surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir
à des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes
même, et la profondeur de ces abîmes demeurait inévaluable.
Le _Nautilus_ descendit plus bas encore, malgré les puissantes
pressions qu'il subissait. Je sentais ses tôles trembler sous la
jointure de leurs boulons ; ses barreaux s'arquaient ; ses cloisons
gémissaient ; les vitres du salon semblaient se gondoler sous la
pression des eaux. Et ce solide appareil eût cédé sans doute, si, ainsi
que l'avait dit son capitaine, il n'eût été capable de résister comme
un bloc plein.
En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux, j'apercevais
encore quelques coquilles, des serpuls, des spinorbis vivantes, et
certains échantillons d'astéries.
Mais bientôt ces derniers représentants de la vie animale disparurent,
et, au-dessous de trois lieues, le _Nautilus_ dépassa les limites de
l'existence sous-marine, comme fait le ballon qui s'élève dans les airs
au-dessus des zones respirables. Nous avions atteint une profondeur de
seize mille mètres -- quatre lieues -- et les flancs du _Nautilus_
supportaient alors une pression de seize cents atmosphères,
c'est-à-dire seize cents kilogrammes par chaque centimètre carré de sa
surface !
« Quelle situation ! m'écriai-je. Parcourir dans ces régions profondes
où l'homme n'est jamais parvenu ! Voyez, capitaine, voyez ces rocs
magnifiques, ces grottes inhabitées, ces derniers réceptacles du globe,
où la vie n'est plus possible ! Quels sites inconnus et pourquoi
faut-il que nous soyons réduits à n'en conserver que le souvenir ?
-- Vous plairait-il, me demanda le capitaine Nemo, d'en rapporter mieux
que le souvenir ?
-- Que voulez-vous dire par ces paroles ?
-- Je veux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue
photographique de cette régions sous-marine ! »
Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette
nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif
était apporté dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le
milieu liquide éclairé électriquement, se distribuait avec une clarté
parfaite. Nulle ombre, nulle dégradation de notre lumière factice. Le
soleil n'eût pas été plus favorable à une opération de cette nature. Le
_Nautilus_, sous la poussée de son hélice, maîtrisée par l'inclinaison
de ses plans, demeurait immobile. L'instrument fut braqué sur ces sites
du fond océanique, et en quelques secondes, nous avions obtenu un
négatif d'une extrême pureté.
C'est l'épreuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches
primordiales qui n'ont jamais connu la lumière des cieux, ces granits
inférieurs qui forment la puissante assise du globe, ces grottes
profondes évidées dans la masse pierreuse, ces profils d'une
incomparable netteté et dont le trait terminal se détache en noir,
comme s'il était dû au pinceau de certains artistes flamands. Puis,
au-delà, un horizon de montagnes, une admirable ligne ondulée qui
compose les arrière-plans du paysage. Je ne puis décrire cet ensemble
de roches lisses, noires, polies, sans une mousse, sans une tache, aux
formes étrangement découpées et solidement établies sur ce tapis de
sable qui étincelait sous les jets de la lumière électrique.
Cependant, le capitaine Nemo, après avoir terminé son opération,
m'avait dit :
« Remontons monsieur le professeur. Il ne faut pas abuser de cette
situation ni exposer trop longtemps le _Nautilus_ à de pareilles
pressions.
-- Remontons ! répondis-je.
-- Tenez-vous bien. »
Je n'avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine
me faisait cette recommandation, quand je fus précipité sur le tapis.
Son hélice embrayée sur un signal du capitaine, ses plans dressés
verticalement, le _Nautilus_, emporté comme un ballon dans les airs,
s'enlevait avec une rapidité foudroyante. Il coupait la masse des eaux
avec un frémissement sonore. Aucun détail n'était visible. En quatre
minutes, il avait franchi les quatre lieues qui le séparaient de la
surface de l'Océan, et, après avoir émergé comme un poisson volant, il
retombait en faisant jaillir les flots à une prodigieuse hauteur.
