macrocéphales ne pouvaient se soustraire. Plusieurs fois, dix ou douze
réunis essayèrent d'écraser le _Nautilus_ sous leur masse. On voyait, à
la vitre, leur gueule énorme pavée de dents, leur oeil formidable. Ned
Land, qui ne se possédait plus, les menaçait et les injuriait. On
sentait qu'ils se cramponnaient à notre appareil, comme des chiens qui
coiffent un ragot sous les taillis. Mais le _Nautilus_, forçant son
hélice, les emportait, les entraînait, ou les ramenait vers le niveau
supérieur des eaux, sans se soucier ni de leur poids énorme, ni de
leurs puissantes étreintes.
Enfin la masse des cachalots s'éclaircit. Les flots redevinrent
tranquilles. Je sentis que nous remontions à la surface de l'Océan. Le
panneau fut ouvert, et nous nous précipitâmes sur la plate-forme.
La mer était couverte de cadavres mutilés. Une explosion formidable
n'eût pas divisé, déchiré, déchiqueté avec plus de violence ces masses
charnues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleuâtres sur
le dos, blanchâtres sous le ventre, et tout bossués d'énormes
protubérances. Quelques cachalots épouvantés fuyaient à l'horizon. Les
flots étaient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles ; et le
_Nautilus_ flottait au milieu d'une mer de sang.
Le capitaine Nemo nous rejoignit.
« Eh bien, maître Land ? dit-il.
-- Eh bien, monsieur, répondit le Canadien, chez lequel l'enthousiasme
s'était calmé, c'est un spectacle terrible, en effet. Mais je ne suis
pas un boucher, je suis un chasseur, et ceci n'est qu'une boucherie.
-- C'est un massacre d'animaux malfaisants, répondit le capitaine, et
le _Nautilus_ n'est pas un couteau de boucher.
-- J'aime mieux mon harpon, répliqua le Canadien.
-- Chacun son arme », répondit le capitaine, en regardant fixement Ned
Land.
Je craignais que celui-ci ne se laissât emporter à quelque violence qui
aurait eu des conséquences déplorables. Mais sa colère fut détournée
par la vue d'une baleine que le _Nautilus_ accostait en ce moment.
L'animal n'avait pu échapper à la dent des cachalots. Je reconnus la
baleine australe, à tête déprimée, qui est entièrement noire.
Anatomiquement, elle se distingue de la baleine blanche et du
Nord-Caper par la soudure des sept vertèbres cervicales, et elle compte
deux côtes de plus que ses congénères. Le malheureux cétacé, couché sur
le flanc, le ventre troué de morsures, était mort. Au bout de sa
nageoire mutilée pendait encore un petit baleineau qu'il n'avait pu
sauver du massacre. Sa bouche ouverte laissait couler l'eau qui
murmurait comme un ressac à travers ses fanons.
Le capitaine Nemo conduisit le _Nautilus_ près du cadavre de l'animal.
Deux de ses hommes montèrent sur le flanc de la baleine, et je vis, non
sans étonnement, qu'ils retiraient de ses mamelles tout le lait
qu'elles contenaient, c'est-à-dire la valeur de deux à trois tonneaux.
Le capitaine m'offrit une tasse de ce lait encore chaud. Je ne pus
m'empêcher de lui marquer ma répugnance pour ce breuvage. Il m'assura
que ce lait était excellent, et qu'il ne se distinguait en aucune façon
du lait de vache.
Je le goûtai et je fus de son avis. C'était donc pour nous une réserve
utile, car, ce lait, sous la forme de beurre salé ou de fromage, devait
apporter une agréable variété à notre ordinaire.
De ce jour-là, je remarquai avec inquiétude que les dispositions de Ned
Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises, et
je résolus de surveiller de près les faits et gestes du Canadien.
XIII
LA BANQUISE
Le _Nautilus_ avait repris son imperturbable direction vers le sud. Il
suivait le cinquantième méridien avec une vitesse considérable.
Voulait-il donc atteindre le pôle ? Je ne le pensais pas, car jusqu'ici
toutes les tentatives pour s'élever jusqu'à ce point du globe avaient
échoué. La saison, d'ailleurs, était déjà fort avancée, puisque le 13
mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des régions
boréales, qui commence la période équinoxiale.
