Là, mes regards s'arrêtèrent sur la boussole. Notre direction était

toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse modérée, le manomètre,

une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances

favorisaient donc les projets du Canadien.

Je regagnai ma chambre. Je me vêtis chaudement, bottes de mer, bonnet

de loutre, casaque de byssus doublée de peau de phoque. J'étais prêt.

J'attendis. Les frémissements de l'hélice troublaient seuls le silence

profond qui régnait à bord. J'écoutais, je tendais l'oreille. Quelque

éclat de voix ne m'apprendrait-il pas, tout à coup, que Ned Land venait

d'être surpris dans ses projets d'évasion ? Une inquiétude mortelle

m'envahit. J'essayai vainement de reprendre mon sang-froid.

A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille près de la

porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au

salon qui était plongé dans une demi-obscurité, mais désert.

J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothèque. Même clarté

insuffisante, même solitude. J'allai me poster près de la porte qui

donnait sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned

Land.

En ce moment, les frémissements de l'hélice diminuèrent sensiblement,

puis ils cessèrent tout à fait. Pourquoi ce changement dans les allures

du _Nautilus_ ? Cette halte favorisait-elle ou gênait-elle les desseins

de Ned Land, je n'aurais pu le dire.

Le silence n'était plus troublé que par les battements de mon coeur.

Soudain, un léger choc se fit sentir. Je compris que le _Nautilus_

venait de s'arrêter sur le fond de l'océan. Mon inquiétude redoubla. Le

signal du Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre Ned

Land pour l'engager à remettre sa tentative. Je sentais que notre

navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires...

En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo

parut. Il m'aperçut, et, sans autre préambule :

« Ah ! Monsieur le professeur, dit-il d'un ton aimable, je vous

cherchais. Savez-vous votre histoire d'Espagne ? »

On saurait à fond l'histoire de son propre pays que, dans les

conditions où je me trouvais, l'esprit troublé, la tête perdue, on ne

pourrait en citer un mot.

« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question ?

Savez-vous l'histoire d'Espagne ?

-- Très mal, répondis-je.

-- Voilà bien les savants, dit le capitaine ils ne savent pas. Alors,

asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux épisode

de cette histoire. »

Le capitaine s'étendit sur un divan, et, machinalement, je pris place

auprès de lui, dans la pénombre.

« Monsieur le professeur, me dit-il, écoutez-moi bien. Cette histoire

vous intéressera par un certain côté, car elle répondra à une question

que sans doute vous n'avez pu résoudre.

-- Je vous écoute, capitaine, dis-je, ne sachant où mon interlocuteur

voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait à nos

projets de fuite.

-- Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez

bien, nous remonterons à 1702. Vous n'ignorez pas qu'à cette époque,

votre roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat

pour faire rentrer les Pyrénées sous terre, avait imposé le duc

d'Anjou, son petit-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui régna plus ou

moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au-dehors, à forte

partie.

« En effet, l'année précédente, les maisons royales de Hollande,

d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu à la Haye un traité

d'alliance, dans le but d'arracher la couronne d'Espagne à Philippe V,

pour la placer sur la tête d'un archiduc, auquel elles donnèrent

prématurément le nom de Charles III.

« L'Espagne dut résister à cette coalition. Mais elle était à peu près

dépourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait

pas, à la condition toutefois que ses galions, chargés de l'or et de

l'argent de l'Amérique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de

1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter par

une flotte de vingt-trois vaisseaux commandés par l'amiral de

Château-Renaud, car les marines coalisées couraient alors l'Atlantique.

« Ce convoi devait se rendre à Cadix, mais l'amiral, ayant appris que

la flotte anglaise croisait dans ces parages, résolut de rallier un

port de France.

« Les commandants espagnols du convoi protestèrent contre cette

décision. Ils voulurent être conduits dans un port espagnol, et, à

défaut de Cadix, dans la baie de Vigo, située sur la côte nord-ouest de

l'Espagne, et qui n'était pas bloquée.

« L'amiral de Château-Renaud eut la faiblesse d'obéir à cette

injonction, et les galions entrèrent dans la baie de Vigo.

« Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut être

aucunement défendue. Il fallait donc se hâter de décharger les galions

avant l'arrivée des flottes coalisées, et le temps n'eût pas manqué à

ce débarquement, si une misérable question de rivalité n'eût surgi tout

à coup.

« Vous suivez bien l'enchaînement des faits ? me demanda le capitaine

Nemo.