XII
CACHALOTS ET BALEINES
Pendant la nuit du 13 au 14 mars, le _Nautilus_ reprit sa direction
vers le sud. Je pensais qu'à la hauteur du cap Horn, il mettrait le cap
à l'ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d'achever son tour
du monde. Il n'en fit rien et continua de remonter vers les régions
australes. Où voulait-il donc aller ? Au pôle ? C'était insensé. Je
commençai à croire que les témérités du capitaine justifiaient
suffisamment les appréhensions de Ned Land.
Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets de
fuite. Il était devenu moins communicatif, presque silencieux. Je
voyais combien cet emprisonnement prolongé lui pesait. Je sentais ce
qui s'amassait de colère en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine,
ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa
violence naturelle ne le portât à quelque extrémité.
Ce jour-là, 14 mars, Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre.
Je leur demandai la raison de leur visite.
« Une simple question à vous poser, monsieur, me répondit le Canadien.
-- Parlez, Ned.
-- Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait à bord du _Nautilus_ ?
-- Je ne saurais le dire, mon ami.
-- Il me semble, reprit Ned Land, que sa manoeuvre ne nécessite pas un
nombreux équipage.
-- En effet, répondis-je, dans les conditions où il se trouve, une
dizaine d'hommes au plus doivent suffire à le manoeuvrer.
-- Eh bien, dit le Canadien, pourquoi y en aurait-il davantage ?
-- Pourquoi ? » répliquai-je.
Je regardai fixement Ned Land, dont les intentions étaient faciles à
deviner.
« Parce que, dis-je, si j'en crois mes pressentiments, si j'ai bien
compris l'existence du capitaine, le _Nautilus_ n'est pas seulement un
navire. Ce doit être un lieu de refuge pour ceux qui, comme son
commandant, ont rompu toute relation avec la terre.
-- Peut-être, dit Conseil, mais enfin le _Nautilus_ ne peut contenir
qu'un certain nombre d'hommes, et monsieur ne pourrait-il évaluer ce
maximum ?
-- Comment cela, Conseil ?
-- Par le calcul. Étant donné la capacité du navire que monsieur
connaît, et, par conséquent, la quantité d'air qu'il renferme ; sachant
d'autre part ce que chaque homme dépense dans l'acte de la respiration,
et comparant ces résultats avec la nécessité où le _Nautilus_ est de
remonter toutes les vingt-quatre heures... »
La phrase de Conseil n'en finissait pas, mais je vis bien où il voulait
en venir.
« Je te comprends, dis-je ; mais ce calcul-là, facile à établir
d'ailleurs, ne peut donner qu'un chiffre très incertain.
-- N'importe, reprit Ned Land, en insistant.
-- Voici le calcul, répondis-je. Chaque homme dépense en une heure
l'oxygène contenu dans cent litres d'air, soit en vingt-quatre heures
l'oxygène contenu dans deux mille quatre cents litres. Il faut donc
chercher combien de fois le _Nautilus_ renferme deux mille quatre cents
litres d'air.
-- Précisément, dit Conseil.
-- Or, repris-je, la capacité du _Nautilus_ étant de quinze cents
tonneaux, et celle du tonneau de mille litres, le _Nautilus_ renferme
quinze cent mille litres d'air, qui, divisés par deux mille quatre
cents... »
Je calculai rapidement au crayon :
« ... donnent au quotient six cent vingt-cinq. Ce qui revient à dire
que l'air contenu dans le _Nautilus_ pourrait rigoureusement suffire à
six cent vingt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures.
-- Six cent vingt-cinq ! répéta Ned.
-- Mais tenez pour certain, ajoutai-je, que, tant passagers que marins
ou officiers, nous ne formons pas la dixième partie de ce chiffre.
-- C'est encore trop pour trois hommes ! murmura Conseil.
-- Donc, mon pauvre Ned, je ne puis que vous conseiller la patience.
-- Et même mieux que la patience, répondit Conseil, la résignation. »
Conseil avait employé le mot juste.
« Après tout, reprit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours
au sud ! Il faudra bien qu'il s'arrête, ne fût-ce que devant la
banquise, et qu'il revienne vers des mers plus civilisées ! Alors, il
sera temps de reprendre les projets de Ned Land. »
Le Canadien secoua la tête, passa la main sur son front, ne répondit
pas, et se retira.
