pôle, sans s'écarter du cinquante-deuxième méridien. De 67°30' à 90°
vingt-deux degrés et demi en latitude restaient à parcourir,
c'est-à-dire un peu plus de cinq cents lieues. Le _Nautilus_ prit une
vitesse moyenne de vingt-six milles à l'heure, la vitesse d'un train
express. S'il la conservait, quarante heures lui suffisaient pour
atteindre le pôle.
Pendant une partie de la nuit, la nouveauté de la situation nous
retint, Conseil et moi, à la vitre du salon. La mer s'illuminait sous
l'irradiation électrique du fanal. Mais elle était déserte. Les
poissons ne séjournaient pas dans ces eaux prisonnières. Ils ne
trouvaient là qu'un passage pour aller de l'Océan antarctique à la mer
libre du pôle. Notre marche était rapide. On la sentait telle aux
tressaillements de la longue coque d'acier.
Vers deux heures du matin, j'allai prendre quelques heures de repos.
Conseil m'imita. En traversant les coursives, je ne rencontrai point le
capitaine Nemo. Je supposai qu'il se tenait dans la cage du timonier.
Le lendemain 19 mars, à cinq heures du matin, je repris mon poste dans
le salon. Le loch électrique m'indiqua que la vitesse du _Nautilus_
avait été modérée. Il remontait alors vers la surface, mais prudemment,
en vidant lentement ses réservoirs.
Mon coeur battait. Allions-nous émerger et retrouver l'atmosphère libre
du pôle ?
Non. Un choc m'apprit que le _Nautilus_ avait heurté la surface
inférieure de la banquise, très épaisse encore, à en juger par la
matité du bruit. En effet, nous avions « touché » pour employer
l'expression marine, mais en sens inverse et par mille pieds de
profondeur. Ce qui donnait deux mille pieds de glaces au-dessus de
nous, dont mille émergeaient. La banquise présentait alors une hauteur
supérieure à celle que nous avions relevée sur ses bords. Circonstance
peu rassurante.
Pendant cette journée, le _Nautilus_ recommença plusieurs fois cette
même expérience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui
plafonnait au-dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra
par neuf cents mètres, ce qui accusait douze cents mètres d'épaisseur
dont deux cents mètres s'élevaient au-dessus de la surface de l'Océan.
C'était le double de sa hauteur au moment où le _Nautilus_ s'était
enfoncé sous les flots.
Je notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j'obtins ainsi le
profil sous-marin de cette chaîne qui se développait sous les eaux.
Le soir, aucun changement n'était survenu dans notre situation.
Toujours la glace entre quatre cents et cinq cents mètres de
profondeur. Diminution évidente, mais quelle épaisseur encore entre
nous et la surface de l'Océan !
Il était huit heures alors. Depuis quatre heures déjà, l'air aurait dû
être renouvelé à l'intérieur du _Nautilus_, suivant l'habitude
quotidienne du bord. Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le
capitaine Nemo n'eût pas encore demandé à ses réservoirs un supplément
d'oxygène.
Mon sommeil fut pénible pendant cette nuit. Espoir et crainte
m'assiégeaient tour à tour. Je me relevai plusieurs fois. Les
tâtonnements du _Nautilus_ continuaient. Vers trois heures du matin,
j'observai que la surface inférieure de la banquise se rencontrait
seulement par cinquante mètres de profondeur. Cent cinquante pieds nous
séparaient alors de la surface des eaux. La banquise redevenait peu à
peu ice-field. La montagne se refaisait la plaine.
Mes yeux ne quittaient plus le manomètre. Nous remontions toujours en
suivant, par une diagonale, la surface resplendissante qui étincelait
sous les rayons électriques. La banquise s'abaissait en dessus et en
dessous par des rampes allongées. Elle s'amincissait de mille en mille.
Enfin, à six heures du matin, ce jour mémorable du 19 mars, la porte du
salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut.
« La mer libre ! » me dit-il.
XIV
LE PÔLE SUD
Je me précipitai vers la plate-forme. Oui ! La mer libre. A peine
quelques glaçons épars, des icebergs mobiles ; au loin une mer étendue
; un monde d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous
ces eaux qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert
olive. Le thermomètre marquait trois degrés centigrades au-dessus de
zéro. C'était comme un printemps relatif enfermé derrière cette
banquise, dont les masses éloignées se profilaient sur l'horizon du
nord.
« Sommes-nous au pôle ? demandai-je au capitaine, le coeur palpitant.
-- Je l'ignore, me répondit-il. A midi nous ferons le point.
