Ces roches étaient tapissés de grandes herbes, de laminaires géants, de

fucus gigantesques, un véritable espalier d'hydrophytes digne d'un

monde de Titans.

De ces plantes colossales dont nous parlions, Conseil, Ned et moi, nous

fûmes naturellement amenés à citer les animaux gigantesques de la mer.

Les unes sont évidemment destinées à la nourriture des autres.

Cependant, par les vitres du _Nautilus_ presque immobile, je

n'apercevais encore sur ces longs filaments que les principaux

articulés de la division des brachioures, des l'ambres à longues

pattes, des crabes violacés, des clios particuliers aux mers des

Antilles.

Il était environ onze heures, quand Ned Land attira mon attention sur

un formidable fourmillement qui se produisait à travers les grandes

algues.

« Eh bien, dis-je, ce sont là de véritables cavernes à poulpes, et je

ne serais pas étonné d'y voir quelques-uns de ces monstres.

-- Quoi ! fit Conseil, des calmars, de simples calmars, de la classe

des céphalopodes ?

-- Non, dis-je, des poulpes de grande dimension. Mais l'ami Land s'est

trompé, sans doute, car je n'aperçois rien.

-- Je le regrette répliqua Conseil. Je voudrais contempler face à face

l'un de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent

entraîner des navires dans le fond des abîmes. Ces bêtes-là, ça se

nomme des krak...

-- Craque suffit, répondit ironiquement le Canadien.

-- Krakens, riposta Conseil, achevant son mot sans se soucier de la

plaisanterie de son compagnon.

-- Jamais on ne me fera croire, dit Ned Land, que de tels animaux

existent.

-- Pourquoi pas ? répondit Conseil. Nous avons bien cru au narval de

monsieur.

-- Nous avons eu tort, Conseil.

-- Sans doute ! mais d'autres y croient sans doute encore.

-- C'est probable, Conseil, mais pour mon compte, je suis bien décidé à

n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai

disséqués de ma propre main.

-- Ainsi, me demanda Conseil, monsieur ne croit pas aux poulpes

gigantesques ?

-- Eh ! qui diable y a jamais cru ? s'écria le Canadien.

-- Beaucoup de gens, ami Ned.

-- Pas des pêcheurs. Des savants, peut-être !

-- Pardon, Ned. Des pêcheurs et des savants !

-- Mais moi qui vous parle, dit Conseil de l'air le plus sérieux du

monde, je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation

entraînée sous les flots par les bras d'un céphalopode.

-- Vous avez vu cela ? demanda le Canadien.

-- Oui, Ned.

-- De vos propres yeux ?

-- De mes propres yeux.

-- Où, s'il vous plaît ?

-- A Saint-Malo ? repartit imperturbablement Conseil.

-- Dans le port ? dit Ned Land ironiquement.

-- Non, dans une église, répondit Conseil.

-- Dans une église ! s'écria le Canadien.

-- Oui, ami Ned. C'était un tableau qui représentait le poulpe en

question !

-- Bon ! fit Ned Land, éclatant de rire. Monsieur Conseil qui me fait

poser !

-- Au fait, il a raison, dis-je. J'ai entendu parler de ce tableau ;

mais le sujet qu'il représente est tiré d'une légende, et vous savez ce

qu'il faut penser des légendes en matière d'histoire naturelle !

D'ailleurs, quand il s'agit de monstres, l'imagination ne demande qu'à

s'égarer.

Non seulement on a prétendu que ces poulpes pouvaient entraîner des

navires, mais un certain Olaus Magnus parle d'un céphalopode, long d'un

mille, qui ressemblait plutôt à une île qu'à un animal. On raconte

aussi que l'évêque de Nidros dressa un jour un autel sur un rocher

immense. Sa messe finie, le rocher se mit en marche et retourna à la

mer. Le rocher était un poulpe.

-- Et c'est tout ? demanda le Canadien.

-- Non, répondis-je. Un autre évêque, Pontoppidan de Berghem, parle

également d'un poulpe sur lequel pouvait manoeuvrer un régiment de

cavalerie !

-- Ils allaient bien, les évêques d'autrefois ! dit Ned Land.

