espace resserré entre le cap Bon et le détroit de Messine, le fond de
la mer remonte presque subitement. Là s'est formée une véritable crête
sur laquelle il ne reste que dix-sept mètres d'eau, tandis que de
chaque côté la profondeur est de cent soixante-dix mètres. Le
_Nautilus_ dut donc manoeuvrer prudemment afin de ne pas se heurter
contre cette barrière sous-marine.
Je montrai à Conseil, sur la carte de la Méditerranée, l'emplacement
qu'occupait ce long récif.
« Mais, n'en déplaise à monsieur, fit observer Conseil, c'est comme un
isthme véritable qui réunit l'Europe à l'Afrique.
-- Oui, mon garçon, répondis-je, il barre en entier le détroit de
Libye, et les sondages de Smith ont prouvé que les continents étaient
autrefois réunis entre le cap Boco et le cap Furina.
-- Je le crois volontiers, dit Conseil.
-- J'ajouterai, repris-je, qu'une barrière semblable existe entre
Gibraltar et Ceuta, qui, aux temps géologiques, fermait complètement la
Méditerranée.
-- Eh ! fit Conseil, si quelque poussée volcanique relevait un jour ces
deux barrières au-dessus des flots !
-- Ce n'est guère probable, Conseil.
-- Enfin, que monsieur me permette d'achever, si ce phénomène se
produisait, ce serait fâcheux pour monsieur de Lesseps, qui se donne
tant de mal pour percer son isthme !
-- J'en conviens, mais, je te le répète, Conseil, ce phénomène ne se
produira pas. La violence des forces souterraines va toujours
diminuant. Les volcans, si nombreux aux premiers jours du monde,
s'éteignent peu à peu, la chaleur interne s'affaiblit, la température
des couches inférieures du globe baisse d'une quantité appréciable par
siècle, et au détriment de notre globe, car cette chaleur, c'est sa vie.
-- Cependant, le soleil...
-- Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut-il rendre la chaleur à un
cadavre ?
-- Non, que je sache.
-- Eh bien, mon ami, la terre sera un jour ce cadavre refroidi. Elle
deviendra inhabitable et sera inhabitée comme la lune, qui depuis
longtemps a perdu sa chaleur vitale.
-- Dans combien de siècles ? demanda Conseil.
-- Dans quelques centaines de mille ans, mon garçon.
-- Alors, répondit Conseil, nous avons le temps d'achever notre voyage,
si toutefois Ned Land ne s'en mêle pas ! »
Et Conseil, rassuré, se remit à étudier le haut-fond que le _Nautilus_
rasait de près avec une vitesse modérée.
Là, sous un sol rocheux et volcanique, s'épanouissait toute une flore
vivante, des éponges, des holoturies, des cydippes hyalines ornées de
cyrrhes rougeâtres et qui émettaient une légère phosphorescence, des
beroës, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et baignés
dans les miroitements d'un spectre solaire, des comatules ambulantes,
larges d'un mètre, et dont la pourpre rougissait les eaux, des euryales
arborescentes de la plus grande beauté, des pavonacées à longues tiges,
un grand nombre d'oursins comestibles d'espèces variées, et des
actinies vertes au tronc grisâtre, au disque brun, qui se perdaient
dans leur chevelure olivâtre de tentacules.
Conseil s'était occupé plus particulièrement d'observer les mollusques
et les articulés, et bien que la nomenclature en soit un peu aride, je
ne veux pas faire tort à ce brave garçon en omettant ses observations
personnelles.
