de position, malgré les avertissements de

leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme !

Aussi, le fond de ces mers offrait-il l'aspect d'un champ de bataille,

où gisaient encore tous ces vaincus de l'Océan ; les uns vieux et

empâtés déjà ; les autres jeunes et réfléchissant l'éclat de notre

fanal sur leurs ferrures et leurs carènes de cuivre. Parmi eux, que de

bâtiments perdus corps et biens, avec leurs équipages, leur monde

d'émigrants, sur ces points dangereux signalés dans les statistiques,

le cap Race, l'île Saint-Paul, le détroit de Belle-Ile, l'estuaire du

Saint-Laurent ! Et depuis quelques années seulement que de victimes

fournies à ces funèbres annales par les lignes du Royal-Mail, d'Inmann,

de Montréal, le _Solway_, I'_Isis_, le _Paramatta_, I'_Hungarian_, le

_Canadian_, l'_Anglo-Saxon_, le _Humboldt_, l'_United-States_, tous

échoués, l'_Artic_, le _Lyonnais_, coulés par abordage, le _Président_,

le _Pacific_, le _City-of-Glasgow_, disparus pour des causes ignorées,

sombres débris au milieu desquels naviguait le _Nautilus_, comme s'il

eût passé une revue des morts !

Le 15 mai, nous étions sur l'extrémité méridionale du banc de

Terre-Neuve. Ce banc est un produit des alluvions marines, un amas

considérable de ces détritus organiques, amenés soit de l'Équateur par

le courant du Gulf-Stream, soit du pôle boréal, par ce contre-courant

d'eau froide qui longe la côte américaine. Là aussi s'amoncellent les

blocs erratiques charriés par la débâcle des glaces. Là s'est formé un

vaste ossuaire de poissons de mollusques ou de zoophytes qui y

périssent par milliards.

La profondeur de la mer n'est pas considérable au banc de Terre-Neuve.

Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse

subitement une dépression profonde, un trou de trois mille mètres. Là

s'élargit le Gulf-Stream. C'est un épanouissement de ses eaux. Il perd

de sa vitesse et de sa température, mais il devient une mer.

Parmi les poissons que le _Nautilus_ effaroucha à son passage, je

citerai le cycloptère d'un mètre, à dos noirâtre, à ventre orange, qui

donne à ses congénères un exemple peu suivi de fidélité conjugale, un

unernack de grande taille, sorte de murène émeraude, d'un goût

excellent, des karraks à gros yeux, dont la tête a quelque ressemblance

avec celle du chien, des blennies, ovovivipares comme les serpents, des

gobies-boulerots ou goujons noirs de deux décimètres, des macroures à

longue queue, brillant d'un éclat argenté, poissons rapides, aventurés

loin des mers hyperboréennes.

Les filets ramassèrent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux,

bien musclé, armé de piquants à la tête et d'aiguillons aux nageoires,

véritable scorpion de deux à trois mètres, ennemi acharné des blennies,

des gades et des saumons, c'était le cotte des mers septentrionales, au

corps tuberculeux, brun de couleur, rouge aux nageoires. Les pêcheurs

du _Nautilus_ eurent quelque peine à s'emparer de cet animal, qui,

grâce à la conformation de ses opercules, préserve ses organes

respiratoires du contact desséchant de l'atmosphère et peut vivre

quelque temps hors de l'eau.

Je cite maintenant -- pour mémoire -- des bosquiens, petits poissons

qui accompagnent longtemps les navires dans les mers boréales, des

ables-oxyrhinques, spéciaux à l'Atlantique septentrional, des

rascasses, et j'arrive aux gades, principalement à l'espèce morue, que

je surpris dans ses eaux de prédilection, sur cet inépuisable banc de

Terre-Neuve.

On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes, car

Terre-Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. Lorsque le _Nautilus_

s'ouvrit un chemin à travers leurs phalanges pressées, Conseil ne put

retenir cette observation :

« Ça ! des morues ! dit-il ; mais je croyais que les morues étaient

plates comme des limandes ou des soles ?

-- Naïf ! m'écriai-je. Les morues ne sont plates que chez l'épicier, où

on les montre ouvertes et étalées. Mais dans l'eau, ce sont des

poissons fusiformes comme les mulets, et parfaitement conformés pour la

marche.