« Que monsieur me permette de lui faire une observation, me dit alors
Conseil. Ce pauvre Ned pense à tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout
lui revient de sa vie passée. Tout lui semble regrettable de ce qui
nous est interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le coeur
gros. Il faut le comprendre. Qu'est-ce qu'il a à faire ici ? Rien. Il
n'est pas un savant comme monsieur, et ne saurait prendre le même goût
que nous aux choses admirables de la mer. Il risquerait tout pour
pouvoir entrer dans une taverne de son pays ! »
Il est certain que la monotonie du bord devait paraître insupportable
au Canadien, habitué à une vie libre et active. Les événements qui
pouvaient le passionner étaient rares. Cependant, ce jour-là, un
incident vint lui rappeler ses beaux jours de harponneur.
Vers onze heures du matin, étant à la surface de l'Océan, le _Nautilus_
tomba au milieu d'une troupe de baleines. Rencontre qui ne me surprit
pas, car je savais que ces animaux, chassés à outrance, se sont
réfugiés dans les bassins des hautes latitudes.
Le rôle joué par la baleine dans le monde marin, et son influence sur
les découvertes géographiques, ont été considérables. C'est elle, qui,
entraînant à sa suite, les Basques d'abord, puis les Asturiens, les
Anglais et les Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Océan
et les conduisit d'une extrémité de la terre à l'autre. Les baleines
aiment à fréquenter les mers australes et boréales. D'anciennes
légendes prétendent même que ces cétacés amenèrent les pêcheurs jusqu'à
sept lieues seulement du pôle nord. Si le fait est faux, il sera vrai
un jour et c'est probablement ainsi, en chassant la baleine dans les
régions arctiques ou antarctiques, que les hommes atteindront ce point
inconnu du globe.
Nous étions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. Mais le
mois d'octobre de ces latitudes nous donnait de belles journées
d'automne. Ce fut le Canadien -- il ne pouvait s'y tromper -- qui
signala une baleine à l'horizon dans l'est. En regardant attentivement,
on voyait son dos noirâtre s'élever et s'abaisser alternativement
au-dessus des flots, à cinq milles du _Nautilus_.
« Ah ! s'écria Ned Land, si j'étais à bord d'un baleinier, voilà une
rencontre qui me ferait plaisir ! C'est un animal de grande taille !
Voyez avec quelle puissance ses évents rejettent des colonnes d'air et
de vapeur ! Mille diables ! pourquoi faut-il que je sois enchaîné sur
ce morceau de tôle !
-- Quoi ! Ned, répondis-je, vous n'êtes pas encore revenu de vos
vieilles idées de pêche ?
-- Est-ce qu'un pêcheur de baleines, monsieur, peut oublier son ancien
métier ? Est-ce qu'on se lasse jamais des émotions d'une pareille
chasse ?
-- Vous n'avez jamais pêché dans ces mers, Ned ?
-- Jamais, monsieur. Dans les mers boréales seulement, et autant dans
le détroit de Bering que dans celui de Davis.
-- Alors la baleine australe vous est encore inconnue. C'est la baleine
franche que vous avez chassée jusqu'ici, et elle ne se hasarderait pas
à passer les eaux chaudes de l'Équateur.
-- Ah ! monsieur le professeur, que me dites-vous là ? répliqua le
Canadien d'un ton passablement incrédule.
-- Je dis ce qui est.
-- Par exemple ! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voilà deux ans
et demi, j'ai amariné près du Groenland une baleine qui portait encore
dans son flanc le harpon poinçonné d'un baleinier de Bering. Or, je
vous demande, comment après avoir été frappé à l'ouest de l'Amérique,
l'animal serait venu se faire tuer à l'est, s'il n'avait, après avoir
doublé, soit le cap Horn, soit le cap de Bonne Espérance, franchi
l'Équateur ?
-- Je pense comme l'ami Ned, dit Conseil, et j'attends ce que répondra
monsieur.
