cet emprisonnement dans les glaces s'effaçait de notre esprit. Nous ne
songions qu'à l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans
le salon, ni sur la plate-forme. Le point reporté chaque jour sur le
planisphère et fait par le second me permettait de relever la direction
exacte du _Nautilus_. Or, ce soir-là, il devint évident, à ma grande
satisfaction, que nous revenions au nord par la route de l'Atlantique.
J'appris au Canadien et à Conseil le résultat de mes observations.
« Bonne nouvelle, répondit le Canadien, mais où va le _Nautilus_ ?
-- Je ne saurais le dire, Ned.
-- Son capitaine voudrait-il, après le pôle sud, affronter le pôle
nord, et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest ?
Il ne faudrait pas l'en défier, répondit Conseil.
-- Eh bien, dit le Canadien, nous lui fausserons compagnie auparavant.
-- En tout cas, ajouta Conseil, c'est un maître homme que ce capitaine
Nemo, et nous ne regretterons pas de l'avoir connu.
-- Surtout quand nous l'aurons quitté ! » riposta Ned Land.
Le lendemain, premier avril, lorsque le _Nautilus_ remonta à la surface
des flots, quelques minutes avant midi, nous eûmes connaissance d'une
côte à l'ouest. C'était la Terre du Feu, à laquelle les premiers
navigateurs donnèrent ce nom en voyant les fumées nombreuses qui
s'élevaient des huttes indigènes. Cette Terre du Feu forme une vaste
agglomération d'îles qui s'étend sur trente lieues de long et
quatre-vingts lieues de large, entre 53° et 56° de latitude australe,
et 67°50' et 77°15' de longitude ouest. La côte me parut basse, mais au
loin se dressaient de hautes montagnes. Je crus même entrevoir le mont
Sarmiento, élevé de deux mille soixante-dix mètres au-dessus du niveau
de la mer, bloc pyramidal de schiste, à sommet très aigu, qui, suivant
qu'il est voilé ou dégagé de vapeurs, « annonce le beau ou le mauvais
temps », me dit Ned Land.
« Un fameux baromètre, mon ami.
-- Oui, monsieur, un baromètre naturel, qui ne m'a jamais trompé quand
je naviguais dans les passes du détroit de Magellan. »
En ce moment, ce pic nous parut nettement découpé sur le fond du ciel.
C'était un présage de beau temps Il se réalisa.
Le _Nautilus_, rentré sous les eaux, se rapprocha de la côte qu'il
prolongea à quelques milles seulement. Par les vitres du salon, je vis
de longues lianes, et des fucus gigantesques, ces varechs porte-poires,
dont la mer libre du pôle renfermait quelques échantillons, avec leurs
filaments visqueux et polis, ils mesuraient jusqu'à trois cents mètres
de longueur ; véritables câbles, plus gros que le pouce, très
résistants, ils servent souvent d'amarres aux navires. Une autre herbe,
connue sous le nom de velp, à feuilles longues de quatre pieds,
empâtées dans les concrétions coralligènes, tapissait les fonds. Elle
servait de nid et de nourriture à des myriades de crustacés et de
mollusques, des crabes, des seiches. Là, les phoques et les loutres se
livraient à de splendides repas, mélangeant la chair du poisson et les
légumes de la mer, suivant la méthode anglaise.
Sur ces fonds gras et luxuriants, le _Nautilus_ passait avec une
extrême rapidité. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des
Malouines, dont je pus, le lendemain, reconnaître les âpres sommets. La
profondeur de la mer était médiocre. Je pensai donc, non sans raison,
que ces deux îles, entourées d'un grand nombre d'îlots, faisaient
autrefois partie des terres magellaniques. Les Malouines furent
probablement découvertes par le célèbre John Davis, qui leur imposa le
nom de Davis-Southern Islands. Plus tard, Richard Hawkins les appela
Maiden-Islands, îles de la Vierge. Elles furent ensuite nommées
Malouines, au commencement du dix-huitième siècle, par des pêcheurs de
Saint-Malo, et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles
appartiennent aujourd'hui.