-- Parfaitement, dis-je, ne sachant encore à quel propos m'était faite

cette leçon d'histoire.

-- Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerçants de Cadix avaient

un privilège d'après lequel ils devaient recevoir toutes les

marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, débarquer les

lingots des galions au port de Vigo, c'était aller contre leur droit.

Ils se plaignirent donc à Madrid, et ils obtinrent du faible Philippe V

que le convoi, sans procéder à son déchargement, resterait en séquestre

dans la rade de Vigo jusqu'au moment où les flottes ennemies se

seraient éloignées.

« Or, pendant que l'on prenait cette décision, le 22 octobre 1702, les

vaisseaux anglais arrivèrent dans la baie de Vigo. L'amiral de

Château-Renaud, malgré ses forces inférieures, se battit

courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient

tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions

qui s'engloutirent avec leurs immenses trésors. »

Le capitaine Nemo s'était arrêté. Je l'avoue, je ne voyais pas encore

en quoi cette histoire pouvait m'intéresser.

« Eh bien ? Lui demandai-je.

-- Eh bien, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, nous

sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu'à vous d'en pénétrer

les mystères. »

Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de me

remettre. J'obéis. Le salon était obscur, mais à travers les vitres

transparentes étincelaient les flots de la mer. Je regardai.

Autour du _Nautilus_, dans un rayon d'une demi-mille, les eaux

apparaissaient imprégnées de lumière électrique. Le fond sableux était

net et clair. Des hommes de l'équipage, revêtus de scaphandres,

s'occupaient à déblayer des tonneaux à demi pourris, des caisses

éventrées, au milieu d'épaves encore noircies. De ces caisses, de ces

barils, s'échappaient des lingots d'or et d'argent, des cascades de

piastres et de bijoux. Le sable en était jonché. Puis, chargés de ce

précieux butin, ces hommes revenaient au _Nautilus_, y déposaient leur

fardeau et allaient reprendre cette inépuisable pêche d'argent et d'or.

Je comprenais. C'était ici le théâtre de la bataille du 22 octobre

1702. Ici même avaient coulé les galions chargés pour le compte du

gouvernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant

ses besoins, les millions dont il lestait son _Nautilus_. C'était pour

lui, pour lui seul que l'Amérique avait livré ses précieux métaux. Il

était l'héritier direct et sans partage de ces trésors arrachés aux

Incas et aux vaincus de Fernand Cortez !

« Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que

la mer contînt tant de richesse ?

-- Je savais, répondis-je, que l'on évalue à deux millions de tonnes

l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux.

-- Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dépenses

l'emporteraient sur le profit. Ici, au contraire, je n'ai qu'à ramasser

ce que les hommes ont perdu, et non seulement dans cette baie de Vigo,

mais encore sur mille théâtres de naufrages dont ma carte sous-marine a

noté la place. Comprenez-vous maintenant que je sois riche à milliards ?

-- Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire

qu'en exploitant précisément cette baie de Vigo, vous n'avez fait que

devancer les travaux d'une société rivale.

-- Et laquelle ?

-- Une société qui a reçu du gouvernement espagnol le privilège de

rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont alléchés par

l'appât d'un énorme bénéfice, car on évalue à cinq cents millions la

valeur de ces richesses naufragées.

-- Cinq cents millions ! me répondit le capitaine Nemo. Ils y étaient,

mais ils n'y sont plus.

-- En effet, dis-je. Aussi un bon avis à ces actionnaires serait-il

acte de charité. Qui sait pourtant s'il serait bien reçu. Ce que les

joueurs regrettent par-dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte

de leur argent que celle de leurs folles espérances. Je les plains

moins après tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de

richesses bien réparties eussent pu profiter, tandis qu'elles seront à

jamais stériles pour eux ! »

Je n'avais pas plutôt exprimé ce regret que je sentis qu'il avait dû

blesser le capitaine Nemo.

« Stériles ! répondit-il en s'animant. Croyez-vous donc, monsieur, que

ces richesses soient perdues, alors que c'est moi qui les ramasse ?

Est-ce pour moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces

trésors ? Qui vous dit que je n'en fais pas un bon usage ? Croyez-vous

que j'ignore qu'il existe des êtres souffrants, des races opprimées sur

cette terre, des misérables à soulager, des victimes à venger ? Ne

comprenez-vous pas ?... »

Le capitaine Nemo s'arrêta sur ces dernières paroles, regrettant

peut-être d'avoir trop parlé. Mais j'avais deviné. Quels que fussent

les motifs qui l'avaient forcé à chercher l'indépendance sous les mers,

avant tout il était resté un homme ! Son coeur palpitait encore aux

souffrances de l'humanité, et son immense charité s'adressait aux races

asservies comme aux individus !

