Mais je ne pouvais m'arrêter. Le capitaine Nemo, familiarisé avec ces

terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous étions arrivés à un

premier plateau, ou d'autres surprises m'attendaient encore. Là se

dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main de

l'homme, et non plus celle du Créateur. C'étaient de vastes

amoncellements de pierres où l'on distinguait de vagues formes de

châteaux, de temples, revêtus d'un monde de zoophytes en fleurs, et

auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus faisaient un épais

manteau végétal.

Mais qu'était donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes

? Qui avait disposé ces roches et ces pierres comme des dolmens des

temps anté-historiques ? Où étais-je, où m'avait entraîné la fantaisie

du capitaine Nemo ?

J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrêtai. Je saisis son

bras. Mais lui, secouant la tête, et me montrant le dernier sommet de

la montagne, sembla me dire :

« Viens ! viens encore ! viens toujours ! »

Je le suivis dans un dernier élan, et en quelques minutes, j'eus gravi

le pic qui dominait d'une dizaine de mètres toute cette masse rocheuse.

Je regardai ce côté que nous venions de franchir. La montagne ne

s'élevait que de sept à huit cents pieds au-dessus de la plaine ; mais

de son versant opposé, elle dominait d'une hauteur double le fond en

contre bas de cette portion de l'Atlantique. Mes regards s'étendaient

au loin et embrassaient un vaste espace éclairé par une fulguration

violente. En effet, c'était un volcan que cette montagne. A cinquante

pieds au-dessous du pic, au milieu d'une pluie de pierres et de

scories, un large cratère vomissait des torrents de lave, qui se

dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. Ainsi posé,

ce volcan, comme un immense flambeau, éclairait la plaine inférieure

jusqu'aux dernières limites de l'horizon.

J'ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves, mais non des

flammes. Il faut aux flammes l'oxygène de l'air, et elles ne sauraient

se développer sous les eaux ; mais des coulées de lave, qui ont en

elles le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge

blanc, lutter victorieusement contre l'élément liquide et se vaporiser

à son contact. De rapides courants entraînaient tous ces gaz en

diffusion, et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la

montagne, comme les déjections du Vésuve sur un autre Torre del Greco.

En effet, là, sous mes yeux, ruinée, abîmée, jetée bas, apparaissait

une ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs

disloqués, ses colonnes gisant à terre, où l'on sentait encore les

solides proportions d'une sorte d'architecture toscane ; plus loin,

quelques restes d'un gigantesque aqueduc ; ici l'exhaussement empâté

d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthénon ; là, des

vestiges de quai, comme si quelque antique port eût abrité jadis sur

les bords d'un océan disparu les vaisseaux marchands et les trirèmes de

guerre ; plus loin encore, de longues lignes de murailles écroulées, de

larges rues désertes, toute une Pompéi enfouie sous les eaux, que le

capitaine Nemo ressuscitait à mes regards !

Où étais-je ? Où étais-je ? Je voulais le savoir à tout prix, je

voulais parler, je voulais arracher la sphère de cuivre qui

emprisonnait ma tête.

Mais le capitaine Nemo vint à moi et m'arrêta d'un geste. Puis,

ramassant un morceau de pierre crayeuse, il s'avança vers un roc de

basalte noire et traça ce seul mot :

ATLANTIDE

Quel éclair traversa mon esprit ! L'Atlantide, l'ancienne Méropide

de Théopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent nié par Origène,

Porphyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa

disparition au compte des récits légendaires, admis par Possidonius,

Pline, Ammien-Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon,

d'Avezac, je l'avais là sous les yeux, portant encore les irrécusables

témoignages de sa catastrophe ! C'était donc cette région engloutie qui

existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-delà des

colonnes d'Hercule, où vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre

lequel se firent les premières guerres de l'ancienne Grèce !

L'historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps

héroïques, c'est Platon lui-même. Son dialogue de Timée et de Critias a

été, pour ainsi dire, tracé sous l'inspiration de Solon, poète et

législateur.

Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Saïs,

ville déjà vieille de huit cents ans, ainsi que le témoignaient ses

annales gravées sur le mur sacré de ses temples. L'un de ces vieillards

raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette

première cité athénienne, âgée de neuf cents siècles, avait été envahie

et en partie détruite par les Atlantes. Ces Atlantes, disait-il,

occupaient un continent immense plus grand que l'Afrique et l'Asie

réunies, qui couvrait une surface comprise du douzième degré de

latitude au quarantième degré nord. Leur domination s'étendait même à

l'Égypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grèce, mais ils durent se

retirer devant l'indomptable résistance des Hellènes. Des siècles

s'écoulèrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements de

terre. Une nuit et un jour suffirent à l'anéantissement de cette

Atlantide dont les plus hauts sommets, Madère, les Açores, les

Canaries, les îles du cap Vert, émergent encore.

Tels étaient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine

Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus

étrange destinée, je foulais du pied l'une des montagnes de ce

continent ! Je touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et

contemporaines des époques géologiques ! Je marchais là même où avaient

marché les contemporains du premier homme ! J'écrasais sous mes lourdes

semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres,

maintenant minéralisés, couvraient autrefois de leur ombre !

Ah ! pourquoi le temps me manquait-il ! J'aurais voulu descendre les

pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent

immense qui sans doute reliait l'Afrique à l'Amérique, et visiter ces

grandes cités antédiluviennes. Là, peut-être, sous mes regards,

s'étendaient Makhimos, la guerrière, Eusebès, la pieuse, dont les

gigantesques habitants vivaient des siècles entiers, et auxquels la

force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui résistaient encore à

l'action des eaux. Un jour peut-être, quelque phénomène éruptif les

ramènera à la surface des flots, ces ruines englouties ! On a signalé

de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l'Océan, et bien

des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces

fonds tourmentés. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonçaient

la lutte profonde des éléments ; les autres ont recueilli des cendres

volcaniques projetées hors de la mer. Tout ce sol jusqu'à l'Équateur

est encore travaillé par les forces plutoniennes. Et qui sait si, dans

une époque éloignée, accrus par les déjections volcaniques et par les

couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes

n'apparaîtront pas à la surface de l'Atlantique !

Pendant que je rêvais ainsi, tandis que je cherchais à fixer dans mon

souvenir tous les détails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo,

accoudé sur une stèle moussue, demeurait immobile et comme pétrifié

dans une muette extase. Songeait-il à ces générations disparues et leur

demandait-il le secret de la destinée humaine ? Était-ce à cette place

que cet homme étrange venait se retremper dans les souvenirs de

l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de

la vie moderne ? Que n'aurais-je donné pour connaître ses pensées, pour

les partager, pour les comprendre !

Nous restâmes à cette place pendant une heure entière, contemplant la

vaste plaine sous l'éclat des laves qui prenaient parfois une intensité

surprenante. Les bouillonnements intérieurs faisaient courir de rapides

frissonnements sur l'écorce de la montagne. Des bruits profonds,

nettement transmis par ce milieu liquide, se répercutaient avec une

majestueuse ampleur.

En ce moment, la lune apparut un instant à travers la masse des eaux et

jeta quelques pâles rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une

lueur, mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un

dernier regard à cette immense plaine ; puis de la main il me fit signe

de le suivre.

Nous descendîmes rapidement la montagne. La forêt minérale une fois

dépassée, j'aperçus le fanal du _Nautilus_ qui brillait comme une

étoile. Le capitaine marcha droit à lui, et nous étions rentrés à bord

au moment où les premières teintes de l'aube blanchissaient la surface

de l'Océan.

X

LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES

Le lendemain, 20 février, je me réveillais fort tard. Les fatigues de

la nuit avaient prolongé mon sommeil jusqu'à onze heures. Je m'habillai

promptement. J'avais hâte de connaître la direction du _Nautilus_. Les

instruments m'indiquèrent qu'il courait toujours vers le sud avec une

vitesse de vingt milles à l'heure par une profondeur de cent mètres.

Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les

panneaux étant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce

continent submergé.

En effet, le _Nautilus_ rasait à dix mètres du sol seulement la plaine

de l'Atlantide. Il filait comme un ballon emporté par le vent au-dessus

des prairies terrestres ; mais il serait plus vrai de dire que nous

étions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express. Les

premiers plans qui passaient devant nos yeux, c'étaient des rocs

découpés fantastiquement, des forêts d'arbres passés du règne végétal

au règne animal, et dont l'immobile silhouette grimaçait sous les

flots. C'étaient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis

d'axidies et d'anémones, hérissées de longues hydrophytes verticales,

puis des blocs de laves étrangement contournés qui attestaient toute la

fureur des expansions plutoniennes.

Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux

électriques, je racontais à Conseil l'histoire de ces Atlantes, qui, au

point de vue purement imaginaire, inspirèrent à Bailly tant de pages

charmantes. Je lui disais les guerres de ces peuples héroïques. Je

discutais la question de l'Atlantide en homme qui ne peut plus douter.

Mais Conseil, distrait, m'écoutait peu, et son indifférence à traiter

ce point historique me fut bientôt expliquée.

En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards, et quand

passaient des poissons, Conseil, emporté dans les abîmes de la

classification, sortait du monde réel. Dans ce cas, je n'avais plus

qu'à le suivre et à reprendre avec lui nos études ichtyologiques.

Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne différaient pas sensiblement

de ceux que nous avions observés jusqu'ici. C'étaient des raies d'une

taille gigantesque, longues de cinq mètres et douées d'une grande force

musculaire qui leur permet de s'élancer au-dessus des flots, des

squales d'espèces diverses, entre autres, un glauque de quinze pieds, à

dents triangulaires et aiguës, que sa transparence rendait presque

invisible au milieu des eaux, des sagres bruns, des humantins en forme

de prismes et cuirassés d'une peau tuberculeuse, des esturgeons

semblables à leurs congénères de la Méditerranée, des

syngnathes-trompettes, longs d'un pied et demi, jaune-brun, pourvus de

petites nageoires grises, sans dents ni langue, et qui défilaient comme

de fins et souples serpents.

Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makairas noirâtres, longs

de trois mètres et armés à leur mâchoire supérieure d'une épée

perçante, des vives, aux couleurs animées, connues du temps d'Aristote

sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale

rendent très dangereux à saisir, puis, des coryphèmes, au dos brun rayé

de petites raies bleues et encadré dans une bordure d'or, de belles

dorades, des chrysostones-lune, sortes de disques à reflets d'azur,

qui, éclairés en dessus par les rayons solaires, formaient comme des

taches d'argent, enfin des xyphias-espadons, longs de huit mètres,

marchant par troupes, portant des nageoires jaunâtres taillées en faux

et de longs glaives de six pieds, intrépides animaux, plutôt herbivores

que piscivores, qui obéissaient au moindre signe de leurs femelles

comme des maris bien stylés.

Mais tout en observant ces divers échantillons de la faune marine, je

ne laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide. Parfois,

de capricieux accidents du sol obligeaient le _Nautilus_ à ralentir sa

vitesse, et il se glissait alors avec l'adresse d'un cétacé dans

d'étroits étranglements de collines. Si ce labyrinthe devenait

inextricable, l'appareil s'élevait alors comme un aérostat, et

l'obstacle franchi, il reprenait sa course rapide à quelques mètres

au-dessus du fond. Admirable et charmante navigation, qui rappelait les

manoeuvres d'une promenade aérostatique, avec cette différence

toutefois que le _Nautilus_ obéissait passivement à la main de son

timonier.

Vers quatre heures du soir, le terrain, généralement composé d'une vase

épaisse et entremêlée de branches minéralisées, se modifia peu à peu,

il devint plus rocailleux et parut semé de conglomérats, de tufs

basaltiques, avec quelques semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses.

Je pensai que la région des montagnes allait bientôt succéder aux

longues plaines, et, en effet, dans certaines évolutions du _Nautilus_,

j'aperçus l'horizon méridional barré par une haute muraille qui

semblait fermer toute issue. Son sommet dépassait évidemment le niveau

de l'Océan. Ce devait être un continent, ou tout au moins une île, soit

une des Canaries, soit une des îles du cap Vert. Le point n'ayant pas

été fait -- à dessein peut-être -- j'ignorais notre position. En tout

cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide,

dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion.

La nuit n'interrompit pas mes observations. J'étais resté seul. Conseil

avait regagné sa cabine. Le _Nautilus_, ralentissant son allure,

voltigeait au-dessus des masses confuses du sol, tantôt les effleurant

comme s'il eût voulu s'y poser, tantôt remontant capricieusement à la

surface des flots. J'entrevoyais alors quelques vives constellations à

travers le cristal des eaux, et précisément cinq ou six de ces étoiles

zodiacales qui traînent à la queue d'Orion.