-- Monsieur vous répondra, mes amis, que les baleines sont localisées,
suivant leurs espèces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas. Et
si l'un de ces animaux est venu du détroit de Béring dans celui de
Davis, c'est tout simplement parce qu'il existe un passage d'une mer à
l'autre, soit sur les côtes de l'Amérique, soit sur celles de l'Asie.
-- Faut-il vous croire ? demanda le Canadien, en fermant un oeil.
-- Il faut croire monsieur, répondit Conseil.
-- Dès lors, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais pêché dans ces
parages, je ne connais point les baleines qui les fréquentent ?
-- Je vous l'ai dit, Ned.
-- Raison de plus pour faire leur connaissance, répliqua Conseil.
-- Voyez ! voyez ! s'écria le Canadien la voix émue. Elle s'approche !
Elle vient sur nous ! Elle me nargue ! Elle sait que je ne peux rien
contre elle ! »
Ned frappait du pied. Sa main frémissait en brandissant un harpon
imaginaire.
« Ces cétacés, demanda-t-il, sont-ils aussi gros que ceux des mers
boréales ?
-- A peu près, Ned.
-- C'est que j'ai vu de grosses baleines, monsieur, des baleines qui
mesuraient jusqu'à cent pieds de longueur !
Je me suis même laissé dire que le Hullamock et l'Umgallick des îles
Aléoutiennes dépassaient quelquefois cent cinquante pieds.
-- Ceci me paraît exagéré, répondis-je. Ces animaux ne sont que des
baleinoptères, pourvus de nageoires dorsales, et de même que les
cachalots, ils sont généralement plus petits que la baleine franche.
-- Ah ! s'écria le Canadien, dont les regards ne quittaient pas
l'Océan, elle se rapproche, elle vient dans les eaux du _Nautilus_ ! »
Puis, reprenant sa conversation :
« Vous parlez, dit-il, du cachalot comme d'une petite bête ! On cite
cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des cétacés intelligents.
Quelques-uns, dit-on, se couvrent d'algues et de fucus. On les prend
pour des îlots. On campe dessus, on s'y installe, on fait du feu...
-- On y bâtit des maisons, dit Conseil.
-- Oui, farceur, répondit Ned Land. Puis, un beau jour l'animal plonge
et entraîne tous ses habitants au fond de l'abîme.
-- Comme dans les voyages de Simbad le marin, répliquai-je en riant.
-- Ah ! maître Land, il paraît que vous aimez les histoires
extraordinaires ! Quels cachalots que les vôtres ! J'espère que vous
n'y croyez pas !
-- Monsieur le naturaliste, répondit sérieusement le Canadien, il faut
tout croire de la part des baleines !
-- Comme elle marche, celle-ci ! Comme elle se dérobe !
-- On prétend que ces animaux-là peuvent faire le tour du monde en
quinze jours.
-- Je ne dis pas non.
-- Mais, ce que vous ne savez sans doute pas, monsieur Aronnax, c'est
que, au commencement du monde, les baleines filaient plus rapidement
encore.
-- Ah ! vraiment, Ned ! Et pourquoi cela ?
-- Parce que alors, elles avaient la queue en travers, comme les
poissons, c'est-à-dire que cette queue, comprimée verticalement,
frappait l'eau de gauche à droite et de droite à gauche. Mais le
Créateur, s'apercevant qu'elles marchaient trop vite, leur tordit la
queue, et depuis ce temps-là, elles battent les flots de haut en bas au
détriment de leur rapidité.
-- Bon, Ned, dis-je, en reprenant une expression du Canadien, faut-il
vous croire ?
-- Pas trop, répondit Ned Land, et pas plus que si je vous disais qu'il
existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille
livres.
-- C'est beaucoup, en effet, dis-je. Cependant, il faut avouer que
certains cétacés acquièrent un développement considérable, puisque,
dit-on, ils fournissent jusqu'à cent vingt tonnes d'huile.
-- Pour ça, je l'ai vu, dit le Canadien.
-- Je le crois volontiers, Ned, comme je crois que certaines baleines
égalent en grosseur cent éléphants. Jugez des effets produits par une
telle masse lancée à toute vitesse !