Et je compris alors à qui étaient destinés ces millions expédiés par le

capitaine Nemo, lorsque le _Nautilus_ naviguait dans les eaux de la

Crète insurgée !

IX

UN CONTINENT DISPARU

Le lendemain matin, 19 février, je vis entrer le Canadien dans ma

chambre. J'attendais sa visite. Il avait l'air très désappointé.

« Eh bien, monsieur ? me dit-il.

-- Oui ! il a fallu que ce damné capitaine s'arrêtât précisément à

l'heure ou nous allions fuir son bateau.

-- Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier.

-- Son banquier !

-- Ou plutôt sa maison de banque. J'entends par là cet Océan où ses

richesses sont plus en sûreté qu'elles ne le seraient dans les caisses

d'un État. »

Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le

secret espoir de le ramener à l'idée de ne point abandonner le

capitaine ; mais mon récit n'eut d'autre résultat que le regret

énergiquement exprimé par Ned de n'avoir pu faire pour son compte une

promenade sur le champ de bataille de Vigo.

« Enfin, dit-il, tout n'est pas fini ! Ce n'est qu'un coup de harpon

perdu ! Une autre fois nous réussirons, et dès ce soir s'il le faut...

-- Quelle est la direction du _Nautilus_ ? demandai-je.

-- Je l'ignore, répondit Ned.

-- Eh bien ! à midi, nous verrons le point. »

Le Canadien retourna près de Conseil. Dès que je fus habillé, je passai

dans le salon. Le compas n'était pas rassurant. La route du _Nautilus_

était sud-sud-ouest. Nous tournions le dos à l'Europe.

J'attendis avec une certaine impatience que le point fut reporté sur la

carte. Vers onze heures et demie, les réservoirs se vidèrent, et notre

appareil remonta à la surface de l'Océan. Je m'élançai vers la

plate-forme. Ned Land m'y avait précédé.

Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles à

l'horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap

San-Roque les vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Espérance.

Le temps était couvert. Un coup de vent se préparait.

Ned rageant, essayait de percer l'horizon brumeux. Il espérait encore

que, derrière tout ce brouillard, s'étendait cette terre si désirée.

A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette

éclaircie pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse,

nous redescendîmes, et le panneau fut refermé.

Une heure après, lorsque je consultai la carte, je vis que la position

du _Nautilus_ était indiquée par 16°17' de longitude et 33°22' de

latitude, à cent cinquante lieues de la côte la plus rapprochée. Il n'y

avait pas moyen de songer à fuir, et je laisse à penser quelles furent

les colères du Canadien, quand je lui fis connaître notre situation.

Pour mon compte, je ne me désolai pas outre mesure. Je me sentis comme

soulagé du poids qui m'oppressait, et je pus reprendre avec une sorte

de calme relatif mes travaux habituels.

Le soir, vers onze heures, je reçus la visite très inattendue du

capitaine Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais

fatigué d'avoir veillé la nuit précédente. Je répondis négativement.

« Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion.

-- Proposez, capitaine.

-- Vous n'avez encore visité les fonds sous-marins que le jour et sous

la clarté du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit

obscure ?

-- Très volontiers.

-- Cette promenade sera fatigante, je vous en préviens. Il faudra

marcher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas très

bien entretenus.

-- Ce que vous me dites là, capitaine, redouble ma curiosité. Je suis

prêt à vous suivre.

-- Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revêtir nos

scaphandres. »

Arrivé au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de

l'équipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine

Nemo ne m'avait pas même proposé d'emmener Ned ou Conseil.

En quelques instants, nous eûmes revêtu nos appareils. On plaça sur

notre dos les réservoirs abondamment chargés d'air, mais les lampes

électriques n'étaient pas préparées. Je le fis observer au capitaine.

« Elles nous seraient inutiles », répondit-il.

Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus réitérer mon observation, car

la tête du capitaine avait déjà disparu dans son enveloppe métallique.

J'achevai de me harnacher, je sentis qu'on me plaçait dans la main un

bâton ferré, et quelques minutes plus tard, après la manoeuvre

habituelle, nous prenions pied sur le fond de l'Atlantique, à une

profondeur de trois cents mètres.

