en déroulant le câble, les électriciens observèrent que des clous y
avaient été récemment enfoncés dans le but d'en détériorer l'âme. Le
capitaine Anderson, ses officiers, ses ingénieurs, se réunirent,
délibérèrent, et firent afficher que si le coupable était surpris à
bord, il serait jeté à la mer sans autre jugement. Depuis lors, la
criminelle tentative ne se reproduisit plus.
Le 23 juillet, le _Great-Eastern_ n'était plus qu'à huit cents
kilomètres de Terre-Neuve, lorsqu'on lui télégraphia d'Irlande la
nouvelle de l'armistice conclu entre la Prusse et l'Autriche après
Sadowa. Le 27, il relevait au milieu des brumes le port de Heart's
Content. L'entreprise était heureusement terminée, et par sa première
dépêche, la jeune Amérique adressait à la vieille Europe ces sages
paroles si rarement comprises : « Gloire à Dieu dans le ciel, et paix
aux hommes de bonne volonté sur la terre. »
Je ne m'attendais pas à trouver le câble électrique dans son état
primitif, tel qu'il était en sortant des ateliers de fabrication. Le
long serpent, recouvert de débris de coquille, hérissé de
foraminifères, était encroûté dans un empâtement pierreux qui le
protégeait contre les mollusques perforants. Il reposait
tranquillement, à l'abri des mouvements de la mer, et sous une pression
favorable à la transmission de l'étincelle électrique qui passe de
l'Amérique à l'Europe en trente-deux centièmes de seconde. La durée de
ce câble sera infinie sans doute, car on a observé que l'enveloppe de
gutta-percha s'améliore par son séjour dans l'eau de mer.
D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le câble n'est
jamais immergé à des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le
_Nautilus_ le suivit jusqu'à son fond le plus bas, situé par quatre
mille quatre cent trente et un mètres, et là, il reposait encore sans
aucun effort de traction. Puis, nous nous rapprochâmes de l'endroit où
avait eu lieu l'accident de 1863.
Le fond océanique formait alors une vallée large de cent vingt
kilomètres, sur laquelle on eût pu poser le Mont-Blanc sans que son
sommet émergeât de la surface des flots. Cette vallée est fermée à
l'est par une muraille à pic de deux mille mètres. Nous y arrivions le
28 mai, et le _Nautilus_ n'était plus qu'à cent cinquante kilomètres de
l'Irlande.
Le capitaine Nemo allait-il remonter pour atterrir sur les îles
Britanniques ? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et
revint vers les mers européennes. En contournant l'île d'Émeraude,
j'aperçus un instant le cap Clear et le feu de Fastenet, qui éclaire
les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool.
Une importante question se posait alors à mon esprit.
Le _Nautilus_ oserait-il s'engager dans la Manche ? Ned Land qui avait
reparu depuis que nous rallions la terre ne cessait de m'interroger.
Comment lui répondre ? Le capitaine Nemo demeurait invisible. Après
avoir laissé entrevoir au Canadien les rivages d'Amérique, allait-il
donc me montrer les côtes de France ?
Cependant le _Nautilus_ s'abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il
passait en vue du Land's End, entre la pointe extrême de l'Angleterre
et les Sorlingues, qu'il laissa sur tribord.
S'il voulait entrer en Manche, il lui fallait prendre franchement à
l'est. Il ne le fit pas.
Pendant toute la journée du 31 mai, le _Nautilus_ décrivit sur la mer
une série de cercles qui m'intriguèrent vivement. Il semblait chercher
un endroit qu'il avait quelque peine à trouver. A midi, le capitaine
Nemo vint faire son point lui-même. Il ne m'adressa pas la parole. Il
me parut plus sombre que jamais. Qui pouvait l'attrister ainsi ?
Était-ce sa proximité des rivages européens ? Sentait-il quelque
ressouvenir de son pays abandonné ? Qu'éprouvait-il alors ? des remords
ou des regrets ? Longtemps cette pensée occupa mon esprit, et j'eus
comme un pressentiment que le hasard trahirait avant peu les secrets du
capitaine.
