avec moi. L'obstiné Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnité
comme sa fâcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Après tout,
je ne regrettai pas son entêtement dans cette circonstance.
Véritablement, il y avait trop de phoques à terre, et il ne fallait pas
soumettre ce pêcheur irréfléchi à cette tentation.
Le déjeuner terminé, je me rendis à terre. Le _Nautilus_ s'était encore
élevé de quelques milles pendant la nuit. Il était au large, à une
grande lieue d'une côte, que dominait un pic aigu de quatre a cinq
cents mètres. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes
de l'équipage, et les instruments, c'est-à-dire un chronomètre, une
lunette et un baromètre.
Pendant notre traversée, je vis de nombreuses baleines qui
appartenaient aux trois espèces particulières aux mers australes, la
baleine franche ou « right-whale » des Anglais, qui n'a pas de nageoire
dorsale, le hump-back, baleinoptère à ventre plissé, aux vastes
nageoires blanchâtres, qui malgré son nom, ne forment pourtant pas des
ailes, et le fin-back, brun-jaunâtre, le plus vif des cétacés. Ce
puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il projette à une
grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui ressemblent à des
tourbillons de fumée. Ces différents mammifères s'ébattaient par
troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du pôle
antarctique servait maintenant de refuge aux cétacés trop vivement
traqués par les chasseurs.
Je remarquai également de longs cordons blanchâtres de salpes, sortes
de mollusques agrégés, et des méduses de grande taille qui se
balançaient entre le remous des lames.
A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'éclaircissait. Les
nuages fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide
des eaux. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans
doute faire son observatoire. Ce fut une ascension pénible sur des
laves aiguës et des pierres ponces, au milieu d'une atmosphère souvent
saturée par les émanations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine,
pour un homme déshabitué de fouler la terre, gravissait les pentes les
plus raides avec une souplesse, une agilité que je ne pouvais égaler,
et qu'eût enviée un chasseur d'isards.
Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moitié
porphyre, moitié basalte. De là, nos regards embrassaient une vaste mer
qui, vers le nord traçait nettement sa ligne terminale sur le fond du
ciel. A nos pieds, des champs éblouissants de blancheur. Sur notre
tête, un pâle azur, dégagé de brumes. Au nord, le disque du soleil
comme une boule de feu déjà écornée par le tranchant de l'horizon. Du
sein des eaux s'élevaient en gerbes magnifiques des jets liquides par
centaines. Au loin, le _Nautilus_, comme un cétacé endormi. Derrière
nous, vers le sud et l'est, une terre immense, un amoncellement
chaotique de rochers et de glaces dont on n'apercevait pas la limite.
Le capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement
sa hauteur au moyen du baromètre, car il devait en tenir compte dans
son observation.
A midi moins le quart, le soleil, vu alors par réfraction seulement, se
montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur ce
continent abandonné, à ces mers que l'homme n'a jamais sillonnées
encore.
Le capitaine Nemo, muni d'une lunette à réticules, qui, au moyen d'un
miroir, corrigeait la réfraction, observa l'astre qui s'enfonçait peu à
peu au-dessous de l'horizon en suivant une diagonale très allongée. Je
tenais le chronomètre. Mon coeur battait fort. Si la disparition du
demi-disque du soleil coïncidait avec le midi du chronomètre, nous
étions au pôle même.
« Midi ! m'écriai-je.
-- Le pôle sud ! » répondit le capitaine Nemo d'une voix grave, en me
donnant la lunette qui montrait l'astre du jour précisément coupé en
deux portions égales par l'horizon.
Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter
peu à peu sur ses rampes.
En ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon épaule, me
dit :
« Monsieur, en 1600, le Hollandais Ghéritk, entraîné par les courants
et les tempêtes, atteignit 64° de latitude sud et découvrit les
New-Shetland. En 1773, le 17 janvier, l'illustre Cook, suivant le
trente-huitième méridien, arriva par 67°30' de latitude, et en 1774, le
30 janvier, sur le cent-neuvième méridien, il atteignit 71°15' de
latitude. En 1819, le Russe Bellinghausen se trouva sur le
soixante-neuvième parallèle, et en 1821, sur le soixante-sixième par
111° de longitude ouest. En 1820, l'Anglais Brunsfield fut arrêté sur
le soixante-cinquième degré. La même année, l'Américain Morrel, dont
les récits sont douteux, remontant sur le quarante-deuxième méridien,
découvrait la mer libre par 70°14' de latitude. En 1825, l'Anglais
Powell ne pouvait dépasser le soixante-deuxième degré. La même année,
un simple pêcheur de phoques, l'Anglais Weddel s'élevait jusqu'à 72°14'
de latitude sur le trente-cinquième méridien, et jusqu'à 74°15' sur le
trente-sixième. En 1829, l'Anglais Forster, commandant le
_Chanticleer_, prenait possession du continent antarctique par 63°26'
de latitude et 66°26' de longitude. En 1831, l'Anglais Biscoë, le ler
février, découvrait la terre d'Enderby par 68°50' de latitude, en 1832,
le 5 février, la terre d'Adélaïde par 67° de latitude, et le 21
février, la terre de Graham par 64°45' de latitude. En 1838, le
Français Dumont d'Urville, arrêté devant la banquise par 62°57' de
latitude, relevait la terre Louis-Philippe ; deux ans plus tard, dans
une nouvelle pointe au sud, il nommait par 66°30', le 21 janvier, la
terre Adélie, et huit jours après, par 64°40', la côte Clarie. En 1838,
l'Anglais Wilkes s'avançait jusqu'au soixante-neuvième parallèle sur le
centième méridien. En 1839, l'Anglais Balleny découvrait la terre
Sabrina, sur la limite du cercle polaire. Enfin, en 1842, l'Anglais
James Ross, montant l'_Érébus_ et le _Terror_, le 12 janvier, par
76°56' de latitude et 171°7' de longitude est, trouvait la terre
Victoria ; le 23 du même mois, il relevait le soixante-quatorzième
parallèle, le plus haut point atteint jusqu'alors ; le 27, il était par
76°8', le 28, par 77°32', le 2 février, par 78°4', et en 1842, il
revenait au soixante-onzième degré qu'il ne put dépasser. Eh bien, moi,
capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j'ai atteint le pôle sud sur le
quatre-vingt-dixième degré, et je prends possession de cette partie du
globe égale au sixième des continents reconnus.
-- Au nom de qui, capitaine ?
-- Au mien, monsieur ! »
Et ce disant, le capitaine Nemo déploya un pavillon noir, portant un N
d'or écartelé sur son étamine. Puis, se retournant vers l'astre du jour
dont les derniers rayons léchaient l'horizon de la mer :
« Adieu, soleil ! s'écria-t-il. Disparais, astre radieux ! Couche-toi
sous cette mer libre, et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres
sur mon nouveau domaine ! »
XV
ACCIDENT OU INCIDENT ?
Le lendemain, 22 mars, à six heures du matin, les préparatifs de départ
furent commencés. Les dernières lueurs du crépuscule se fondaient dans
la nuit. Le froid était vif. Les constellations resplendissaient avec
une surprenante intensité. Au zénith brillait cette admirable Croix du
Sud, l'étoile polaire des régions antarctiques.
Le thermomètre marquait douze degrés au-dessous de zéro, et quand le
vent fraîchissait, il causait de piquantes morsures. Les glaçons se
multipliaient sur l'eau libre. La mer tendait à se prendre partout. De
nombreuses plaques noirâtres, étalées à sa surface, annonçaient la
prochaine formation de la jeune glace. Évidemment, le bassin austral,
gelé pendant les six mois de l'hiver, était absolument inaccessible.
Que devenaient les baleines pendant cette période ? Sans doute, elles
allaient par-dessous la banquise chercher des mers plus praticables.
Pour les phoques et les morses, habitués à vivre sous les plus durs
climats, ils restaient sur ces parages glacés. Ces animaux ont
l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir
toujours ouverts. C'est à ces trous qu'ils viennent respirer ; quand
les oiseaux, chassés par le froid, ont émigré vers le nord, ces
mammifères marins demeurent les seuls maîtres du continent polaire.
