terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous étions arrivés à un
premier plateau, ou d'autres surprises m'attendaient encore. Là se
dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main de
l'homme, et non plus celle du Créateur. C'étaient de vastes
amoncellements de pierres où l'on distinguait de vagues formes de
châteaux, de temples, revêtus d'un monde de zoophytes en fleurs, et
auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus faisaient un épais
manteau végétal.
Mais qu'était donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes
? Qui avait disposé ces roches et ces pierres comme des dolmens des
temps anté-historiques ? Où étais-je, où m'avait entraîné la fantaisie
du capitaine Nemo ?
J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrêtai. Je saisis son
bras. Mais lui, secouant la tête, et me montrant le dernier sommet de
la montagne, sembla me dire :
« Viens ! viens encore ! viens toujours ! »
Je le suivis dans un dernier élan, et en quelques minutes, j'eus gravi
le pic qui dominait d'une dizaine de mètres toute cette masse rocheuse.
Je regardai ce côté que nous venions de franchir. La montagne ne
s'élevait que de sept à huit cents pieds au-dessus de la plaine ; mais
de son versant opposé, elle dominait d'une hauteur double le fond en
contre bas de cette portion de l'Atlantique. Mes regards s'étendaient
au loin et embrassaient un vaste espace éclairé par une fulguration
violente. En effet, c'était un volcan que cette montagne. A cinquante
pieds au-dessous du pic, au milieu d'une pluie de pierres et de
scories, un large cratère vomissait des torrents de lave, qui se
dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. Ainsi posé,
ce volcan, comme un immense flambeau, éclairait la plaine inférieure
jusqu'aux dernières limites de l'horizon.
J'ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves, mais non des
flammes. Il faut aux flammes l'oxygène de l'air, et elles ne sauraient
se développer sous les eaux ; mais des coulées de lave, qui ont en
elles le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge
blanc, lutter victorieusement contre l'élément liquide et se vaporiser
à son contact. De rapides courants entraînaient tous ces gaz en
diffusion, et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la
montagne, comme les déjections du Vésuve sur un autre Torre del Greco.
En effet, là, sous mes yeux, ruinée, abîmée, jetée bas, apparaissait
une ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs
disloqués, ses colonnes gisant à terre, où l'on sentait encore les
solides proportions d'une sorte d'architecture toscane ; plus loin,
quelques restes d'un gigantesque aqueduc ; ici l'exhaussement empâté
d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthénon ; là, des
vestiges de quai, comme si quelque antique port eût abrité jadis sur
les bords d'un océan disparu les vaisseaux marchands et les trirèmes de
guerre ; plus loin encore, de longues lignes de murailles écroulées, de
larges rues désertes, toute une Pompéi enfouie sous les eaux, que le
capitaine Nemo ressuscitait à mes regards !
Où étais-je ? Où étais-je ? Je voulais le savoir à tout prix, je
voulais parler, je voulais arracher la sphère de cuivre qui
emprisonnait ma tête.
Mais le capitaine Nemo vint à moi et m'arrêta d'un geste. Puis,
ramassant un morceau de pierre crayeuse, il s'avança vers un roc de
basalte noire et traça ce seul mot :
ATLANTIDE
Quel éclair traversa mon esprit ! L'Atlantide, l'ancienne Méropide
de Théopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent nié par Origène,
Porphyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa
disparition au compte des récits légendaires, admis par Possidonius,
Pline, Ammien-Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon,
d'Avezac, je l'avais là sous les yeux, portant encore les irrécusables
témoignages de sa catastrophe ! C'était donc cette région engloutie qui
existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-delà des
colonnes d'Hercule, où vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre
lequel se firent les premières guerres de l'ancienne Grèce !
L'historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps
héroïques, c'est Platon lui-même. Son dialogue de Timée et de Critias a
été, pour ainsi dire, tracé sous l'inspiration de Solon, poète et
législateur.
Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Saïs,
ville déjà vieille de huit cents ans, ainsi que le témoignaient ses
annales gravées sur le mur sacré de ses temples. L'un de ces vieillards
raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette
première cité athénienne, âgée de neuf cents siècles, avait été envahie
et en partie détruite par les Atlantes. Ces Atlantes, disait-il,
occupaient un continent immense plus grand que l'Afrique et l'Asie
réunies, qui couvrait une surface comprise du douzième degré de
latitude au quarantième degré nord. Leur domination s'étendait même à
l'Égypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grèce, mais ils durent se
retirer devant l'indomptable résistance des Hellènes. Des siècles
s'écoulèrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements de
terre. Une nuit et un jour suffirent à l'anéantissement de cette
Atlantide dont les plus hauts sommets, Madère, les Açores, les
Canaries, les îles du cap Vert, émergent encore.
Tels étaient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine
Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus
étrange destinée, je foulais du pied l'une des montagnes de ce
continent ! Je touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et
contemporaines des époques géologiques ! Je marchais là même où avaient
marché les contemporains du premier homme ! J'écrasais sous mes lourdes
semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres,
maintenant minéralisés, couvraient autrefois de leur ombre !
Ah ! pourquoi le temps me manquait-il ! J'aurais voulu descendre les
pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent
immense qui sans doute reliait l'Afrique à l'Amérique, et visiter ces
grandes cités antédiluviennes. Là, peut-être, sous mes regards,
s'étendaient Makhimos, la guerrière, Eusebès, la pieuse, dont les
gigantesques habitants vivaient des siècles entiers, et auxquels la
force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui résistaient encore à
l'action des eaux. Un jour peut-être, quelque phénomène éruptif les
ramènera à la surface des flots, ces ruines englouties ! On a signalé
de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l'Océan, et bien
des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces
fonds tourmentés. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonçaient
la lutte profonde des éléments ; les autres ont recueilli des cendres
volcaniques projetées hors de la mer. Tout ce sol jusqu'à l'Équateur
est encore travaillé par les forces plutoniennes. Et qui sait si, dans
une époque éloignée, accrus par les déjections volcaniques et par les
couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes
n'apparaîtront pas à la surface de l'Atlantique !
Pendant que je rêvais ainsi, tandis que je cherchais à fixer dans mon
souvenir tous les détails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo,
accoudé sur une stèle moussue, demeurait immobile et comme pétrifié
dans une muette extase. Songeait-il à ces générations disparues et leur
demandait-il le secret de la destinée humaine ? Était-ce à cette place
que cet homme étrange venait se retremper dans les souvenirs de
l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de
la vie moderne ? Que n'aurais-je donné pour connaître ses pensées, pour
les partager, pour les comprendre !
Nous restâmes à cette place pendant une heure entière, contemplant la
vaste plaine sous l'éclat des laves qui prenaient parfois une intensité
surprenante. Les bouillonnements intérieurs faisaient courir de rapides
frissonnements sur l'écorce de la montagne. Des bruits profonds,
nettement transmis par ce milieu liquide, se répercutaient avec une
majestueuse ampleur.
En ce moment, la lune apparut un instant à travers la masse des eaux et
jeta quelques pâles rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une
lueur, mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un
dernier regard à cette immense plaine ; puis de la main il me fit signe
de le suivre.
Nous descendîmes rapidement la montagne. La forêt minérale une fois
dépassée, j'aperçus le fanal du _Nautilus_ qui brillait comme une
étoile. Le capitaine marcha droit à lui, et nous étions rentrés à bord
au moment où les premières teintes de l'aube blanchissaient la surface
de l'Océan.
X
LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES
Le lendemain, 20 février, je me réveillais fort tard. Les fatigues de
la nuit avaient prolongé mon sommeil jusqu'à onze heures. Je m'habillai
promptement. J'avais hâte de connaître la direction du _Nautilus_. Les
instruments m'indiquèrent qu'il courait toujours vers le sud avec une
vitesse de vingt milles à l'heure par une profondeur de cent mètres.
Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les
panneaux étant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce
continent submergé.
En effet, le _Nautilus_ rasait à dix mètres du sol seulement la plaine
de l'Atlantide. Il filait comme un ballon emporté par le vent au-dessus
des prairies terrestres ; mais il serait plus vrai de dire que nous
étions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express. Les
premiers plans qui passaient devant nos yeux, c'étaient des rocs
découpés fantastiquement, des forêts d'arbres passés du règne végétal
au règne animal, et dont l'immobile silhouette grimaçait sous les
flots. C'étaient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis
d'axidies et d'anémones, hérissées de longues hydrophytes verticales,
puis des blocs de laves étrangement contournés qui attestaient toute la
fureur des expansions plutoniennes.
Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux
électriques, je racontais à Conseil l'histoire de ces Atlantes, qui, au
point de vue purement imaginaire, inspirèrent à Bailly tant de pages
charmantes. Je lui disais les guerres de ces peuples héroïques. Je
discutais la question de l'Atlantide en homme qui ne peut plus douter.
Mais Conseil, distrait, m'écoutait peu, et son indifférence à traiter
ce point historique me fut bientôt expliquée.
En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards, et quand
passaient des poissons, Conseil, emporté dans les abîmes de la
classification, sortait du monde réel. Dans ce cas, je n'avais plus
qu'à le suivre et à reprendre avec lui nos études ichtyologiques.
Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne différaient pas sensiblement
de ceux que nous avions observés jusqu'ici. C'étaient des raies d'une
taille gigantesque, longues de cinq mètres et douées d'une grande force
musculaire qui leur permet de s'élancer au-dessus des flots, des
squales d'espèces diverses, entre autres, un glauque de quinze pieds, à
dents triangulaires et aiguës, que sa transparence rendait presque
invisible au milieu des eaux, des sagres bruns, des humantins en forme
de prismes et cuirassés d'une peau tuberculeuse, des esturgeons
semblables à leurs congénères de la Méditerranée, des
syngnathes-trompettes, longs d'un pied et demi, jaune-brun, pourvus de
petites nageoires grises, sans dents ni langue, et qui défilaient comme
de fins et souples serpents.
Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makairas noirâtres, longs
de trois mètres et armés à leur mâchoire supérieure d'une épée
perçante, des vives, aux couleurs animées, connues du temps d'Aristote
sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale
rendent très dangereux à saisir, puis, des coryphèmes, au dos brun rayé
de petites raies bleues et encadré dans une bordure d'or, de belles
dorades, des chrysostones-lune, sortes de disques à reflets d'azur,
qui, éclairés en dessus par les rayons solaires, formaient comme des
taches d'argent, enfin des xyphias-espadons, longs de huit mètres,
marchant par troupes, portant des nageoires jaunâtres taillées en faux
et de longs glaives de six pieds, intrépides animaux, plutôt herbivores
que piscivores, qui obéissaient au moindre signe de leurs femelles
comme des maris bien stylés.
Mais tout en observant ces divers échantillons de la faune marine, je
ne laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide. Parfois,
de capricieux accidents du sol obligeaient le _Nautilus_ à ralentir sa
vitesse, et il se glissait alors avec l'adresse d'un cétacé dans
d'étroits étranglements de collines. Si ce labyrinthe devenait
inextricable, l'appareil s'élevait alors comme un aérostat, et
l'obstacle franchi, il reprenait sa course rapide à quelques mètres
au-dessus du fond. Admirable et charmante navigation, qui rappelait les
manoeuvres d'une promenade aérostatique, avec cette différence
toutefois que le _Nautilus_ obéissait passivement à la main de son
timonier.
Vers quatre heures du soir, le terrain, généralement composé d'une vase
épaisse et entremêlée de branches minéralisées, se modifia peu à peu,
il devint plus rocailleux et parut semé de conglomérats, de tufs
basaltiques, avec quelques semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses.
Je pensai que la région des montagnes allait bientôt succéder aux
longues plaines, et, en effet, dans certaines évolutions du _Nautilus_,
j'aperçus l'horizon méridional barré par une haute muraille qui
semblait fermer toute issue. Son sommet dépassait évidemment le niveau
de l'Océan. Ce devait être un continent, ou tout au moins une île, soit
une des Canaries, soit une des îles du cap Vert. Le point n'ayant pas
été fait -- à dessein peut-être -- j'ignorais notre position. En tout
cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide,
dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion.
La nuit n'interrompit pas mes observations. J'étais resté seul. Conseil
avait regagné sa cabine. Le _Nautilus_, ralentissant son allure,
voltigeait au-dessus des masses confuses du sol, tantôt les effleurant
comme s'il eût voulu s'y poser, tantôt remontant capricieusement à la
surface des flots. J'entrevoyais alors quelques vives constellations à
travers le cristal des eaux, et précisément cinq ou six de ces étoiles
zodiacales qui traînent à la queue d'Orion.