-- Mais le soleil se montrera-t-il à travers ces brumes ? dis-je en
regardant le ciel grisâtre.
-- Si peu qu'il paraisse, il me suffira, répondit le capitaine. »
A dix milles du _Nautilus_, vers le sud, un îlot solitaire s'élevait à
une hauteur de deux cents mètres. Nous marchions vers lui, prudemment,
car cette mer pouvait être semée d'écueils.
Une heure après, nous avions atteint l'îlot. Deux heures plus tard,
nous achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre à cinq milles de
circonférence. Un étroit canal le séparait d'une terre considérable, un
continent peut-être, dont nous ne pouvions apercevoir les limites.
L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypothèses de
Maury. L'ingénieur américain a remarqué, en effet, qu'entre le pôle sud
et le soixantième parallèle, la mer est couverte de glaces flottantes,
de dimensions énormes, qui ne se rencontrent jamais dans l'Atlantique
nord. De ce fait, il a tiré cette conclusion que le cercle antarctique
renferme des terres considérables, puisque les icebergs ne peuvent se
former en pleine mer, mais seulement sur des côtes. Suivant ses
calculs, la masse des glaces qui enveloppent le pôle austral forme une
vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille kilomètres.
Cependant, le _Nautilus_, par crainte d'échouer, s'était arrêté à trois
encablures d'une grève que dominait un superbe amoncellement de roches.
Le canot fut lancé à la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant
les instruments, Conseil et moi, nous nous y embarquâmes. Il était dix
heures du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute,
ne voulait pas se désavouer en présence du pôle sud.
Quelques coups d'aviron amenèrent le canot sur le sable, où il
s'échoua. Au moment où Conseil allait sauter à terre, je le retins.
« Monsieur, dis-je au capitaine Nemo, à vous l'honneur de mettre pied
le premier sur cette terre.
-- Oui, monsieur, répondit le capitaine, et si je n'hésite pas à fouler
ce sol du pôle, c'est que, jusqu'ici, aucun être humain n'y a laissé la
trace de ses pas. »
Cela dit, il sauta légèrement sur le sable. Une vive émotion lui
faisait battre le coeur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un
petit promontoire, et là, les bras croisés, le regard ardent, immobile,
muet, il sembla prendre possession de ces régions australes. Après cinq
minutes passées dans cette extase, il se retourna vers nous.
« Quand vous voudrez, monsieur », me cria-t-il.
Je débarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot.
Le sol sur un long espace présentait un tuf de couleur rougeâtre, comme
s'il eût été de brique pilée. Des scories, des coulées de lave, des
pierres ponces le recouvraient. On ne pouvait méconnaître son origine
volcanique. En de certains endroits, quelques légères fumerolles,
dégageant une odeur sulfureuse, attestaient que les feux intérieurs
conservaient encore leur puissance expansive. Cependant, ayant gravi un
haut escarpement, je ne vis aucun volcan dans un rayon de plusieurs
milles. On sait que dans ces contrées antarctiques, James Ross a trouvé
les cratères de l'Érébus et du Terror en pleine activité sur le cent
soixante-septième méridien et par 77°32' de latitude.
La végétation de ce continent désolé me parut extrêmement restreinte.
Quelques lichens de l'espèce _Unsnea melanoxantha_ s'étalaient sur les
roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomées
rudimentaires, sortes de cellules disposées entre deux coquilles
quartzeuses, de longs fucus pourpres et cramoisis, supportés sur de
petites vessies natatoires et que le ressac jetait à la côte,
composaient toute la maigre flore de cette région.
Le rivage était parsemé de mollusques, de petites moules, de patelles,
de buccardes lisses, en forme de coeurs, et particulièrement de clios
au corps oblong et membraneux, dont la tête est formée de deux lobes
arrondis. Je vis aussi des myriades de ces clios boréales, longues de
trois centimètres, dont la baleine avale un monde à chaque bouchée. Ces
charmants ptéropodes, véritables papillons de la mer, animaient les
eaux libres sur la lisière du rivage.
Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts-fonds quelques
arborescences coralligènes, de celles qui suivant James Ross, vivent
dans les mers antarctiques jusqu'à mille mètres de profondeur ; puis,
de petits alcyons appartenant à l'espèce _procellaria pelagica_, ainsi
qu'un grand nombre d'astéries particulières à ces climats, et d'étoiles
de mer qui constellaient le sol.