-- Enfin, les naturalistes de l'antiquité citent des monstres dont la

gueule ressemblait à un golfe, et qui étaient trop gros pour passer par

le détroit de Gibraltar.

-- A la bonne heure ! fit le Canadien.

-- Mais dans tous ces récits, qu'y a-t-il de vrai ? demanda Conseil.

-- Rien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la

vraisemblance pour monter jusqu'à la fable ou à la légende. Toutefois,

à l'imagination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un

prétexte. On ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de

très grande espèce, mais inférieurs cependant aux cétacés. Aristote a

constaté les dimensions d'un calmar de cinq coudées, soit trois mètres

dix. Nos pêcheurs en voient fréquemment dont la longueur dépasse un

mètre quatre-vingts. Les musées de Trieste et de Montpellier conservent

des squelettes de poulpes qui mesurent deux mètres. D'ailleurs, suivant

le calcul des naturalistes, un de ces animaux, long de six pieds

seulement, aurait des tentacules longs de vingt-sept. Ce qui suffit

pour en faire un monstre formidable.

-- En pêche-t-on de nos jours ? demanda le Canadien.

-- S'ils n'en pêchent pas, les marins en voient du moins. Un de mes

amis, le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent affirmé qu'il avait

rencontré un de ces monstres de taille colossale dans les mers de

l'Inde. Mais le fait le plus étonnant et qui ne permet plus de nier

l'existence de ces animaux gigantesques, s'est passé il y a quelques

années, en 1861.

-- Quel est ce fait ? demanda Ned Land.

-- Le voici. En 1861, dans le nord-est de Ténériffe, à peu près par la

latitude où nous sommes en ce moment, l'équipage de l'aviso l'_Alecton_

aperçut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. Le commandant

Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua à coups de harpon et à

coups de fusil, sans grand succès, car balles et harpons traversaient

ces chairs molles comme une gelée sans consistance. Après plusieurs

tentatives infructueuses, l'équipage parvint à passer un noeud coulant

autour du corps du mollusque. Ce noeud glissa jusqu'aux nageoires

caudales et s'y arrêta. On essaya alors de haler le monstre à bord,

mais son poids était si considérable qu'il se sépara de sa queue sous

la traction de la corde, et, privé de cet ornement, il disparut sous

les eaux.

-- Enfin, voilà un fait, dit Ned Land.

-- Un fait indiscutable, mon brave Ned. Aussi a-t-on proposé de nommer

ce poulpe « calmar de Bouguer ».

-- Et quelle était sa longueur ? demanda le Canadien.

-- Ne mesurait-il pas six mètres environ ? dit Conseil, qui posté à la

vitre, examinait de nouveau les anfractuosités de la falaise.

-- Précisément, répondis-je.

-- Sa tête, reprit Conseil, n'était-elle pas couronnée de huit

tentacules, qui s'agitaient sur l'eau comme une nichée de serpents ?

-- Précisément.

-- Ses yeux, placés à fleur de tête, n'avaient-ils pas un développement

considérable ?

-- Oui, Conseil.

-- Et sa bouche, n'était-ce pas un véritable bec de perroquet, mais un

bec formidable ?

-- En effet, Conseil.

-- Eh bien ! n'en déplaise à monsieur, répondit tranquillement Conseil,

si ce n'est pas le calmar de Bouguer, voici, du moins, un de ses

frères. »

Je regardai Conseil. Ned Land se précipita vers la vitre.

« L'épouvantable bête », s'écria-t-il.

Je regardai à mon tour, et je ne pus réprimer un mouvement de

répulsion. Devant mes yeux s'agitait un monstre horrible, digne de

figurer dans les légendes tératologiques.

