se manoeuvre. Nous nous introduirions à l'intérieur, et les boulons
enlevés, nous remonterions à la surface, sans même que le timonier,
placé à l'avant, s'aperçût de notre fuite.
-- Bien, Ned. Épiez donc cette occasion ; mais n'oubliez pas qu'un
échec nous perdrait.
-- Je ne l'oublierai pas, monsieur.
-- Et maintenant, Ned, voulez-vous connaître toute ma pensée sur votre
projet ?
-- Volontiers, monsieur Aronnax.
-- Eh bien, je pense -- je ne dis pas j'espère -- je pense que cette
occasion favorable ne se présentera pas.
-- Pourquoi cela ?
-- Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons
pas renoncé à l'espoir de recouvrer notre liberté, et qu'il se tiendra
sur ses gardes, surtout dans les mers et en vue des côtes européennes.
-- Je suis de l'avis de monsieur, dit Conseil.
-- Nous verrons bien, répondit Ned Land, qui secouait la tête d'un air
déterminé.
-- Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en là. Plus un mot sur
tout ceci. Le jour où vous serez prêt, vous nous préviendrez et nous
vous suivrons. Je m'en rapporte complètement à vous. »
Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves
conséquences, se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits
semblèrent confirmer mes prévisions au grand désespoir du Canadien. Le
capitaine Nemo se défiait-il de nous dans ces mers fréquentées, ou
voulait-il seulement se dérober à la vue des nombreux navires de toutes
nations qui sillonnent la Méditerranée ? Je l'ignore, mais il se
maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des côtes. Ou le
_Nautilus_ émergeait, ne laissant passer que la cage du timonier, ou il
s'en allait à de grandes profondeurs, car entre l'archipel grec et
l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille mètres.
Aussi, je n'eus connaissance de l'île de Carpathos, l'une des Sporades,
que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son
doigt sur un point du planisphère :
Est in Carpathio Neptuni gurgite vates
Coeruleus Proteus...
C'était, en effet, l'antique séjour de Protée, le vieux pasteur des
troupeaux de Neptune, maintenant l'île de Scarpanto, située entre
Rhodes et la Crète. Je n'en vis que les soubassements granitiques à
travers la vitre du salon.
Le lendemain, 14 février, je résolus d'employer quelques heures à
étudier les poissons de l'Archipel ; mais par un motif quelconque, les
panneaux demeurèrent hermétiquement fermés. En relevant la direction du
_Nautilus_, je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne île de
Crète. Au moment où je m'étais embarqué sur I'_Abraham-Lincoln_, cette
île venait de s'insurger tout entière contre le despotisme turc. Mais
ce qu'était devenue cette insurrection depuis cette époque, je
l'ignorais absolument, et ce n'était pas le capitaine Nemo, privé de
toute communication avec la terre, qui aurait pu me l'apprendre.
Je ne fis donc aucune allusion à cet événement, lorsque, le soir, je me
trouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il me sembla
taciturne, préoccupé. Puis, contrairement à ses habitudes, il ordonna
d'ouvrir les deux panneaux du salon, et, allant de l'un à l'autre, il
observa attentivement la masse des eaux. Dans quel but ? Je ne pouvais
le deviner, et, de mon côté, j'employai mon temps à étudier les
poissons qui passaient devant mes yeux.
Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, citées par Aristote et
vulgairement connues sous le nom de « loches de mer », que l'on
rencontre particulièrement dans les eaux salées avoisinant le delta du
Nil. Près d'elles se déroulaient des pagres à demi phosphorescents,
sortes de spares que les Égyptiens rangeaient parmi les animaux sacrés,
et dont l'arrivée dans les eaux du Reuve, dont elles annonçaient le
fécond débordement, était fêtée par des cérémonies religieuses. Je
notai également des cheilines longues de trois décimètres, poissons
osseux à écailles transparentes, dont la couleur livide est mélangée de
taches rouges ; ce sont de grands mangeurs de végétaux marins, ce qui
leur donne un goût exquis ; aussi ces cheilines étaient-elles très
recherchées des gourmets de l'ancienne Rome, et leurs entrailles,
accommodées avec des laites de murènes, des cervelles de paons et des
langues de phénicoptères, composaient ce plat divin qui ravissait
Vitellius.
Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon
esprit tous les souvenirs de l'antiquité. Ce fut le rémora qui voyage
attaché au ventre des requins ; au dire des anciens, ce petit poisson,
accroché à la carène d'un navire, pouvait l'arrêter dans sa marche, et
l'un d'eux, retenant le vaisseau d'Antoine pendant la bataille
d'Actium, facilita ainsi la victoire d'Auguste. A quoi tiennent les
destinées des nations ! J'observai également d'admirables anthias qui
appartiennent à l'ordre des lutjans, poissons sacrés pour les Grecs qui
leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux
qu'ils fréquentaient ; leur nom signifie, _fleur_, et ils le
justifiaient par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances comprises
dans la gamme du rouge depuis la pâleur du rose jusqu'à l'éclat du
rubis, et les fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes
yeux ne pouvaient se détacher de ces merveilles de la mer, quand ils
furent frappés soudain par une apparition inattendue.
Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant à sa ceinture
une bourse de cuir. Ce n'était pas un corps abandonné aux flots.
C'était un homme vivant qui nageait d'une main vigoureuse,
disparaissant parfois pour aller respirer à la surface et replongeant
aussitôt.
Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d'une voix émue :
« Un homme ! un naufragé ! m'écriai-je. Il faut le sauver à tout prix !
»
Le capitaine ne me répondit pas et vint s'appuyer à la vitre.
L'homme s'était rapproché, et, la face collée au panneau, il nous
regardait.
A ma profonde stupéfaction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le
plongeur lui répondit de la main, remonta immédiatement vers la surface
de la mer, et ne reparut plus.
« Ne vous inquiétez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap
Matapan, surnommé le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades.
Un hardi plongeur ! L'eau est son élément, et il y vit plus que sur
terre, allant sans cesse d'une île à l'autre et jusqu'à la Crète.
-- Vous le connaissez, capitaine ?
-- Pourquoi pas, monsieur Aronnax ? »
Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble placé près du
panneau gauche du salon. Près de ce meuble, je vis un coffre cerclé de
fer, dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du
_Nautilus_, avec sa devise _Mobilis in mobile_.
En ce moment, le capitaine, sans se préoccuper de ma présence, ouvrit
le meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de
lingots.
C'étaient des lingots d'or. D'où venait ce précieux métal qui
représentait une somme énorme ? Où le capitaine recueillait-il cet or,
et qu'allait-il faire de celui-ci ?
Je ne prononçai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un à un
ces lingots et les rangea méthodiquement dans le coffre qu'il remplit
entièrement. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes
d'or, c'est-à-dire près de cinq millions de francs.
Le coffre fut solidement fermé, et le capitaine écrivit sur son
couvercle une adresse en caractères qui devaient appartenir au grec
moderne.
Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait
avec le poste de l'équipage. Quatre homme parurent, et non sans peine
ils poussèrent le coffre hors du salon. Puis, j'entendis qu'ils le
hissaient au moyen de palans sur l'escalier de fer.
En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi :
« Et vous disiez, monsieur le professeur ? me demanda-t-il.
-- Je ne disais rien, capitaine.
-- Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bonsoir. »
Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon.
Je rentrai dans ma chambre très intrigué, on le conçoit. J'essayai
vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de ce
plongeur et ce coffre rempli d'or. Bientôt, je sentis à certains
mouvements de roulis et de tangage, que le _Nautilus_ quittant les
couches inférieures revenait à la surface des eaux.
Puis, j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que
l'on détachait le canot, qu'on le lançait à la mer. Il heurta un
instant les flancs du _Nautilus_, et tout bruit cessa.