Le lendemain, 31 juin, le _Nautilus_ conserva les mêmes allures. Il
était évident qu'il cherchait à reconnaître un point précis de l'Océan.
Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu'il avait
fait la veille. La mer était belle, le ciel pur. A huit milles dans
l'est, un grand navire à vapeur se dessinait sur la ligne de l'horizon.
Aucun pavillon ne battait à sa corne, et je ne pus reconnaître sa
nationalité.
Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil passât au
méridien, prit son sextant et observa avec une précision extrême. Le
calme absolu des flots facilitait son opération. Le _Nautilus_ immobile
ne ressentait ni roulis ni tangage.
J'étais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son relèvement fut
terminé, le capitaine prononça ces seuls mots.
« C'est ici ! »
Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le bâtiment qui modifiait sa
marche et semblait se rapprocher de nous ? Je ne saurais le dire.
Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j'entendis les sifflements
de l'eau dans les réservoirs. Le _Nautilus_ commença de s'enfoncer,
suivant une ligne verticale, car son hélice entravée ne lui
communiquait plus aucun mouvement.
Quelques minutes plus tard, il s'arrêtait à une profondeur de huit cent
trente-trois mètres et reposait sur le sol.
Le plafond lumineux du salon s'éteignit alors, les panneaux
s'ouvrirent, et à travers les vitres, j'aperçus la mer vivement
illuminée par les rayons du fanal dans un ravo d'un demi-mille.
Je regardait à bâbord et je ne vis rien que l'immensité des eaux
tranquilles.
Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui
attira mon attention. On eût dit des ruines ensevelies sous un
empâtement de coquilles blanchâtres comme sous un manteau de neige. En
examinant attentivement cette masse, je crus reconnaître les formes
épaissies d'un navire, rasé de ses mâts, qui devait avoir coulé par
l'avant. Ce sinistre datait certainement d'une époque reculée. Cette
épave, pour être ainsi encroûtée dans le calcaire des eaux, comptait
déjà bien des années passées sur ce fond de l'Océan.
Quel était ce navire ? Pourquoi le _Nautilus_ venait-il visiter sa
tombe ? N'était-ce donc pas un naufrage qui avait entraîné ce bâtiment
sous les eaux ?
Je ne savais que penser, quand, près de moi, j'entendis le capitaine
Nemo dire d'une voix lente :
« Autrefois ce navire se nommait le _Marseillais_. Il portait
soixante-quatorze canons et fut lancé en 1762. En 1778, le 13 août,
commandé par La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre le
_Preston_. En 1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de
l'amiral d'Estaing à la prise de Grenade. En 1781, le 5 septembre, il
prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la Chesapeak.
En 1794, la république française lui changeait son nom. Le 16 avril de
la même année, il rejoignait à Brest l'escadre de Villaret-Joyeuse ?
chargé d'escorter un convoi de blé qui venait d'Amérique sous le
commandement de l'amiral Van Stabel. Le 11 et le 12 prairial, an II,
cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais. Monsieur,
c'est aujourd'hui le 13 prairial, le ler juin 1868. Il y a
soixante-quatorze ans, jour pour jour, à cette place même, par 47°24'
de latitude et 17°28' de longitude, ce navire, après un combat
héroïque, démâté de ses trois mâts, l'eau dans ses soutes, le tiers de
son équipage hors de combat, aima mieux s'engloutir avec ses trois cent
cinquante-six marins que de se rendre, et clouant son pavillon à sa
poupe, il disparut sous les flots au cri de : Vive la République !
-- Le _Vengeur_ ! m'écriai-je.
-- Oui ! monsieur. Le _Vengeur_ ! Un beau nom ! » murmura le capitaine
Nemo en se croisant les bras.