C'était un calmar de dimensions colossales, ayant huit mètres de

longueur. Il marchait à reculons avec une extrême vélocité dans la

direction du _Nautilus_. Il regardait de ses énormes yeux fixes à

teintes glauques. Ses huit bras, ou plutôt ses huit pieds, implantés

sur sa tête, qui ont valu à ces animaux le nom de céphalopodes, avaient

un développement double de son corps et se tordaient comme la chevelure

des furies. On voyait distinctement les deux cent cinquante ventouses

disposées sur la face interne des tentacules sous forme de capsules

semisphériques. Parfois ces ventouses s'appliquaient sur la vitre du

salon en y faisant le vide. La bouche de ce monstre -- un bec de corne

fait comme le bec d'un perroquet -- s'ouvrait et se refermait

verticalement. Sa langue, substance cornée, armée elle-même de

plusieurs rangées de dents aiguës, sortait en frémissant de cette

véritable cisaille. Quelle fantaisie de la nature ! Un bec d'oiseau à

un mollusque ! Son corps, fusiforme et renflé dans sa partie moyenne,

formait une masse charnue qui devait peser vingt à vingt-cinq mille

kilogrammes. Sa couleur inconstante, changeant avec une extrême

rapidité suivant l'irritation de l'animal, passait successivement du

gris livide au brun rougeâtre.

De quoi s'irritait ce mollusque ? Sans doute de la présence de ce

_Nautilus_, plus formidable que lui, et sur lequel ses bras suceurs ou

ses mandibules n'avaient aucune prise. Et cependant, quels monstres que

ces poulpes, quelle vitalité le créateur leur a départie, quelle

vigueur dans leurs mouvements, puisqu'ils possèdent trois coeurs !

Le hasard nous avait mis en présence de ce calmar, et je ne voulus pas

laisser perdre l'occasion d'étudier soigneusement cet échantillon des

céphalopodes. Je surmontai l'horreur que m'inspirait cet aspect, et,

prenant un crayon, Je commençai à le dessiner.

« C'est peut-être le même que celui de l'_Alecton_, dit Conseil.

-- Non, répondit le Canadien, puisque celui-ci est entier et que

l'autre a perdu sa queue !

-- Ce n'est pas une raison, répondis-je. Les bras et la queue de ces

animaux se reforment par rédintégration, et depuis sept ans, la queue

du calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser.

-- D'ailleurs, riposta Ned, si ce n'est pas celui-ci, c'est peut-être

un de ceux-là ! »

En effet, d'autres poulpes apparaissaient a la vitre de tribord. J'en

comptai sept. Ils faisaient cortège au _Nautilus_, et j'entendis les

grincements de leur bec sur la coque de tôle. Nous étions servis à

souhait.

Je continuai mon travail. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux

avec une telle précision qu'ils semblaient immobiles, et j'aurais pu

les décalquer en raccourci sur la vitre. D'ailleurs, nous marchions

sous une allure modérée.

Tout à coup le _Nautilus_ s'arrêta. Un choc le fit tressaillir dans

toute sa membrure.

« Est-ce que nous avons touché ? demandai-je.

-- En tout cas, répondit le Canadien, nous serions déjà dégagés, car

nous flottons. »

Le _Nautilus_ flottait sans doute, mais il ne marchait plus. Les

branches de son hélice ne battaient pas les flots. Une minute se passa.

Le capitaine Nemo, suivi de son second, entra dans le salon.

Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Sans

nous parler, sans nous voir peut-être, il alla au panneau, regarda les

poulpes et dit quelques mots à son second.

Celui-ci sortit. Bientôt les panneaux se refermèrent. Le plafond

s'illumina.

J'allai vers le capitaine.

« Une curieuse collection de poulpes, lui dis-je, du ton dégagé que

prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium.

-- En effet, monsieur le naturaliste, me répondit-il, et nous allons

les combattre corps à corps. »

Je regardai le capitaine. Je croyais n'avoir pas bien entendu.

« Corps à corps ? répétai-je.

-- Oui, monsieur. L'hélice est arrêtée. Je pense que les mandibules

cornées de l'un de ces calmars se sont engagées dans ses branches. Ce

qui nous empêche de marcher.

-- Et qu'allez-vous faire ?

-- Remonter à la surface et massacrer toute cette vermine.

-- Entreprise difficile.

-- En effet. Les balles électriques sont impuissantes contre ces chairs

molles où elles ne trouvent pas assez de résistance pour éclater. Mais

nous les attaquerons à la hache.

-- Et au harpon, monsieur, dit le Canadien, si vous ne refusez pas mon

aide.

-- Je l'accepte, maître Land.