Deux heures après, le même bruit, les mêmes allées et venues se
reproduisaient. L'embarcation, hissée à bord, était rajustée dans son
alvéole, et le _Nautilus_ se replongeait sous les flots.
Ainsi donc, ces millions avaient été transportés à leur adresse. Sur
quel point du continent ? Quel était le correspondant du capitaine Nemo
?
Le lendemain, je racontai à Conseil et au Canadien les événements de
cette nuit, qui surexcitaient ma curiosité au plus haut point. Mes
compagnons ne furent pas moins surpris que moi.
« Mais où prend-il ces millions ? » demanda Ned Land.
A cela, pas de réponse possible. Je me rendis au salon après avoir
déjeuné, et je me mis au travail. Jusqu'à cinq heures du soir, je
rédigeai mes notes. En ce moment -- devais-je l'attribuer à une
disposition personnelle -- je sentis une chaleur extrême, et je dus
enlever mon vêtement de byssus. Effet incompréhensible, car nous
n'étions pas sous de hautes latitudes, et d'ailleurs le _Nautilus_,
immergé, ne devait éprouver aucune élévation de température. Je
regardai le manomètre. Il marquait une profondeur de soixante pieds, à
laquelle la chaleur atmosphérique n'aurait pu atteindre.
Je continuai mon travail, mais la température s'éleva au point de
devenir intolérable.
« Est-ce que le feu serait à bord ? » me demandai-je.
J'allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo entra. Il s'approcha
du thermomètre, le consulta, et se retournant vers moi :
« Quarante-deux degrés, dit-il.
-- Je m'en aperçois, capitaine, répondis-je, et pour peu que cette
chaleur augmente, nous ne pourrons la supporter.
-- Oh ! monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous
le voulons bien.
-- Vous pouvez donc la modérer à votre gré ?
-- Non, mais je puis m'éloigner du foyer qui la produit.
-- Elle est donc extérieure ?
-- Sans doute. Nous flottons dans un courant d'eau bouillante.
-- Est-il possible ? m'écriai-je.
-- Regardez. »
Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer entièrement blanche autour
du _Nautilus_. Une fumée de vapeurs sulfureuses se déroulait au milieu
des flots qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudière. J'appuyai ma
main sur une des vitres, mais la chaleur était telle que je dus la
retirer.
« Où sommes-nous ? demandai-je.
-- Près de l'île Santorin, monsieur le professeur, me répondit le
capitaine, et précisément dans ce canal qui sépare Néa-Kamenni de
Paléa-Kamenni. J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une
éruption sous-marine.
Je croyais, dis-je, que la formation de ces îles nouvelles était
terminée.
-- Rien n'est jamais terminé dans les parages volcaniques, répondit le
capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaillé par les feux
souterrains. Déjà, en l'an dix-neuf de notre ère, suivant Cassiodore et
Pline, une île nouvelle, Théia la divine, apparut à la place même où se
sont récemment formés ces îlots. Puis, elle s'abîma sous les flots,
pour se remontrer en l'an soixante-neuf et s'abîmer encore une fois.
Depuis cette époque jusqu'à nos jours, le travail plutonien fut
suspendu. Mais, le 3 février 1866, un nouvel îlot, qu'on nomma l'îlot
de George, émergea au milieu des vapeurs sulfureuses, près de
Néa-Kamenni, et s'y souda, le 6 du même mois. Sept jours après, le 13
février, l'îlot Aphroessa parut, laissant entre Néa-Kamenni et lui un
canal de dix mètres. J'étais dans ces mers quand le phénomène se
produisit, et j'ai pu en observer toutes les phases. L'îlot Aphroessa,
de forme arrondie, mesurait trois cents pieds de diamètre sur trente
pieds de hauteur. Il se composait de laves noires et vitreuses, mêlées
de fragments feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un îlot plus petit,
appelé Réka, se montra près de Néa-Kamenni, et depuis lors, ces trois
îlots, soudés ensemble, ne forment plus qu'une seule et même île.
