Le lendemain, 10 février, plusieurs navires apparurent qui couraient à

contre-bord de nous. Le _Nautilus_ reprit sa navigation sous-marine ;

mais à midi, au moment du point, la mer étant déserte, il remonta

jusqu'à sa ligne de flottaison.

Accompagné de Ned et de Conseil, je vins m'asseoir sur la plate-forme.

La côte à l'est se montrait comme une masse à peine estompée dans un

humide brouillard.

Appuyés sur les flancs du canot, nous causions de choses et d'autres,

quand Ned Land tendant sa main vers un point de la mer, me dit :

« Voyez-vous là quelque chose, monsieur le professeur ?

-- Non, Ned, répondis-je, mais je n'ai pas vos yeux, vous le savez.

-- Regardez bien, reprit Ned, là, par tribord devant, à peu près à la

hauteur du fanal ! Vous ne voyez pas une masse qui semble remuer ?

-- En effet, dis-je, après une attentive observation, j'aperçois comme

un long corps noirâtre à la surface des eaux.

-- Un autre _Nautilus_ ? dit Conseil.

-- Non, répondit le Canadien, mais je me trompe fort, ou c'est là

quelque animal marin.

-- Y a-t-il des baleines dans la mer Rouge ? demanda Conseil.

-- Oui, mon garçon, répondis-je, on en rencontre quelquefois.

-- Ce n'est point une baleine, reprit Ned Land, qui ne perdait pas des

yeux l'objet signalé. Les baleines et moi, nous sommes de vieilles

connaissances, et je ne me tromperais pas à leur allure.

-- Attendons, dit Conseil. Le _Nautilus_ se dirige de ce côté, et avant

peu nous saurons à quoi nous en tenir. »

En effet, cet objet noirâtre ne fut bientôt qu'à un mille de nous. Il

ressemblait à un gros écueil échoué en pleine mer. Qu'était-ce ? Je ne

pouvais encore me prononcer.

« Ah ! il marche ! il plonge ! s'écria Ned Land. Mille diables ! Quel

peut être cet animal ? Il n'a pas la queue bifurquée comme les baleines

ou les cachalots, et ses nageoires ressemblent à des membres tronqués.

-- Mais alors...., fis-je.

-- Bon, reprit le Canadien, le voilà sur le dos, et il dresse ses

mamelles en l'air !

-- C'est une sirène, s'écria Conseil, une véritable sirène, n'en

déplaise à monsieur. »

Ce nom de sirène me mit sur la voie, et je compris que cet animal

appartenait à cet ordre d'êtres marins, dont la fable a fait les

sirènes, moitié femmes et moitié poissons.

« Non, dis-je à Conseil, ce n'est point une sirène, mais un être

curieux dont il reste à peine quelques échantillons dans la mer Rouge.

C'est un dugong.

-- Ordre des syréniens, groupe des pisciformes, sous-classe des

monodelphiens, classe des mammifères, embranchement des vertébrés »,

répondit Conseil.

Et lorsque Conseil avait ainsi parlé, il n'y avait plus rien à dire.

Cependant Ned Land regardait toujours. Ses yeux brillaient de

convoitise à la vue de cet animal. Sa main semblait prête à le

harponner. On eût dit qu'il attendait le moment de se jeter à la mer

pour l'attaquer dans son élément.

« Oh ! monsieur, me dit-il d'une voix tremblante d'émotion, je n'ai

jamais tué de « cela ». »

Tout le harponneur était dans ce mot.

En cet instant, le capitaine Nemo parut sur la plateforme. Il aperçut

le dugong. Il comprit l'attitude du Canadien, et s'adressant

directement à lui :

« Si vous teniez un harpon, maître Land, est-ce qu'il ne vous brûlerait

pas la main ?

-- Comme vous dites, monsieur.

-- Et il ne vous déplairait pas de reprendre pour un jour votre métier

de pêcheur, et d'ajouter ce cétacé à la liste de ceux que vous avez

déjà frappés ?

-- Cela ne me déplairait point.

-- Eh bien, vous pouvez essayer.

-- Merci, monsieur, répondit Ned Land dont les yeux s'enflammèrent.

-- Seulement, reprit le capitaine, je vous engage à ne pas manquer cet

animal, et cela dans votre intérêt.

-- Est-ce que ce dugong est dangereux à attaquer ? demandai-je malgré

le haussement d'épaule du Canadien.