Le 14 mars, j'aperçus des glaces flottantes par 55° de latitude,
simples débris blafards de vingt à vingt-cinq pieds, formant des
écueils sur lesquels la mer déferlait. Le _Nautilus_ se maintenait à la
surface de l'Océan. Ned Land, ayant déjà pêché dans les mers arctiques,
était familiarisé avec ce spectacle des icebergs. Conseil et moi, nous
l'admirions pour la première fois.
Dans l'atmosphère, vers l'horizon du sud, s'étendait une bande blanche
d'un éblouissant aspect. Les baleiniers anglais lui ont donné le nom de
« ice-blinck ». Quelque épais que soient les nuages, ils ne peuvent
l'obscurcir. Elle annonce la présence d'un pack ou banc de glace.
En effet, bientôt apparurent des blocs plus considérables dont l'éclat
se modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes de ces
masses montraient des veines vertes, comme si le sulfate de cuivre en
eût tracé les lignes ondulées. D'autres, semblables à d'énormes
améthystes, se laissaient pénétrer par la lumière. Celles-ci
réverbéraient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs
cristaux. Celles-là, nuancées des vifs reflets du calcaire, auraient
suffi à la construction de toute une ville de marbre.
Plus nous descendions au sud, plus ces îles flottantes gagnaient en
nombre et en importance. Les oiseaux polaires y nichaient par milliers.
C'étaient des pétrels, des damiers, des puffins, qui nous
assourdissaient de leurs cris. Quelques-uns, prenant le _Nautilus_ pour
le cadavre d'une baleine, venaient s'y reposer et piquaient de coups de
bec sa tôle sonore.
Pendant cette navigation au milieu des glaces, le capitaine Nemo se
tint souvent sur la plate-forme. Il observait avec attention ces
parages abandonnés. Je voyais son calme regard s'animer parfois. Se
disait-il que dans ces mers polaires interdites à l'homme, il était là
chez lui, maître de ces infranchissables espaces ? Peut-être. Mais il
ne parlait pas. Il restait immobile, ne revenant à lui que lorsque ses
instincts de manoeuvrier reprenaient le dessus. Dirigeant alors son
_Nautilus_ avec une adresse consommée, il évitait habilement le choc de
ces masses dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs
milles sur une hauteur qui variait de soixante-dix à quatre-vingts
mètres. Souvent l'horizon paraissait entièrement fermé. A la hauteur du
soixantième degré de latitude, toute passe avait disparu. Mais le
capitaine Nemo, cherchant avec soin, trouvait bientôt quelque étroite
ouverture par laquelle il se glissait audacieusement, sachant bien,
cependant, qu'elle se refermerait derrière lui.
Ce fut ainsi que le _Nautilus_, guidé par cette main habile, dépassa
toutes ces glaces, classées, suivant leur forme ou leur grandeur, avec
une précision qui enchantait Conseil: icebergs ou montagnes, ice-fields
ou champs unis et sans limites, drift-ice ou glaces flottantes, packs
ou champs brisés, nommés palchs quand ils sont circulaires, et streams
lorsqu'ils sont faits de morceaux allongés.
La température était assez basse. Le thermomètre, exposé à l'air
extérieur, marquait deux à trois degrés au-dessous de zéro. Mais nous
étions chaudement habillés de fourrures, dont les phoques ou les ours
marins avaient fait les frais. L'intérieur du _Nautilus_, régulièrement
chauffé par ses appareils électriques, défiait les froids les plus
intenses. D'ailleurs, il lui eût suffi de s'enfoncer à quelques mètres
au-dessous des flots pour y trouver une température supportable.
Deux mois plus tôt, nous aurions joui sous cette latitude d'un jour
perpétuel; mais déjà la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures,
et plus tard, elle devait jeter six mois d'ombre sur ces régions
circumpolaires.
Le 15 mars, la latitude des îles New-Shetland et des Orkney du Sud fut
dépassée. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus de
phoques habitaient ces terres; mais les baleiniers anglais et
américains, dans leur rage de destruction, massacrant les adultes et
les femelles pleines, là où existait l'animation de la vie, avaient
laissé après eux le silence de la mort.