-- Et le canal où nous sommes en ce moment ? demandai-je.
-- Le voici, répondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de
l'Archipel. Vous voyez que j'y ai porté les nouveaux îlots.
-- Mais ce canal se comblera un jour ?
-- C'est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits
îlots de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Paléa-Kamenni.
Il est donc évident que Néa et Paléa se réuniront dans un temps
rapproché. Si, au milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui
forment les continents, ici, ce sont les phénomènes éruptifs. Voyez,
monsieur, voyez le travail qui s'accomplit sous ces flots. »
Je revins vers la vitre. Le _Nautilus_ ne marchait plus. La chaleur
devenait intolérable. De blanche qu'elle était, la mer se faisait
rouge, coloration due à la présence d'un sel de fer. Malgré
l'hermétique fermeture du salon, une odeur sulfureuse insupportable se
dégageait, et j'apercevais des flammes écarlates dont la vivacité tuait
l'éclat de l'électricité.
J'étais en nage, j'étouffais, j'allais cuire. Oui, en vérité, je me
sentais cuire !
« On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au
capitaine.
-- Non, ce ne serait pas prudent », répondit l'impassible Nemo.
Un ordre fut donné. Le _Nautilus_ vira de bord et s'éloigna de cette
fournaise qu'il ne pouvait impunément braver. Un quart d'heure plus
tard, nous respirions à la surface des flots.
La pensée me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour
effectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer
de feu.
Le lendemain, 16 février, nous quittions ce bassin qui, entre Rhodes et
Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille mètres, et le
_Nautilus_ passant au large de Cerigo, abandonnait l'archipel grec,
après avoir doublé le cap Matapan.
VII
LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES
La Méditerranée, la mer bleue par excellence, la « grande mer » des
Hébreux, la « mer » des Grecs, le « mare nostrum » des Romains, bordée
d'orangers, d'aloès, de cactus, de pins maritimes, embaumée du parfum
des myrtes, encadrée de rudes montagnes, saturée d'un air pur et
transparent, mais incessamment travaillée par les feux de la terre, est
un véritable monde. C'est là, sur ses rivages et sur ses eaux, dit
Michelet, que l'homme se retrempe dans l'un des plus puissants climats
du globe.
Mais si beau qu'il soit, je n'ai pu prendre qu'un aperçu rapide de ce
bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilomètres carrés.
Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent même défaut,
car l'énigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette
traversée à grande vitesse. J'estime à six cents lieues environ le
chemin que le _Nautilus_ parcourut sous les flots de cette mer, et ce
voyage, il l'accomplit en deux fois vingt-quatre heures. Partis le
matin du 16 février des parages de la Grèce, le 18, au soleil levant,
nous avions franchi le détroit de Gibraltar.
-- Il fut évident pour moi que cette Méditerranée, resserrée au milieu
de ces terres qu'il voulait fuir, déplaisait au capitaine Nemo. Ses
flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon trop de
regrets. Il n'avait plus ici cette liberté d'allures, cette
indépendance de manoeuvres que lui laissaient les océans, et son
_Nautilus_ se sentait à l'étroit entre ces rivages rapprochés de
l'Afrique et de l'Europe.
Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles à l'heure, soit
douze lieues de quatre kilomètres. Il va sans dire que Ned Land, à son
grand ennui, dut renoncer à ses projets de fuite. Il ne pouvait se
servir du canot entraîné à raison de douze à treize mètres par seconde.
Quitter le _Nautilus_ dans ces conditions, c'eût été sauter d'un train
marchant avec cette rapidité, manoeuvre imprudente s'il en fut.
D'ailleurs, notre appareil ne remontait que la nuit à la surface des
flots, afin de renouveler sa provision d'air, et il se dirigeait
seulement suivant les indications de la boussole et les relèvements du
loch.