XXI
UNE HÉCATOMBE
Cette façon de dire, l'imprévu de cette scène, cet historique du navire
patriote froidement raconté d'abord, puis l'émotion avec laquelle
l'étrange personnage avait prononcé ses dernières paroles, ce nom de
_Vengeur_, dont la signification ne pouvait m'échapper, tout se
réunissait pour frapper profondément mon esprit. Mes regards ne
quittaient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer,
considérait d'un oeil ardent la glorieuse épave. Peut-être ne devais-je
jamais savoir qui il était, d'où il venait, où il allait, mais je
voyais de plus en plus l'homme se dégager du savant. Ce n'était pas une
misanthropie commune qui avait enfermé dans les flancs du _Nautilus_ le
capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime
que le temps ne pouvait affaiblir.
Cette haine cherchait-elle encore des vengeances ? L'avenir devait
bientôt me l'apprendre.
Cependant, le _Nautilus_ remontait lentement vers la surface de la mer,
et je vis disparaître peu à peu les formes confuses du _Vengeur_.
Bientôt un léger roulis m'indiqua que nous flottions à l'air libre.
En ce moment, une sourde détonation se fit entendre. Je regardai le
capitaine. Le capitaine ne bougea pas.
« Capitaine ? » dis-je.
Il ne répondit pas.
Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m'y
avaient précédé.
« D'où vient cette détonation ? demandai-je.
-- Un coup de canon », répondit Ned Land.
Je regardai dans la direction du navire que j'avais aperçu. Il s'était
rapproché du _Nautilus_ et l'on voyait qu'il forçait de vapeur. Six
milles le séparaient de nous.
« Quel est ce bâtiment, Ned ?
-- A son gréement, à la hauteur de ses bas mâts, répondit le Canadien,
je parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et
couler, s'il le faut, ce damné _Nautilus_ !
-- Ami Ned, répondit Conseil, quel mal peut-il faire au _Nautilus_ ?
Ira-t-il l'attaquer sous les flots ? Ira-t-il le canonner au fond des
mers ?
-- Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconnaître la nationalité
de ce bâtiment ? »
Le Canadien, fronçant ses sourcils, abaissant ses paupières, plissant
ses yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute
la puissance de son regard.
« Non, monsieur, répondit-il. Je ne saurais reconnaître à quelle
nation il appartient. Son pavillon n'est pas hisse. Mais je puis
affirmer que c'est un navire de guerre, car une longue flamme se
déroule à l'extrémité de son grand mât. »
Pendant un quart d'heure, nous continuâmes d'observer le bâtiment qui
se dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant, qu'il eût
reconnu le _Nautilus_ à cette distance, encore moins qu'il sût ce
qu'était cet engin sous-marin.
Bientôt le Canadien m'annonça que ce bâtiment était un grand vaisseau
de guerre, à éperon, un deux-ponts cuirassé. Une épaisse fumée noire
s'échappait de ses deux cheminées. Ses voiles serrées se confondaient
avec la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La
distance empêchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui
flottait comme un mince ruban.
Il s'avançait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher,
une chance de salut s'offrait à nous.
« Monsieur, me dit Ned Land, que ce bâtiment nous passe à un mille je
me jette à la mer, et je vous engage faire comme moi. »
Je ne répondis pas à la proposition du Canadien, et je continuai de
regarder le navire qui grandissait à vue d'oeil. Qu'il fût anglais,
français, américain ou russe, il était certain qu'il nous
accueillerait, si nous pouvions gagner son bord.
« Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons
quelque expérience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin
de le remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned. »
J'allais répondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit à l'avant du
vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux
troublées par la chute d'un corps pesant, éclaboussèrent l'arrière du
_Nautilus_. Peu après, une détonation frappait mon oreille.
« Comment ? ils tirent sur nous ! m'écriai-je.
-- Braves gens ! murmura le Canadien.
-- Ils ne nous prennent donc pas pour des naufragés accrochés à une
épave !
