modifia, sans qu'il devînt plus praticable. Aux conglomérats et aux
trachytes succédèrent de noirs basaltes ; ceux-ci étendus par nappes
toutes grumelées de soufflures ; ceux-là formant des prismes réguliers,
disposés comme une colonnade qui supportait les retombées de cette
voûte immense, admirable spécimen de l'architecture naturelle. Puis,
entre ces basaltes serpentaient de longues coulées de laves refroidies,
incrustées de raies bitumineuses, et, par places, s'étendaient de
larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant par le cratère
supérieur, inondait d'une vague clarté toutes ces déjections
volcaniques, à jamais ensevelies au sein de la montagne éteinte.
Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientôt arrêtée, à une
hauteur de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables
obstacles. La voussure intérieure revenait en surplomb, et la montée
dut se changer en promenade circulaire. A ce dernier plan, le règne
végétal commençait à lutter avec le règne minéral. Quelques arbustes et
même certains arbres sortaient des anfractuosités de la paroi. Je
reconnus des euphorhes qui laissaient couler leur suc caustique. Des
héliotropes, très inhabiles à justifier leur nom, puisque les rayons
solaires n'arrivaient jamais jusqu'à eux, penchaient tristement leurs
grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums à demi passés. Çà et là,
quelques chrysanthèmes poussaient timidement au pied d'aloès à longues
feuilles tristes et maladifs. Mais, entre les coulées de laves,
j'aperçus de petites violettes, encore parfumées d'une légère odeur, et
j'avoue que je les respirai avec délices. Le parfum, c'est l'âme de la
fleur, et les fleurs de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas
d'âme !
Nous étions arrivés au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui
écartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand
Ned Land s'écria :
« Ah ! monsieur, une ruche !
-- Une ruche ! répliquai-je, en faisant un geste de parfaite
incrédulité.
-- Oui ! une ruche, répéta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent
autour. »
Je m'approchai et je dus me rendre à l'évidence. Il y avait là, à
l'orifice d'un trou creusé dans le trou d'un dragonnier, quelques
milliers de ces ingénieux insectes, si communs dans toutes les
Canaries, et dont les produits y sont particulièrement estimés.
Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et
j'aurais eu mauvaise grâce à m'y opposer. Une certaine quantité de
feuilles sèches mélangées de soufre s'allumèrent sous l'étincelle de
son briquet, et il commença à enfumer les abeilles. Les bourdonnements
cessèrent peu à peu, et la ruche éventrée livra plusieurs livres d'un
miel parfumé. Ned Land en remplit son havresac.
« Quand j'aurai mélangé ce miel avec la pâte de l'artocarpus, nous
dit-il, je serai en mesure de vous offrir un gâteau succulent.
-- Parbleu ! fit Conseil, ce sera du pain d'épice.
-- Va pour le pain d'épice, dis-je, mais reprenons cette intéressante
promenade. »
A certains détours du sentier que nous suivions alots, le lac
apparaissait dans toute son étendue. Le fanal éclairait en entier sa
surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations. Le
_Nautilus_ gardait une immobilité parfaite. Sur sa plate-forme et sur
la berge s'agitaient les hommes de son équipage, ombres noires
nettement découpées au milieu de cette lumineuse atmosphère.
En ce moment, nous contournions la crête la plus élevée de ces premiers
plans de roches qui soutenaient la voûte. Je vis alors que les abeilles
n'étaient pas les seuls représentants du règne animal à l'intérieur de
ce volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient çà et là dans
l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perchés sur des pointes de roc.
C'étaient des éperviers au ventre blanc, et des crécelles criardes. Sur
les pentes détalaient aussi, de toute la rapidité de leurs échasses, de
belles et grasses outardes. Je laisse à penser si la convoitise du
Canadien fut allumée à la vue de ce gibier savoureux, et s'il regretta
de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya de remplacer le
plomb par les pierres, et après plusieurs essais infructueux, il
parvint à blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua
vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que vérité pure, mais il
fit si bien que l'animal alla rejoindre dans son sac les gâteaux de
miel.