Longtemps encore, je serais resté à ma vitre, admirant les beautés de

la mer et du ciel, quand les panneaux se refermèrent. A ce moment, le

_Nautilus_ était arrivé à l'aplomb de la haute muraille. Comment

manoeuvrerait-il, je ne pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. Le

_Nautilus_ ne bougeait plus. Je m'endormis avec la ferme intention de

me réveiller après quelques heures de sommeil.

Mais, le lendemain, il était huit heures lorsque je revins au salon. Je

regardai le manomètre. Il m'apprit que le _Nautilus_ flottait à la

surface de l'Océan. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la

plate-forme. Cependant aucun roulis ne trahissait l'ondulation des

lames supérieures.

Je montai jusqu'au panneau. Il était ouvert. Mais, au lieu du grand

jour que j'attendais, je me vis environné d'une obscurité profonde. Où

étions-nous ? M'étais-je trompé ? Faisait-il encore nuit ? Non ! Pas

une étoile ne brillait, et la nuit n'a pas de ces ténèbres absolues.

Je ne savais que penser, quand une voix me dit :

« C'est vous, monsieur le professeur ?

-- Ah ! capitaine Nemo, répondis-je, où sommes-nous ?

-- Sous terre, monsieur le professeur.

-- Sous terre ! m'écriai-je ! Et le _Nautilus_ flotte encore ?

-- Il flotte toujours.

-- Mais, je ne comprends pas ?

-- Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous

aimez les situations claires, vous serez satisfait. »

Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurité était si

complète que je n'apercevais même pas le capitaine Nemo. Cependant, en

regardant au zénith, exactement au-dessus de ma tête, je crus saisir

une lueur indécise, une sorte de demi-jour qui emplissait un trou

circulaire. En ce moment, le fanal s'alluma soudain, et son vif éclat

fit évanouir cette vague lumière.

Je regardai, après avoir un instant fermé mes yeux éblouis par le jet

électrique. Le _Nautilus_ était stationnaire. Il flottait auprès d'une

berge disposée comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment,

c'était un lac emprisonné dans un cirque de murailles qui mesurait deux

milles de diamètre, soit six milles de tour. Son niveau, -- le

manomètre l'indiquait -- ne pouvait être que le niveau extérieur, car

une communication existait nécessairement entre ce lac et la mer. Les

hautes parois, inclinées sur leur base, s'arrondissaient en voûte et

figuraient un immense entonnoir retourné, dont la hauteur comptait cinq

ou six cents mètres. Au sommet s'ouvrait un orifice circulaire par

lequel j'avais surpris cette légère clarté, évidemment due au

rayonnement diurne.

Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intérieures de

cette énorme caverne, avant de me demander si c'était là l'ouvrage de

la nature ou de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo.

« Où sommes-nous ? dis-je.

-- Au centre même d'un volcan éteint, me répondit le capitaine, un

volcan dont la mer a envahi l'intérieur à la suite de quelque

convulsion du sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur, le

_Nautilus_ a pénétré dans ce lagon par un canal naturel ouvert à dix

mètres au-dessous de la surface de l'Océan. C'est ici son port

d'attache, un port sûr, commode, mystérieux, abrité de tous les rhumbs

du vent ! Trouvez-moi sur les côtes de vos continents ou de vos îles

une rade qui vaille ce refuge assuré contre la fureur des ouragans.

-- En effet, répondis-je, ici vous êtes en sûreté, capitaine Nemo. Qui

pourrait vous atteindre au centre d'un volcan ? Mais, à son sommet,

n'ai-je pas aperçu une ouverture ?

-- Oui, son cratère, un cratère empli jadis de laves, de vapeurs et de

flammes, et qui maintenant donne passage à cet air vivifiant que nous

respirons.

-- Mais quelle est donc cette montagne volcanique ? demandai-je.

-- Elle appartient à un des nombreux îlots dont cette mer est semée.

Simple écueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard me

l'a fait découvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi.

-- Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratère

du volcan ?

-- Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu'à une centaine de pieds,

la base intérieure de cette montagne est praticable, mais au-dessus,

les parois surplombent, et leurs rampes ne pourraient être franchies.

-- Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours.

Vous êtes en sûreté sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les

eaux. Mais, à quoi bon ce refuge ? Le _Nautilus_ n'a pas besoin de port.

-- Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'électricité pour se

mouvoir, d'éléments pour produire son électricité, de sodium pour

alimenter ses éléments, de charbon pour faire son sodium, et de

houillères pour extraire son charbon. Or, précisément ici, la mer

recouvre des forêts entières qui furent enlisées dans les temps

géologiques ; minéralisées maintenant et transformées en houille, elles

sont pour moi une mine inépuisable.

-- Vos hommes, capitaine, font donc ici le métier de mineurs ?

-- Précisément. Ces mines s'étendent sous les flots comme les

houillères de Newcastle. C'est ici que, revêtus du scaphandre, le pic

et la pioche à la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je

n'ai pas même demandée aux mines de la terre. Lorsque je brûle ce

combustible pour la fabrication du sodium, la fumée qui s'échappe par

le cratère de cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan

en activité.

-- Et nous les verrons à l'oeuvre, vos compagnons ?

-- Non, pas cette fois, du moins, car je suis pressé de continuer notre

tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser aux

réserves de sodium que je possède. Le temps de les embarquer,

c'est-à-dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si

donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon,

profitez de cette journée, monsieur Aronnax. »

Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui

n'avaient pas encore quitté leur cabine. Je les invitai à me suivre

sans leur dire où ils se trouvaient.

Ils montèrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'étonnait de rien,

regarda comme une chose très naturelle de se réveiller sous une

montagne après s'être endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut

d'autre idée que de chercher si la caverne présentait quelque issue.

Après déjeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge.

« Nous voici donc encore une fois à terre, dit Conseil.

-- Je n'appelle pas cela « la terre », répondit le Canadien. Et

d'ailleurs, nous ne sommes pas dessus, mais dessous. »

Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se

développait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur,

mesurait cinq cents pieds. Sur cette grève, on pouvait faire aisément

le tour du lac. Mais la base des hautes parois formait un sol

tourmenté, sur lequel gisaient, dans un pittoresque entassement, des

blocs volcaniques et d'énormes pierres ponces. Toutes ces masses

désagrégées, recouvertes d'un émail poli sous l'action des feux

souterrains, resplendissaient au contact des jets électriques du fanal.

La poussière micacée du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait

comme une nuée d'étincelles.

Le sol s'élevait sensiblement en s'éloignant du relais des flots, et

nous Mmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses, véritables

raidillons qui permettaient de s'élever peu à peu, mais il fallait

marcher prudemment au milieu de ces -- conglomérats, qu'aucun ciment ne

reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes vitreux, faits

de cristaux de feldspath et de quartz.

La nature volcanique de cette énorme excavation s'affirmait de toutes

parts. Je le fis observer à mes compagnons.

« Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait être cet

entonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le

niveau de ce liquide incandescent s'élevait jusqu'à l'orifice de la

montagne, comme la fonte sur les parois d'un fourneau ?

-- Je me le figure parfaitement, répondit Conseil. Mais monsieur me

dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opération, et

comment il se fait que la fournaise est remplacée par les eaux

tranquilles d'un lac ?

-- Très probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit

au-dessous de la surface de l'Océan cette ouverture qui a servi de

passage au _Nautilus_. Alors les eaux de l'Atlantique se sont

précipitées à l'intérieur de la montagne. Il y a eu lutte terrible

entre les deux éléments, lutte qui s'est terminée à l'avantage de

Neptune. Mais bien des siècles se sont écoulés depuis lors, et le

volcan submergé s'est changé en grotte paisible.

-- Très bien, répliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je

regrette, dans notre intérêt, que cette ouverture dont parle monsieur

le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer.

-- Mais, ami Ned, répliqua Conseil, si ce passage n'eût pas été

sous-marin, le _Nautilus_ n'aurait pu y pénétrer !

-- Et j'ajouterai, maître Land, que les eaux ne se seraient pas

précipitées sous la montagne et que le volcan serait resté volcan. Donc

vos regrets sont superflus. »

Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus

raides et étroites. De profondes excavations les coupaient parfois,

qu'il fallait franchir. Des masses surplombantes voulaient être

tournées. On se glissait sur les genoux, on rampait sur le ventre.

Mais, l'adresse de Conseil et la force du Canadien aidant, tous les

obstacles furent surmontés.

Vingt Mille Lieues Sous Les Mers — Part 2 · 第 8 / 19 段