Dans l'embranchement des mollusques, il cite de nombreux pétoncles
pectiniformes, des spondyles pieds-d'âne qui s'entassaient les uns sur
les autres, des donaces triangulaires, des hyalles tridentées, à
nageoires jaunes et à coquilles transparentes, des pleurobranches
orangés, des oeufs pointillés ou semés de points verdâtres, des
aplysies connues aussi sous le nom de lièvres de mer, des dolabelles,
des acères charnus, des ombrelles spéciales à la Méditerranée, des
oreilles de mer dont la coquille produit une nacre très recherchée, des
pétoncles flammulés, des anomies que les Languedociens, dit-on,
préfèrent aux huîtres, des clovis si chers aux Marseillais, des praires
doubles, blanches et grasses, quelques-uns de ces clams qui abondent
sur les côtes de l'Amérique du Nord et dont il se fait un débit si
considérable à New York, des peignes operculaires de couleurs variées,
des lithodonces enfoncées dans leurs trous et dont je goûtais fort le
goût poivré, des vénéricardes sillonnées dont la coquille à sommet
bombé présentait des côtes saillantes, des cynthies hérissées de
tubercules écarlates, des carniaires à pointe recourbées et semblables
à de légères gondoles, des féroles couronnées, des atlantes à coquilles
spiraliformes, des thétys grises, tachetées de blanc et recouvertes de
leur mantille frangée, des éolides semblables à de petites limaces, des
cavolines rampant sur le dos, des auricules et entre autres l'auricule
myosotis, à coquille ovale, des scalaires fauves, des littorines, des
janthures, des cinéraires, des pétricoles, des lamellaires, des
cabochons, des pandores, etc.
Quant aux articulés, Conseil les a, sur ses notes, très justement
divisés en six classes, dont trois appartiennent au monde marin. Ce
sont les classes des crustacés, des cirrhopodes et des annélides.
Les crustacés se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces
ordres comprend les décapodes, c'est-à-dire les animaux dont la tête et
le thorax sont le plus généralement soudés entre eux, dont l'appareil
buccal est composé de plusieurs paires de membres, et qui possèdent
quatre, cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires.
Conseil avait suivi la méthode de notre maître Milne Edwards, qui fait
trois sections des décapodes : les brachyoures, les macroures et les
anomoures. Ces noms sont légèrement barbares, mais ils sont justes et
précis. Parmi les macroures, Conseil cite des amathies dont le front
est armé de deux grandes pointes divergentes, l'inachus scorpion, qui
-- je ne sais pourquoi -- symbolisait la sagesse chez les Grecs, des
lambres-masséna, des lambres-spinimanes, probablement égarés sur ce
haut-fond, car d'ordinaire ils vivent à de grandes profondeurs, des
xhantes, des pilumnes, des rhomboldes, des calappiens granuleux -- très
faciles à digérer, fait observer Conseil -- des corystes édentés, des
ébalies, des cymopolies, des dorripes laineuses, etc. Parmi les
macroures, subdivisés en cinq familles, les cuirassés, les fouisseurs,
les astaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il cite des
langoustes communes, dont la chair est si estimée chez les femelles,
des scyllares-ours ou cigales de mer, des gébies riveraines, et toutes
sortes d'espèces comestibles, mais il ne dit rien de la subdivision des
astaciens qui comprend les homards, car les langoustes sont les seuls
homards de la Méditerranée. Enfin, parmi les anomoures, il vit des
drocines communes, abritées derrière cette coquille abandonnée dont
elles s'emparent, des homoles à front épineux, des bernard-l'ermite,
des porcellanes, etc.
Là s'arrêtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqué pour
compléter la classe des crustacés par l'examen des stomapodes, des
amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des
branchiapodes, des ostracodes et des entomostracées. Et pour terminer
l'étude des articulés marins, il aurait dû citer la classe des
cyrrhopodes qui renferme les cyclopes, les argules, et la classe des
annélides qu'il n'eût pas manqué de diviser en tubicoles et en
dorsibranches. Mais le _Nautilus_, ayant dépassé le haut-fond du
détroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse
accoutumée. Dès lors plus de mollusques, plus d'articulés, plus de
zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des
ombres.