-- Nous vous accompagnerons », dis-je, et, suivant le capitaine Nemo,

nous nous dirigeâmes vers l'escalier central.

Là, une dizaine d'hommes, armés de haches d'abordage, se tenaient prêts

à l'attaque. Conseil et moi, nous prîmes deux haches. Ned Land saisit

un harpon.

Le _Nautilus_ était alors revenu à la surface des flots. Un des marins,

placé sur les derniers échelons, dévissait les boulons du panneau. Mais

les écrous étaient à peine dégagés, que le panneau se releva avec une

violence extrême, évidemment tiré par la ventouse d'un bras de poulpe.

Aussitôt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par

l'ouverture, et vingt autres s'agitèrent au-dessus. D'un coup de hache,

le capitaine Nemo coupa ce formidable tentacule, qui glissa sur les

échelons en se tordant.

Au moment où nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre

la plate-forme, deux autres bras, cinglant l'air, s'abattirent sur le

marin placé devant le capitaine Nemo et l'enlevèrent avec une violence

irrésistible.

Le capitaine Nemo poussa un cri et s'élança au-dehors. Nous nous étions

précipités à sa suite.

Quelle scène ! Le malheureux, saisi par le tentacule et collé à ses

ventouses, était balancé dans l'air au caprice de cette énorme trompe.

Il râlait, il étouffait, il criait : A moi ! à moi ! Ces mots,

_prononcés en français_, me causèrent une profonde stupeur ! J'avais

donc un compatriote à bord, plusieurs, peut-être ! Cet appel déchirant,

je l'entendrai toute ma vie !

L'infortuné était perdu. Qui pouvait l'arracher à cette puissante

étreinte ? Cependant le capitaine Nemo s'était précipité sur le poulpe,

et, d'un coup de hache, il lui avait encore abattu un bras. Son second

luttait avec rage contre d'autres monstres qui rampaient sur les flancs

du _Nautilus_. L'équipage se battait à coups de hache. Le Canadien,

Conseil et moi, nous enfoncions nos armes dans ces masses charnues. Une

violente odeur de musc pénétrait l'atmosphère. C'était horrible.

Un instant, je crus que le malheureux, enlacé par le poulpe, serait

arraché à sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient été coupés.

Un seul, brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air.

Mais au moment où le capitaine Nemo et son second se précipitaient sur

lui, l'animal lança une colonne d'un liquide noirâtre, sécrété par une

bourse située dans son abdomen. Nous en fûmes aveuglés. Quand ce nuage

se fut dissipé, le calmar avait disparu, et avec lui mon infortuné

compatriote !

Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres ! On ne se possédait

plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs

du _Nautilus_. Nous roulions pêle-mêle au milieu de ces tronçons de

serpents qui tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang et

d'encre noire. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient

comme les têtes de l'hydre. Le harpon de Ned Land, à chaque coup, se

plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait. Mais mon

audacieux compagnon fut soudain renversé par les tentacules d'un

monstre qu'il n'avait pu éviter.

Ah ! comment mon coeur ne s'est-il pas brisé d'émotion et d'horreur !

Le formidable bec du calmar s'était ouvert sur Ned Land. Ce malheureux

allait être coupé en deux. Je me précipitai à son secours. Mais le

capitaine Nemo m'avait devancé. Sa hache disparut entre les deux

énormes mandibules, et miraculeusement sauvé, le Canadien, se relevant,

plongea son harpon tout entier jusqu'au triple coeur du poulpe.

« Je me devais cette revanche ! » dit le capitaine Nemo au Canadien.

Ned s'inclina sans lui répondre.

Ce combat avait duré un quart d'heure. Les monstres vaincus, mutilés,

frappés à mort, nous laissèrent enfin la place et disparurent sous les

flots.

Le capitaine Nemo, rouge de sang, immobile près du fanal, regardait la

mer qui avait englouti l'un de ses compagnons, et de grosses larmes

coulaient de ses yeux.

XIX

LE GULF-STREAM

Cette terrible scène du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais

l'oublier. Je l'ai écrite sous l'impression d'une émotion violente.