Le 16 mars, vers huit heures du matin, le _Nautilus_, suivant le
cinquante-cinquième méridien, coupa le cercle polaire antarctique. Les
glaces nous entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon.
Cependant, le capitaine Nemo marchait de passe en passe et s'élevait
toujours.
« Mais où va-t-il ? demandai-je.
-- Devant lui, répondait Conseil. Après tout, lorsqu'il ne pourra pas
aller plus loin, il s'arrêtera.
-- Je n'en jurerais pas ! » répondis-je.
Et, pour être franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me
déplaisait point. A quel degré m'émerveillaient les beautés de ces
régions nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des
attitudes superbes. Ici, leur ensemble formait une ville orientale,
avec ses minarets et ses mosquées innombrables. Là, une cité écroulée
et comme jetée à terre par une convulsion du sol. Aspects incessamment
variés par les obliques rayons du soleil, ou perdus dans les brumes
grises au milieu des ouragans de neige. Puis, de toutes parts des
détonations, des éboulements, de grandes culbutes d'icebergs, qui
changeaient le décor comme le paysage d'un diorama.
Lorsque le _Nautilus_ était immergé au moment où se rompaient ces
équilibres, le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante
intensité, et la chute de ces masses créait de redoutables remous
jusque dans les couches profondes de l'Océan. Le _Nautilus_ roulait et
tanguait alors comme un navire abandonne à la furie des éléments.
Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous étions
définitivement prisonniers; mais, l'instinct le guidant, sur le plus
léger indice le capitaine Nemo découvrait des passes nouvelles. Il ne
se trompait jamais en observant les minces filets d'eau bleuâtre qui
sillonnaient les ice-fields. Aussi ne mettais-je pas en doute qu'il
n'eût aventuré déjà le _Nautilus_ au milieu des mers antarctiques.
Cependant, dans la journée du 16 mars, les champs de glace nous
barrèrent absolument la route. Ce n'était pas encore la banquise, mais
de vastes ice-fields cimentés par le froid. Cet obstacle ne pouvait
arrêter le capitaine Nemo, et il se lança contre l'ice-field avec une
effroyable violence. Le _Nautilus_ entrait comme un coin dans cette
masse friable, et la divisait avec des craquements terribles. C'était
l'antique bélier poussé par une puissance infinie. Les débris de glace,
haut projetés, retombaient en grêle autour de nous. Par sa seule force
d'impulsion, notre appareil se creusait un chenal. Quelquefois, emporté
par son élan, il montait sur le champ de glace et l'écrasait de son
poids, ou par instants, enfourné sous l'ice-field, il le divisait par
un simple mouvement de tangage qui produisait de larges déchirures.
Pendant ces journées, de violents grains nous assaillirent. Par
certaines brumes épaisses, on ne se fût pas vu d'une extrémité de la
plate-forme à l'autre. Le vent sautait brusquement à tous les points du
compas. La neige s'accumulait en couches si dures qu'il fallait la
briser à coups de pic. Rien qu'à la température de cinq degrés
au-dessous de zéro, toutes les parties extérieures du _Nautilus_ se
recouvraient de glaces. Un gréement n'aurait pu se manoeuvrer, car tous
les garants eussent été engagés dans la gorge des poulies. Un bâtiment
sans voiles et mû par un moteur électrique qui se passait de charbon,
pouvait seul affronter d'aussi hautes latitudes.
Dans ces conditions, le baromètre se tint généralement très bas. Il
tomba même à 73°5'. Les indications de la boussole n'offraient plus
aucune garantie. Ses aiguilles affolées marquaient des directions
contradictoires, en s'approchant du pôle magnétique méridional qui ne
se confond pas avec le sud du monde. En effet, suivant Hansten, ce pôle
est situé à peu près par 70° de latitude et 130° de longitude, et
d'après les observations de Duperrey, par 135° de longitude et 70°30'
de latitude. Il fallait faire alors des observations nombreuses sur les
compas transportés à différentes parties du navire et prendre une
moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait à l'estime pour relever la
route parcourue, méthode peu satisfaisante au milieu de ces passes
sinueuses dont les points de repère changent incessamment.
