la plus importante ville du pays d'Oman. J'admirai son aspect étrange,
au milieu des noirs rochers qui l'entourent et sur lesquels se
détachent en blanc ses maisons et ses forts. J'aperçus le dôme arrondi
de ses mosquées, la pointe élégante de ses minarets, ses fraîches et
verdoyantes terrasses. Mais ce ne fut qu'une vision, et le _Nautilus_
s'enfonça bientôt sous les flots sombres de ces parages.
Puis, il prolongea à une distance de six milles les côtes arabiques du
Mahrah et de l'Hadramant, et sa ligne ondulée de montagnes, relevée de
quelques ruines anciennes. Le 5 février, nous donnions enfin dans le
golfe d'Aden, véritable entonnoir introduit dans ce goulot de
Babel-Mandeb, qui entonne les eaux indiennes dans la mer Rouge.
Le 6 février, le _Nautilus_ flottait en vue d'Aden, perché sur un
promontoire qu'un isthme étroit réunit au continent, sorte de Gibraltar
inaccessible, dont les Anglais ont refait les fortifications, après
s'en être emparés en 1839. J'entrevis les minarets octogones de cette
ville qui fut autrefois l'entrepôt le plus riche et le plus commerçant
de la côte, au dire de l'historien Edrisi.
Je croyais bien que le capitaine Nemo, parvenu à ce point, allait
revenir en arrière ; mais je me trompais, et, à ma grande surprise, il
n'en fut rien.
Le lendemain, 7 février, nous embouquions le détroit de Babel-Mandeb,
dont le nom veut dire en langue arabe : « la porte des Larmes ». Sur
vingt milles de large, il ne compte que cinquante-deux kilomètres de
long, et pour le _Nautilus_ lancé à toute vitesse, le franchir fut
l'affaire d'une heure à peine. Mais je ne vis rien, pas même cette île
de Périm, dont le gouvernement britannique a fortifié la position
d'Aden. Trop de steamers anglais ou français des lignes de Suze à
Bombay, à Calcutta, à Melbourne, à Bourbon, à Maurice, sillonnaient cet
étroit passage, pour que le Nautilus tentât de s'y montrer. Aussi se
tint-il prudemment entre deux eaux.
Enfin, à midi, nous sillonnions les flots de la mer Rouge.
La mer Rouge, lac célèbre des traditions bibliques, que les pluies ne
rafraîchissent guère, qu'aucun fleuve important n'arrose, qu'une
excessive évaporation pompe incessamment et qui perd chaque année une
tranche liquide haute d'un mètre et demi ! Singulier golfe, qui, fermé
et dans les conditions d'un lac, serait peut-être entièrement desséché
; inférieur en ceci à ses voisines la Caspienne ou l'Asphaltite, dont
le niveau a seulement baissé jusqu'au point où leur évaporation a
précisément égalé la somme des eaux reçues dans leur sein.
Cette mer Rouge a deux mille six cents kilomètres de longueur sur une
largeur moyenne de deux cent quarante. Au temps des Ptolémées et des
empereurs romains, elle fut la grande artère commerciale du monde, et
le percement de l'isthme lui rendra cette antique importance que les
railways de Suez ont déjà ramenée en partie.
Je ne voulus même pas chercher à comprendre ce caprice du capitaine
Nemo qui pouvait le décider à nous entraîner dans ce golfe. Mais
j'approuvai sans réserve le _Nautilus_ d'y être entré. Il prit une
allure moyenne, tantôt se tenant à la surface, tantôt plongeant pour
éviter quelque navire, et je pus observer ainsi le dedans et le dessus
de cette mer si curieuse.
Le 8 février, dès les premières heures du jour, Moka nous apparut,
ville maintenant ruinée, dont les murailles tombent au seul bruit du
canon, et qu'abritent çà et là quelques dattiers verdoyants. Cité
importante, autrefois, qui renfermait six marchés publics, vingt-six
mosquées, et à laquelle ses murs, défendus par quatorze forts,
faisaient une ceinture de trois kilomètres.