Minuit approchait. Les eaux étaient profondément obscures, mais le

capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougeâtre, une sorte

de large lueur, qui brillait à deux milles environ du _Nautilus_. Ce

qu'était ce feu, quelles matières l'alimentaient, pourquoi et comment

il se revivifiait dans la masse liquide, je n'aurais pu le dire. En

tout cas, il nous éclairait, vaguement il est vrai, mais je

m'accoutumai bientôt à ces ténèbres particulières, et je compris, dans

cette circonstance, l'inutilité des appareils Ruhmkorff.

Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un près de l'autre,

directement sur le feu signalé. Le sol plat montait insensiblement.

Nous faisions de larges enjambées, nous aidant du bâton ; mais notre

marche était lente, en somme, car nos pieds s'enfonçaient souvent dans

une sorte de vase pétrie avec des algues et semée de pierres plates.

Tout en avançant, j'entendais une sorte de grésillement au-dessus de ma

tête. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un pétillement

continu. J'en compris bientôt la cause. C'était la pluie qui tombait

violemment en crépitant à la surface des flots. Instinctivement, la

pensée me vint que j'allais être trempé ! Par l'eau, au milieu de l'eau

! Je ne pus m'empêcher de rire à cette idée baroque. Mais pour tout

dire, sous l'épais habit du scaphandre, on ne sent plus le liquide

élément, et l'on se croit au milieu d'une atmosphère un peu plus dense

que l'atmosphère terrestre, voilà tout.

Après une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les méduses,

les crustacés microscopiques, les pennatules l'éclairaient légèrement

de lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que

couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues. Le

pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans mon

bâton ferré, je serais tombé plus d'une fois. En me retournant, je

voyais toujours le fanal blanchâtre du _Nautilus_ qui commençait à

pâlir dans l'éloignement.

Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler étaient disposés

sur le fond océanique suivant une certaine régularité que je ne

m'expliquais pas. J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient

dans l'obscurité lointaine et dont la longueur échappait à toute

évaluation. D'autres particularités se présentaient aussi, que je ne

savais admettre. Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb

écrasaient une litière d'ossements qui craquaient avec un bruit sec.

Qu'était donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi ? J'aurais

voulu interroger le capitaine, mais son langage par signes, qui lui

permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu'ils le suivaient dans

ses excursions sous-marines, était encore incompréhensible pour moi.

Cependant, la clarté rougeâtre qui nous guidait, s'accroissait et

enflammait l'horizon. La présence de ce foyer sous les eaux

m'intriguait au plus haut degré. Était-ce quelque effluence électrique

qui se manifestait ? Allais-je vers un phénomène naturel encore inconnu

des savants de la terre ? Ou même -- car cette pensée traversa mon

cerveau -- la main de l'homme intervenait-elle dans cet embrasement ?

Soufflait-elle cet incendie ? Devais-je rencontrer sous ces couches

profondes, des compagnons, des amis du capitaine Nemo, vivant comme lui

de cette existence étrange, et auxquels il allait rendre visite ?

Trouverais-je là-bas toute une colonie d'exilés, qui, las des misères

de la terre, avaient cherché et trouvé l'indépendance au plus profond

de l'Océan ? Toutes ces idées folles, inadmissibles, me poursuivaient,

et dans cette disposition d'esprit, surexcité sans cesse par la série

de merveilles qui passaient sous mes yeux, je n'aurais pas été surpris

de rencontrer, au fond de cette mer, une de ces villes sous-marines que

rêvait le capitaine Nemo !

Notre route s'éclairait de plus en plus. La lueur blanchissante

rayonnait au sommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ.

Mais ce que j'apercevais n'était qu'une simple réverbération développée

par le cristal des couches d'eau. Le foyer, source de cette

inexplicable darté, occupait le versant opposé de la montagne.

Au milieu des dédales pierreux qui sillonnaient le fond de

l'Atlantique, le capitaine Nemo s'avançait sans hésitation. Il

connaissait cette sombre route. Il l'avait souvent parcourue, sans

doute, et ne pouvait s'y perdre. Je le suivais avec une confiance

inébranlable. Il m'apparaissait comme un des génies de la mer, et quand

il marchait devant moi, j'admirais sa haute stature qui se découpait en

noir sur le fond lumineux de l'horizon.

Il était une heure du matin. Nous étions arrivés aux premières rampes

de la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s'aventurer par les

sentiers difficiles d'un vaste taillis.