Depuis, j'en ai revu le récit. Je l'ai lu à Conseil et au Canadien. Ils

l'ont trouvé exact comme fait, mais insuffisant comme effet. Pour

peindre de pareils tableaux, il faudrait la plume du plus illustre de

nos poètes, l'auteur des _Travailleurs de la Mer_.

J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa

douleur fut immense. C'était le second compagnon qu'il perdait depuis

notre arrivée à bord. Et quelle mort ! Cet ami, écrasé, étouffé, brisé

par le formidable bras d'un poulpe, broyé sous ses mandibules de fer,

ne devait pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du

cimetière de corail !

Pour moi, au milieu de cette lutte, c'était ce cri de désespoir poussé

par l'infortuné qui m'avait déchiré le coeur. Ce pauvre Français,

oubliant son langage de convention, s'était repris à parler la langue

de son pays et de sa mère, pour jeter un suprême appel ! Parmi cet

équipage du _Nautilus_, associé de corps et d'âme au capitaine Nemo,

fuyant comme lui le contact des hommes, j'avais donc un compatriote !

Était-il seul à représenter la France dans cette mystérieuse

association, évidemment composée d'individus de nationalités diverses ?

C'était encore un de ces insolubles problèmes qui se dressaient sans

cesse devant mon esprit !

Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant

quelque temps. Mais qu'il devait être triste, désespéré, irrésolu, si

j'en jugeais par ce navire dont il était l'âme et qui recevait toutes

ses impressions ! Le _Nautilus_ ne gardait plus de direction

déterminée. Il allait, venait, flottait comme un cadavre au gré des

lames. Son hélice avait été dégagée, et cependant, il s'en servait à

peine. Il naviguait au hasard. Il ne pouvait s'arracher du théâtre de

sa dernière lutte, de cette mer qui avait dévoré l'un des siens !

Dix jours se passèrent ainsi. Ce fut le 1er mai seulement que le

_Nautilus_ reprit franchement sa route au nord, après avoir eu

connaissance des Lucayes à l'ouvert du canal de Bahama. Nous suivions

alors le courant du plus grand fleuve de la mer, qui a ses rives, ses

poissons et sa température propres. J'ai nommé le Gulf-Stream.

C'est un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de

l'Atlantique, et dont les eaux ne se mélangent pas aux eaux

océaniennes. C'est un fleuve salé, plus salé que la mer ambiante. Sa

profondeur moyenne est de trois mille pieds, sa largeur moyenne de

soixante milles. En de certains endroits, son courant marche avec une

vitesse de quatre kilomètres à l'heure. L'invariable volume de ses eaux

est plus considérable que celui de tous les fleuves du globe.

La véritable source du Gulf-Stream, reconnue par le commandant Maury,

son point de départ, si l'on veut, est situé dans le golfe de Gascogne.

Là, ses eaux, encore faibles de température et de couleur, commencent à

se former. Il descend au sud, longe l'Afrique équatoriale, échauffe ses

flots aux rayons de la zone torride, traverse l'Atlantique, atteint le

cap San-Roque sur la côte brésilienne, et se bifurque en deux branches

dont l'une va se saturer encore des chaudes molécules de la mer des

Antilles. Alors, le Gulf-Stream, chargé de rétablir l'équilibre entre

les températures et de mêler les eaux des tropiques aux eaux boréales,

commence son rôle de pondérateur. Chauffé à blanc dans le golfe du

Mexique, il s'élève au nord sur les côtes américaines, s'avance jusqu'à

Terre-Neuve, dévie sous la poussée du courant froid du détroit de

Davis, reprend la route de l'Océan en suivant sur un des grands cercles

du globe la ligne loxodromique, se divise en deux bras vers le

quarante-troisième degré, dont l'un, aidé par l'alizé du nord-est,

revient au Golfe de Gascogne et aux Açores, et dont l'autre, après

avoir attiédi les rivages de l'Irlande et de la Norvège, va

jusqu'au-delà du Spitzberg, où sa température tombe à quatre degrés,

former la mer libre du pôle.