Puis, le _Nautilus_ se rapprocha des rivages africains où la profondeur
de la mer est plus considérable. Là, entre deux eaux d'une limpidité de
cristal, par les panneaux ouverts, il nous permit de contempler
d'admirables buissons de coraux éclatants, et de vastes pans de rochers
revêtus d'une splendide fourrure verte d'algues et de fucus. Quel
indescriptible spectacle, et quelle variété de sites et de paysages à
l'arasement de ces écueils et de ces îlots volcaniques qui confinent à
la côte Iybienne ! Mais où ces arborisations apparurent dans toute leur
beauté, ce fut vers les rives orientales que le Nautilus ne tarda pas à
rallier. Ce fut sur les côtes du Téhama, car alors non seulement ces
étalages de zoophytes fleurissaient au-dessous du niveau de la mer,
mais ils formaient aussi des entrelacements pittoresques qui se
déroulaient à dix brasses au-dessus ; ceux-ci plus capricieux, mais
moins colorés que ceux-là dont l'humide vitalité des eaux entretenait
la fraîcheur.
Que d'heures charmantes je passai ainsi à la vitre du salon ! Que
d'échantillons nouveaux de la flore et de la faune sous-marine
j'admirai sous l'éclat de notre fanal électrique ! Des fongies
agariciformes, des actinies de couleur ardoisée, entre autres le
thalassianthus aster des tubipores disposés comme des flûtes et
n'attendant que le souffle du dieu Pan, des coquilles particulières à
cette mer, qui s'établissent dans les excavations madréporiques et dont
la base est contournée en courte spirale, et enfin mille spécimens d'un
polypier que je n'avais pas observé encore, la vulgaire éponge.
La classe des spongiaires, première du groupe des polypes, a été
précisément créée par ce curieux produit dont l'utilité est
incontestable. L'éponge n'est point un végétal comme l'admettent encore
quelques naturalistes, mais un animal du dernier ordre, un polypier
inférieur à celui du corail. Son animalité n'est pas douteuse, et on ne
peut même adopter l'opinion des anciens qui la regardaient comme un
être intermédiaire entre la plante et l'animal. Je dois dire cependant,
que les naturalistes ne sont pas d'accord sur le mode d'organisation de
l'éponge. Pour les uns, c'est un polypier, et pour d'autres tels que M.
Milne Edwards, c'est un individu isolé et unique.
La classe des spongiaires contient environ trois cents espèces qui se
rencontrent dans un grand nombre de mers, et même dans certains cours
d'eau où elles ont reçu le nom de « fluviatiles ». Mais leurs eaux de
prédilection sont celles de la Méditerranée, de l'archipel grec, de la
côte de Syrie et de la mer Rouge. Là se reproduisent et se développent
ces éponges fines-douces dont la valeur s'élève jusqu'à cent cinquante
francs, l'éponge blonde de Syrie, l'éponge dure de Barbarie, etc. Mais
puisque je ne pouvais espérer d'étudier ces zoophytes dans les échelles
du Levant, dont nous étions séparés par l'infranchissable isthme de
Suez, je me contentai de les observer dans les eaux de la mer Rouge.
J'appelai donc Conseil près de moi, pendant que le _Nautilus_, par une
profondeur moyenne de huit à neuf mètres, rasait lentement tous ces
beaux rochers de la côte orientale.
Là croissaient des éponges de toutes formes, des éponges pédiculées,
foliacées, globuleuses, digitées. Elles justifiaient assez exactement
ces noms de corbeilles, de calices, de quenouilles, de cornes d'élan,
de pied de lion, de queue de paon, de gant de Neptune, que leur ont
attribués les pêcheurs, plus poètes que les savants. De leur tissu
fibreux, enduit d'une substance gélatineuse a demi fluide,
s'échappaient incessamment de petits filets d'eau, qui après avoir
porté la vie dans chaque cellule, en étaient expulsés par un mouvement
contractile. Cette substance disparaît après la mort du polype, et se
putréfie en dégageant de l'ammoniaque. Il ne reste plus alors que ces
fibres cornées ou gélatineuses dont se compose l'éponge domestique, qui
prend une teinte roussâtre, et qui s'emploie à des usages divers, selon
son degré d'élasticité, de perméabilité ou de résistance à la
macération.