-- Je veux croire monsieur, répondit Conseil. Quelle nuée, quelle

fourmilière !

-- Eh ! mon ami, il y en aurait bien davantage, sans leurs ennemis, les

rascasses et les hommes ! Sais-tu combien on a compté d'oeufs dans une

seule femelle ?

-- Faisons bien les choses, répondit Conseil. Cinq cent mille.

-- Onze millions, mon ami.

-- Onze millions. Voila ce que je n'admettrai jamais, à moins de les

compter moi-même.

-- Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire.

D'ailleurs, c'est par milliers que les Français, les Anglais, les

Américains, les Danois, les Norvégiens, pêchent les morues. On les

consomme en quantités prodigieuses, et sans l'étonnante fécondité de

ces poissons, les mers en seraient bientôt dépeuplées. Ainsi en

Angleterre et en Amérique seulement, cinq mille navires montés par

soixante-quinze mille marins, sont employés à la pêche de la morue.

Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne, ce qui fait

vingt-cinq millions. Sur les côtes de la Norvège, même résultat.

-- Bien, répondit Conseil, je m'en rapporte à monsieur. Je ne les

compterai pas.

-- Quoi donc ?

-- Les onze millions d'oeufs. Mais je ferai une remarque.

-- Laquelle ?

-- C'est que si tous les oeufs éclosaient, il suffirait de quatre

morues pour alimenter l'Angleterre, l'Amérique et la Norvège. »

Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis

parfaitement ces longues lignes, armées de deux cents hameçons, que

chaque bateau tend par douzaines. Chaque ligne entraînée par un bout au

moyen d'un petit grappin, était retenue a la surface par un orin fixé

sur une bouée de liège. Le _Nautilus_ dut manoeuvrer adroitement au

milieu de ce réseau sous-marin.

D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages fréquentés. Il

s'éleva jusque vers le quarante-deuxième degré de latitude. C'était à

la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content, où

aboutit l'extrémité du câble transatlantique.

Le _Nautilus_, au lieu de continuer à marcher au nord prit direction

vers l'est, comme s'il voulait suivre ce plateau télégraphique sur

lequel repose le câble, et dont des sondages multipliés ont donné le

relief avec une extrême exactitude.

Ce fut le 17 mai, à cinq cents milles environ de Heart's Content, par

deux mille huit cents mètres de profondeur, que j'aperçus le câble

gisant sur le sol. Conseil, que je n'avais pas prévenu, le prit d'abord

pour un gigantesque serpent de mer et s'apprêtait à le classer suivant

sa méthode ordinaire. Mais je désabusai le digne garçon et pour le

consoler de son déboire, je lui appris diverses particularités de la

pose de ce câble.

Le premier câble fut établi pendant les années 1857 et 1 858 ; mais,

après avoir transmis quatre cents télégrammes environ, il cessa de

fonctionner. En 1863, les ingénieurs construisirent un nouveau câble,

mesurant trois mille quatre cents kilomètres et pesant quatre mille

cinq cents tonnes, qui fut embarqué sur le _Great-Eastern_. Cette

tentative échoua encore.

Or, le 25 mai, le _Nautilus_, immergé par trois mille huit cent

trente-six mètres de profondeur, se trouvait précisément en cet endroit

où se produisit la rupture qui ruina l'entreprise. C'était à six cent

trente-huit milles de la côte d'Irlande. On s'aperçut, à deux heures

après-midi, que les communications avec l'Europe venaient de

s'interrompre. Les électriciens du bord résolurent de couper le câble

avant de le repêcher, et à onze heures du soir, ils avaient ramené la

partie avariée. On refit un joint et une épissure ; puis le câble fut

immergé de nouveau. Mais, quelques jours plus tard, il se rompit et ne

put être ressaisi dans les profondeurs de l'Océan.

Les Américains ne se découragèrent pas. L'audacieux Cyrus Field, le

promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua

une nouvelle souscription. Elle fut immédiatement couverte. Un autre

câble fut établi dans de meilleures conditions. Le faisceau de fils

conducteurs isolés dans une enveloppe de gutta-percha, était protégé

par un matelas de matières textiles contenu dans une armature

métallique. Le _Great-Eastern_ reprit la mer le 13 juillet 1866.

Vingt Mille Lieues Sous Les Mers — Part 2 · 第 17 / 19 段