Sur ces parages, nos filets rapportèrent de beaux spécimens d'algues,
et particulièrement un certain fucus dont les racines étaient chargées
de moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards
s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientôt
dans les offices du bord. En fait de poissons, j'observai spécialement
des osseux appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs
de deux décimètres, tout parsemés de taches blanchâtres et jaunes.
J'admirai également de nombreuses méduses, et les plus belles du genre,
les chrysaores particulières aux mers des Malouines. Tantôt elles
figuraient une ombrelle demi-sphérique très lisse, rayée de lignes d'un
rouge brun et terminée par douze festons réguliers ; tantôt c'était une
corbeille renversée d'où s'échappaient gracieusement de larges feuilles
et de longues ramilles rouges. Elles nageaient en agitant leurs quatre
bras foliacés et laissaient pendre à la dérive leur opulente chevelure
de tentacules. J'aurais voulu conserver quelques échantillons de ces
délicats zoophytes ; mais ce ne sont que des nuages, des ombres, des
apparences, qui fondent et s'évaporent hors de leur élément natal.
Lorsque les dernières hauteurs des Malouines eurent disparu sous
l'horizon, le _Nautilus_ s'immergea entre vingt et vingt-cinq mètres et
suivit la côte américaine. Le capitaine Nemo ne se montrait pas.
Jusqu'au 3 avril, nous ne quittâmes pas les parages de la Patagonie,
tantôt sous l'Océan, tantôt à sa surface. Le _Nautilus_ dépassa le
large estuaire formé par l'embouchure de la Plata, et se trouva, le 4
avril, par le travers de l'Uruguay, mais à cinquante milles au large.
Sa direction se maintenait au nord, et il suivait les longues
sinuosités de l'Amérique méridionale. Nous avions fait alors seize
mille lieues depuis notre embarquement dans les mers du Japon.
Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coupé sur le
trente-septième méridien, et nous passâmes au large du cap Frio. Le
capitaine Nemo, au grand déplaisir de Ned Land, n'aimait pas le
voisinage de ces côtes habitées du Brésil, car il marchait avec une
vitesse vertigineuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides
qui soient, ne pouvaient nous suivre, et les curiosités naturelles de
ces mers échappèrent à toute observation.
Cette rapidité se soutint pendant plusieurs jours, et le 9 avril, au
soir, nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de
l'Amérique du Sud qui forme le cap San Roque. Mais alors le _Nautilus_
s'écarta de nouveau, et il alla chercher à de plus grandes profondeurs
une vallée sous-marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur
la côte africaine. Cette vallée se bifurque à la hauteur des Antilles
et se termine au nord par une énorme dépression de neuf mille mètres.
En cet endroit. La coupe géologique de l'Océan figure jusqu'aux petites
Antilles une falaise de six kilomètres, taillée à pic, et, à la hauteur
des îles du cap Vert, une autre muraille non moins considérable, qui
enferment ainsi tout le continent immergé de l'Atlantide. Le fond de
cette immense vallée est accidenté de quelques montagnes qui ménagent
de pittoresques aspects à ces fonds sous-marins. J'en parle surtout
d'après les cartes manuscrites que contenait la bibliothèque du
_Nautilus_, cartes évidemment dues à la main du capitaine Nemo et
levées sur ses observations personnelles.
Pendant deux jours, ces eaux désertes et profondes furent visitées au
moyen des plans inclinés. Le _Nautilus_ fournissait de longues bordées
diagonales qui le portaient à toutes les hauteurs. Mais le 11 avril, il
se releva subitement, et la terre nous réapparut à l'ouvert du fleuve
des Amazones, vaste estuaire dont le débit est si considérable qu'il
dessale la mer sur un espace de plusieurs lieues.
L'Équateur était coupé. A vingt milles dans l'ouest restaient les
Guyanes, une terre française sur laquelle nous eussions trouvé un
facile refuge. Mais le vent soufflait en grande brise, et les lames
furieuses n'auraient pas permis à un simple canot de les affronter. Ned
Land le comprit sans doute, car il ne me parla de rien. De mon côté, je
ne fis aucune allusion à ses projets de fuite, car je ne voulais pas le
pousser à quelque tentative qui eût infailliblement avorté.