Ces polypiers adhéraient aux rochers, aux coquilles des mollusques et
même aux tiges d'hydrophytes. Ils garnissaient les plus petites
anfractuosités, les uns s'étalant, les autres se dressant ou pendant
comme des excroissances coralligènes. J'appris à Conseil que ces
éponges se pêchaient de deux manières, soit à la drague, soit à la
main. Cette dernière méthode qui nécessite l'emploi des plongeurs, est
préférable, car en respectant le tissu du polypier, elle lui laisse une
valeur très supérieure.
Les autres zoophytes qui pullulaient auprès des spongiaires,
consistaient principalement en méduses d'une espèce très élégante ; les
mollusques étaient représentés par des variétés de calmars, qui,
d'après d'Orbigny, sont spéciales à la mer Rouge, et les reptiles par
des tortues _virgata_, appartenant au genre des chélonées, qui
fournirent à notre table un mets sain et délicat.
Quant aux poissons, ils étaient nombreux et souvent remarquables. Voici
ceux que les filets du _Nautilus_ rapportaient plus fréquemment à bord
: des raies, parmi lesquelles les limmes de forme ovale, de couleur
brique, au corps semé d'inégales taches bleues et reconnaissables à
leur double aiguillon dentelé, des arnacks au dos argenté, des
pastenaques à la queue pointillée, et des bockats, vastes manteaux
longs de deux mètres qui ondulaient entre les eaux, des aodons,
absolument dépourvus de dents, sortes de cartilagineux qui se
rapprochent du squale, des ostracions-dromadaires dont la bosse se
termine par un aiguillon recourbé, long d'un pied et demi, des
ophidies, véritables murènes à la queue argentée, au dos bleuâtre, aux
pectorales brunes bordées d'un liséré gris, des fiatoles, espèces de
stromatées, zébrés d'étroites raies d'or et parés des trois couleurs de
la France, des blémies-garamits, longs de quatre décimètres, de
superbes caranx, décorés de sept bandes transversales d'un beau noir,
de nageoires bleues et jaunes, et d'écailles d'or et d'argent, des
centropodes, des mulles auriflammes à tête jaune, des scares, des
labres, des balistes, des gobies, etc., et mille autres poissons
communs aux Océans que nous avions déjà traversés.
Le 9 février, le _Nautilus_ flottait dans cette partie la plus large de
la mer Rouge, qui est comprise entre Souakin sur la côte ouest et
Quonfodah sur la côte est, sur un diamètre de cent quatre-vingt-dix
milles.
Ce jour-là à midi, après le point, le capitaine Nemo monta sur la
plate-forme où je me trouvai. Je me promis de ne point le laisser
redescendre sans l'avoir au moins pressenti sur ses projets ultérieurs.
Il vint à moi dès qu'il m'aperçut, m'offrit gracieusement un cigare et
me dit :
« Eh bien ! monsieur le professeur, cette mer Rouge vous plaît-elle ?
Avez-vous suffisamment observé les merveilles qu'elle recouvre, ses
poissons et ses zoophytes, ses parterres d'éponges et ses forêts de
corail ? Avez-vous entrevu les villes jetées sur ses bords ?
-- Oui, capitaine Nemo, répondis-je, et le _Nautilus_ s'est
merveilleusement prêté à toute cette étude. Ah ! c'est un intelligent
bateau !
-- Oui, monsieur, intelligent, audacieux et invulnérable ! Il ne
redoute ni les terribles tempêtes de la mer Rouge, ni ses courants, ni
ses écueils.
-- En effet, dis-je, cette mer est citée entre les plus mauvaises, et
si je ne me trompe, au temps des Anciens, sa renommée était détestable.
-- Détestable, monsieur Aronnax. Les historiens grecs et latins n'en
parlent pas à son avantage, et Strabon dit qu'elle est particulièrement
dure à l'époque des vents Etésiens et de la saison des pluies. L'Arabe
Edrisi qui la dépeint sous le nom de golfe de Colzoum raconte que les
navires périssaient en grand nombre sur ses bancs de sable, et que
personne ne se hasardait à y naviguer la nuit. C'est, prétend-il, une
mer sujette à d'affreux ouragans, semée d'îles inhospitalières, et «
qui n'offre rien de bon » ni dans ses profondeurs, ni à sa surface. En
effet, telle est l'opinion qui se trouve dans Arrien, Agatharchide et
Artémidore.