-- N'en déplaise à monsieur.... Bon, fit Conseil en secouant l'eau
qu'un nouveau boulet avait fait jaillir jusqu'à lui.- N'en déplaise à
monsieur, ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal.
-- Mais ils doivent bien voir, m'écriai-je qu'ils ont affaire à des
hommes.
-- C'est peut-être pour cela ! » répondit Ned Land en me regardant.
Toute une révélation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait à
quoi s'en tenir maintenant sur l'existence du prétendu monstre. Sans
doute, dans son abordage avec l'Abraham-Lincoln, lorsque le Canadien le
frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que le
narwal était un bateau sous-marin, plus dangereux qu'un cétacé
surnaturel ?
Oui, cela devait être ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on
poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction !
Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine Nemo
employait le _Nautilus_ à une oeuvre de vengeance ! Pendant cette nuit,
lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Océan Indien,
ne s'était-il pas attaqué à quelque navire ? Cet homme enterré
maintenant dans le cimetière de corail, n'avait-il pas été victime du
choc provoqué par le _Nautilus_ ? Oui, je le répète. Il en devait être
ainsi. Une partie de la mystérieuse existence du capitaine Nemo se
dévoilait. Et si son identité n'était pas reconnue, du moins, les
nations coalisées contre lui, chassaient maintenant, non plus un être
chimérique, mais un homme qui leur avait voué une haine implacable !
Tout ce passé formidable apparut à mes yeux. Au lieu de rencontrer des
amis sur ce navire qui s'approchait, nous n'y pouvions trouver que des
ennemis sans pitié.
Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns,
rencontrant la surface liquide, s'en allaient par ricochet se perdre à
des distances considérables. Mais aucun n'atteignit le _Nautilus_.
Le navire cuirassé n'était plus alors qu'à trois milles. Malgré sa
violente canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la
plate-forme. Et cependant, l'un de ces boulets coniques, frappant
normalement la coque du _Nautilus_, lui eût été fatal.
Le Canadien me dit alors :
« Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas.
Faisons des signaux ! Mille diables ! On comprendra peut-être que nous
sommes d'honnêtes gens ! »
Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait à
peine déployé, que terrassé par une main de fer, malgré sa force
prodigieuse, il tombait sur le pont.
« Misérable, s'écria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur
l'éperon du _Nautilus_ avant qu'il ne se précipite contre ce navire ! »
Le capitaine Nemo, terrible à entendre, était plus terrible encore à
voir. Sa face avait pâli sous les spasmes de son coeur, qui avait dû
cesser de battre un instant. Ses pupilles s'étaient contractées
effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le corps
penché en avant, il tordait sous sa main les épaules du Canadien.
Puis, l'abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont
les boulets pleuvaient autour de lui :
« Ah ! tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite ! s'écria-t-il
de sa voix puissante. Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs pour
te reconnaître ! Regarde ! Je vais te montrer les miennes ! »
Et le capitaine Nemo déploya à l'avant de la plate-forme un pavillon
noir, semblable à celui qu'il avait déjà planté au pôle sud.
A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du _Nautilus_,
sans l'entamer, et passant par ricochet près du capitaine, alla se
perdre en mer.
Le capitaine Nemo haussa les épaules. Puis, s'adressant à moi :
« Descendez, me dit-il d'un ton bref, descendez, vous et vos
compagnons.
-- Monsieur, m'ecriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire,
-- Monsieur, je vais le couler. Vous ne ferez pas cela !
-- Je le ferai, répondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez
pas de me juger, monsieur. La fatalité vous montre ce que vous ne
deviez pas voir. L'attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez.
-- Ce navire, quel est-il ?
-- Vous ne le savez pas ? Eh bien ! tant mieux ! Sa nationalité, du
moins, restera un secret pour vous. Descendez. »
Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu'obéir. Une quinzaine
de marins du _Nautilus_ entouraient le capitaine et regardaient avec un
implacable sentiment de haine ce navire qui s'avançait vers eux. On
sentait que le même souffle de vengeance animait toutes ces âmes.