Cependant, les réservoirs d'eau s'étaient remplis, et le _Nautilus_
descendait lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arrêta. Son
hélice battit les flots, et il s'avança droit au nord avec une vitesse
de quinze milles à l'heure. Vers le soir, il flottait déjà sous
l'immense carapace glacée de la banquise.
Les panneaux du salon avaient été fermés par prudence, car la coque du
_Nautilus_ pouvait se heurter à quelque bloc immergé. Aussi, je passai
cette journée à mettre mes notes au net. Mon esprit était tout entier à
ses souvenirs du pôle. Nous avions atteint ce point inaccessible sans
fatigues, sans danger, comme si notre wagon flottant eût glissé sur les
rails d'un chemin de fer. Et maintenant, le retour commençait
véritablement. Me réserverait-il encore de pareilles surprises ? Je le
pensais, tant la série des merveilles sous-marines est inépuisable !
Cependant, depuis cinq mois et demi que le hasard nous avait jetés à ce
bord, nous avions franchi quatorze mille lieues, et sur ce parcours
plus étendu que l'Équateur terrestre, combien d'incidents ou curieux ou
terribles avaient charmé notre voyage : la chasse dans les forêts de
Crespo, l'échouement du détroit de Torrès, le cimetière de corail, les
pêcheries de Ceylan, le tunnel arabique, les feux de Santorin, les
millions de la baie du Vigo, l'Atlantide, le pôle sud ! Pendant la
nuit, tous ces souvenirs, passant de rêve en rêve, ne laissèrent pas
mon cerveau sommeiller un instant.
A trois heures du matin, je fus réveillé par un choc violent. Je
m'étais redressé sur mon lit et j'écoutais au milieu de l'obscurité,
quand je fus précipité brusquement au milieu de la chambre. Évidemment,
le _Nautilus_ donnait une bande considérable après avoir touché.
Je m'accotai aux parois et je me traînai par les coursives jusqu'au
salon qu'éclairait le plafond lumineux. Les meubles étaient renversés.
Heureusement, les vitrines, solidement saisies par le pied, avaient
tenu bon. Les tableaux de tribord, sous le déplacement de la verticale
se collaient aux tapisseries, tandis que ceux de bâbord s'en écartaient
d'un pied par leur bordure inférieure. Le _Nautilus_ était donc couché
sur tribord, et, de plus, complètement immobile,
A l'intérieur j'entendais un bruit de pas, des voix confuses. Mais le
capitaine Nemo ne parut pas. Au moment où j'allais quitter le salon,
Ned Land et Conseil entrèrent.
« Qu'y a-t-il ? leur dis-je aussitôt.
-- Je venais le demander à monsieur, répondit Conseil.
-- Mille diables ! s'écria le Canadien, je le sais bien moi ! Le
_Nautilus_a touché, et à en juger par la gîte qu'il donne, je ne crois
pas qu'il s'en tire comme la première fois dans le détroit de Torrès.
-- Mais au moins, demandai-je, est-il revenu à la surface de la mer ?
-- Nous l'ignorons, répondit Conseil.
-- Il est facile de s'en assurer », répondis-je.
Je consultai le manomètre. A ma grande surprise, il indiquait une
profondeur de trois cent soixante mètres.
« Qu'est-ce que cela veut dire ? m'écriai-je.
-- Il faut interroger le capitaine Nemo, dit Conseil.
-- Mais où le trouver ? demanda Ned Land.
-- Suivez-moi », dis-je à mes deux compagnons.
Nous quittâmes le salon. Dans la bibliothèque, personne. A l'escalier
central, au poste de l'équipage, personne. Je supposai que le capitaine
Nemo devait être posté dans la cage du timonier. Le mieux était
d'attendre. Nous revînmes tous trois au salon.
Je passerai sous silence les récriminations du Canadien. Il avait beau
jeu pour s'emporter. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout à
son aise, sans lui répondre.