Pendant la nuit du 16 au 17 février, nous étions entrés dans ce second
bassin méditerranéen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent par
trois mille mètres. Le _Nautilus_, sous l'impulsion de son hélice,
glissant sur ses plans inclinés, s'enfonça jusqu'aux dernières couches
de la mer.
Là, à défaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit à mes
regards bien des scènes émouvantes et terribles. En effet, nous
traversions alors toute cette partie de la Méditerranée si féconde en
sinistres. De la côte algérienne aux rivages de la Provence, que de
navires ont fait naufrage, que de bâtiments ont disparu ! La
Méditerranée n'est qu'un lac, comparée aux vastes plaines liquides du
Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots changeants,
aujourd'hui propice et caressant pour la frêle tartane qui semble
flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur
tourmenté, démonté par les vents, brisant les plus forts navires de ses
lames courtes qui les frappent à coups précipités.
Ainsi, dans cette promenade rapide à travers les couches profondes, que
d'épaves j'aperçus gisant sur le sol, les unes déjà empâtées par les
coraux, les autres revêtues seulement d'une couche de rouille, des
ancres, des canons, des boulets, des garnitures de fer, des branches
d'hélice, des morceaux de machines, des cylindres brisés, des
chaudières défoncées, puis des coques flottant entre deux eaux,
celles-ci droites, celles-là renversées.
De ces navires naufragés, les uns avaient péri par collision, les
autres pour avoir heurté quelque écueil de granit. J'en vis qui avaient
coulé à pic, la mâture droite, le gréement raidi par l'eau. Ils avaient
l'air d'être à l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre le
moment du départ. Lorsque le _Nautilus_ passait entre eux et les
enveloppait de ses nappes électriques, il semblait que ces navires
allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numéro d'ordre
! Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ des
catastrophes !
J'observai que les fonds méditerranéens étaient plus encombrés de ces
sinistres épaves à mesure que le _Nautilus_ se rapprochait du détroit
de Gibraltar. Les côtes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et
dans cet étroit espace, les rencontres sont fréquentes. Je vis là de
nombreuses carènes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns
couchés, les autres debout, semblables à des animaux formidables. Un de
ces bateaux aux flancs ouverts, sa cheminée courbée, ses roues dont il
ne restait plus que la monture, son gouvernail séparé de l'étambot et
retenu encore par une chaîne de fer, son tableau d'arrière rongé par
les sels marins, se présentait sous un aspect terrible ! Combien
d'existences brisées dans son naufrage ! Combien de victimes entraînées
sous les flots ! Quelque matelot du bord avait-il survécu pour raconter
ce terrible désastre, ou les flots gardaient-ils encore le secret de ce
sinistre ? Je ne sais pourquoi, il me vint à la pensée que ce bateau
enfoui sous la mer pouvait être l'_Atlas_, disparu corps et biens
depuis une vingtaine d'années, et dont on n'a jamais entendu parler !
Ah ! quelle sinistre histoire serait à faire que celle de ces fonds
méditerranéens, de ce vaste ossuaire, où tant de richesses se sont
perdues, où tant de victimes ont trouvé la mort !
Cependant, le _Nautilus_, indifférent et rapide, courait à toute hélice
au milieu de ces ruines. Le 18 février, vers trois heures du matin, il
se présentait à l'entrée du détroit de Gibraltar.
Là existent deux courants : un courant supérieur, depuis longtemps
reconnu, qui amène les eaux de l'Océan dans le bassin de la
Méditerranée ; puis un contre-courant inférieur, dont le raisonnement a
démontré aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de la
Méditerranée, incessamment accrue par les flots de l'Atlantique et par
les fleuves qui s'y jettent, devrait élever chaque année le niveau de
cette mer, car son évaporation est insuffisante pour rétablir
l'équilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a dû naturellement
admettre l'existence d'un courant inférieur qui par le détroit de
Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop-plein de la
Méditerranée.
Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le
_Nautilus_. Il s'avança rapidement par l'étroite passe. Un instant je
pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire
de Pline et d'Avienus, avec l'île basse qui le supportait, et quelques
minutes plus tard nous flottions sur les flots de l'Atlantique.
VIII
LA BAIE DE VIGO
L'Atlantique ! Vaste étendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq
millions de milles carrés, longue de neuf mille milles sur une largeur
moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque ignorée des
anciens, sauf peut-être des Carthaginois, ces Hollandais de
l'antiquité, qui dans leurs pérégrinations commerciales suivaient les
côtes ouest de l'Europe et de l'Afrique ! Océan dont les rivages aux
sinuosités parallèles embrassent un périmètre immense, arrosé par les
plus grands fleuves du monde, le Saint-Laurent, le Mississipi,
l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, le Niger, le Sénégal, l'Elbe, la
Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civilisés
et des contrées les plus sauvages ! Magnifique plaine, incessamment
sillonnée par les navires de toutes les nations, abritée sous tous les
pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles,
redoutées des navigateurs, le cap Horn et le cap des Tempêtes !
Le _Nautilus_ en brisait les eaux sous le tranchant de son éperon,
après avoir accompli près de dix mille lieues en trois mois et demi,
parcours supérieur à l'un des grands cercles de la terre. Où
allions-nous maintenant, et que nous réservait l'avenir ?
Le _Nautilus_, sorti du détroit de Gibraltar, avait pris le large. Il
revint à la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la
plate-forme nous furent ainsi rendues.
J'y montai aussitôt accompagné de Ned Land et de Conseil. A une
distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent
qui forme la pointe sud-ouest de la péninsule hispanique. Il ventait un
assez fort coup de vent du sud. La mer était grosse, houleuse. Elle
imprimait de violentes secousses de roulis au _Nautilus_. Il était
presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d'énormes
paquets de mer battaient à chaque instant. Nous redescendîmes donc
après avoir humé quelques bouffées d'air.
Je regagnai ma chambre. Conseil revint à sa cabine mais le Canadien,
l'air assez préoccupé, me suivit. Notre rapide passage à travers la
Méditerranée ne lui avait pas permis de mettre ses projets à exécution,
et il dissimulait peu son désappointement.
Lorsque la porte de ma chambre fut fermée, il s'assit et me regarda
silencieusement.
« Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien à vous
reprocher. Dans les conditions ou naviguait le _Nautilus_, songer à le
quitter eût été de la folie ! »
Ned Land ne répondit rien. Ses lèvres serrées, ses sourcils froncés,
indiquaient chez lui la violente obsession d'une idée fixe.
« Voyons, repris-je, rien n'est désespéré encore. Nous remontons la
côte du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, où nous
trouverions facilement un refuge. Ah ! si le _Nautilus_, sorti du
détroit de Gibraltar, avait mis le cap au sud, s'il nous eût entraînés
vers ces régions à les continents manquent, je partagerais vos
inquiétudes. Mais, nous le savons maintenant, le capitaine Nemo ne fuit
pas les mers civilisées, et dans quelques jours, je crois que vous
pourrez agir avec quelque sécurité. »
Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les
lèvres :
« C'est pour ce soir », dit-il.
Je me redressai subitement. J'étais, je l'avoue, peu préparé à cette
communication. J'aurais voulu répondre au Canadien, mais les mots ne me
vinrent pas.
« Nous étions convenus d'attendre une circonstance reprit Ned Land. La
circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu'à quelques milles
de la côte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large.
J'ai votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous. »
Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de
moi :
« Ce soir, à neuf heures, dit-il. J'ai prévenu Conseil. A ce moment-là,
le capitaine Nemo sera enfermé dans sa chambre et probablement couché.
Ni les mécaniciens, ni les hommes de l'équipage ne peuvent nous voir.
Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur
Aronnax, vous resterez dans la bibliothèque à deux pas de nous,
attendant mon signal. Les avirons, le mât et la voile sont dans le
canot. Je suis même parvenu à y porter quelques provisions. Je me suis
procuré une clef anglaise pour dévisser les écrous qui attachent le
canot à la coque du _Nautilus_. Ainsi tout est prêt. A ce soir.
-- La mer est mauvaise, dis-je.
-- J'en conviens, répond le Canadien, mais il faut risquer cela. La
liberté vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et
quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui
sait si demain nous ne serons pas à cent lieues au large ? Que les
circonstances nous favorisent, et entre dix et onze heures, nous serons
débarqués sur quelque point de la terre ferme ou morts. Donc, à la
grâce de Dieu et à ce soir ! »
Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi.
J'avais imaginé que, le cas échéant, j'aurais eu le temps de réfléchir,
de discuter. Mon opiniâtre compagnon ne me le permettait pas. Que lui
aurais-je dit, après tout ? Ned Land avait cent fois raison. C'était
presque une circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma
parole et assumer cette responsabilité de compromettre dans un intérêt
tout personnel l'avenir de mes compagnons ? Demain, le capitaine Nemo
ne pouvait-il pas nous entraîner au large de toutes terres ?
En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les réservoirs se
remplissaient, et le _Nautilus_ s'enfonça sous les flots de
l'Atlantique.
Je demeurai dans ma chambre. Je voulais éviter le capitaine pour cacher
à ses yeux l'émotion qui me dominait. Triste Journée que je passai
ainsi, entre le désir de rentrer en possession de mon libre arbitre et
le regret d'abandonner ce merveilleux _Nautilus_, laissant inachevées
mes études sous-marines ! Quitter ainsi cet océan, « mon Atlantique »,
comme je me plaisais à le nommer, sans en avoir observé les dernières
couches, sans lui avoir dérobé ces secrets que m'avaient révélés les
mers des Indes et du Pacifique ! Mon roman me tombait des mains dès le
premier volume, mon rêve s'interrompait au plus beau moment ! Quelles
heures mauvaises s'écoulèrent ainsi, tantôt me voyant en sûreté, à
terre, avec mes compagnons, tantôt souhaitant, en dépit de ma raison,
que quelque circonstance imprévue empêchât la réalisation des projets
de Ned Land.
Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais
voir si la direction du _Nautilus_ nous rapprochait, en effet, ou nous
éloignait de la côte. Mais non. Le _Nautilus_ se tenait toujours dans
les eaux portugaises. Il pointait au nord en prolongeant les rivages de
l'Océan.
Il fallait donc en prendre son parti et se préparer à fuir. Mon bagage
n'était pas lourd. Mes notes, rien de plus.
Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre
évasion, quelles inquiétudes, quels torts peut-être elle lui causerait,
et ce qu'il ferait dans le double cas où elle serait ou révélée ou
manquée ! Sans doute je n'avais pas à me plaindre de lui, au contraire.
Jamais hospitalité ne fut plus franche que la sienne. En le quittant,
je ne pouvais être taxé d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait à
lui. C'était sur la force des choses seule qu'il comptait et non sur
notre parole pour nous fixer à jamais auprès de lui. Mais cette
prétention hautement avouée de nous retenir éternellement prisonniers à
son bord justifiait toutes nos tentatives.
Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite à l'île de
Santorin. Le hasard devait-il me mettre en sa présence avant notre
départ ? Je le désirais et je le craignais tout à la fois. J'écoutai si
je ne l'entendrais pas marcher dans sa chambre contiguë à la mienne.
Aucun bruit ne parvint à mon oreille. Cette chambre devait être déserte.
Alors j'en vins à me demander si cet étrange personnage était à bord.
Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitté le _Nautilus_
pour un service mystérieux, mes idées s'étaient, en ce qui le concerne,
légèrement modifiées. Je pensais, bien qu'il eût pu dire, que le
capitaine Nemo devait avoir conservé avec la terre quelques relations
d'une certaine espèce. Ne quittait-il jamais le _Nautilus_ ? Des
semaines entières s'étaient souvent écoulées sans que je l'eusse
rencontré. Que faisait-il pendant ce temps, et alors que je le croyais
en proie à des accès de misanthropie, n'accomplissait-il pas au loin
quelque acte secret dont la nature m'échappait jusqu'ici ?
Toutes ces idées et mille autres m'assaillirent à la fois. Le champ des
conjectures ne peut être qu'infini dans l'étrange situation où nous
sommes. J'éprouvais un malaise insupportable. Cette journée d'attente
me semblait éternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gré de
mon impatience.
Mon dîner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai mal,
étant trop préoccupé. Je quittai la table à sept heures. Cent vingt
minutes -- je les comptais -- me séparaient encore du moment où je
devais rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait
avec violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais,
espérant calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'idée de
succomber dans notre téméraire entreprise était le moins pénible de mes
soucis ; mais à la pensée de voir notre projet découvert avant d'avoir
quitté le _Nautilus_, à la pensée d'être ramené devant le capitaine
Nemo irrité, ou, ce qui eût été pis, contristé de mon abandon, mon
coeur palpitait.
Je voulus revoir le salon une dernière fois. Je pris par les coursives,
et j'arrivai dans ce musée où j'avais passé tant d'heures agréables et
utiles. Je regardai toutes ces richesses, tous ces trésors, comme un
homme à la veille d'un éternel exil et qui part pour ne plus revenir.
Ces merveilles de la nature, ces chefs-d'oeuvre de l'art, entre
lesquels depuis tant de jours se concentrait ma vie, j'allais les
abandonner pour jamais. J'aurais voulu plonger mes regards par la vitre
du salon à travers les eaux de l'Atlantique ; mais les panneaux étaient
hermétiquement fermés et un manteau de tôle me séparait de cet Océan
que je ne connaissais pas encore.
En parcourant ainsi le salon, j'arrivai près de la porte, ménagée dans
le pan coupé, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A mon grand
étonnement, cette porte était entrebâillée. Je reculai
involontairement. Si le capitaine Nemo était dans sa chambre, il
pouvait me voir. Cependant, n'entendant aucun bruit, je m'approchai. La
chambre était déserte. Je poussai la porte. Je fis quelques pas à
l'intérieur. Toujours le même aspect sévère, cénobitique.
En cet instant, quelques eaux-fortes suspendues à la paroi et que je
n'avais pas remarquées pendant ma première visite, frappèrent mes
regards. C'étaient des portraits, des portraits de ces grands hommes
historiques dont l'existence n'a été qu'un perpétuel dévouement à une
grande idée humaine, Kosciusko, le héros tombé au cri de _Finis
Polonioe_, Botzaris, le Léonidas de la Grèce moderne, O'Connell, le
défenseur de l'Irlande, Washington, le fondateur de l'Union américaine,
Manin, le patriote italien, Lincoln, tombé sous la balle d'un
esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de la race
noire, John Brown, suspendu à son gibet, tel que l'a si terriblement
dessiné le crayon de Victor Hugo.
Quel lien existait-il entre ces âmes héroïques et l'âme du capitaine
Nemo ? Pouvais-je enfin, de cette réunion de portraits, dégager le
mystère de son existence ? Était-il le champion des peuples opprimés,
le libérateur des races esclaves ? Avait-il figuré dans les dernières
commotions politiques ou sociales de ce siècle. Avait-il été l'un des
héros de la terrible guerre américaine, guerre lamentable et à jamais
glorieuse ?...
Tout à coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup
de marteau sur le timbre m'arracha à mes rêves. Je tressaillis comme si
un oeil invisible eût pu plonger au plus secret de mes pensées, et je
me précipitai hors de la chambre.