C'est sur ce fleuve de l'Océan que le _Nautilus_ naviguait alors. A sa

sortie du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois

cent cinquante mètres de profondeur, le Gulf-Stream marche à raison de

huit kilomètres à l'heure. Cette rapidité décroît régulièrement à

mesure qu'il s'avance vers le nord, et il faut souhaiter que cette

régularité persiste, car, si, comme on a cru le remarquer, sa vitesse

et sa direction viennent à se modifier, les climats européens seront

soumis à des perturbations dont on ne saurait calculer les conséquences.

Vers midi, j'étais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais

connaître les particularités relatives au Gulf-Stream. Quand mon

explication fut terminée, je l'invitai a plonger ses mains dans le

courant.

Conseil obéit, et fut très étonné de n'éprouver aucune sensation de

chaud ni de froid.

« Cela vient, lui dis-je, de ce que la température des eaux du

Gulf-Stream, en sortant du golfe du Mexique, est peu différente de

celle du sang. Ce Gulf-Stream est un vaste calorifère qui permet aux

côtes d'Europe de se parer d'une éternelle verdure. Et, s'il faut en

croire Maury, la chaleur de ce courant, totalement utilisée, fournirait

assez de calorique pour tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi

grand que l'Amazone ou le Missouri. »

En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream était de deux mètres vingt-cinq

par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que

ses eaux comprimées font saillie sur l'Océan et qu'un dénivellement

s'opère entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et très

riches en matières salines, elles tranchent par leur pur indigo sur les

flots verts qui les environnent. Telle est même la netteté de leur

ligne de démarcation, que le _Nautilus_, à la hauteur des Carolines,

trancha de son éperon les flots du Gulf-Stream, tandis que son hélice

battait encore ceux de l'Océan.

Ce courant entraînait avec lui tout un monde d'êtres vivants. Les

argonautes, si communs dans la Méditerranée, y voyageaient par troupes

nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables étaient des

raies dont la queue très déliée formait à peu près le tiers du corps,

et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds ; puis,

de petits squales d'un mètre, à tête grande, à museau court et arrondi,

à dents pointues disposées sur plusieurs rangs, et dont le corps

paraissait couvert d'écailles.

Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers à

ces mers, des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu, des

sciènes longues d'un mètre, à large gueule hérissée de petites dents.

qui faisaient entendre un léger cri des centronotes-nègres dont j'ai

déjà parlé, des coriphènes bleus, relevés d'or et d'argent, des

perroquets, vrais arcs-en-ciel de l'Océan, qui peuvent rivaliser de

couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques des blémies-bosquiens

à tête triangulaire, des rhombes bleuâtres dépourvus d'écailles, des

batrachoïdes recouverts d'une bande jaune et transversale qui figure un

t grec, des fourmillements de petits gohies-hoc pointillés de taches

brunes, des diptérodons à tête argentée et à queue jaune, divers

échantillons de salmones, des mugilomores, sveltes de taille, brillant

d'un éclat doux, que Lacépède a consacrés à l'aimable compagne de sa

vie, enfin un beau poisson, le chevalier-américain, qui, décoré de tous

les ordres et chamarré de tous les rubans, fréquente les rivages de

cette grande nation où les rubans et les ordres sont si médiocrement

estimés.

J'ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du

Gulf-Stream rivalisaient avec l'éclat électrique de notre fanal,

surtout par ces temps orageux qui nous menaçaient fréquemment.

Le 8 mai, nous étions encore en travers du cap Hatteras, à la hauteur

de la Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est là de

soixante-quinze milles, et sa profondeur de deux cent dix mètres. Le

_Nautilus_ continuait d'errer à l'aventure. Toute surveillance semblait

bannie du bord. Je conviendrai que dans ces conditions, une évasion

pouvait réussir. En effet, les rivages habités offraient partout de

faciles refuges. La mer était incessamment sillonnée de nombreux

steamers qui font le service entre New York ou Boston et le golfe du

Mexique, et nuit et jour parcourue par ces petites goëlettes chargées

du cabotage sur les divers points de la côte américaine. On pouvait

espérer d'être recueilli. C'était donc une occasion favorable, malgré

les trente milles qui séparaient le _Nautilus_ des côtes de l'Union.

Vingt Mille Lieues Sous Les Mers — Part 2 · 第 16 / 19 段