Enfin, le 18 mars, après vingt assauts inutiles, le _Nautilus_ se vit
définitivement enrayé. Ce n'étaient plus ni les streams, ni les palks,
ni les ice-fields, mais une interminable et immobile barrière formée de
montagnes soudées entre elles.
« La banquise ! » me dit le Canadien.
Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous
avaient précédé, c'était l'infranchissable obstacle. Le soleil ayant un
instant paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez
exacte qui donnait notre situation par 51°30' de longitude et 67°39' de
latitude méridionale. C'était déjà un point avancé des régions
antarctiques.
De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant nos
yeux. Sous l'éperon du _Nautilus_ s'étendait une vaste plaine
tourmentée, enchevêtrée de blocs confus, avec tout ce pêle-mêle
capricieux qui caractérise la surface d'un fleuve quelque temps avant
la débâcle des glaces, mais sur des proportions gigantesques. Çà et là,
des pics aigus, des aiguilles déliées s'élevant à une hauteur de deux
cents pieds; plus loin, une suite de falaises taillées à pic et
revêtues de teintes grisâtres, vastes miroirs qui reflétaient quelques
rayons de soleil à demi noyés dans les brumes. Puis, sur cette nature
désolée, un silence farouche, à peine rompu par le battement d'ailes
des pétrels ou des puffins. Tout était gelé alors, même le bruit.
Le _Nautilus_ dut donc s'arrêter dans son aventureuse course au milieu
des champs de glace.
« Monsieur, me dit ce jour-là Ned Land, si votre capitaine va plus loin
!
-- Eh bien ?
-- Ce sera un maître homme.
-- Pourquoi, Ned ?
-- Parce que personne ne peut franchir la banquise. Il est puissant,
votre capitaine; mais, mille diables ! il n'est pas plus puissant que
la nature, et là où elle a mis des bornes, il faut que l'on s'arrête
bon gré mal gré.
-- En effet, Ned Land, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu'il y a
derrière cette banquise ! Un mur, voilà ce qui m'irrite le plus !
-- Monsieur a raison, dit Conseil. Les murs n'ont été inventés que pour
agacer les savants. Il ne devrait y avoir de murs nulle part.
-- Bon ! fit le Canadien. Derrière cette banquise, on sait bien ce qui
se trouve.
-- Quoi donc ? demandai-je.
-- De la glace, et toujours de la glace !
-- Vous êtes certain de ce fait, Ned, répliquai-je, mais moi je ne le
suis pas. Voilà pourquoi je voudrais aller voir.
-- Eh bien, monsieur le professeur, répondit le Canadien, renoncez à
cette idée. Vous êtes arrivé à la banquise, ce qui est déjà suffisant,
et vous n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son
_Nautilus_. Et qu'il le veuille ou non, nous reviendrons vers le nord,
c'est-à-dire au pays des honnêtes gens. »
Je dois convenir que Ned Land avait raison, et tant que les navires ne
seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront
s'arrêter devant la banquise.
En effet, malgré ses efforts, malgré les moyens puissants employés pour
disjoindre les glaces, le _Nautilus_ fut réduit à l'immobilité.
Ordinairement, qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir
sur ses pas. Mais ici, revenir était aussi impossible qu'avancer, car
les passes s'étaient refermées derrière nous, et pour peu que notre
appareil demeurât stationnaire, il ne tarderait pas à être bloqué. Ce
fut même ce qui arriva vers deux heures du soir, et la jeune glace se
forma sur ses flancs avec une étonnante rapidité. Je dus avouer que la
conduite du capitaine Nemo était plus qu'imprudente.
J'étais en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine qui observait la
situation depuis quelques instants, me dit :
« Eh bien, monsieur le professeur, qu'en pensez-vous ?
-- Je pense que nous sommes pris, capitaine.
-- Pris ! Et comment l'entendez-vous ?
-- J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrière, ni
d'aucun côté. C'est, je crois, ce qui s'appelle « pris », du moins sur
les continents habités.
-- Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le _Nautilus_ ne pourra pas
se dégager ?