Je me dédommageai facilement de ce retard par d'intéressantes études.
Pendant ces deux journées des 11 et 12 avril, le _Nautilus_ ne quitta
pas la surface de la mer, et son chalut lui ramena toute une pêche
miraculeuse en zoophytes, en poissons et en reptiles.
Quelques zoophytes avaient été dragues par la chaîne des chaluts.
C'étaient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant à la
famille des actinidiens, et entre autres espèces, le _phyctalis
protexta_, originaire de cette partie de l'Océan, petit tronc
cylindrique, agrémenté de lignes verticales et tacheté de points rouges
que couronne un merveilleux épanouissement de tentacules. Quant aux
mollusques, ils consistaient en produits que j'avais déjà observés, des
turritelles, des olives-porphyres, à lignes régulièrement entrecroisées
dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair.
des ptérocères fantaisistes, semblables à des scorpions pétrifiés, des
hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes à manger,
et certaines espèces de calmars, que les naturalistes de l'antiquité
classaient parmi les poissons-volants, et qui servent principalement
d'appât pour la pêche de la morue.
Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion
d'étudier, je notai diverses espèces. Parmi les cartilagineux : des
pétromizons-pricka, sortes d'anguilles, longues de quinze pouces, tête
verdâtre, nageoires violettes, dos gris bleuâtre, ventre brun argenté
semé de taches vives, iris des yeux cerclé d'or, curieux animaux que le
courant de l'Amazone avait dû entraîner jusqu'en mer, car ils habitent
les eaux douces ; des raies tuberculées, à museau pointu, à queue
longue et déliée, armées d'un long aiguillon dentelé ; de petits
squales d'un mètre, gris et blanchâtres de peau, dont les dents,
disposées sur plusieurs rangs, se recourbent en arrière, et qui sont
vulgairement connus sous le nom de pantouffliers ; des
lophies-vespertillions, sortes de triangles isocèles rougeâtres, d'un
demi-mètre, auxquels les pectorales tiennent par des prolongations
charnues qui leur donnent l'aspect de chauves-souris, mais que leur
appendice corné, situé près des narines, a fait surnommer licornes de
mer ; enfin quelques espèces de batistes, le curassavien dont les
flancs pointillés brillent d'une éclatante couleur d'or, et le
caprisque violet clair, à nuances chatoyantes comme la gorge d'un
pigeon.
Je termine là cette nomenclature un peu sèche, mais très exacte, par la
série des poissons osseux que j'observai : passans, appartenant au
genre des apléronotes, dont le museau est très obtus et blanc de neige,
le corps peint d'un beau noir, et qui sont munis d'une lanière charnue
très longue et très déliée ; odontagnathes aiguillonnés, longues
sardines de trois décimètres, resplendissant d'un vif éclat argenté ;
scombres-guares, pourvus de deux nageoires anales ; centronotes-nègres,
à teintes noires, que l'on pêche avec des brandons, longs poissons de
deux mètres, à chair grasse, blanche, ferme, qui, frais, ont le goût de
l'anguille, et secs, le goût du saumon fumé ; labres demi-rouges,
revêtus d'écailles seulement à la base des nageoires dorsales et anales
; chrysoptères, sur lesquels l'or et l'argent mêlent leur éclat à ceux
du rubis et de la topaze ; spares-queues-d'or, dont la chair est
extrêmement délicate, et que leurs propriétés phosphorescentes
trahissent au milieu des eaux ; spares-pobs, à langue fine, à teintes
orange ; sciènes-coro à caudales d'or, acanthures-noirauds, anableps de
Surinam, etc.
Cet « et coetera » ne saurait empêcher de citer encore un poisson dont
Conseil se souviendra longtemps et pour cause.