Nous étions ainsi depuis vingt minutes, cherchant à surprendre les
moindres bruits qui se produisaient à l'intérieur du _Nautilus_, quand
le capitaine Nemo entra. Il ne sembla pas nous voir. Sa physionomie,
habituellement si impassible, révélait une certaine inquiétude. Il
observa silencieusement la boussole, le manomètre, et vint poser son
doigt sur un point du planisphère, dans cette partie qui représentait
les mers australes.
Je ne voulus pas l'interrompre. Seulement, quelques instants plus tard,
lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis en retournant contre lui une
expression dont il s'était servi au détroit de Torrès :
« Un incident, capitaine ?
-- Non, monsieur, répondit-il, un accident cette fois.
-- Grave ?
-- Peut-être.
-- Le danger est-il immédiat ?
-- Non.
-- Le _Nautilus_ s'est échoué ?
-- Oui.
-- Et cet échouement est venu ?...
-- D'un caprice de la nature, non de l'impéritie des hommes. Pas une
faute n'a été commise dans nos manoeuvres. Toutefois, on ne saurait
empêcher l'équilibre de produire ses effets. On peut braver les lois
humaines, mais non résister aux lois naturelles. »
Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer à
cette réflexion philosophique. En somme, sa réponse ne m'apprenait rien.
« Puis-je savoir, monsieur, lui demandai-je, quelle est la cause de cet
accident ?
-- Un énorme bloc de glace, une montagne entière s'est retournée, me
répondit-il. Lorsque les icebergs sont minés à leur base par des eaux
plus chaudes ou par des chocs réitérés, leur centre de gravité remonte.
Alors ils se retournent en grand, ils culbutent. C'est ce qui est
arrivé. L'un de ces blocs, en se renversant, a heurté le _Nautilus_ qui
flottait sous les eaux. Puis, glissant sous sa coque et le relevant
avec une irrésistible force, il l'a ramené dans des couches moins
denses, où il se trouve couché sur le flanc.
Mais ne peut-on dégager le _Nautilus_ en vidant ses réservoirs, de
manière à le remettre en équilibre ?
-- C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre
les pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manomètre. Elle indique que
le _Nautilus_ remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et
jusqu'à ce qu'un obstacle arrête son mouvement ascensionnel, notre
position ne sera pas changée. »
En effet, le _Nautilus_ donnait toujours la même bande sur tribord.
Sans doute, il se redresserait, lorsque le bloc s'arrêterait lui-même.
Mais à ce moment, qui sait si nous n'aurions pas heurté la partie
supérieure de la banquise, si nous ne serions pas effroyablement
pressés entre les deux surfaces glacées ?
Je réfléchissais à toutes les conséquences de cette situation. Le
capitaine Nemo ne cessait d'observer le manomètre. Le _Nautilus_,
depuis la chute de l'iceberg, avait remonté de cent cinquante pieds
environ, mais il faisait toujours le même angle avec la perpendiculaire.
Soudain un léger mouvement se fit sentir dans la coque. Évidemment, le
_Nautilus_ se redressait un peu. Les objets suspendus dans le salon
reprenaient sensiblement leur position normale. Les parois se
rapprochaient de la verticalité. Personne de nous ne parlait. Le coeur
ému, nous observions, nous sentions le redressement. Le plancher
redevenait horizontal sous nos pieds. Dix minutes s'écoulèrent.
« Enfin, nous sommes droit ! m'écria-je.
-- Oui, dit le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte du salon.
-- Mais flotterons-nous ? lui demandai-je.
-- Certainement, répondit-il, puisque les réservoirs ne sont pas encore
vidés, et que vidés, le _Nautilus_ devra remonter à la surface de la
mer. »
Le capitaine sortit, et je vis bientôt que, par ses ordres, on avait
arrêté la marche ascensionnelle du _Nautilus_. En effet, il aurait
bientôt heurté la partie inférieure de la banquise, et mieux valait le
maintenir entre deux eaux.
« Nous l'avons échappé belle ! dit alors Conseil.
-- Oui. Nous pouvions être écrasés entre ces blocs de glace, ou tout au
moins emprisonnés. Et alors, faute de pouvoir renouveler l'air... Oui !
nous l'avons échappé belle !
-- Si c'est fini ! » murmura Ned Land.
Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilité,
et je ne répondis pas. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent en ce
moment, et la lumière extérieure fit irruption à travers la vitre
dégagée.
Nous étions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit ; mais, à une distance
de dix mètres, sur chaque côté du _Nautilus_, s'élevait une
éblouissante muraille de glace. Au-dessus et au-dessous, même muraille.
Au-dessus, parce que la surface inférieure de la banquise se
développait comme un plafond immense. Au-dessous, parce que le bloc
culbuté, ayant glissé peu à peu, avait trouvé sur les murailles
latérales deux points d'appui qui le maintenaient dans cette position.
Le _Nautilus_ était emprisonné dans un véritable tunnel de glace, d'une
largeur de vingt mètres environ, rempli d'une eau tranquille. Il lui
était donc facile d'en sortir en marchant soit en avant soit en
arrière, et de reprendre ensuite, à quelques centaines de mètres plus
bas, un libre passage sous la banquise.
Le plafond lumineux avait été éteint, et cependant, le salon
resplendissait d'une lumière intense. C'est que la puissante
réverbération des parois de glace y renvoyait violemment les nappes du
fanal. Je ne saurais peindre l'effet des rayons voltaïques sur ces
grands blocs capricieusement découpés, dont chaque angle, chaque arête,
chaque facette, jetait une lueur différente, suivant la nature des
veines qui couraient dans la glace. Mine éblouissante de gemmes, et
particulièrement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet
vert des émeraudes. Çà et là des nuances opalines d'une douceur infinie
couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu
dont l'oeil ne pouvait soutenir l'éclat. La puissance du fanal était
centuplée, comme celle d'une lampe à travers les lames lenticulaires
d'un phare de premier ordre.
« Que c'est beau ! Que c'est beau ! s'écria Conseil.
-- Oui ! dis-je, c'est un admirable spectacle. N'est-ce pas, Ned ?
-- Eh ! mille diables ! oui, riposta Ned Land. C'est superbe ! Je rage
d'être forcé d'en convenir. On n'a jamais rien vu de pareil. Mais ce
spectacle-là pourra nous coûter cher. Et, s'il faut tout dire, je pense
que nous voyons ici des choses que Dieu a voulu interdire aux regards
de l'homme ! »
Ned avait raison. C'était trop beau. Tout à coup, un cri de Conseil me
fit retourner.
« Qu'y a-t-il ? demandai-je.
-- Que monsieur ferme les yeux ! que monsieur ne regarde pas ! »
Conseil, ce disant, appliquait vivement ses mains sur ses paupières.
« Mais qu'as-tu, mon garçon ?
-- Je suis ébloui, aveuglé ! »
Mes regards se portèrent involontairement vers la vitre, mais je ne pus
supporter le feu qui la dévorait.
Je compris ce qui s'était passé. Le _Nautilus_ venait de se mettre en
marche à grande vitesse. Tous les éclats tranquilles des murailles de
glace s'étaient alors changés en raies fulgurantes. Les feux de ces
myriades de diamants se confondaient. Le _Nautilus_, emporté par son
hélice, voyageait dans un fourreau d'éclairs.
Les panneaux du salon se refermèrent alors. Nous tenions nos mains sur
nos yeux tout imprégnés de ces lueurs concentriques qui flottent devant
la rétine, lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frappée.
Il fallut un certain temps pour calmer le trouble de nos regards.
Enfin, nos mains s'abaissèrent.
« Ma foi, je ne l'aurais jamais cru, dit Conseil.
-- Et moi, je ne le crois pas encore ! riposta le Canadien.
-- Quand nous reviendrons sur terre, ajouta Conseil, blasés sur tant de
merveilles de la nature, que penserons-nous de ces misérables
continents et des petits ouvrages sortis de la main des hommes ! Non !
le monde habité n'est plus digne de nous ! »
De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent à
quel degré d'ébullition était monté notre enthousiasme. Mais le
Canadien ne manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide.