-- Difficilement, capitaine, car la saison est déjà trop avancée pour
que vous comptiez sur une débâcle des glaces.
-- Ah ! monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo d'un ton
ironique, vous serez toujours le même ! Vous ne voyez qu'empêchements
et obstacles ! Moi, je vous affirme que non seulement le _Nautilus_ se
dégagera, mais qu'il ira plus loin encore !
-- Plus loin au sud ? demandai-je en regardant le capitaine.
-- Oui, monsieur, il ira au pôle.
-- Au pôle ! m'écriai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incrédulité.
-- Oui, répondit froidement le capitaine, au pôle antarctique, à ce
point inconnu où se croisent tous les méridiens du globe. Vous savez si
je fais du _Nautilus_ ce que je veux. »
Oui ! je le savais. Je savais cet homme audacieux jusqu'à la témérité !
Mais vaincre ces obstacles qui hérissent le pôle sud, plus inaccessible
que ce pôle nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs,
n'était-ce pas une entreprise absolument insensée, et que, seul,
l'esprit d'un fou pouvait concevoir !
Il me vint alors à l'idée de demander au capitaine Nemo s'il avait déjà
découvert ce pôle que n'avait jamais foulé le pied d'une créature
humaine.
« Non, monsieur, me répondit-il, et nous le découvrirons ensemble. Là
où d'autres ont échoué, je n'échouerai pas. Jamais je n'ai promené mon
_Nautilus_ aussi loin sur les mers australes; mais, je vous le répète,
il ira plus loin encore.
-- Je veux vous croire, capitaine, repris-je d'un ton un peu ironique.
Je vous crois ! Allons en avant ! Il n'y a pas d'obstacles pour nous !
Brisons cette banquise ! Faisons-la sauter, et si elle résiste, donnons
des ailes au _Nautilus_, afin qu'il puisse passer par-dessus !
-- Par-dessus ? monsieur le professeur, répondit tranquillement le
capitaine Nemo. Non point par-dessus, mais par-dessous.
-- Par-dessous ! » m'écriai-je.
Une subite révélation des projets du capitaine venait d'illuminer mon
esprit. J'avais compris. Les merveilleuses qualités du _Nautilus_
allaient le servir encore dans cette surhumaine entreprise !
« Je vois que nous commençons à nous entendre, monsieur le professeur,
me dit le capitaine, souriant à demi. Vous entrevoyez déjà la
possibilité -- moi, je dirai le succès -- de cette tentative. Ce qui
est impraticable avec un navire ordinaire devient facile au _Nautilus_.
Si un continent émerge au pôle, il s'arrêtera devant ce continent. Mais
si au contraire c'est la mer libre qui le baigne, il ira au pôle même !
-- En effet, dis-je, entraîné par le raisonnement du capitaine, si la
surface de la mer est solidifiée par les glaces, ses couches
inférieures sont libres, par cette raison providentielle qui a placé à
un degré supérieur à celui de la congélation le maximum de densité de
l'eau de mer. Et, si je ne me trompe, la partie immergée de cette
banquise est à la partie émergeante comme quatre est à un ?
-- A peu près, monsieur le professeur. Pour un pied que les icebergs
ont au-dessus de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces
montagnes de glaces ne dépassent pas une hauteur de cent mètres, elles
ne s'enfoncent que de trois cents. Or, qu'est-ce que trois cents mètres
pour le _Nautilus_?
-- Rien, monsieur.
-- Il pourra même aller chercher à une profondeur plus grande cette
température uniforme des eaux marines, et là nous braverons impunément
les trente ou quarante degrés de froid de la surface.
-- Juste, monsieur, très juste, répondis-je en m'animant.
-- La seule difficulté, reprit le capitaine Nemo, sera de rester
plusieurs jours immergés sans renouveler notre provision d'air.
-- N'est-ce que cela ? répliquai-je. Le _Nautilus_ a de vastes
réservoirs, nous les remplirons, et ils nous fourniront tout l'oxygène
dont nous aurons besoin.
-- Bien imaginé, monsieur Aronnax, répondit en souriant le capitaine.
Mais ne voulant pas que vous puissiez m'accuser de témérité, je vous
soumets d'avance toutes mes objections.