Oui ! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans sève, arbres

minéralisés sous l'action des eaux, et que dominaient çà et là des pins

gigantesques. C'était comme une houillère encore debout, tenant par ses

racines au sol effondré, et dont la ramure, à la manière des fines

découpures de papier noir, se dessinait nettement sur le plafond des

eaux. Que l'on se figure une forêt du Hartz, accrochée aux flancs d'une

montagne, mais une forêt engloutie. Les sentiers étaient encombrés

d'algues et de fucus, entre lesquels grouillait un monde de crustacés.

J'allais, gravissant les rocs, enjambant les troncs étendus, brisant

les lianes de mer qui se balançaient d'un arbre à l'autre, effarouchant

les poissons qui volaient de branche en branche. Entraîné, je ne

sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas.

Quel spectacle ! Comment le rendre ? Comment peindre l'aspect de ces

bois et de ces rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres et

farouches, leurs dessus colorés de tons rouges sous cette clarté que

doublait la puissance réverbérante des eaux ? Nous gravissions des rocs

qui s'éboulaient ensuite par pans énormes avec un sourd grondement

d'avalanche. A droite, à gauche, se creusaient de ténébreuses galeries

où se perdait le regard. Ici s'ouvraient de vastes clairières, que la

main de l'homme semblait avoir dégagées, et je me demandais parfois si

quelque habitant de ces régions sous-marines n'allait pas tout à coup

m'apparaître.

Mais le capitaine Nemo montait toujours. Je ne voulais pas rester en

arrière. Je le suivais hardiment. Mon bâton me prêtait un utile

secours. Un faux pas eût été dangereux sur ces étroites passes évidées

aux flancs des gouffres ; mais j'y marchais d'un pied ferme et sans

ressentir l'ivresse du vertige. Tantôt je sautais une crevasse dont la

profondeur m'eût fait reculer au milieu des glaciers de la terre ;

tantôt je m'aventurais sur le tronc vacillant des arbres jetés d'un

abîme à l'autre, sans regarder sous mes pieds, n'ayant des yeux que

pour admirer les sites sauvages de cette région. Là, des rocs

monumentaux, penchant sur leurs bases irrégulièrement découpées,

semblaient défier les lois de l'équilibre. Entre leurs genoux de

pierre, des arbres poussaient comme un jet sous une pression

formidable, et soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mêmes. Puis,

des tours naturelles, de larges pans taillés à pic comme des courtines,

s'inclinaient sous un angle que les lois de la gravitation n'eussent

pas autorisé à la surface des régions terrestres.

Et moi-même ne sentais-je pas cette différence due à la puissante

densité de l'eau, quand, malgré mes lourds vêtements, ma tête de

cuivre, mes semelles de métal, je m'élevais sur des pentes d'une

impraticable raideur, les franchissant pour ainsi dire avec la légèreté

d'un isard ou d'un chamois !

Au récit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien que

je ne pourrai être vraisemblable ! Je suis l'historien des choses

d'apparence impossible qui sont pourtant réelles, incontestables. Je

n'ai point rêvé. J'ai vu et senti !

Deux heures après avoir quitté le _Nautilus_, nous avions franchi la

ligne des arbres, et à cent pieds au-dessus de nos têtes se dressait le

pic de la montagne dont la projection faisait ombre sur l'éclatante

irradiation du versant opposé. Quelques arbrisseaux pétrifiés couraient

çà et là en zigzags grimaçants. Les poissons se levaient en masse sous

nos pas comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes. La masse

rocheuse était creusée d'impénétrables anfractuosités, de grottes

profondes, d'insondables trous, au fond desquels j'entendais remuer des

choses formidables. Le sang me refluait jusqu'au coeur, quand

j'apercevais une antenne énorme qui me barrait la route, ou quelque

pince effrayante se refermant avec bruit dans l'ombre des cavités ! Des

milliers de points lumineux brillaient au milieu des ténèbres.

C'étaient les yeux de crustacés gigantesques, tapis dans leur tanière,

des homards géants se redressant comme des hallebardiers et remuant

leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques,

braqués comme des canons sur leurs affûts, et des poulpes effroyables

entrelaçant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents.

Quel était ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore ? A

quel ordre appartenaient ces articulés auxquels le roc formait comme

une seconde carapace ? Où la nature avait-elle trouvé le secret de leur

existence végétative, et depuis combien de siècles vivaient-ils ainsi

dans les dernières couches de l'Océan ?

Vingt Mille Lieues Sous Les Mers — Part 2 · 第 7 / 19 段