Nous dûmes alors redescendre vers le rivage, car la crête devenait
impraticable. Au-dessus de nous, le cratère béant apparaissait comme
une large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait
distinguer assez nettement, et je voyais courir des nuages échevelés
par le vent d'ouest, qui laissaient traîner jusqu'au sommet de la
montagne leurs brumeux haillons. Preuve certaine que ces nuages se
tenaient à une hauteur médiocre, car le volcan ne s'élevait pas à plus
de huit cents pieds au-dessus du niveau de l'Océan.
Une demi-heure après le dernier exploit du Canadien nous avions regagné
le rivage intérieur. Ici, la flore était représentée par de larges
tapis de cette criste-marine, petite plante ombellifère très bonne à
confire, qui porte aussi les noms de perce-pierre, de passe-pierre et
de fenouil-marin. Conseil en récolta quelques bottes. Quant à la faune,
elle comptait pas milliers des crustacés de toutes sortes, des homards,
des crabes-tourteaux, des palémons, des mysis, des faucheurs, des
galatées et un nombre prodigieux de coquillages, porcelaines, rochers
et patelles.
En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et moi
nous prîmes plaisir à nous étendre sur son sable fin. Le feu avait poli
ses parois émaillées et étincelantes, toutes saupoudrées de la
poussière du mica. Ned Land en tâtait les murailles et cherchait à
sonder leur épaisseur. Je ne pus m'empêcher de sourire. La conversation
se mit alors sur ses éternels projets d'évasion, et je crus pouvoir,
sans trop m'avancer, lui donner cette espérance : c'est que le
capitaine Nemo n'était descendu au sud que pour renouveler sa provision
de sodium. J'espérais donc que, maintenant, il rallierait les côtes de
l'Europe et de l'Amérique ; ce qui permettrait au Canadien de reprendre
avec plus de succès sa tentative avortée.
Nous étions étendus depuis une heure dans cette grotte charmante. La
conversation, animée au début, languissait alors. Une certaine
somnolence s'emparait de nous. Comme je ne voyais aucune raison de
résister au sommeil, je me laissai aller à un assoupissement profond.
Je rêvais -- on ne choisit pas ses rêves -- je rêvais que mon existence
se réduisait à la vie végétative d'un simple mollusque. Il me semblait
que cette grotte formait la double valve de ma coquille...
Tout d'un coup, je fus réveillé par la voix de Conseil.
« Alerte ! Alerte ! criait ce digne garçon.
-- Qu'y a-t-il ? demandai-je, me soulevant à demi.
-- L'eau nous gagne ! »
Je me redressai. La mer se précipitait comme un torrent dans notre
retraite, et, décidément, puisque nous n'étions pas des mollusques, il
fallait se sauver.
En quelques instants, nous fûmes en sûreté sur le sommet de la grotte
même.
« Que se passe-t-il donc ? demanda Conseil. Quelque nouveau phénomène ?
-- Eh non ! mes amis, répondis-je, c'est la marée, ce n'est que la
marée qui a failli nous surprendre comme le héros de Walter Scott !
L'Océan se gonfle au-dehors, et par une loi toute naturelle
d'équilibre, le niveau du lac monte également. Nous en sommes quittes
pour un demi-bain. Allons nous changer au _Nautilus_. »
Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achevé notre promenade
circulaire et nous rentrions à bord. Les hommes de l'équipage
achevaient en ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et le
_Nautilus_aurait pu partir à l'instant.
Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Voulait-il attendre
la nuit et sortir secrètement par son passage sous-marin ? Peut-être.
Quoi qu'il en soit, le lendemain, le _Nautilus_, ayant quitté son port
d'attache, naviguait au large de toute terre, et à quelques mètres
au-dessous des flots de l'Atlantique.