-- En avez-vous encore à faire ?
-- Une seule. Il est possible, si la mer existe au pôle sud, que cette
mer soit entièrement prise, et, par conséquent, que nous ne puissions
revenir à sa surface !
-- Bon, monsieur, oubliez-vous que le _Nautilus_ est armé d'un
redoutable éperon, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre
ces champs de glace qui s'ouvriront au choc ?
-- Eh ! monsieur le professeur, vous avez des idées aujourd'hui !
-- D'ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle,
pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au pôle sud comme au pôle
nord ? Les pôles du froid et les pôles de la terre ne se confondent ni
dans l'hémisphère austral ni dans l'hémisphère boréal, et jusqu'à
preuve contraire, on doit supposer ou un continent ou un océan dégagé
de glaces à ces deux points du globe.
-- Je le crois aussi, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo. Je
vous ferai seulement observer qu'après avoir émis tant d'objections
contre mon projet, maintenant vous m'écrasez d'arguments en sa faveur. »
Le capitaine Nemo disait vrai. J'en étais arrivé à le vaincre en audace
! C'était moi qui l'entraînais au pôle ! Je le devançais, je le
distançais... Mais non ! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que
toi le pour et le contre de la question, et il s'amusait à te voir
emporté dans les rêveries de l'impossible !
Cependant, il n'avait pas perdu un instant. A un signal le second
parut. Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur
incompréhensible langage, et soit que le second eût été antérieurement
prévenu, soit qu'il trouvât le projet praticable, il ne laissa voir
aucune surprise.
Mais si impassible qu'il fût il ne montra pas une plus complète
impassibilité que Conseil, lorsque j'annonçai à ce digne garçon notre
intention de pousser jusqu'au pôle sud. Un « comme il plaira à monsieur
» accueillit ma communication, et je dus m'en contenter. Quant à Ned
Land, si jamais épaules se levèrent haut, ce furent celles du Canadien.
« Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous
me faites pitié !
-- Mais nous irons au pôle, maître Ned.
-- Possible, mais vous n'en reviendrez pas ! »
Et Ned Land rentra dans sa cabine, « pour ne pas faire un malheur »,
dit-il en me quittant.
Cependant, les préparatifs de cette audacieuse tentative venaient de
commencer. Les puissantes pompes du _Nautilus_ refoulaient l'air dans
les réservoirs et l'emmagasinaient à une haute pression. Vers quatre
heures, le capitaine Nemo m'annonça que les panneaux de la plate-forme
allaient être fermés. Je jetai un dernier regard sur l'épaisse banquise
que nous allions franchir. Le temps était clair, l'atmosphère assez
pure, le froid très vif, douze degrés au-dessous de zéro; mais le vent
s'étant calmé, cette température ne semblait pas trop insupportable.
Une dizaine d'hommes montèrent sur les flancs du _Nautilus_ et, armés
de pics, ils cassèrent la glace autour de la carène qui fut bientôt
dégagée. Opération rapidement pratiquée, car la jeune glace était mince
encore. Tous nous rentrâmes à l'intérieur. Les réservoirs habituels se
remplirent de cette eau tenue libre à la flottaison. Le _Nautilus_ ne
tarda pas à descendre.
J'avais pris place au salon avec Conseil. Par la vitre ouverte, nous
regardions les couches inférieures de l'Océan austral. Le thermomètre
remontait. L'aiguille du manomètre déviait sur le cadran.
A trois cents mètres environ, ainsi que l'avait prévu le capitaine
Nemo, nous flottions sous la surface ondulée de la banquise. Mais le
_Nautilus_s'immergea plus bas encore. Il atteignit une profondeur de
huit cents mètres. La température de l'eau, qui donnait douze degrés à
la surface, n'en accusait plus que onze. Deux degrés étaient déjà
gagnes. Il va sans dire que la température du _Nautilus_, élevée par
ses appareils de chauffage, se maintenait à un degré très supérieur.
Toutes les manoeuvres s'accomplissaient avec une extraordinaire
précision.
« On passera, n'en déplaise à monsieur, me dit Conseil.
-- J'y compte bien ! » répondis-je avec le ton d'une profonde
conviction.