-- Juste, reprit le capitaine Nemo, mais ils ne donneront que deux

jours d'air. Or, voilà trente-six heures que nous sommes enfouis sous

les eaux, et déjà l'atmosphère alourdie du _Nautilus_ demande à être

renouvelée. Dans quarante-huit heures, notre réserve sera épuisée.

-- Eh bien, capitaine, soyons délivrés avant quarante-huit heures !

-- Nous le tenterons, du moins, en perçant la muraille qui nous entoure.

-- De quel côté ? demandai-je.

-- C'est ce que la sonde nous apprendra. Je vais échouer le _Nautilus_

sur le banc inférieur, et mes hommes, revêtus de scaphandres,

attaqueront l'iceberg par sa paroi la moins épaisse.

-- Peut-on ouvrir les panneaux du salon ?

-- Sans inconvénient. Nous ne marchons plus. »

Le capitaine Nemo sortit. Bientôt des sifflements m'apprirent que l'eau

s'introduisait dans les réservoirs. Le _Nautilus_ s'abaissa lentement

et reposa sur le fond de glace par une profondeur de trois cent

cinquante mètres, profondeur à laquelle était immergé le banc de glace

inférieur.

« Mes amis, dis-je, la situation est grave, mais je compte sur votre

courage et sur votre énergie.

-- Monsieur, me répondit le Canadien, ce n'est pas dans ce moment que

je vous ennuierai de mes récriminations. Je suis prêt à tout faire pour

le salut commun.

-- Bien, Ned, dis-je en tendant la main au Canadien.

-- J'ajouterai, reprit-il, qu'habile à manier le pic comme le harpon,

si je puis être utile au capitaine, il peut disposer de moi.

-- Il ne refusera pas votre aide. Venez, Ned. »

Je conduisis le Canadien à la chambre ou les hommes du _Nautilus_

revêtaient leurs scaphandres. Je fis part au capitaine de la

proposition de Ned, qui fut acceptée. Le Canadien endossa son costume

de mer et fut aussitôt prêt que ses compagnons de travail. Chacun d'eux

portait sur son dos l'appareil Rouquayrol auquel les réservoirs avaient

fourni un large continent d'air pur. Emprunt considérable, mais

nécessaire, fait à la réserve du _Nautilus_. Quant aux lampes

Ruhmkorff, elles devenaient inutiles au milieu de ces eaux lumineuses

et saturées de rayons électriques.

Lorsque Ned fut habillé, je rentrai dans le salon dont les vitres

étaient découvertes, et, posté près de Conseil, j'examinai les couches

ambiantes qui supportaient le _Nautilus_.

Quelques instants après, nous voyions une douzaine d'hommes de

l'équipage prendre pied sur le banc de glace, et parmi eux Ned Land,

reconnaissable à sa haute taille. Le capitaine Nemo était avec eux.

Avant de procéder au creusement des murailles, il fit pratiquer des

sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De

longues sondes furent enfoncées dans les parois latérales ; mais après

quinze mètres, elles étaient encore arrêtées par l'épaisse muraille. Il

était inutile de s'attaquer à la surface plafonnante, puisque c'était

la banquise elle-même qui mesurait plus de quatre cents mètres de

hauteur. Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface inférieure. Là

dix mètres de parois nous séparaient de l'eau. Telle était l'épaisseur

de cet ice-field. Dès lors, il s'agissait d'en découper un morceau égal

en superficie à la ligne de flottaison du _Nautilus_. C'était environ

six mille cinq cents mètres cubes à détacher, afin de creuser un trou

par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace.

Le travail fut immédiatement commencé et conduit avec une infatigable

opiniâtreté. Au lieu de creuser autour du _Nautilus_, ce qui eût

entraîné de plus grandes difficultés, le capitaine Nemo fit dessiner

l'immense fosse à huit mètres de sa hanche de bâbord. Puis ses hommes

la taraudèrent simultanément sur plusieurs points de sa circonférence.

Bientôt. Le pic attaqua vigoureusement cette matière compacte, et de

gros blocs furent détachés de la masse. Par un curieux effet de

pesanteur spécifique, ces blocs, moins lourds que l'eau, s'envolaient

pour ainsi dire à la voûte du tunnel, qui s'épaississait par le haut de

ce dont il diminuait vers le bas. Mais peu importait, du moment que la

paroi inférieure s'amincissait d'autant.