XI
LA MER DE SARGASSES
La direction du _Nautilus_ ne s'était pas modifiée. Tout espoir de
revenir vers les mers européennes devait donc être momentanément
rejeté. Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud. Où nous
entraînait-il ? Je n'osais l'imaginer.
Ce jour-là, le _Nautilus_ traversa une singulière portion de l'Océan
atlantique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau
chaude connu sous le nom de Gulf Stream. Après être sorti des canaux de
Floride il se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de pénétrer dans le
golfe du Mexique, vers le quarante-quatrième degré de latitude nord, ce
courant se divise en deux bras ; le principal se porte vers les côtes
d'Irlande et de Norvège, tandis que le second fléchit vers le sud à la
hauteur des Acores ; puis frappant les rivages africains et décrivant
un ovale allongé, il revient vers les Antilles.
Or, ce second bras -- c'est plutôt un collier qu'un bras -- entoure de
ses anneaux d'eau chaude cette portion de l'Océan froide, tranquille,
immobile, que l'on appelle la mer de Sargasses. Véritable lac en plein
Atlantique, les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans
à en faire le tour.
La mer de Sargasses, à proprement parler, couvre toute la partie
immergée de l'Atlantide. Certains auteurs ont même admis que ces
nombreuses herbes dont elle est semée sont arrachées aux prairies de
cet ancien continent. Il est plus probable, cependant, que ces
herbages, algues et fucus, enlevés au rivage de l'Europe et de
l'Amérique, sont entraînés jusqu'à cette zone par le Gulf Stream. Ce
fut là une des raisons qui amenèrent Colomb à supposer l'existence d'un
nouveau monde. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivèrent à
la mer de Sargasses, ils naviguèrent non sans peine au milieu de ces
herbes qui arrêtaient leur marche au grand effroi des équipages, et ils
perdirent trois longues semaines à les traverser.
Telle était cette région que le _Nautilus_ visitait en ce moment, une
prairie véritable, un tapis serré d'algues, de fucus natans, de raisins
du tropique, si épais, si compact, que l'étrave d'un bâtiment ne l'eût
pas déchiré sans peine. Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant pas
engager son hélice dans cette masse herbeuse, se tint-il à quelques
mètres de profondeur au-dessous de la surface des flots.
Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol « sargazzo » qui signifie
varech. Ce varech, le varech-nageur ou porte-baie, forme principalement
ce banc immense. Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur
de la _Géographie physique du globe_, ces hydrophytes se réunissent
dans ce paisible bassin de l'Atlantique :
« L'explication qu'on en peut donner, dit-il, me semble résulter d'une
expérience connue de tout le monde. Si l'on place dans un vase des
fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques, et que l'on
imprime à l'eau de ce vase un mouvement circulaire, on verra les
fragments éparpillés se réunir en groupe au centre de la surface
liquide, c'est-à-dire au point le moins agité. Dans le phénomène qui
nous occupe, le vase, c'est l'Atlantique, le Gulf Stream, c'est le
courant circulaire, et la mer de Sargasses, le point central où
viennent se réunir les corps flottants. »
Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu étudier le phénomène dans ce
milieu spécial où les navires pénètrent rarement. Au-dessus de nous
flottaient des corps de toute provenance, entassés au milieu de ces
herbes brunâtres, des troncs d'arbres arrachés aux Andes ou aux
Montagnes-Rocheuses et flottés par l'Amazone ou le Mississipi, de
nombreuses épaves, des restes de quilles ou de carènes, des bordages
défoncés et tellement alourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils
ne pouvaient remonter à la surface de l'Océan. Et le temps justifiera
un jour cette autre opinion de Maury, que ces matières, ainsi
accumulées pendant des siècles, se minéraliseront sous l'action des
eaux et formeront alors d'inépuisables houillères. Réserve précieuse
que prépare la prévoyante nature pour ce moment où les hommes auront
épuisé les mines des continents.
Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai
de charmants alcyons stellés aux couleurs roses, des actinies qui
laissaient traîner leur longue chevelure de tentacules, des méduses
vertes, rouges, bleues, et particulièrement ces grandes rhizostomes de
Cuvier, dont l'ombrelle bleuâtre est bordée d'un feston violet.
Toute cette journée du 22 février se passa dans la mer de Sargasses, où
les poissons, amateurs de plantes marines et de crustacés, trouvent une
abondante nourriture. Le lendemain, l'Océan avait repris son aspect
accoutume.
Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 février au 12 mars, le
_Nautilus_, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec une
vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine
Nemo voulait évidemment accomplir son programme sous-marin et je ne
doutais pas qu'il ne songeât, après avoir doublé le cap Horn, à revenir
vers les mers australes du Pacifique.
Ned Land avait donc eu raison de craindre. Dans ces larges mers,
privées d'îles, il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen
non plus de s'opposer aux volontés du capitaine Nemo. Le seul parti
était de se soumettre ; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la
force ou de la ruse, j'aimais à penser qu'on pourrait l'obtenir par la
persuasion. Ce voyage terminé, le capitaine Nemo ne consentirait-il pas
à nous rendre la liberté sous serment de ne jamais révéler son
existence ? Serment d'honneur que nous aurions tenu. Mais il fallait
traiter cette délicate question avec le capitaine. Or, serais-je bien
venu à réclamer cette liberté ? Lui-même n'avait-il pas déclaré, dès le
début et d'une façon formelle, que le secret de sa vie exigeait notre
emprisonnement perpétuel à bord du _Nautilus_ ? Mon silence, depuis
quatre mois, ne devait-il pas lui paraître une acceptation tacite de
cette situation ? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas pour résultat de
donner des soupçons qui pourraient nuire à nos projets, si quelque
circonstance favorable se présentait plus tard de les reprendre ?
Toutes ces raisons, je les pesais, je les retournais dans mon esprit,
je les soumettais à Conseil qui n'était pas moins embarrassé que moi.
En somme, bien que je ne fusse pas facile à décourager, je comprenais
que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en
jour, surtout en ce moment où le capitaine Nemo courait en téméraire
vers le sud de l'Atlantique !
Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionnés plus haut, aucun
incident particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine.
Il travaillait. Dans la bibliothèque je trouvais souvent des livres
qu'il laissait entr'ouverts, et surtout des livres d'histoire
naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins, feuilleté par lui,
était couvert de notes en marge, qui contredisaient parfois mes
théories et mes systèmes. Mais le capitaine se contentait d'épurer
ainsi mon travail, et il était rare qu'il discutât avec moi.
Quelquefois, j'entendais résonner les sons mélancoliques de son orgue,
dont il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au
milieu de la plus secrète obscurité, lorsque le _Nautilus_ s'endormait
dans les déserts de l'Océan.
Pendant cette partie du voyage, nous naviguâmes des journées entières à
la surface des flots. La mer était comme abandonnée. A peine quelques
navires à voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap de
Bonne-Espérance. Un jour nous fûmes poursuivis par les embarcations
d'un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque énorme baleine
d'un haut prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre à ces
braves gens leur temps et leurs peines, et il termina la chasse en
plongeant sous les eaux. Cet incident avait paru vivement intéresser
Ned Land. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait dû
regretter que notre cétacé de tôle ne pût être frappé à mort par le
harpon de ces pêcheurs.
Les poissons observés par Conseil et par moi, pendant cette période,
différaient peu de ceux que nous avions déjà étudiés sous d'autres
latitudes. Les principaux furent quelques échantillons de ce terrible
genre de cartilagineux, divisé en trois sous-genres qui ne comptent pas
moins de trente-deux espèces : des squales-galonnés, longs de cinq
mètres, à tête déprimée et plus large que le corps, à nageoire caudale
arrondie, et dont le dos porte sept grandes bandes noires parallèles et
longitudinales puis des squales-perlons, gris cendré, percés de sept
ouvertures branchiales et pourvus d'une seule nageoire dorsale placée à
peu près vers le milieu du corps.