-- Oui, quelquefois, répondit le capitaine. Cet animal revient sur ses

assaillants et chavire leur embarcation. Mais pour maître Land, ce

danger n'est pas à craindre. Son coup d'oeil est prompt, son bras est

sûr. Si je lui recommande de ne pas manquer ce dugong, c'est qu'on le

regarde justement comme un fin gibier, et je sais que maître Land ne

déteste pas les bons morceaux.

-- Ah ! fit le Canadien, cette bête-la se donne aussi le luxe d'être

bonne à manger ?

-- Oui, maître Land. Sa chair, une viande véritable, est extrêmement

estimée, et on la réserve dans toute la Malaisie pour la table des

princes. Aussi fait-on à cet excellent animal une chasse tellement

acharnée que, de même que le lamantin, son congénère, il devient de

plus en plus rare.

-- Alors, monsieur le capitaine, dit sérieusement Conseil, si par

hasard celui-ci était le dernier de sa race, ne conviendrait-il pas de

l'épargner dans l'intérêt de la science ?

-- Peut-être, répliqua le Canadien ; mais, dans l'intérêt de la

cuisine, il vaut mieux lui donner la chasse.

-- Faites donc, maître Land », répondit le capitaine Nemo.

En ce moment sept hommes de l'équipage, muets et impassibles comme

toujours, montèrent sur la plate-forme. L'un portait un harpon et une

ligne semblable à celles qu'emploient les pêcheurs de baleines. Le

canot fut déponté, arraché de son alvéole, lancé à la mer. Six rameurs

prirent place sur leurs bancs et le patron se mit à la barre. Ned,

Conseil et moi, nous nous assîmes à l'arrière.

« Vous ne venez pas, capitaine ? demandai-je.

-- Non, monsieur, mais je vous souhaite une bonne chasse. »

Le canot déborda, et, enlevé par ses six avirons, il se dirigea

rapidement vers le dugong, qui flottait alors à deux milles du

_Nautilus_.

Arrivé à quelques encablures du cétacé, il ralentit sa marche, et les

rames plongèrent sans bruit dans les eaux tranquilles. Ned Land, son

harpon à la main, alla se placer debout sur l'avant du canot. Le harpon

qui sert à frapper la baleine est ordinairement attaché à une très

longue corde qui se dévide rapidement lorsque l'animal blessé

l'entraîne avec lui. Mais ici la corde ne mesurait pas plus d'une

dizaine de brasses, et son extrémité était seulement frappée sur un

petit baril qui, en flottant, devait indiquer la marche du dugong sous

les eaux.

Je m'étais levé et j'observais distinctement l'adversaire du Canadien.

Ce dugong, qui porte aussi le nom d'halicore, ressemblait beaucoup au

lamantin. Son corps oblong se terminait par une caudale très allongée

et ses nageoires latérales par de véritables doigts. Sa différence avec

le lamantin consistait en ce que sa mâchoire supérieure était armée de

deux dents longues et pointues, qui formaient de chaque côté des

défenses divergentes.

Ce dugong, que Ned Land se préparait à attaquer, avait des dimensions

colossales, et sa longueur dépassait au moins sept mètres. Il ne

bougeait pas et semblait dormir à la surface des flots, circonstance

qui rendait sa capture plus facile.

Le canot s'approcha prudemment à trois brasses de l'animal. Les avirons

restèrent suspendus sur leurs dames. Je me levai à demi. Ned Land, le

corps un peu rejeté en arrière, brandissait son harpon d'une main

exercée.

Soudain, un sifflement se fit entendre, et le dugong disparut. Le

harpon, lancé avec force, n'avait frappé que l'eau sans doute.

« Mille diables ! s'écria le Canadien furieux, je l'ai manqué !

-- Non, dis-je, l'animal est blessé, voici son sang, mais votre engin

ne lui est pas resté dans le corps.

-- Mon harpon ! mon harpon ! » cria Ned Land.

Les matelots se remirent à nager, et le patron dirigea l'embarcation

vers le baril flottant. Le harpon repêché, le canot se mit à la

poursuite de l'animal.

Celui-ci revenait de temps en temps à la surface de la mer pour

respirer. Sa blessure ne l'avait pas affaibli, car il filait avec une

rapidité extrême. L'embarcation, manoeuvrée par des bras vigoureux,

volait sur ses traces. Plusieurs fois elle l'approcha à quelques

brasses, et le Canadien se tenait prêt à frapper ; mais le dugong se

dérobait par un plongeon subit, et il était impossible de l'atteindre.

On juge de la colère qui surexcitait l'impatient Ned Land. Il lançait

au malheureux animal les plus énergiques jurons de la langue anglaise.