« Le monde habité ! dit-il en secouant la tête. Soyez tranquille, ami
Conseil, nous n'y reviendrons pas ! »
Il était alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit
à l'avant du _Nautilus_. Je compris que son éperon venait de heurter un
bloc de glace. Ce devait être une fausse manoeuvre, car ce tunnel
sous-marin, obstrué de blocs, n'offrait pas une navigation facile. Je
pensai donc que le capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces
obstacles ou suivrait les sinuosités du tunnel. En tout cas, la marche
en avant ne pouvait être absolument enrayée. Toutefois, contre mon
attente, le _Nautilus_ prit un mouvement rétrograde très prononcé.
« Nous revenons en arrière ? dit Conseil.
-- Oui, répondis-je. Il faut que, de ce côté, le tunnel soit sans issue.
-- Et alors ?...
-- Alors, dis-je, la manoeuvre est bien simple. Nous retournerons sur
nos pas, et nous sortirons par l'orifice sud. Voilà tout. »
En parlant ainsi, je voulais paraître plus rassuré que je ne l'étais
réellement. Cependant le mouvement rétrograde du _Nautilus_
s'accélérait, et marchant à contre hélice, il nous entraînait avec une
grande rapidité.
« Ce sera un retard, dit Ned.
-- Qu'importe, quelques heures de plus ou de moins, pourvu qu'on sorte.
-- Oui, répéta Ned Land, pourvu qu'on sorte ! »
Je me promenai pendant quelques instants du salon à la bibliothèque.
Mes compagnons assis, se taisaient. Je me jetai bientôt sur un divan,
et je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement.
Un quart d'heure après, Conseil, s'étant approché de moi, me dit :
« Est-ce bien intéressant ce que lit monsieur ?
-- Très intéressant, répondis-je.
-- Je le crois. C'est le livre de monsieur que lit monsieur !
-- Mon livre ? »
En effet, je tenais à la main l'ouvrage des _Grands Fonds sous-marins_.
Je ne m'en doutais même pas. Je fermai le livre et repris ma promenade.
Ned et Conseil se levèrent pour se retirer.
« Restez, mes amis, dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu'au
moment où nous serons sortis de cette impasse.
-- Comme il plaira à monsieur », répondit Conseil.
Quelques heures s'écoulèrent. J'observais souvent les instruments
suspendus à la paroi du salon. Le manomètre indiquait que le _Nautilus_
se maintenait à une profondeur constante de trois cents mètres, la
boussole, qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait à
une vitesse de vingt milles à l'heure, vitesse excessive dans un espace
aussi resserré. Mais le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait trop se
hâter, et qu'alors, les minutes valaient des siècles.
A huit heures vingt-cinq, un second choc eut lieu. A l'arrière, cette
fois. Je pâlis. Mes compagnons s'étaient rapprochés de moi. J'avais
saisi la main de Conseil. Nous nous interrogions du regard, et plus
directement que si les mots eussent interprété notre pensée.
En ce moment, le capitaine entra dans le salon. J'allai à lui.
« La route est barrée au sud ? lui demandai-je.
-- Oui, monsieur. L'iceberg en se retournant a fermé toute issue.
-- Nous sommes bloqués ?
-- Oui. »
XVI
FAUTE D'AIR
Ainsi, autour du _Nautilus_, au-dessus, au-dessous, un impénétrable mur
de glace. Nous étions prisonniers de la banquise ! Le Canadien avait
frappé une table de son formidable poing. Conseil se taisait. Je
regardai le capitaine. Sa figure avait repris son impassibilité
habituelle. Il s'était croisé les bras. Il réfléchissait. Le _Nautilus_
ne bougeait plus.
Le capitaine prit alors la parole :
« Messieurs, dit-il d'une voix calme, il y a deux manières de mourir
dans les conditions où nous sommes. »
Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de
mathématiques qui fait une démonstration à ses élèves.
« La première, reprit-il, c'est de mourir écrasés. La seconde, c'est de
mourir asphyxiés. Je ne parle pas de la possibilité de mourir de faim,
car les approvisionnements du _Nautilus_ dureront certainement plus que
nous. Préoccupons-nous donc des chances d'écrasement ou d'asphyxie.
-- Quant à l'asphyxie, capitaine, répondis-je, elle n'est pas à
craindre, car nos réservoirs sont pleins.