Passaient aussi de grands chiens de mer, poissons voraces s'il en fut.
On a le droit de ne point croire aux récits des pêcheurs, mais voici ce
qu'ils racontent. On a trouvé dans le corps de l'un de ces animaux une
tête de buffle et un veau tout entier ; dans un autre, deux thons et un
matelot en uniforme ; dans un autre, un soldat avec son sabre ; dans un
autre enfin, un cheval avec son cavalier. Tout ceci, à vrai dire, n'est
pas article de foi. Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se
laissa prendre aux filets du _Nautilus_, et que je ne pus vérifier leur
voracité.
Des troupes élégantes et folâtres de dauphins nous accompagnèrent
pendant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six,
chassant en meute comme les loups dans les campagnes d'ailleurs, non
moins voraces que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de
Copenhague, qui retira de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et
quinze phoques. C'était, il est vrai un épaulard, appartenant à la plus
grande espèce connue, et dont la longueur dépasse quelquefois
vingt-quatre pieds. Cette famille des delphiniens compte dix genres, et
ceux que j'aperçus tenaient du genre des delphinorinques, remarquables
par un museau excessivement étroit et quatre fois long comme le crâne.
Leur corps, mesurant trois mètres, noir en dessus, était en dessous
d'un blanc rosé semé de petites taches très rares.
Je citerai aussi, dans ces mers, de curieux échantillons de ces
poissons de l'ordre des acanthoptérigiens et de la famille des
sciénoides. Quelques auteurs -- plus poètes que naturalistes --
prétendent que ces poissons chantent mélodieusement, et que leurs voix
réunies forment un concert qu'un choeur de voix humaines ne saurait
égaler. Je ne dis pas non, mais ces scènes ne nous donnèrent aucune
sérénade à notre passage, et je le regrette.
Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantité de poissons
volants. Rien n'était plus curieux que de voir les dauphins leur donner
la chasse avec une précision merveilleuse. Quelle que fût la portée de
son vol, quelque trajectoire qu'il décrivît, même au-dessus du
_Nautilus_, l'infortuné poisson trouvait toujours la bouche du dauphin
ouverte pour le recevoir. C'étaient ou des pirapèdes, ou des
trigles-milans, à bouche lumineuse, qui, pendant la nuit, après avoir
tracé des raies de feu dans l'atmosphère, plongeaient dans les eaux
sombres comme autant d'étoiles filantes.
Jusqu'au 13 mars, notre navigation se continua dans ces conditions. Ce
jour-là, le _Nautilus_ fut employé à des expériences de sondages qui
m'intéressèrent vivement.
Nous avions fait alors près de treize mille lieues depuis notre départ
dans les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 450°37' de
latitude sud et 370°53' de longitude ouest. C'étaient ces mêmes parages
où le capitaine Denham de l'_Hérald_ fila quatorze mille mètres de
sonde sans trouver de fond. Là aussi, le lieutenant Parcker de la
frégate américaine _Congress_ n'avait pu atteindre le sol sous-marin
par quinze mille cent quarante mètres.
Le capitaine Nemo résolut d'envoyer son _Nautilus_ à la plus extrême
profondeur à fin de contrôler ces différents sondages. Je me préparai à
noter tous les résultats de l'expérience. Les panneaux du salon furent
ouverts, et les manoeuvres commencèrent pour atteindre ces couches si
prodigieusement reculées.
On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant les
réservoirs. Peut-être n'eussent-ils pu accroître suffisamment la
pesanteur spécifique du _Nautilus_. D'ailleurs, pour remonter, il
aurait fallu chasser cette surcharge d'eau, et les pompes n'auraient
pas été assez puissantes pour vaincre la pression extérieure.