-- Est-il vrai, demanda Conseil, qu'elles peuvent couler des navires ?
-- Des navires, je ne le crois pas, répondis-je. On raconte, cependant,
qu'en 1820, précisément dans ces mers du sud, une baleine se précipita
sur l'_Essex_ et le fit reculer avec une vitesse de quatre mètres par
seconde. Des lames pénétrèrent par l'arrière, et l'_Essex_ sombra
presque aussitôt. »
Ned me regarda d'un air narquois.
« Pour mon compte, dit-il, j'ai reçu un coup de queue de baleine --
dans mon canot, cela va sans dire. Mes compagnons et moi, nous avons
été lancés à une hauteur de six mètres. Mais auprès de la baleine de
monsieur le professeur, la mienne n'était qu'un baleineau.
-- Est-ce que ces animaux-là vivent longtemps ? demanda Conseil.
-- Mille ans, répondit le Canadien sans hésiter.
-- Et comment le savez-vous, Ned ?
-- Parce qu'on le dit.
-- Et pourquoi le dit-on ?
-- Parce qu'on le sait.
-- Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le
raisonnement sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque
les pêcheurs chassèrent pour la première fois les baleines, ces animaux
avaient une taille supérieure à celle qu'ils acquièrent aujourd'hui. On
suppose donc, assez logiquement, que l'infériorité des baleines
actuelles vient de ce qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur
complet développement. C'est ce qui a fait dire à Buffon que ces
cétacés pouvaient et devaient même vivre mille ans. Vous entendez ? »
Ned Land n'entendait pas. Il n'écoutait plus. La baleine s'approchait
toujours. Il la dévorait des yeux.
« Ah ! s'écria-t-il, ce n'est plus une baleine, c'est dix, c'est vingt,
c'est un troupeau tout entier ! Et ne pouvoir rien faire ! Etre là
pieds et poings liés !
-- Mais, ami Ned, dit Conseil, pourquoi ne pas demander au capitaine
Nemo la permission de chasser ?... »
Conseil n'avait pas achevé sa phrase, que Ned Land s'était affalé par
le panneau et courait à la recherche du capitaine. Quelques instants
après, tous deux reparaissaient sur la plate-forme.
Le capitaine Nemo observa le troupeau de cétacés qui se jouait sur les
eaux à un mille du _Nautilus_.
« Ce sont des baleines australes, dit-il. Il y a là la fortune d'une
flotte de baleiniers.
-- Eh ! bien, monsieur, demanda le Canadien, ne pourrais-je leur donner
la chasse, ne fût-ce que pour ne pas oublier mon ancien métier de
harponneur ?
-- A quoi bon, répondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour
détruire ! Nous n'avons que faire d'huile de baleine à bord.
-- Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous
nous avez autorisés à poursuivre un dugong !
-- Il s'agissait alors de procurer de la viande fraîche à mon équipage.
Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privilège
réservé à l'homme, mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers. En
détruisant la baleine australe comme la baleine franche, êtres
inoffensifs et bons, vos pareils, maître Land, commettent une action
blâmable. C'est ainsi qu'ils ont déjà dépeuplé toute la baie de Baffin,
et qu'ils anéantiront une classe d'animaux utiles. Laissez donc
tranquilles ces malheureux cétacés. Ils ont bien assez de leurs ennemis
naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous vous
en mêliez. »
Je laisse à imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours
de morale. Donner de semblables raisons à un chasseur, c'était perdre
ses paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait
évidemment pas ce qu'il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait
raison. L'acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera
disparaître un jour la dernière baleine de l'Océan.
Ned Land siffla entre les dents son Yankee doodle, fourra ses mains
dans ses poches et nous tourna le dos.
Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de cétacés, et
s'adressant à moi :
« J'avais raison de prétendre, que sans compter l'homme, les baleines
ont assez d'autres ennemis naturels. Celles-ci vont avoir affaire à
forte partie avant peu. Apercevez-vous, monsieur Aronnax, à huit milles
sous le vent ces points noirâtres qui sont en mouvement ?
-- Oui, capitaine, répondis-je.