Pour mon compte, je n'en étais encore qu'au dépit de voir le dugong

déjouer toutes nos ruses.

On le poursuivit sans relâche pendant une heure, et je commençais à

croire qu'il serait très difficile de s'en emparer, quand cet animal

fut pris d'une malencontreuse idée de vengeance dont il eut à se

repentir. Il revint sur le canot pour l'assaillir à son tour.

Cette manoeuvre n'échappa point au Canadien.

« Attention ! » dit-il.

Le patron prononça quelques mots de sa langue bizarre, et sans doute il

prévint ses hommes de se tenir sur leurs gardes.

Le dugong, arrivé à vingt pieds du canot, s'arrêta, huma brusquement

l'air avec ses vastes narines percées non à l'extrémité, mais à la

partie supérieure de son museau. Puis, prenant son élan, il se

précipita sur nous.

Le canot ne put éviter son choc ; à demi renversé, il embarqua une ou

deux tonnes d'eau qu'il fallut vider ; mais, grâce à l'habileté du

patron, abordé de biais et non de plein, il ne chavira pas. Ned Land,

cramponné à l'étrave, lardait de coups de harpon le gigantesque animal,

qui, de ses dents incrustées dans le plat-bord, soulevait l'embarcation

hors de l'eau comme un lion fait d'un chevreuil. Nous étions renversés

les uns sur les autres, et je ne sais trop comment aurait fini

l'aventure, si le Canadien, toujours acharné contre la bête, ne l'eût

enfin frappée au coeur.

J'entendis le grincement des dents sur la tôle, et le dugong disparut,

entraînant le harpon avec lui. Mais bientôt le baril revint à la

surface, et peu d'instants après, apparut le corps de l'animal,

retourné sur le dos. Le canot le rejoignit, le prit à la remorque et se

dirigea vers le _Nautilus_.

Il fallut employer des palans d'une grande puissance pour hisser le

dugong sur la plate-forme. Il pesait cinq mille kilogrammes. On le

dépeça sous les yeux du Canadien, qui tenait à suivre tous les détails

de l'opération. Le jour même, le stewart me servit au dîner quelques

tranches de cette chair habilement apprêtée par le cuisinier du bord.

Je la trouvai excellente, et même supérieure à celle du veau, sinon du

boeuf.

Le lendemain 11 février, l'office du _Nautilus_ s'enrichit encore d'un

gibier délicat. Une compagnie d'hirondelles de mer s'abattit sur le

Nautilus. C'était une espèce de sterna nilotica, particulière à

l'Égypte, dont le bec est noir, la tête grise et pointillée, l'oeil

entouré de points blancs, le dos, les ailes et la queue grisâtres, le

ventre et la gorge blancs, les pattes rouges. On prit aussi quelques

douzaines de canards du Nil, oiseaux sauvages d'un haut goût, dont le

cou et le dessus de la tête sont blancs et tachetés de noir.

La vitesse du _Nautilus_ était alors modérée. Il s'avançait en flânant,

pour ainsi dire. J'observai que l'eau de la mer Rouge devenait de moins

en moins salée, a mesure que nous approchions de Suez.

Vers cinq heures du soir, nous relevions au nord le cap de

Ras-Mohammed. C'est ce cap qui forme l'extrémité de l'Arabie Pétrée,

comprise entre le golfe de Suez et le golfe d'Acabah.

Le _Nautilus_ pénétra dans le détroit de Jubal, qui conduit au golfe de

Suez. J'aperçus distinctement une haute montagne, dominant entre les

deux golfes le Ras-Mohammed. C'était le mont Oreb, ce Sinaï, au sommet

duquel Moïse vit Dieu face à face, et que l'esprit se figure

incessamment couronné d'éclairs.

A six heures, le _Nautilus_, tantôt flottant, tantôt immergé, passait

au large de Tor, assise au fond d'une baie dont les eaux paraissaient

teintées de rouge, observation déjà faite par le capitaine Nemo. Puis

la nuit se fit, au milieu d'un lourd silence que rompaient parfois le

cri du pélican et de quelques oiseaux de nuit, le bruit du ressac

irrité par les rocs ou le gémissement lointain d'un steamer battant les

eaux du golfe de ses pales sonores.

De huit à neuf heures, le _Nautilus_ demeura à quelques mètres sous les

eaux. Suivant mon calcul, nous devions être très près de Suez. A

travers les panneaux du salon, j'apercevais des fonds de rochers

vivement éclairés par notre lumière électrique. Il me semblait que le

détroit se rétrécissait de plus en plus.