Le capitaine Nemo résolut d'aller chercher le fond océanique par une
diagonale suffisamment allongée, au moyen de ses plans latéraux qui
furent placés sous un angle de quarante-cinq degrés avec les lignes
d'eau du _Nautilus_. Puis, l'hélice fut portée à son maximum de
vitesse, et sa quadruple branche battit les flots avec une
indescriptible violence.
Sous cette poussée puissante, la coque du _Nautilus_ frémit comme une
corde sonore et s'enfonça régulièrement sous les eaux. Le capitaine et
moi, postés dans le salon, nous suivions l'aiguille du manomètre qui
déviait rapidement. Bientôt fut dépassée cette zone habitable où
résident la plupart des poissons. Si quelques-uns de ces animaux ne
peuvent vivre qu'à la surface des mers ou des fleuves, d'autres, moins
nombreux, se tiennent à des profondeurs assez grandes. Parmi ces
derniers, j'observais l'hexanche, espèce de chien de mer muni de six
fentes respiratoires, le télescope aux yeux énormes, le
malarmat-cuirassé, aux thoracines grises, aux pectorales noires, que
protégeait son plastron de plaques osseuses d'un rouge pâle, puis enfin
le grenadier, qui, vivant par douze cents mètres de profondeur,
supportait alors une pression de cent vingt atmosphères.
Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observé des poissons à des
profondeurs plus considérables.
« Des poissons ? me répondit-il, rarement. Mais dans l'état actuel de
la science, que présume-t-on, que sait-on ?
-- Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches
de l'Océan, la vie végétale disparaît plus vite que la vie animale. On
sait que, là où se rencontrent encore des êtres animés, ne végète plus
une seule hydrophyte. On sait que les pèlerines, les huîtres vivent par
deux mille mètres d'eau, et que Mac Clintock, le héros des mers
polaires, a retiré une étoile vivante d'une profondeur de deux mille
cinq cents mètres. On sait que l'équipage du _Bull-Dog_, de la Marine
Royale, a pêché une astérie par deux mille six cent vingt brasses, soit
plus d'une lieue de profondeur. Mais, capitaine Nemo, peut-être me
direz-vous qu'on ne sait rien ?
-- Non, monsieur le professeur, répondit le capitaine, je n'aurai pas
cette impolitesse. Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez
que des êtres puissent vivre à de telles profondeurs ?
-- Je l'explique par deux raisons, répondis-je. D'abord, parce que les
courants verticaux, déterminés par les différences de salure et de
densité des eaux, produisent un mouvement qui suffit à entretenir la
vie rudimentaire des encrines et des astéries.
-- Juste, fit le capitaine.
-- Ensuite, parce que, si l'oxygène est la base de la vie, on sait que
la quantité d'oxygène dissous dans l'eau de mer augmente avec la
profondeur au lieu de diminuer, et que la pression des couches basses
contribue à l'y comprimer.
-- Ah ! on sait cela ? répondit le capitaine Nemo, d'un ton légèrement
surpris. Eh bien, monsieur le professeur, on a raison de le savoir, car
c'est la vérité. J'ajouterai, en effet, que la vessie natatoire des
poissons renferme plus d'azote que d'oxygène, quand ces animaux sont
pêchés à la surface des eaux, et plus d'oxygène que d'azote, au
contraire, quand ils sont tirés des grandes profondeurs. Ce qui donne
raison à votre système. Mais continuons nos observations. »
Mes regards se reportèrent sur le manomètre. L'instrument indiquait une
profondeur de six mille mètres. Notre immersion durait depuis une
heure. Le _Nautilus_, glissant sur ses plans inclinés, s'enfonçait
toujours. Les eaux désertes étaient admirablement transparentes et
d'une diaphanité que rien ne saurait peindre. Une heure plus tard, nous
étions par treize mille mètres -- trois lieues et quart environ -- et
le fond de l'Océan ne se laissait pas pressentir.