Mais où la vie surabondait, c'était dans les airs. Là volaient et
voletaient par milliers des oiseaux d'espèces variées, qui nous
assourdissaient de leurs cris. D'autres encombraient les roches, nous
regardant passer sans crainte et se pressant familièrement sous nos
pas. C'étaient des pingouins aussi agiles et souples dans l'eau, où on
les a confondus parfois avec de rapides bonites, qu'ils sont gauches et
lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et formaient des
assemblées nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de clameurs.
Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des
échassiers, gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et
conique, l'oeil encadré d'un cercle rouge. Conseil en fit provision,
car ces volatiles, convenablement préparés, forment un mets agréable.
Dans les airs passaient des albatros fuligineux d'une envergure de
quatre mètres, justement appelés les vautours de l'Océan, des pétrels
gigantesques, entre autres des _quebrante-huesos_, aux ailes arquées,
qui sont grands mangeurs de phoques, des damiers, sortes de petits
canards dont le dessus du corps est noir et blanc, enfin toute une
série de pétrels, les uns blanchâtres, aux ailes bordées de brun, les
autres bleus et spéciaux aux mers antarctiques, ceux-là « si huileux,
dis-je à Conseil, que les habitants des îles Féroé se contentent d'y
adapter une mèche avant de les allumer ».
« Un peu plus, répondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites !
Après ça, on ne peut exiger que la nature les ait préalablement munis
d'une mèche ! »
Après un demi-mille, le sol se montra tout criblé de nids de manchots,
sortes de terriers disposés pour la ponte, et dont s'échappaient de
nombreux oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques
centaines, car leur chair noire est très mangeable. Ils poussaient des
braiements d'âne. Ces animaux, de la taille d'une oie, ardoisés sur le
corps, blancs en dessous et cravatés d'un liséré citron, se laissaient
tuer à coups de pierre sans chercher à s'enfuir.
Cependant, la brume ne se levait pas, et, à onze heures, le soleil
n'avait point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inquiéter.
Sans lui, pas d'observations possibles. Comment déterminer alors si
nous avions atteint le pôle ?
Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement
accoudé sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait
impatient, contrarié. Mais qu'y faire ? Cet homme audacieux et puissant
ne commandait pas au soleil comme à la mer.
Midi arriva sans que l'astre du jour se fût montré un seul instant. On
ne pouvait même reconnaître la place qu'il occupait derrière le rideau
de brume. Bientôt cette brume vint à se résoudre en neige.
« A demain », me dit simplement le capitaine, et nous regagnâmes le
_Nautilus_ au milieu des tourbillons de l'atmosphère.
Pendant notre absence, les filets avaient été tendus, et j'observai
avec intérêt les poissons que l'on venait de haler à bord. Les mers
antarctiques servent de refuge à un très grand nombre de migrateurs,
qui fuient les tempêtes des zones moins élevées pour tomber, il est
vrai, sous la dent des marsouins et des phoques. Je notai quelques
cottes australes, longs d'un décimètre, espèce de cartilagineux
blanchâtres traversés de bandes livides et armés d'aiguillons, puis des
chimères antarctiques, longues de trois pieds, le corps très allongé,
la peau blanche, argentée et lisse, la tête arrondie, le dos muni de
trois nageoires, le museau terminé par une trompe qui se recourbe vers
la bouche. Je goûtai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgré
l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort.
La tempête de neige dura jusqu'au lendemain. Il était impossible de se
tenir sur la plate-forme. Du salon où je notais les incidents de cette
excursion au continent polaire, j'entendais les cris des pétrels et des
albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le _Nautilus_ ne
resta pas immobile, et, prolongeant la côte, il s'avança encore d'une
dizaine de milles au sud, au milieu de cette demi-clarté que laissait
le soleil en rasant les bords de l'horizon.
Le lendemain 20 mars, la neige avait cessé. Le froid était un peu plus
vif. Le thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro. Les
brouillards se levèrent, et j'espérai que, ce jour-là, notre
observation pourrait s'effectuer.
Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit, Conseil
et moi, et nous mit à terre. La nature du sol était la même,
volcanique. Partout des traces de laves, de scories, de basaltes, sans
que j'aperçusse le cratère qui les avait vomis. Ici comme là-bas, des
myriades d'oiseaux animaient cette partie du continent polaire. Mais
cet empire, ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de
mammifères marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. C'étaient
des phoques d'espèces diverses, les uns étendus sur le sol, les autres
couchés sur des glaçons en dérive, plusieurs sortant de la mer ou y
rentrant. Ils ne se sauvaient pas à notre approche, n'ayant jamais eu
affaire à l'homme, et j'en comptais là de quoi approvisionner quelques
centaines de navires.
« Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas
accompagnés !
-- Pourquoi cela, Conseil ?