A neuf heures un quart, le bateau étant revenu à la surface, je montai

sur la plate-forme. Très impatient de franchir le tunnel du capitaine

Nemo, je ne pouvais tenir en place, et je cherchais à respirer l'air

frais de la nuit.

Bientôt, dans l'ombre, j'aperçus un feu pâle, à demi décoloré par la

brume, qui brillait à un mille de nous.

« Un phare flottant », dit-on près de moi.

Je me retournai et je reconnus le capitaine.

« C'est le feu flottant de Suez, reprit-il. Nous ne tarderons pas à

gagner l'orifice du tunnel.

-- L'entrée n'en doit pas être facile ?

-- Non, monsieur. Aussi j'ai pour habitude de me tenir dans la cage du

timonier pour diriger moi-même la manoeuvre. Et maintenant, si vous

voulez descendre, monsieur Aronnax, le _Nautilus_ va s'enfoncer sous

les flots, et il ne reviendra à leur surface qu'après avoir franchi

l'Arabian-Tunnel. »

Je suivis le capitaine Nemo. Le panneau se ferma, les réservoirs d'eau

s'emplirent, et l'appareil s'immergea d'une dizaine de mètres.

Au moment où me disposais à regagner ma chambre, le capitaine m'arrêta.

« Monsieur le professeur, me dit-il, vous plairait-il de m'accompagner

dans la cage du pilote ?

-- Je n'osais vous le demander, répondis-je.

-- Venez donc. Vous verrez ainsi tout ce que l'on peut voir de cette

navigation à la fois sous-terrestre et sous-marine. »

Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central. A mi-rampe, il

ouvrit une porte, suivit les coursives supérieures et arriva dans la

cage du pilote, qui, on le sait, s'élevait à l'extrémité de la

plate-forme.

C'était une cabine mesurant six pieds sur chaque face, à peu près

semblable à celles qu'occupent les timoniers des _steamboats_ du

Mississipi ou de l'Hudson. Au milieu se manoeuvrait une roue disposée

verticalement, engrenée sur les drosses du gouvernail qui couraient

jusqu'à l'arrière du _Nautilus_. Quatre hublots de verres

lenticulaires, évidés dans les parois de la cabine, permettaient à

l'homme de barre de regarder dans toutes les directions.

Cette cabine était obscure ; mais bientôt mes yeux s'accoutumèrent à

cette obscurité, et j'aperçus le pilote, un homme vigoureux, dont les

mains s'appuyaient sur les jantes de la roue. Au-dehors, la mer

apparaissait vivement éclairée par le fanal qui rayonnait en arrière de

la cabine, à l'autre extrémité de la plate-forme.

« Maintenant, dit le capitaine Nemo, cherchons notre passage. »

Des fils électriques reliaient la cage du timonier avec la chambre des

machines, et de là, le capitaine pouvait communiquer simultanément à

son _Nautilus_ la direction et le mouvement. Il pressa un bouton de

métal, et aussitôt la vitesse de l'hélice fut très diminuée.

Je regardais en silence la haute muraille très accore que nous longions

en ce moment, inébranlable base du massif sableux de la côte. Nous la

suivîmes ainsi pendant une heure, à quelques mètres de distance

seulement. Le capitaine Nemo ne quittait pas du regard la boussole

suspendue dans la cabine à ses deux cercles concentriques. Sur un

simple geste, le timonier modifiait à chaque instant la direction du

_Nautilus_.

Je m'étais placé au hublot de bâbord, et j'apercevais de magnifiques

substructions de coraux, des zoophytes, des algues et des crustacés

agitant leurs pattes énormes, qui s'allongeaient hors des

anfractuosités du roc.

A dix heures un quart, le capitaine Nemo prit lui-même la barre. Une

large galerie, noire et profonde, s'ouvrait devant nous. Le _Nautilus_

s'y engouffra hardiment. Un bruissement inaccoutumé se fit entendre sur

ses flancs. C'étaient les eaux de la mer Rouge que la pente du tunnel

précipitait vers la Méditerranée. Le Nautilus suivait le torrent,

rapide comme une flèche, malgré les efforts de sa machine qui, pour

résister, battait les flots à contre-hélice.

Sur les murailles étroites du passage, je ne voyais plus que des raies

éclatantes, des lignes droites, des sillons de feu tracés par la

vitesse sous l'éclat de l'électricité. Mon coeur palpitait, et je le

comprimais de la main.