Après deux heures d'un travail énergique, Ned Land rentra épuisé. Ses

compagnons et lui furent remplacés par de nouveaux travailleurs

auxquels nous nous joignîmes, Conseil et moi. Le second du _Nautilus_

nous dirigeait.

L'eau me parut singulièrement froide, mais je me réchauffai promptement

en maniant le pic. Mes mouvements étaient très libres, bien qu'ils se

produisissent sous une pression de trente atmosphères.

Quand je rentrai, après deux heures de travail, pour prendre quelque

nourriture et quelque repos, je trouvai une notable différence entre le

fluide pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphère du

_Nautilus_, déjà chargé d'acide carbonique. L'air n'avait pas été

renouvelé depuis quarante-huit heures, et ses qualités vivifiantes

étaient considérablement affaiblies. Cependant, en un laps de douze

heures, nous n'avions enlevé qu'une tranche de glace épaisse d'un mètre

sur la superficie dessinée, soit environ six cents mètres cubes. En

admettant que le même travail fût accompli par douze heures, il fallait

encore cinq nuits et quatre jours pour mener à bonne fin cette

entreprise.

« Cinq nuits et quatre jours ! dis-je à mes compagnons, et nous n'avons

que pour deux jours d'air dans les réservoirs.

-- Sans compter, répliqua Ned, qu'une fois sortis de cette damnée

prison, nous serons encore emprisonnés sous la banquise et sans

communication possible avec l'atmosphère ! »

Réflexion juste. Qui pouvait alors prévoir le minimum de temps

nécessaire à notre délivrance ? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas

étouffés avant que le _Nautilus_ eût pu revenir à la surface des flots

? Était-il destiné à périr dans ce tombeau de glace avec tous ceux

qu'il renfermait ? La situation paraissait terrible. Mais chacun

l'avait envisagée en face, et tous étaient décidés à faire leur devoir

jusqu'au bout.

Suivant mes prévisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un

mètre fut enlevée à l'immense alvéole. Mais, le matin, quand, revêtu de

mon scaphandre, je parcourus la masse liquide par une température de

six à sept degrés au-dessous de zéro, je remarquai que les murailles

latérales se rapprochaient peu à peu. Les couches d'eau éloignées de la

fosse, que n'échauffaient pas le travail des hommes et le jeu des

outils, marquaient une tendance à se solidifier. En présence de ce

nouveau et imminent danger, que devenaient nos chances de salut, et

comment empêcher la solidification de ce milieu liquide, qui eût fait

éclater comme du verre les parois du _Nautilus_ ?

Je ne fis point connaître ce nouveau danger à mes deux compagnons. A

quoi bon risquer d'abattre cette énergie qu'ils employaient au pénible

travail du sauvetage ? Mais, lorsque je fus revenu à bord ? je fis

observer au capitaine Nemo cette grave complication.

« Je le sais, me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les

plus terribles conjonctures. C'est un danger de plus, mais je ne vois

aucun moyen d'y parer. La seule chance de salut, c'est d'aller plus

vite que la solidification. Il s'agit d'arriver premiers. Voilà tout. »

Arriver premiers ! Enfin, j'aurais dû être habitué à ces façons de

parler !

Cette journée, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec

opiniâtreté. Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'était

quitter le _Nautilus_, c'était respirer directement cet air pur

emprunté aux réservoirs et fourni par les appareils, c'était abandonner

une atmosphère appauvrie et viciée.

Vers le soir, la fosse s'était encore creusée d'un mètre. Quand je

rentrai à bord, je faillis être asphyxié par l'acide carbonique dont

l'air était saturé. Ah ! que n'avions-nous les moyens chimiques qui

eussent permis de chasser ce gaz délétère ! L'oxygène ne nous manquait

pas. Toute cette eau en contenait une quantité considérable et en la

décomposant par nos puissantes piles, elle nous eût restitué le fluide

vivifiant. J'y avais bien songé, mais à quoi bon, puisque l'acide

carbonique, produit de notre respiration, avait envahi toutes les

parties du navire. Pour l'absorber, il eût fallu remplir des récipients

de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette matière

manquait à bord, et rien ne la pouvait remplacer

Ce soir-là, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses

réservoirs, et lancer quelques colonnes d'air pur à l'intérieur du

_Nautilus_. Sans cette précaution, nous ne nous serions pas réveillés.

Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant le

cinquième mètre. Les parois latérales et la surface inférieure de la

banquise s'épaississaient visiblement. Il était évident qu'elles se

rejoindraient avant que le _Nautilus_ fût parvenu à se dégager. Le

désespoir me prit un instant. Mon pic fut près de s'échapper de mes

mains. A quoi bon creuser, si je devais périr étouffé, écrasé par cette

eau qui se faisait pierre, un supplice que la férocité des sauvages

n'eût pas même inventé. Il me semblait que j'étais entre les

formidables mâchoires d'un monstre qui se rapprochaient

irrésistiblement.

En ce moment, le capitaine Nemo, dirigeant le travail, travaillant

lui-même, passa près de moi. Je le touchai de la main et lui montrai

les parois de notre prison. La muraille de tribord s'était avancée à

moins de quatre mètres de la coque du _Nautilus_.

Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. Nous rentrâmes à

bord. Mon scaphandre ôté, je l'accompagnai dans le salon.

« Monsieur Aronnax, me dit-il, il faut tenter quelque héroïque moyen,

ou nous allons être scellés dans cette eau solidifiée comme dans du

ciment.

-- Oui ! dis-je, mais que faire ?

-- Ah ! s'écria-t-il, si mon _Nautilus_ était assez fort pour supporter

cette pression sans en être écrasé ?

-- Eh bien ? demandai-je, ne saisissant pas l'idée du capitaine.

-- Ne comprenez-vous pas, reprit-il, que cette congélation de l'eau

nous viendrait en aide ! Ne voyez-vous pas que par sa solidification,

elle ferait éclater ces champs de glace qui nous emprisonnent, comme

elle fait, en se gelant, éclater les pierres les plus dures ! Ne

sentez-vous pas qu'elle serait un agent de salut au lieu d'être un

agent de destruction !

-- Oui, capitaine, peut-être. Mais quelque résistance à l'écrasement

que possède le _Nautilus_, il ne pourrait supporter cette épouvantable

pression et s'aplatirait comme une feuille de tôle.

-- Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours de

la nature, mais sur nous-mêmes. Il faut s'opposer à cette

solidification. Il faut l'enrayer. Non seulement, les parois latérales

se resserrent, mais il ne reste pas dix pieds d'eau à l'avant ou à

l'arrière du _Nautilus_. La congélation nous gagne de tous les côtés.

-- Combien de temps, demandai-je, l'air des réservoirs nous

permettra-t-il de respirer à bord ? »

Le capitaine me regarda en face.

« Après-demain, dit-il, les réservoirs seront vides ! »

Une sueur froide m'envahit. Et cependant, devais-je m'étonner de cette

réponse ? Le 22 mars, le _Nautilus_ s'était plongé sous les eaux libres

du pôle. Nous étions au 26. Depuis cinq jours, nous vivions sur les

réserves du bord ! Et ce qui restait d'air respirable, il fallait le

conserver aux travailleurs. Au moment où j'écris ces choses, mon

impression est tellement vive encore, qu'une terreur involontaire

s'empare de tout mon être, et que l'air semble manquer à mes poumons !

Cependant, le capitaine Nemo réfléchissait, silencieux, immobile.

Visiblement, une idée lui traversait l'esprit. Mais il paraissait la

repousser. Il se répondait négativement à lui-même. Enfin, ces mots

s'échappèrent de ses lèvres !

« L'eau bouillante ! murmura-t-il.

-- L'eau bouillante ? m'écriai-je.

-- Oui, monsieur. Nous sommes renfermés dans un espace relativement

restreint. Est-ce que des jets d'eau bouillante, constamment injectée

par les pompes du _Nautilus_, n'élèveraient pas la température de ce

milieu et ne retarderaient pas sa congélation ?