Je descendis au moment où un nouveau projectile éraillait encore la
coque du _Nautilus_, et j'entendis le capitaine s'écrier :
« Frappe, navire insensé ! Prodigue tes inutiles boulets ! Tu
n'échapperas pas à l'éperon du _Nautilus_. Mais ce n'est pas à cette
place que tu dois périr ! Je ne veux pas que tes ruines aillent se
confondre avec les ruines du _Vengeur_ ! »
Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second étaient restés sur
la plate-forme. L'hélice fut mise en mouvement, le _Nautilus_,
s'éloignant avec vitesse se mit hors de la portée des boulets du
vaisseau. Mais la poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta
de maintenir sa distance.
Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l'impatience et
l'inquiétude qui me dévoraient, je revins vers l'escalier central. Le
panneau était ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine
s'y promenait encore d'un pas agité. Il regardait le navire qui lui
restait sous le vent à cinq ou six milles. Il tournait autour de lui
comme une bête fauve, et l'attirant vers l'est, il se laissait
poursuivre. Cependant, il n'attaquait pas. Peut-être hésitait-il encore
?
Je voulus intervenir une dernière fois. Mais j'avais a peine interpellé
le capitaine Nemo, que celui-ci m'imposait silence :
« Je suis le droit, je suis la justice ! me dit-il. Je suis l'opprimé,
et voilà l'oppresseur ! C'est par lui que tout ce que J'ai aime, chéri,
vénéré, patrie, femme, enfants, mon père, ma mère, j'ai vu tout périr !
Tout ce que je hais est là ! Taisez-vous ! »
Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forçait de
vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil.
« Nous fuirons ! m'écriai-je.
-- Bien, fit Ned. Quel est ce navire ?
-- Je l'ignore. Mais quel qu'il soit, il sera coulé avant la nuit. En
tout cas, mieux vaut périr avec lui que de se faire les complices de
représailles dont on ne peut pas mesurer l'équité.
-- C'est mon avis, répondit froidement Ned Land. Attendons la nuit. »
La nuit arriva. Un profond silence régnait à bord. La boussole
indiquait que le _Nautilus_ n'avait pas modifié sa direction.
J'entendais le battement de son hélice qui frappait les flots avec une
rapide régularité. Il se tenait à la surface des eaux, et un léger
roulis le portait tantôt sur un bord, tantôt sur un autre.
Mes compagnons et moi, nous avions résolu de fuir au moment où le
vaisseau serait assez rapproché, soit pour nous faire entendre, soit
pour nous faire voir, car la lune, qui devait être pleine trois jours
plus tard, resplendissait. Une fois à bord de ce navire, si nous ne
pouvions prévenir le coup qui le menaçait, du moins nous ferions tout
ce que les circonstances nous permettaient de tenter. Plusieurs fois,
je crus que le _Nautilus_ se disposait pour l'attaque. Mais il se
contentait de laisser se rapprocher son adversaire, et, peu de temps
après, il reprenait son allure de fuite.
Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l'occasion
d'agir. Nous parlions peu, étant trop émus. Ned Land aurait voulu se
précipiter à la mer. Je le forçai d'attendre. Suivant moi, le
_Nautilus_devait attaquer le deux-ponts à la surface des flots, et
alors il serait non seulement possible, mais facile de s'enfuir.
A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le
capitaine Nemo ne l'avait pas quittée. Il était debout, à l'avant, près
de son pavillon, qu'une légère brise déployait au-dessus de sa tête. Il
ne quittait pas le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire
intensité, semblait l'attirer, le fasciner, l'entraîner plus sûrement
que s'il lui eût donné la remorque !
La lune passait alors au méridien. Jupiter se levait dans l'est. Au
milieu de cette paisible nature, le ciel et l'Océan rivalisaient de
tranquillité, et la mer offrait a l'astre des nuits le plus beau miroir
qui eût jamais reflété son image.