Un de nos filets avait rapporté une sorte de raie très aplatie qui, la
queue coupée, eût formé un disque parfait et qui pesait une vingtaine
de kilogrammes. Elle était blanche en dessous, rougeâtre en dessus,
avec de grandes taches rondes d'un bleu foncé et cerclées de noir, très
lisse de peau, et terminée par une nageoire bilobée. Étendue sur la
plate-forme, elle se débattait, essayait de se retourner par des
mouvements convulsifs, et faisait tant d'efforts qu'un dernier
soubresaut allait la précipiter à la mer. Mais Conseil, qui tenait à
son poisson, se précipita sur lui, et, avant que je ne pusse l'en
empêcher, il le saisit à deux mains.
Aussitôt, le voilà renversé, les jambes en l'air, paralysé d'une moitié
du corps, et criant :
« Ah ! mon maître, mon maître ! Venez à moi. »
C'était la première fois que le pauvre garçon ne me parlait pas « à la
troisième personne ».
Le Canadien et moi, nous l'avions relevé, nous le frictionnions à bras
raccourcis, et quand il reprit ses sens, cet éternel classificateur
murmura d'une voix entrecoupée :
« Classe des cartilagineux, ordre des chondroptérygiens, à branchies
fixes, sous-ordre des sélaciens, famille des raies, genre des torpilles
! »
-- Oui, mon ami, répondis-je, c'est une torpille qui t'a mis dans ce
déplorable état.
-- Ah ! monsieur peut m'en croire, riposta Conseil, mais je me vengerai
de cet animal.
Et comment ?
-- En le mangeant. »
Ce qu'il fit le soir même, mais par pure représaille, car franchement
c'était coriace.
L'infortuné Conseil s'était attaqué à une torpille de la plus
dangereuse espèce, la cumana. Ce bizarre animal, dans un milieu
conducteur tel que l'eau, foudroie les poissons à plusieurs mètres de
distance, tant est grande la puissance de son organe électrique dont
les deux surfaces principales ne mesurent pas moins de vingt-sept pieds
carrés.
Le lendemain, 12 avril, pendant la journée, le _Nautilus_ s'approcha de
la côte hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. Là vivaient en
famille plusieurs groupes de lamantins. C'étaient des manates qui,
comme le dugong et le stellère, appartiennent à l'ordre des syréniens.
Ces beaux animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six à sept
mètres, devaient peser au moins quatre mille kilogrammes. J'appris à
Ned Land et à Conseil que la prévoyante nature avait assigné à ces
mammifères un tôle important. Ce sont eux, en effet, qui, comme les
phoques, doivent paître les prairies sous-marines et détruire ainsi les
agglomérations d'herbes qui obstruent l'embouchure des fleuves
tropicaux.
« Et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est produit, depuis que les
hommes ont presque entièrement anéanti, ces races utiles ? C'est que
les herbes putréfiées ont empoisonné l'air, et l'air empoisonné, c'est
la fièvre jaune qui désole ces admirables contrées. Les végétations
vénéneuses se sont multipliées sous ces mers torrides, et le mal s'est
irrésistiblement développé depuis l'embouchure du Rio de la Plata
jusqu'aux Florides ! »
Et s'il faut en croire Toussenel, ce fléau n'est rien encore auprès de
celui qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront dépeuplées
de baleines et de phoques. Alors, encombrées de poulpes, de méduses, de
calmars, elles deviendront de vastes foyers d'infection, puisque leurs
flots ne posséderont plus « ces vastes estomacs, que Dieu avait chargés
d'écumer la surface des mers ».
Cependant, sans dédaigner ces théories, l'équipage du _Nautilus_
s'empara d'une demi-douzaine de manates. Il s'agissait, en effet,
d'approvisionner les cambuses d'une chair excellente, supérieure à
celle du boeuf et du veau. Cette chasse ne fut pas intéressante. Les
manates se laissaient frapper sans se défendre. Plusieurs milliers de
kilos de viande, destinée à être séchée, furent emmagasinés à bord.
Ce jour-là, une pêche, singulièrement pratiquée, vint encore accroître
les réserves du _Nautilus_, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le
chalut avait rapporté dans ses mailles un certain nombre de poissons
dont la tête se terminait par une plaque ovale à rebords charnus.
C'étaient des échénéïdes, de la troisième famille des malacoptérygiens
subbrachiens. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses
transversales mobiles, entre lesquelles l'animal peut opérer le vide,
ce qui lui permet d'adhérer aux objets à la façon d'une ventouse.