-- Il faut l'essayer, dis-je résolument.

-- Essayons, monsieur le professeur. »

Le thermomètre marquait alors moins sept degrés à l'extérieur. Le

capitaine Nemo me conduisit aux cuisines où fonctionnaient de vastes

appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par

évaporation. Ils se chargèrent d'eau, et toute la chaleur électrique

des piles fut lancée à travers les serpentins baignés par le liquide.

En quelques minutes, cette eau avait atteint cent degrés. Elle fut

dirigée vers les pompes pendant qu'une eau nouvelle la remplaçait au

fur et à mesure. La chaleur développée par les piles était telle que

l'eau froide, puisée à la mer, après avoir seulement traversé les

appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe.

L'injection commença, et trois heures après, le thermomètre marquait

extérieurement six degrés au-dessous de zéro. C'était un degré de

gagné. Deux heures plus tard, le thermomètre n'en marquait que quatre.

« Nous réussirons, dis-je au capitaine, après avoir suivi et contrôlé

par de nombreuses remarques les progrès de l'opération.

-- Je le pense, me répondit-il. Nous ne serons pas écrasés. Nous

n'avons plus que l'asphyxie à craindre. »

Pendant la nuit, la température de l'eau remonta a un degré au-dessous

de zéro. Les injections ne purent la porter à un point plus élevé. Mais

comme la congélation de l'eau de mer ne se produit qu'à moins deux

degrés, je fus enfin rassuré contre les dangers de la solidification.

Le lendemain, 27 mars, six mètres de glace avaient été arrachés de

l'alvéole. Quatre mètres seulement restaient à enlever. C'étaient

encore quarante-huit heures de travail. L'air ne pouvait plus être

renouvelé à l'intérieur du _Nautilus_. Aussi, cette journée alla-t-elle

toujours en empirant.

Une lourdeur intolérable m'accabla. Vers trois heures du soir, ce

sentiment d'angoisse fut porté en moi à un degré violent. Des

bâillements me disloquaient les mâchoires. Mes poumons haletaient en

cherchant ce fluide comburant, indispensable à la respiration, et qui

se raréfiait de plus en plus. Une torpeur morale s'empara de moi.

J'étais étendu sans force, presque sans connaissance. Mon brave

Conseil, pris des mêmes symptômes, souffrant des mêmes souffrances, ne

me quittait plus. Il me prenait la main, il m'encourageait, et je

l'entendais encore murmurer :

« Ah ! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air à monsieur

! »

Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi.

Si notre situation, à tous, était intolérable à l'intérieur, avec

quelle hâte, avec quel bonheur, nous revêtions nos scaphandres pour

travailler à notre tour ! Les pics résonnaient sur la couche glacée.

Les bras se fatiguaient, les mains s'écorchaient, mais qu'étaient ces

fatigues, qu'importaient ces blessures ! L'air vital arrivait aux

poumons ! On respirait ! On respirait !

Et cependant, personne ne prolongeait au-delà du temps voulu son

travail sous les eaux. Sa tâche accomplie, chacun remettait à ses

compagnons haletants le réservoir qui devait lui verser la vie. Le

capitaine Nemo donnait l'exemple et se soumettait le premier à cette

sévère discipline. L'heure arrivait, il cédait son appareil à un autre

et rentrait dans l'atmosphère viciée du bord, toujours calme, sans une

défaillance, sans un murmure.

Ce jour-là, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur

encore. Deux mètres seulement restaient à enlever sur toute la

superficie. Deux mètres seulement nous séparaient de la mer libre. Mais

les réservoirs étaient presque vides d'air. Le peu qui restait devait

être conservé aux travailleurs. Pas un atome pour le _Nautilus_ !

Lorsque je rentrai à bord, je fus à demi suffoqué. Quelle nuit ! Je ne

saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent être décrites. Le

lendemain, ma respiration était oppressée. Aux douleurs de tête se

mêlaient d'étourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre.

Mes compagnons éprouvaient les mêmes symptômes. Quelques hommes de

l'équipage râlaient.