A dix heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo abandonna la roue

du gouvernail, et se retournant vers moi :

« La Méditerranée », me dit-il.

En moins de vingt minutes, le _Nautilus_, entraîné par ce torrent,

venait de franchir l'isthme de Suez.

VI

L'ARCHIPEL GREC

Le lendemain, 12 février, au lever du jour, le _Nautilus_ remonta à la

surface des flots. Je me précipitai sur la plate-forme. A trois milles

dans le sud se dessinait la vague silhouette de Péluse. Un torrent nous

avait portés d'une mer à l'autre. Mais ce tunnel, facile à descendre,

devait être impraticable à remonter.

Vers sept heures, Ned et Conseil me rejoignirent. Ces deux inséparables

compagnons avaient tranquillement dormi, sans se préoccuper autrement

des prouesses du _Nautilus_.

« Eh bien, monsieur le naturaliste, demanda le Canadien d'un ton

légèrement goguenard, et cette Méditerranée ?

-- Nous flottons à sa surface, ami Ned.

-- Hein ! fit Conseil, cette nuit même ?...

-- Oui, cette nuit même, en quelques minutes, nous avons franchi cet

isthme infranchissable.

-- Je n'en crois rien, répondit le Canadien.

-- Et vous avez tort, maître Land, repris-je. Cette côte basse qui

s'arrondit vers le sud est la côte égyptienne.

-- A d'autres, monsieur, répliqua l'entêté Canadien.

-- Mais puisque monsieur l'affirme, lui dit Conseil, il faut croire

monsieur.

-- D'ailleurs, Ned, le capitaine Nemo m'a fait les honneurs de son

tunnel, et j'étais près de lui, dans la cage du timonier, pendant qu'il

dirigeait lui-même le _Nautilus_ à travers cet étroit passage.

-- Vous entendez, Ned ? dit Conseil.

-- Et vous qui avez de si bons yeux, ajoutai-je, vous pouvez, Ned,

apercevoir les jetées de Port-Saïd qui s'allongent dans la mer. »

Le Canadien regarda attentivement.

« En effet, dit-il, vous avez raison, monsieur le professeur, et votre

capitaine est un maître homme. Nous sommes dans la Méditerranée. Bon.

Causons donc, s'il vous plaît, de nos petites affaires, mais de façon à

ce que personne ne puisse nous entendre. »

Je vis bien où le Canadien voulait en venir. En tout cas, je pensai

qu'il valait mieux causer, puisqu'il le désirait, et tous les trois

nous allâmes nous asseoir près du fanal, où nous étions moins exposés à

recevoir l'humide embrun des lames.

« Maintenant, Ned, nous vous écoutons, dis-je. Qu'avez-vous à nous

apprendre ?

-- Ce que j'ai à vous apprendre est très simple, répondit le Canadien.

Nous sommes en Europe, et avant que les caprices du capitaine Nemo nous

entraînent jusqu'au fond des mers polaires ou nous ramènent en Océanie,

je demande à quitter le _Nautilus_. »

J'avouerai que cette discussion avec le Canadien m'embarrassait

toujours. Je ne voulais en aucune façon entraver la liberté de mes

compagnons, et cependant je n'éprouvais nul désir de quitter le

capitaine Nemo. Grâce à lui, grâce à son appareil, je complétais chaque

jour mes études sous-marines, et je refaisais mon livre des fonds

sous-marins au milieu même de son élément. Retrouverais-je jamais une

telle occasion d'observer les merveilles de l'Océan ? Non, certes ! Je

ne pouvais donc me faire à cette idée d'abandonner le _Nautilus_ avant

notre cycle d'investigations accompli.

« Ami Ned, dis-je, répondez-moi franchement. Vous ennuyez-vous à bord ?

Regrettez-vous que la destinée vous ait jeté entre les mains du

capitaine Nemo ? »

Le Canadien resta quelques instants sans répondre. Puis, se croisant

les bras :

« Franchement, dit-il, je ne regrette pas ce voyage sous les mers. Je

serai content de l'avoir fait ; mais pour l'avoir fait, il faut qu'il

se termine. Voilà mon sentiment.

-- Il se terminera, Ned.

-- Où et quand ?

-- Où ? je n'en sais rien. Quand ? je ne peux le dire, ou plutôt je

suppose qu'il s'achèvera, lorsque ces mers n'auront plus rien à nous

apprendre. Tout ce qui a commencé a forcément une fin en ce monde.