-- Parce que l'enragé chasseur aurait tout tué.
-- Tout, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous
n'aurions pu empêcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns
de ces magnifiques cétacés. Ce qui eût désobligé le capitaine Nemo, car
il ne verse pas inutilement le sang des bêtes inoffensives.
-- Il a raison.
-- Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas déjà classé ces
superbes échantillons de la faune marine ?
-- Monsieur sait bien, répondit Conseil, que je ne suis pas très ferré
sur la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux...
-- Ce sont des phoques et des morses.
-- Deux genres, qui appartiennent à la famille des pinnipèdes, se hâta
de dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des
unguiculés, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifères,
embranchement des vertébrés.
-- Bien, Conseil, répondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses,
se divisent en espèces, et si je ne me trompe, nous aurons ici
l'occasion de les observer. Marchons. »
Il était huit heures du matin. Quatre heures nous restaient à employer
jusqu'au moment où le soleil pourrait être utilement observé. Je
dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s'échancrait dans la falaise
granitique du rivage.
Là, je puis dire qu'à perte de vue autour de nous, les terres et les
glaçons étaient encombrés de mammifères marins, et je cherchais
involontairement du regard le vieux Protée, le mythologique pasteur qui
gardait ces immenses troupeaux de Neptune. C'étaient particulièrement
des phoques. Ils formaient des groupes distincts, mâles et femelles, le
père veillant sur sa famille, la mère allaitant ses petits, quelques
jeunes, déjà forts, s'émancipant à quelques pas. Lorsque ces mammifères
voulaient se déplacer, ils allaient par petits sauts dus à la
contraction de leur corps, et ils s'aidaient assez gauchement de leur
imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur congénère, forme un
véritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur élément par
excellence, ces animaux à l'épine dorsale mobile, au bassin étroit, au
poil ras et serré, aux pieds palmés, nagent admirablement. Au repos et
sur terre, ils prenaient des attitudes extrêmement gracieuses. Aussi,
les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif
que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux
veloutés et limpides, leurs poses charmantes, et les poétisant à leur
manière, métamorphosèrent-ils les mâles en tritons, et les femelles en
sirènes.
Je fis remarquer à Conseil le développement considérable des lobes
cérébraux chez ces intelligents cétacés. Aucun mammifère, l'homme
excepté, n'a la matière cérébrale plus riche. Aussi, les phoques
sont-ils susceptibles de recevoir une certaine éducation ; ils se
domestiquent aisément, et je pense, avec certains naturalistes, que.
convenablement dressés, ils pourraient rendre de grands services comme
chiens de pêche.
La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le sable.
Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles externes
-- différant en cela des otaries dont l'oreille est saillante --
j'observai plusieurs variétés de sténorhynques, longs de trois mètres,
blancs de poils, à têtes de bull-dogs, armés de dix dents à chaque
mâchoire, quatre incisives en haut et en bas et deux grandes canines
découpées en forme de fleur de lis. Entre eux se glissaient des
éléphants marins, sortes de phoques à trompe courte et mobile, les
géants de l'espèce, qui sur une circonférence de vingt pieds mesuraient
une longueur de dix mètres. Ils ne faisaient aucun mouvement à notre
approche.
« Ce ne sont pas des animaux dangereux ? me demanda Conseil.
-- Non, répondis-je, à moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque
défend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il
mette en pièces l'embarcation des pêcheurs.
-- Il est dans son droit, répliqua Conseil.
-- Je ne dis pas non. »
Deux milles plus loin, nous étions arrêtés par le promontoire qui
couvrait la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb à la mer
et écumait sous le ressac. Au-delà éclataient de formidables
rugissements, tels qu'un troupeau de ruminants en eût pu produire.
« Bon, fit Conseil, un concert de taureaux ?
-- Non, dis-je, un concert de morses. Ils se battent ?
-- Ils se battent ou ils jouent.
-- N'en déplaise à monsieur, il faut voir cela.
-- Il faut le voir, Conseil. »
Et nous voilà franchissant les roches noirâtres, au milieu
d'éboulements imprévus, et sur des pierres que la glace rendait fort
glissantes. Plus d'une fois, je roulai au détriment de mes reins.
Conseil, plus prudent ou plus solide, ne bronchait guère, et me
relevait, disant :
« Si monsieur voulait avoir la bonté d'écarter les jambes, monsieur
conserverait mieux son équilibre. »
Arrivé à l'arête supérieure du promontoire, j'aperçus une vaste plaine
blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'étaient
des hurlements de joie, non de colère.
Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par
la disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives
manquent à leur mâchoire inférieure, et quant aux canines supérieures,
ce sont deux défenses longues de quatre-vingts centimètres qui en
mesurent trente-trois à la circonférence de leur alvéole. Ces dents,
faites d'un ivoire compact et sans stries, plus dur que celui des
éléphants, et moins prompt à jaunir, sont très recherchées. Aussi les
morses sont-ils en butte à une chasse inconsidérée qui les détruira
bientôt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs, massacrant
indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en détruisent
chaque année plus de quatre mille.
En passant auprès de ces curieux animaux, je pus les examiner à loisir,
car ils ne se dérangeaient pas. Leur peau était épaisse et rugueuse,
d'un ton fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni.
Quelques-uns avaient une longueur de quatre mètres. Plus tranquilles et
moins craintifs que leurs congénères du nord, ils ne confiaient point à
des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur
campement.
Après avoir examiné cette cité des morses, je songeai à revenir sur mes
pas. Il était onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans des
conditions favorables pour observer, je voulais être présent à son
opération. Cependant, je n'espérais pas que le soleil se montrât ce
jour-là. Des nuages écrasés sur l'horizon le dérobaient à nos yeux. Il
semblait que cet astre jaloux ne voulût pas révéler à des êtres humains
ce point inabordable du globe.
Cependant, je songeai à revenir vers le _Nautilus_. Nous suivîmes un
étroit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures
et demie, nous étions arrivés au point du débarquement. Le canot échoué
avait déposé le capitaine à terre. Je l'aperçus debout sur un bloc ce
basalte. Ses instruments étaient près de lui. Son regard se fixait sur
l'horizon du nord, près duquel le soleil décrivait alors sa courbe
allongée.
Je pris place auprès de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et,
ainsi que la veille, le soleil ne se montra pas.
C'était une fatalité. L'observation manquait encore. Si demain elle ne
s'accomplissait pas, il faudrait renoncer définitivement à relever
notre situation.
En effet, nous étions précisément au 20 mars. Demain, 21, jour de
l'équinoxe, réfraction non comptée, le soleil disparaîtrait sous
l'horizon pour six mois, et avec sa disparition commencerait la longue
nuit polaire. Depuis l'équinoxe de septembre, il avait émergé de
l'horizon septentrional, s'élevant par des spirales allongées jusqu'au
21 décembre. A cette époque, solstice d'été de ces contrées boréales,
il avait commencé à redescendre, et le lendemain, il devait leur lancer
ses derniers rayons.
Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo.
« Vous aviez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je
n'obtiens la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre
cette opération. Mais aussi, précisément parce que les hasards de ma
navigation m'ont amené, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera
facile à relever, si, à midi, le soleil se montre à nos yeux.
-- Pourquoi, capitaine ?
-- Parce que, lorsque l'astre du jour décrit des spirales si allongées,
il est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de
l'horizon, et les instruments sont exposés à commettre de graves
erreurs.
-- Comment procéderez-vous donc ?
-- Je n'emploierai que mon chronomètre, me répondit le capitaine Nemo.
Si demain, 21 mars, à midi, le disque du soleil, en tenant compte de la
réfraction, est coupé exactement par l'horizon du nord, c'est que je
suis au pôle sud.
-- En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas
mathématiquement rigoureuse, parce que l'équinoxe ne tombe pas
nécessairement à midi.
-- Sans doute, monsieur, mais l'erreur ne sera pas de cent mètres, et
il ne nous en faut pas davantage. A demain donc. »
Le capitaine Nemo retourna à bord. Conseil et moi, nous restâmes
jusqu'à cinq heures à arpenter la plage, observant et étudiant. Je ne
récoltai aucun objet curieux, si ce n'est un oeuf de pingouin,
remarquable par sa grosseur, et qu'un amateur eût payé plus de mille
francs. Sa couleur isabelle, les raies et les caractères qui l'ornaient
comme autant d'hiéroglyphes, en faisaient un bibelot rare. Je le remis
entre les mains de Conseil, et le prudent garçon, au pied sûr, le
tenant comme une précieuse porcelaine de Chine, le rapporta intact au
_Nautilus_.
Là je déposai cet oeuf rare sous une des vitrines du musée. Je soupai
avec appétit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le goût
rappelait celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans
avoir invoqué, comme un Indou, les faveurs de l'astre radieux.
Le lendemain, 21 mars, dès cinq heures du matin, je montai sur la
plate-forme. J'y trouvai le capitaine Nemo.
« Le temps se dégage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Après
déjeuner, nous nous rendrons à terre pour choisir un poste
d'observation. »