Ce jour-là, le sixième de notre emprisonnement, le capitaine Nemo,

trouvant trop lents la pioche et le pic, résolut d'écraser la couche de

glaces qui nous séparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait

conservé son sang-froid et son énergie. Il domptait par sa force morale

les douleurs physiques. Il pensait, il combinait, il agissait.

D'après son ordre, le bâtiment fut soulagé, c'est-à-dire soulevé de la

couche glacée par un changement de pesanteur spécifique. Lorsqu'il

flotta on le hala de manière à l'amener au-dessus de l'immense fosse

dessinée suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses réservoirs d'eau

s'emplissant, il descendit et s'embotta dans l'alvéole.

En ce moment, tout l'équipage rentra à bord, et la double porte de

communication fut fermée. Le _Nautilus_ reposait alors sur la couche de

glace qui n'avait pas un mètre d'épaisseur et que les sondes avaient

trouée en mille endroits.

Les robinets des réservoirs furent alors ouverts en grand et cent

mètres cubes d'eau s'y précipitèrent, accroissant de cent mille

kilogrammes le poids du _Nautilus_.

Nous attendions, nous écoutions, oubliant nos souffrances, espérant

encore. Nous jouions notre salut sur un dernier coup.

Malgré les bourdonnements qui emplissaient ma tête, j'entendis bientôt

des frémissements sous la coque du _Nautilus_. Un dénivellement se

produisit. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil à celui du

papier qui se déchire, et le _Nautilus_ s'abaissa.

« Nous passons ! » murmura Conseil a mon oreille.

Je ne pus lui répondre. Je saisis sa main. Je la pressai dans une

convulsion involontaire.

Tout à coup, emporté par son effroyable surcharge, le _Nautilus_

s'enfonça comme un boulet sous les eaux, c'est-à-dire qu'il tomba comme

il eût fait dans le vide !

Avec toute la force électrique fut mise sur les pompes qui aussitôt

commencèrent à chasser l'eau des réservoirs. Après quelques minutes,

notre chute fut enrayée. Bientôt même, le manomètre indiqua un

mouvement ascensionnel. L'hélice, marchant à toute vitesse, fit

tressaillir la coque de tôle jusque dans ses boulons, et nous entraîna

vers le nord.

Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu'à la mer

libre ? Un jour encore ? Je serais mort avant !

A demi étendu sur un divan de la bibliothèque, je suffoquais. Ma face

était violette, mes lèvres bleues, mes facultés suspendues. Je ne

voyais plus, je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de

mon esprit. Mes muscles ne pouvaient se contracter.

Les heures qui s'écoulèrent ainsi, je ne saurais les évaluer. Mais

j'eus la conscience de mon agonie qui commençait. Je compris que

j'allais mourir...

Soudain je revins à moi. Quelques bouffées d'air pénétraient dans mes

poumons. Étions-nous remontés à la surface des flots ? Avions-nous

franchi la banquise ?

Non ! C'étaient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se

sacrifiaient pour me sauver. Quelques atomes d'air restaient encore au

fond d'un appareil. Au lieu de le respirer, ils l'avaient consacré pour

moi, et, tandis qu'ils suffoquaient, ils me versaient la vie goutte à

goutte ! Je voulus repousser l'appareil. Ils me tinrent les mains, et

pendant quelques instants, je respirai avec volupté.

Mes regards se portèrent vers l'horloge. Il était onze heures du matin.

Nous devions être au 28 mars. Le _Nautilus_ marchait avec une vitesse

effrayante de quarante milles à l'heure. Il se tordait dans les eaux.

Où était le capitaine Nemo ? Avait-il succombé ? Ses compagnons

étaient-ils morts avec lui ?

En ce moment, le manomètre indiqua que nous n'étions plus qu'à vingt

pieds de la surface. Un simple champ de glace nous séparait de

l'atmosphère. Ne pouvait-on le briser ?

Peut-être ! En tout cas, le _Nautilus_ allait le tenter. Je sentis, en

effet, qu'il prenait une position oblique, abaissant son arrière et

relevant son éperon. Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son

équilibre. Puis, poussé par sa puissante hélice, il attaqua l'ice-field

par en dessous comme un formidable bélier. Il le crevait peu à peu, se

retirait, donnait à toute vitesse contre le champ qui se déchirait, et

enfin, emporté par un élan suprême, il s'élança sur la surface glacée

qu'il écrasa de son poids.

Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arraché, et l'air pur

s'introduisit à flots dans toutes les parties du _Nautilus_.

XVII

DU CAP HORN À L'AMAZONE

Comment étais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-être

le Canadien m'y avait-il transporté. Mais je respirais, je humais l'air

vivifiant de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient près de moi de

ces fraîches molécules. Les malheureux, trop longtemps privés de

nourriture, ne peuvent se jeter inconsidérément sur les premiers

aliments qu'on leur présente. Nous, au contraire, nous n'avions pas à

nous modérer, nous pouvions aspirer à pleins poumons les atomes de

cette atmosphère, et c'était la brise, la brise elle-même qui nous

versait cette voluptueuse ivresse !

« Ah ! faisait Conseil, que c'est bon, l'oxygène ! Que monsieur ne

craigne pas de respirer. Il y en a pour tout le monde. »

Quant à Ned Land, il ne parlait pas, mais il ouvrait des mâchoires à

effrayer un requin. Et quelles puissantes aspirations ! Le Canadien «

tirait » comme un poêle en pleine combustion.

Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour

de moi, je vis que nous étions seuls sur la plate-forme. Aucun homme de

l'équipage. Pas même le capitaine Nemo. Les étranges marins du

_Nautilus_ se contentaient de l'air qui circulait à l'intérieur. Aucun

n'était venu se délecter en pleine atmosphère.

Les premières paroles que je prononçai furent des paroles de

remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. Ned et Conseil

avaient prolongé mon existence pendant les dernières heures de cette

longue agonie. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel

dévouement.

« Bon ! monsieur le professeur, me répondit Ned Land, cela ne vaut pas

la peine d'en parler ! Quel mérite avons-nous eu à cela ? Aucun. Ce

n'était qu'une question d'arithmétique. Votre existence valait plus que

la nôtre. Donc il fallait la conserver.

-- Non, Ned, repondis-je, elle ne valait pas plus. Personne n'est

supérieur à un homme généreux et bon, et vous l'êtes !

-- C'est bien ! c'est bien ! répétait le Canadien embarrassé

-- Et toi, mon brave Conseil, tu as bien souffert.

-- Mais pas trop, pour tout dire à monsieur. Il me manquait bien

quelques gorgées d'air, mais je crois que je m'y serais fait.

D'ailleurs, je regardais monsieur qui se pâmait et cela ne me donnait

pas la moindre envie de respirer. Cela me coupait, comme on dit, le

respir... »

Conseil, confus de s'être jeté dans la banalité, n'acheva pas.

« Mes amis, répondis-je vivement ému, nous sommes liés les uns aux

autres pour jamais, et vous avez sur moi des droits...

-- Dont j'abuserai, riposta le Canadien.

-- Hein ? fit Conseil.

-- Oui, reprit Ned Land, le droit de vous entraîner avec moi, quand je

quitterai cet infernal _Nautilus_.

-- Au fait, dit Conseil, allons-nous du bon côté ?

-- Oui, répondis-je, puisque nous allons du côté du soleil, et ici le

soleil, c'est le nord.

-- Sans doute, reprit Ned Land, mais il reste à savoir si nous rallions

le Pacifique ou l'Atlantique, c'est-à-dire les mers fréquentées ou

désertes. »

A cela je ne pouvais répondre, et je craignais que le capitaine Nemo ne

nous ramenât plutôt vers ce vaste Océan qui baigne à la fois les côtes

de l'Asie et de l'Amérique. Il compléterait ainsi son tour du monde

sous-marin, et reviendrait vers ces mers où le _Nautilus_ trouvait la

plus entière indépendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin

de toute terre habitée, que devenaient les projets de Ned Land ?

Nous devions, avant peu, être fixés sur ce point important. Le

_Nautilus_ marchait rapidement. Le cercle polaire fut bientôt franchi,

et le cap mis sur le promontoire de Horn. Nous étions par le travers de

la pointe américaine, le 31 mars, à sept heures du soir.

Vingt Mille Lieues Sous Les Mers — Part 2 · 第 14 / 19 段