Je ne vis donc de l'intérieur de cette Méditerranée que ce que le
voyageur d'un express aperçoit du paysage qui fuit devant ses yeux,
c'est-à-dire les horizons lointains, et non les premiers plans qui
passent comme un éclair. Cependant, Conseil et moi, nous pûmes observer
quelques-uns de ces poissons méditerranéens, que la puissance de leurs
nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du _Nautilus_.
Nous restions à l'affût devant les vitres du salon, et nos notes me
permettent de refaire en quelques mots l'ichtyologie de cette mer.
Des divers poissons qui l'habitent, j'ai vu les uns, entrevu les
autres, sans parler de ceux que la vitesse du _Nautilus_ déroba à mes
yeux. Qu'il me soit donc permis de les classer d'après cette
classification fantaisiste. Elle rendra mieux mes rapides observations.
Au milieu de la masse des eaux vivement éclairées par les nappes
électriques, serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un
mètre, qui sont communes à presque tous les climats. Des oxyrhinques,
sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos gris
cendré et tacheté, se développaient comme de vastes châles emportés par
les courants. D'autres raies passaient si vite que je ne pouvais
reconnaître si elles méritaient ce nom d'aigles qui leur fut donné par
les Grecs, ou ces qualifications de rat, de crapaud et de
chauve-souris, dont les pêcheurs modernes les ont affublées. Des
squales-milandres, longs de douze pieds et particulièrement redoutés
des plongeurs, luttaient de rapidité entre eux. Des renards marins,
longs de huit pieds et doués d'une extrême finesse d'odorat,
apparaissaient comme de grandes ombres bleuâtres. Des dorades, du genre
spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu'à treize décimètres, se
montraient dans leur vêtement d'argent et d'azur entouré de
bandelettes, qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires,
poissons consacrés à Vénus, et dont l'oeil est enchâssé dans un sourcil
d'or ; espèce précieuse, amie de toutes les eaux, douces ou salées,
habitant les fleuves, les lacs et les océans, vivant sous tous les
climats, supportant toutes les températures, et dont la race, qui
remonte aux époques géologiques de la terre, a conserve toute sa beauté
des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf à dix
mètres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante la
vitre des panneaux, montrant leur dos bleuâtre à petites taches brunes
: ils ressemblent aux squales dont ils n'égalent pas la force, et se
rencontrent dans toutes les mers ; au printemps, ils aiment à remonter
les grands fleuves, à lutter contre les courants du Volga, du Danube,
du Pô, du Rhin, de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent de harengs,
de maquereaux, de saumons et de gades ; bien qu'ils appartiennent à la
classe des cartilagineux, ils sont délicats ; on les mange frais,
séchés, marinés ou salés, et, autrefois, on les portait triomphalement
sur la table des Lucullus. Mais de ces divers habitants de la
Méditerranée, ceux que je pus observer le plus utilement, lorsque le
_Nautilus_ se rapprochait de la surface, appartenaient au
soixante-troisième genre des poissons osseux. C'étaient des
scombres-thons, au dos bleu-noir, au ventre cuiras d'argent, et dont
les rayons dorsaux jettent des lueurs d'or. Ils ont la réputation de
suivre la marche des navires dont ils recherchent l'ombre fraîche sous
les feux du ciel tropical, et ils ne la démentirent pas en accompagnant
le Nautilus comme ils accompagnèrent autrefois les vaisseaux de
Lapérouse. Pendant de longues heures, ils luttèrent de vitesse avec
notre appareil. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces animaux
véritablement taillés pour la course, leur tête petite, leur corps
lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dépassait trois mètres, leurs
pectorales douées d'une remarquable vigueur et leurs caudales
fourchues. Ils nageaient en triangle, comme certaines troupes d'oiseaux
dont ils égalaient la rapidité, ce qui faisait dire aux anciens que la
géométrie et la stratégie leur étaient familières. Et cependant ils
n'échappent point aux poursuites des Provençaux, qui les estiment comme
les estimaient les habitants de la Propontide et de l'Italie, et c'est
en aveugles, en étourdis, que ces précieux animaux vont se jeter et
périr par milliers dans les madragues marseillaises.