-- Ce sont des cachalots, animaux terribles que j'ai quelquefois
rencontrés par troupes de deux ou trois cents ! Quant à ceux-là, bêtes
cruelles et malfaisantes, on a raison de les exterminer. »
Le Canadien se retourna vivement à ces derniers mots.
« Eh bien, capitaine, dis-je, il est temps encore, dans l'intérêt même
des baleines...
-- Inutile de s'exposer, monsieur le professeur. Le _Nautilus_ suffira
à disperser ces cachalots. Il est armé d'un éperon d'acier qui vaut
bien le harpon de maître Land, j'imagine. »
Le Canadien ne se gêna pas pour hausser les épaules. Attaquer des
cétacés à coups d'éperon ! Qui avait jamais entendu parler de cela ?
« Attendez, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo. Nous vous
montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. Pas de pitié
pour ces féroces cétacés. Ils ne sont que bouche et dents ! »
Bouche et dents ! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocéphale,
dont la taille dépasse quelque fois vingt-cinq mètres. La tête énorme
de ce cétacé occupe environ le tiers de son corps. Mieux armé que la
baleine, dont la mâchoire supérieure est seulement garnie de fanons, il
est muni de vingt-cinq grosses dents, hautes de vingt centimètres,
cylindriques et coniques à leur sommet, et qui pèsent deux livres
chacune. C'est à la partie supérieure de cette énorme tête et dans de
grandes cavités séparées par des cartilages, que se trouvent trois à
quatre cents kilogrammes de cette huile précieuse, dite « blanc de
baleine ». Le cachalot est un animal disgracieux, plutôt têtard que
poisson, suivant la remarque de Frédol. Il est mal construit, étant
pour ainsi dire « manqué » dans toute la partie gauche de sa charpente,
et n'y voyant guère que de l'oeil droit.
Cependant, le monstrueux troupeau s'approchait toujours. Il avait
aperçu les baleines et se préparait à les attaquer. On pouvait
préjuger, d'avance, la victoire des cachalots, non seulement parce
qu'ils sont mieux bâtis pour l'attaque que leurs inoffensifs
adversaires, mais aussi parce qu'ils peuvent rester plus longtemps sous
les flots, sans venir respirer à leur surface.
Il n'était que temps d'aller au secours des baleines. Le _Nautilus_ se
mit entre deux eaux. Conseil, Ned et moi, nous prîmes place devant les
vitres du salon. Le capitaine Nemo se rendit près du timonier pour
manoeuvrer son appareil comme un engin de destruction. Bientôt, je
sentis les battements de l'hélice se précipiter et notre vitesse
s'accroître.
Le combat était déjà commencé entre les cachalots et les baleines,
lorsque le _Nautilus_ arriva. Il manoeuvra de manière à couper la
troupe des macrocéphales. Ceux-ci, tout d'abord, se montrèrent peu émus
à la vue du nouveau monstre qui se mêlait à la bataille. Mais bientôt
ils durent se garer de ses coups.
Quelle lutte ! Ned Land lui-même, bientôt enthousiasmé, finit par
battre des mains. Le _Nautilus_ n'était plus qu'un harpon formidable,
brandi par la main de son capitaine. Il se lançait contre ces masses
charnues et les traversait de part en part, laissant après son passage
deux grouillantes moitiés d'animal. Les formidables coups de queue qui
frappaient ses flancs, il ne les sentait pas. Les chocs qu'il
produisait, pas davantage. Un cachalot exterminé, il courait à un
autre, virait sur place pour ne pas manquer sa proie, allant de
l'avant, de l'arrière, docile à son gouvernail, plongeant quand le
cétacé s'enfonçait dans les couches profondes, remontant avec lui
lorsqu'il revenait à la surface, le frappant de plein ou d'écharpe, le
coupant ou le déchirant, et dans toutes les directions et sous toutes
les allures, le perçant de son terrible éperon.
Quel carnage ! Quel bruit à la surface des flots ! Quels sifflements
aigus et quels ronflements particuliers à ces animaux épouvantés ! Au
milieu de ces couches ordinairement si paisibles, leur queue créait de
véritables houles.