Le rémora, que j'avais observé dans la Méditerranée, appartient à cette
espèce. Mais celui dont il s'agit ici, c'était l'échénélde ostéochère,
particulier à cette mer. Nos marins, a mesure qu'ils les prenaient, les
déposaient dans des bailles pleines d'eau.
La pêche terminée, le _Nautilus_ se rapprocha de la côte. En cet
endroit, un certain nombre de tortues marines dormaient à la surface
des flots. Il eût été difficile de s'emparer de ces précieux reptiles,
car le moindre bruit les éveille, et leur solide carapace est à
l'épreuve du harpon. Mais l'échénéïde devait opérer cette capture avec
une sûreté et une précision extraordinaires. Cet animal, en effet, est
un hameçon vivant, qui ferait le bonheur et la fortune du naïf pêcheur
a la ligne.
Les hommes du Naulilus attachèrent à la queue de ces poissons un anneau
assez large pour ne pas gêner leurs mouvements, et à cet anneau, une
longue corde amarrée à bord par l'autre bout.
Les échénéïdes, jetés à la mer, commencèrent aussitôt leur rôle et
allèrent se fixer au plastron des tortues. Leur ténacité était telle
qu'ils se fussent déchirés plutôt que de lâcher prise. On les halait à
bord, et avec eux les tortues auxquelles ils adhéraient.
On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un mètre, qui pesaient
deux cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques cornées grandes,
minces, transparentes, brunes, avec mouchetures blanches et jaunes, les
rendaient très précieuses. En outre, elles étaient excellentes au point
de vue comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un goût
exquis.
Cette pêche termina notre séjour sur les parages de l'Amazone, et, la
nuit venue, le _Nautilus_ regagna la haute mer.
XVIII
LES POULPES
Pendant quelques jours, le _Nautilus_ s'écarta constamment de la côte
américaine. Il ne voulait pas, évidemment, fréquenter les flots du
golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l'eau n'eût pas
manqué sous sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de
dix-huit cents mètres ; mais, probablement ces parages, semés d'îles et
sillonnés de steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo.
Le 16 avril, nous eûmes connaissance de la Martinique et de la
Guadeloupe, à une distance de trente milles environ. J'aperçus un
instant leurs pitons élevés.
Le Canadien, qui comptait mettre ses projets à exécution dans le golfe,
soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux
qui font le cabotage d'une île à l'autre, fut très décontenancé. La
fuite eût été très praticable si Ned Land fût parvenu a s'emparer du
canot à l'insu du capitaine. Mais en plein Océan, il ne fallait plus y
songer.
La Canadien, Conseil et moi, nous eûmes une assez longue conversation à
ce sujet. Depuis six mois nous étions prisonniers à bord du _Nautilus_.
Nous avions fait dix-sept mille lieues, et, comme le disait Ned Land,
il n'y avait pas de raison pour que cela finît. Il me fit donc une
proposition à laquelle je ne m'attendais pas. Ce fut de poser
catégoriquement cette question au capitaine Nemo : Le capitaine
comptait-il nous garder indéfiniment à son bord ?
Une semblable démarche me répugnait. Suivant moi, elle ne pouvait
aboutir. Il ne fallait rien espérer du commandant du _Nautilus_, mais
tout de nous seuls. D'ailleurs, depuis quelque temps, cet homme
devenait plus sombre, plus retiré, moins sociable. Il paraissait
m'éviter. Je ne le rencontrais qu'à de rares intervalles. Autrefois, il
se plaisait à m'expliquer les merveilles sous-marines ; maintenant il
m'abandonnait à mes études et ne venait plus au salon.
Quel changement s'était opéré en lui ? Pour quelle cause ? Je n'avais
rien à me reprocher. Peut-être notre présence à bord lui pesait-elle ?
Cependant, je ne devais pas espérer qu'il fût homme à nous rendre la
liberté.
Je priai donc Ned de me laisser réfléchir avant d'agir. Si cette
démarche n'obtenait aucun résultat, elle pouvait raviver ses soupçons,
rendre notre situation pénible et nuire aux projets du Canadien.