Et quand je pensais à ce calme profond des éléments, comparé à toutes
ces colères qui couvaient dans les flancs de l'imperceptible
_Nautilus_, je sentais frissonner tout mon être.
Le vaisseau se tenait a deux mille de nous. Il s'était rapproché,
marchant toujours vers cet éclat phosphorescent qui signalait la
présence du _Nautilus_ Je vis ses feux de position, vert et rouge, et
son fanal blanc suspendu au grand étai de misaine. Une vague
réverbération éclairait son gréement et indiquait que les feux étaient
poussés à outrance. Des gerbes d'étincelles, des scories de charbons
enflammés, s'échappant de ses cheminées, étoilaient l'atmosphère.
Je demeurai ainsi jusqu'à six heures du matin, sans que le capitaine
Nemo eût paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait à un mille et
demi, et avec les première, lueurs du jour, sa canonnade recommença. Le
moment ne pouvait être éloigné où, le _Nautilus_ attaquant son
adversaire, mes compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet
homme que je n'osais juger.
Je me disposais à descendre afin de les prévenir, lorsque le second
monta sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le
capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines
dispositions furent prises qu'on aurait pu appeler le « branle-bas de
combat » du _Nautilus_. Elles étaient très simples. La filière qui
formait balustrade autour de la plate-forme, fut abaissée. De même, les
cages du fanal et du timonier rentrèrent dans la coque de manière à
l'affleurer seulement. La surface du long cigare de tôle n'offrait plus
une seule saillie qui pût gêner sa manoeuvre.
Je revins au salon. Le _Nautilus_ émergeait toujours. Quelques lueurs
matinales s'infiltraient dans la couche liquide. Sous certaines
ondulations des lames, les vitres s'animaient des rougeurs du soleil
levant. Ce terrible jour du 2 juin se levait.
A cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du _Nautilus_ se
modérait. Je compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les
détonations se faisaient plus violemment entendre. Les boulets
labouraient l'eau ambiante et s'y vissaient avec un sifflement
singulier.
« Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poignée de main, et que
Dieu nous garde ! »
Ned Land était résolu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant à peine.
Nous passâmes dans la bibliothèque. Au moment où je poussais la porte
qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau
supérieur se fermer brusquement.
Le Canadien s'élança sur les marches, mais je l'arrêtai. Un sifflement
bien connu m'apprenait que l'eau pénétrait dans les réservoirs du bord.
En effet, en peu d'instants, le _Nautilus_ s'immergea à quelques mètres
au-dessous de la surface des flots.
Je compris sa manoeuvre. Il était trop tard pour agir.
Le _Nautilus_ ne songeait pas a frapper le deux-ponts dans son
impénétrable cuirasse, mais au-dessous de sa ligne de flottaison, là ou
la carapace métallique ne protège plus le bordé.
Nous étions emprisonnés de nouveau, témoins obligés du sinistre drame
qui se préparait. D'ailleurs, nous eûmes à peine le temps de réfléchir.
Réfugiés dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer une
parole. Une stupeur profonde s'était emparée de mon esprit. Le
mouvement de la pensée s'arrêtait en moi.. Je me trouvais dans cet état
pénible qui précède l'attente d'une détonation épouvantable.
J'attendais, j'écoutais, je ne vivais que par le sens de l'ouïe !
Cependant, la vitesse du _Nautilus_ s'accrut sensiblement. C'était son
élan qu'il prenait ainsi. Toute sa coque frémissait.
Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement léger.
Je sentis la force pénétrante de l'éperon d'acier. J'entendis des
éraillements, des raclements. Mais le _Nautilus_, emporté par sa
puissance de propulsion, passait au travers de la masse du vaisseau
comme l'aiguille du voilier à travers la toile !
Je ne pus y tenir. Fou, éperdu, je m'élançai hors de ma chambre et me
précipitai dans le salon.
Le capitaine Nemo était là. Muet, sombre, implacable, il regardait par
le panneau de bâbord.