Longtemps encore, je serais resté à ma vitre, admirant les beautés de
la mer et du ciel, quand les panneaux se refermèrent. A ce moment, le
_Nautilus_ était arrivé à l'aplomb de la haute muraille. Comment
manoeuvrerait-il, je ne pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. Le
_Nautilus_ ne bougeait plus. Je m'endormis avec la ferme intention de
me réveiller après quelques heures de sommeil.
Mais, le lendemain, il était huit heures lorsque je revins au salon. Je
regardai le manomètre. Il m'apprit que le _Nautilus_ flottait à la
surface de l'Océan. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la
plate-forme. Cependant aucun roulis ne trahissait l'ondulation des
lames supérieures.
Je montai jusqu'au panneau. Il était ouvert. Mais, au lieu du grand
jour que j'attendais, je me vis environné d'une obscurité profonde. Où
étions-nous ? M'étais-je trompé ? Faisait-il encore nuit ? Non ! Pas
une étoile ne brillait, et la nuit n'a pas de ces ténèbres absolues.
Je ne savais que penser, quand une voix me dit :
« C'est vous, monsieur le professeur ?
-- Ah ! capitaine Nemo, répondis-je, où sommes-nous ?
-- Sous terre, monsieur le professeur.
-- Sous terre ! m'écriai-je ! Et le _Nautilus_ flotte encore ?
-- Il flotte toujours.
-- Mais, je ne comprends pas ?
-- Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous
aimez les situations claires, vous serez satisfait. »
Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurité était si
complète que je n'apercevais même pas le capitaine Nemo. Cependant, en
regardant au zénith, exactement au-dessus de ma tête, je crus saisir
une lueur indécise, une sorte de demi-jour qui emplissait un trou
circulaire. En ce moment, le fanal s'alluma soudain, et son vif éclat
fit évanouir cette vague lumière.
Je regardai, après avoir un instant fermé mes yeux éblouis par le jet
électrique. Le _Nautilus_ était stationnaire. Il flottait auprès d'une
berge disposée comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment,
c'était un lac emprisonné dans un cirque de murailles qui mesurait deux
milles de diamètre, soit six milles de tour. Son niveau, -- le
manomètre l'indiquait -- ne pouvait être que le niveau extérieur, car
une communication existait nécessairement entre ce lac et la mer. Les
hautes parois, inclinées sur leur base, s'arrondissaient en voûte et
figuraient un immense entonnoir retourné, dont la hauteur comptait cinq
ou six cents mètres. Au sommet s'ouvrait un orifice circulaire par
lequel j'avais surpris cette légère clarté, évidemment due au
rayonnement diurne.
Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intérieures de
cette énorme caverne, avant de me demander si c'était là l'ouvrage de
la nature ou de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo.
« Où sommes-nous ? dis-je.
-- Au centre même d'un volcan éteint, me répondit le capitaine, un
volcan dont la mer a envahi l'intérieur à la suite de quelque
convulsion du sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le
_Nautilus_ a pénétré dans ce lagon par un canal naturel ouvert à dix
mètres au-dessous de la surface de l'Océan. C'est ici son port
d'attache, un port sûr, commode, mystérieux, abrité de tous les rhumbs
du vent ! Trouvez-moi sur les côtes de vos continents ou de vos îles
une rade qui vaille ce refuge assuré contre la fureur des ouragans.
-- En effet, répondis-je, ici vous êtes en sûreté, capitaine Nemo. Qui
pourrait vous atteindre au centre d'un volcan ? Mais, à son sommet,
n'ai-je pas aperçu une ouverture ?
-- Oui, son cratère, un cratère empli jadis de laves, de vapeurs et de
flammes, et qui maintenant donne passage à cet air vivifiant que nous
respirons.
-- Mais quelle est donc cette montagne volcanique ? demandai-je.
-- Elle appartient à un des nombreux îlots dont cette mer est semée.
Simple écueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard me
l'a fait découvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi.
-- Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratère
du volcan ?
-- Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu'à une centaine de pieds,
la base intérieure de cette montagne est praticable, mais au-dessus,
les parois surplombent, et leurs rampes ne pourraient être franchies.
-- Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours.
Vous êtes en sûreté sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les
eaux. Mais, à quoi bon ce refuge ? Le _Nautilus_ n'a pas besoin de port.
-- Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'électricité pour se
mouvoir, d'éléments pour produire son électricité, de sodium pour
alimenter ses éléments, de charbon pour faire son sodium, et de
houillères pour extraire son charbon. Or, précisément ici, la mer
recouvre des forêts entières qui furent enlisées dans les temps
géologiques ; minéralisées maintenant et transformées en houille, elles
sont pour moi une mine inépuisable.
-- Vos hommes, capitaine, font donc ici le métier de mineurs ?
-- Précisément. Ces mines s'étendent sous les flots comme les
houillères de Newcastle. C'est ici que, revêtus du scaphandre, le pic
et la pioche à la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je
n'ai pas même demandée aux mines de la terre. Lorsque je brûle ce
combustible pour la fabrication du sodium, la fumée qui s'échappe par
le cratère de cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan
en activité.
-- Et nous les verrons à l'oeuvre, vos compagnons ?
-- Non, pas cette fois, du moins, car je suis pressé de continuer notre
tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux
réserves de sodium que je possède. Le temps de les embarquer,
c'est-à-dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si
donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon,
profitez de cette journée, monsieur Aronnax. »
Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui
n'avaient pas encore quitté leur cabine. Je les invitai à me suivre
sans leur dire où ils se trouvaient.
Ils montèrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'étonnait de rien,
regarda comme une chose très naturelle de se réveiller sous une
montagne après s'être endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut
d'autre idée que de chercher si la caverne présentait quelque issue.
Après déjeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge.
« Nous voici donc encore une fois à terre, dit Conseil.
-- Je n'appelle pas cela « la terre », répondit le Canadien. Et
d'ailleurs, nous ne sommes pas dessus, mais dessous. »
Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se
développait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur,
mesurait cinq cents pieds. Sur cette grève, on pouvait faire aisément
le tour du lac. Mais la base des hautes parois formait un sol
tourmenté, sur lequel gisaient, dans un pittoresque entassement, des
blocs volcaniques et d'énormes pierres ponces. Toutes ces masses
désagrégées, recouvertes d'un émail poli sous l'action des feux
souterrains, resplendissaient au contact des jets électriques du fanal.
La poussière micacée du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait
comme une nuée d'étincelles.
Le sol s'élevait sensiblement en s'éloignant du relais des flots, et
nous Mmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses, véritables
raidillons qui permettaient de s'élever peu à peu, mais il fallait
marcher prudemment au milieu de ces -- conglomérats, qu'aucun ciment ne
reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits
de cristaux de feldspath et de quartz.
La nature volcanique de cette énorme excavation s'affirmait de toutes
parts. Je le fis observer à mes compagnons.
« Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait être cet
entonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le
niveau de ce liquide incandescent s'élevait jusqu'à l'orifice de la
montagne, comme la fonte sur les parois d'un fourneau ?
-- Je me le figure parfaitement, répondit Conseil. Mais monsieur me
dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opération, et
comment il se fait que la fournaise est remplacée par les eaux
tranquilles d'un lac ?
-- Très probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit
au-dessous de la surface de l'Océan cette ouverture qui a servi de
passage au _Nautilus_. Alors les eaux de l'Atlantique se sont
précipitées à l'intérieur de la montagne. Il y a eu lutte terrible
entre les deux éléments, lutte qui s'est terminée à l'avantage de
Neptune. Mais bien des siècles se sont écoulés depuis lors, et le
volcan submergé s'est changé en grotte paisible.
-- Très bien, répliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je
regrette, dans notre intérêt, que cette ouverture dont parle monsieur
le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer.
-- Mais, ami Ned, répliqua Conseil, si ce passage n'eût pas été
sous-marin, le _Nautilus_ n'aurait pu y pénétrer !
-- Et j'ajouterai, maître Land, que les eaux ne se seraient pas
précipitées sous la montagne et que le volcan serait resté volcan. Donc
vos regrets sont superflus. »
Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus
raides et étroites. De profondes excavations les coupaient parfois,
qu'il fallait franchir. Des masses surplombantes voulaient être
tournées. On se glissait sur les genoux, on rampait sur le ventre.
Mais, l'adresse de Conseil et la force du Canadien aidant, tous les
obstacles furent surmontés.