-- Je pense comme monsieur, répondit Conseil, et il est fort possible

qu'après avoir parcouru toutes les mers du globe, le capitaine Nemo

nous donne la volée à tous trois.

-- La volée ! s'écria le Canadien. Une volée, voulez-vous dire ?

-- N'exagérons pas, maître Land, repris-je. Nous n'avons rien à

craindre du capitaine, mais je ne partage pas non plus les idées de

Conseil. Nous sommes maîtres des secrets du _Nautilus_, et je n'espère

pas que son commandant, pour nous rendre notre liberté, se résigne à

les voir courir le monde avec nous.

-- Mais alors, qu'espérez-vous donc ? demanda le Canadien.

-- Que des circonstances se rencontreront dont nous pourrons, dont nous

devrons profiter, aussi bien dans six mois que maintenant.

-- Ouais ! fit Ned Land. Et où serons-nous dans six mois, s'il vous

plaît, monsieur le naturaliste ?

-- Peut-être ici, peut-être en Chine. Vous le savez, le _Nautilus_ est

un rapide marcheur. Il traverse les océans comme une hirondelle

traverse les airs, ou un express les continents. Il ne craint point les

mers fréquentées. Qui nous dit qu'il ne va pas rallier les côtes de

France, d'Angleterre ou d'Amérique, sur lesquelles une fuite pourra

être aussi avantageusement tentée qu'ici ?

-- Monsieur Aronnax, répondit le Canadien, vos arguments pèchent par la

base. Vous parlez au futur : « Nous serons là ! Nous serons ici ! » Moi

je parle au présent : « Nous sommes ici, et il faut en profiter. » »

J'étais pressé de près par la logique de Ned Land, et je me sentais

battu sur ce terrain. Je ne savais plus quels arguments faire valoir en

ma faveur.

« Monsieur, reprit Ned, supposons, par impossible, que le capitaine

Nemo vous offre aujourd'hui même la liberté. Accepterez-vous ?

-- Je ne sais, répondis-je.

-- Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la

renouvellera pas plus tard, accepterez-vous ? »

Je ne répondis pas.

« Et qu'en pense l'ami Conseil ? demanda Ned Land.

-- L'ami Conseil, répondit tranquillement ce digne garçon, l'ami

Conseil n'a rien à dire. Il est absolument désintéressé dans la

question. Ainsi que son maître, ainsi que son camarade Ned, il est

célibataire. Ni femme, ni parents, ni enfants ne l'attendent au pays.

Il est au service de monsieur, il pense comme monsieur, il parle comme

monsieur, et, à son grand regret, on ne doit pas compter sur lui pour

faire une majorité. Deux personnes seulement sont en présence :

monsieur d'un côté, Ned Land de l'autre. Cela dit, l'ami Conseil

écoute, et il est prêt à marquer les points. »

Je ne pus m'empêcher de sourire, à voir Conseil annihiler si

complètement sa personnalité. Au fond, le Canadien devait être enchanté

de ne pas l'avoir contre lui.

« Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne

discutons qu'entre nous deux. J'ai parlé, vous m'avez entendu.

Qu'avez-vous à répondre ? »

Il fallait évidemment conclure, et les faux-fuyants me répugnaient.

« Ami Ned, dis-je, voici ma réponse. Vous avez raison contre moi, et

mes arguments ne peuvent tenir devant les vôtres. Il ne faut pas

compter sur la bonne volonté du capitaine Nemo. La prudence la plus

vulgaire lui défend de nous mettre en liberté. Par contre, la prudence

veut que nous profitions de la première occasion de quitter le

_Nautilus_.

-- Bien, monsieur Aronnax, voilà qui est sagement parlé.

-- Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que

l'occasion soit sérieuse. Il faut que notre première tentative de fuite

réussisse ; car si elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de

la reprendre, et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas.

-- Tout cela est juste, répondit le Canadien. Mais votre observation

s'applique à toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans

ou dans deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci : si une

occasion favorable se présente, il faut la saisir.

-- D'accord. Et maintenant, me direz-vous. Ned, ce que vous entendez

par une occasion favorable ?

-- Ce serait celle qui, par une nuit sombre, amènerait le _Nautilus_ à

peu de distance d'une côte européenne.

€” Et vous tenteriez de vous sauver à la nage ?

Oui, si nous étions suffisamment rapprochés d'un rivage, et si le

navire flottait à la surface. Non, si nous étions éloignés, et si le

navire naviguait sous les eaux.

-- Et dans ce cas ?

Vingt Mille Lieues Sous Les Mers — Part 2 · 第 4 / 19 段