Je citerai, pour mémoire seulement, ceux des poissons méditerranéens
que Conseil ou moi nous ne fîmes qu'entrevoir. C'étaient des
gymontes-fierasfers blanchâtres qui passaient comme d'insaisissables
vapeurs, des murènes-congres, serpents de trois à quatre mètres
enjolivés de vert, de bleu et de jaune, des gades-merlus, longs de
trois pieds, dont le foie formait un morceau délicat, des
coepoles-ténias qui flottaient comme de fines algues, des trygles que
les poètes appellent poissons-lyres et les marins poissons-siffleurs,
et dont le museau est orné de deux lames triangulaires et dentelées qui
figurent l'instrument du vieil Homère, des trygles-hirondelles, nageant
avec la rapidité de l'oiseau dont ils ont pris le nom, des
holocentres-mérons, à tête rouge, dont la nageoire dorsale est garnie
de filaments, des aloses agrémentées de taches noires, grises, brunes,
bleues, jaunes, vertes, qui sont sensibles à la voix argentine des
clochettes, et de splendides turbots, ces faisans de la mer, sortes de
losanges à nageoires jaunâtres, pointillés de brun, et dont le coté
supérieur, le côté gauche, est généralement marbré de brun et de jaune,
enfin des troupes d'admirables mulles rougets, véritables paradisiers
de l'Océan, que les Romains payaient jusqu'à dix mille sesterces la
pièce, et qu'ils faisaient mourir sur leur table, pour suivre d'un oeil
cruel leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie
jusqu'au blanc pâle de la mort.
Et si je ne pus observer ni miralets, ni balistes, ni tétrodons, ni
hippocampes, ni jouans, ni centrisques, ni blennies, ni surmulets, ni
labres, ni éperlans, ni exocets, ni anchois, ni pagels, ni bogues, ni
orphes, ni tous ces principaux représentants de l'ordre des
pleuronectes, les limandes, les flez, les plies, les soles, les
carrelets, communs à l'Atlantique et à la Méditerranée, il faut en
accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le _Nautilus_ à travers
ces eaux opulentes.
Quant aux mammifères marins, je crois avoir reconnu en passant à
l'ouvert de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire
dorsale du genre des physétères, quelques dauphins du genre des
globicéphales, spéciaux à la Méditerranée et dont la partie antérieure
de la tête est zébrée de petites lignes claires, et aussi une douzaine
de phoques au ventre blanc, au pelage noir, connus sous le nom de
moines et qui ont absolument l'air de Dominicains longs de trois mètres.
Pour sa part, Conseil croit avoir aperçu une tortue large de six pieds,
ornée de trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement. Je
regrettai de ne pas avoir vu ce reptile, car, à la description que m'en
fit Conseil, je crus reconnaître le luth qui forme une espèce assez
rare. Je ne remarquai, pour mon compte, que quelques cacouannes a
carapace allongée.
Quant aux zoophytes, je pus admirer, pendant quelques instants, une
admirable galéolaire orangée qui s'accrocha à la vitre du panneau de
bâbord ; c'était un long filament ténu, s'arborisant en branches
infinies et terminées par la plus fine dentelle qu'eussent jamais filée
les rivales d'Arachné. Je ne pus, malheureusement, pêcher cet admirable
échantillon, et aucun autre zoophyte méditerranéen ne se fût sans doute
offert à mes regards, si le _Nautilus_, dans la soirée du 16, n'eût
singulièrement ralenti sa vitesse. Voici dans quelles circonstances.