J'ajouterai que je ne pouvais en aucune façon arguer de notre santé. Si
l'on excepte la rude épreuve de la banquise du pôle sud, nous ne nous
étions jamais mieux portés, ni Ned, ni Conseil, ni moi. Cette
nourriture saine, cette atmosphère salubre, cette régularité
d'existence, cette uniformité de température, ne donnaient pas prise
aux maladies, et pour un homme auquel les souvenirs de la terre ne
laissaient aucun regret, pour un capitaine Nemo, qui est chez lui, qui
va où il veut, qui par des voies mystérieuses pour les autres, non pour
lui-même, marche à son but, je comprenais une telle existence. Mais
nous, nous n'avions pas rompu avec l'humanité. Pour mon compte, je ne
voulais pas ensevelir avec moi mes études si curieuses et si nouvelles.
J'avais maintenant le droit d'écrire le vrai livre de la mer, et ce
livre, je voulais que, plus tôt que plus tard, il pût voir le jour.
Là encore, dans ces eaux des Antilles, à dix mètres au-dessous de la
surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits
intéressants j'eus à signaler sur mes notes quotidiennes ! C'étaient,
entre autres zoophytes, des galères connues sous le nom de physalie
spélagiques, sortes de grosses vessies oblongues, à reflets nacrés,
tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs tentacules
bleues comme des fils de soie ; charmantes méduses à l'oeil, véritables
orties au toucher qui distillent un liquide corrosif. C'étaient, parmi
les articulés, des annélides longs d'un mètre et demi, armés d'une
trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes locomoteurs, qui
serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les lueurs du
spectre solaire. C'étaient, dans l'embranchement des poissons, des
raies-molubars, énormes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six
cents livres, la nageoire pectorale triangulaire, le milieu du dos un
peu bombé, les yeux fixés aux extrémités de la face antérieure de la
tête, et qui, flottant comme une épave de navire, s'appliquaient
parfois comme un opaque volet sur notre vitre. C'étaient des balistes
américains pour lesquels la nature n'a broyé que du blanc et du noir,
des bobies plumiers, allongés et charnus, aux nageoires jaunes, à la
mâchoire proéminente, des scombres de seize décimètres, à dents courtes
et aiguës, couverts de petites écailles, appartenant à l'espèce des
albicores. Puis, par nuées, apparaissent des surmulets, corsetés de
raies d'or de la tête à la queue, agitant leurs resplendissantes
nageoires ; véritables chefs-d'oeuvre de bijouterie consacrés autrefois
à Diane, particulièrement recherchés des riches Romains, et dont le
proverbe disait : « Ne les mange pas qui les prend ! » Enfin, des
pomacanthes-dorés, ornés de bandelettes émeraude, habillés de velours
et de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Véronèse ;
des spareséperonnés se dérobaient sous leur rapide nageoire thoracine ;
des clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs lueurs
phosphorescentes ; des muges battaient la mer de leur grosse queue
charnue ; des corégones rouges semblaient faucher les flots avec leur
pectorale tranchante, et des sélènes argentées, dignes de leur nom, se
levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets
blanchâtres.
Que d'autres échantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore
observés, si le _Nautilus_ ne se fût peu à peu abaissé vers les couches
profondes ! Ses plans inclinés l'entraînèrent jusqu'à des fonds de deux
mille et trois mille cinq cents mètres. Alors la vie animale n'était
plus représentée que par des encrines, des étoiles de mer, de
charmantes pentacrines tête de méduse, dont la tige droite supportait
un petit calice, des troques, des quenottes sanglantes et des
fissurelles, mollusques littoraux de grande espèce.
Le 20 avril, nous étions remontés à une hauteur moyenne de quinze cents
mètres. La terre la plus rapprochée était alors cet archipel des îles
Lucayes, disséminées comme un tas de pavés a la surface des eaux. Là
s'élevaient de hautes falaises sous-marines, murailles droites faites
de blocs frustes disposés par larges assises, entre lesquels se
creusaient des trous noirs que nos rayons électriques n'éclairaient pas
jusqu'au fond.