-- On voit bien, répliquai-je, que ces historiens n'ont pas navigué à
bord du _Nautilus_.
-- En effet, répondit en souriant le capitaine, et sous ce rapport, les
modernes ne sont pas plus avancés que les anciens. Il a fallu bien des
siècles pour trouver la puissance mécanique de la vapeur ! Qui sait si
dans cent ans, on verra un second _Nautilus_ ! Les progrès sont lents,
monsieur Aronnax.
-- C'est vrai, répondis-je, votre navire avance d'un siècle, de
plusieurs peut-être, sur son époque. Quel malheur qu'un secret pareil
doive mourir avec son inventeur ! »
Le capitaine Nemo ne me répondit pas. Après quelques minutes de silence
:
« Vous me parliez, dit-il, de l'opinion des anciens historiens sur les
dangers qu'offre la navigation de la mer Rouge ?
-- C'est vrai, répondis-je, mais leurs craintes n'étaient-elles pas
exagérées ?
-- Oui et non, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, qui me
parut posséder à fond « sa mer Rouge ». Ce qui n'est plus dangereux
pour un navire moderne, bien gréé, solidement construit, maître de sa
direction grâce à l'obéissante vapeur, offrait des périls de toutes
sortes aux bâtiments des anciens. Il faut se représenter ces premiers
navigateurs s'aventurant sur des barques faites de planches cousues
avec des cordes de palmier, calfatées de résine pilée et enduites de
graisse de chiens de mer. Ils n'avaient pas même d'instruments pour
relever leur direction, et ils marchaient à l'estime au milieu de
courants qu'ils connaissaient à peine. Dans ces conditions, les
naufrages étaient et devaient être nombreux. Mais de notre temps, les
steamers qui font le service entre Suez et les mers du Sud n'ont plus
rien à redouter des colères de ce golfe, en dépit des moussons
contraires. Leurs capitaines et leurs passagers ne se préparent pas au
départ par des sacrifices propitiatoires, et, au retour, ils ne vont
plus, ornés de guirlandes et de bandelettes dorées, remercier les dieux
dans le temple voisin.
-- J'en conviens, dis-je, et la vapeur me paraît avoir tué la
reconnaissance dans le coeur des marins. Mais capitaine, puisque vous
semblez avoir spécialement étudié cette mer, pouvez-vous m'apprendre
quelle est l'origine de son nom ?
-- Il existe, monsieur Aronnax, de nombreuses explications à ce sujet.
Voulez-vous connaître l'opinion d'un chroniqueur du XIVe siècle ?
-- Volontiers.
-- Ce fantaisiste prétend que son nom lui fut donné après le passage
des Israélites, lorsque le Pharaon eut péri dans les flots qui se
refermèrent à la voix de Moïse :
En signe de cette merveille,
Devint la mer rouge et vermeille.
Non puis ne surent la nommer
Autrement que la rouge mer.
-- Explication de poète, capitaine Nemo, répondis-je, mais je ne
saurais m'en contenter. Je vous demanderai donc votre opinion
personnelle.
-- La voici. Suivant moi, monsieur Aronnax, il faut voir dans cette
appellation de mer Rouge une traduction du mot hébreu « Edrom », et si
les anciens lui donnèrent ce nom, ce fut à cause de la coloration
particulière de ses eaux.
-- Jusqu'ici cependant je n'ai vu que des flots limpides et sans aucune
teinte particulière.
-- Sans doute, mais en avançant vers le fond du golfe, vous remarquerez
cette singulière apparence. Je me rappelle avoir vu la baie de Tor
entièrement rouge, comme un lac de sang.
-- Et cette couleur, vous l'attribuez à la présence d'une algue
microscopique ?
-- Oui. C'est une matière mucilagineuse pourpre produite par ces
chétives plantules connues sous le nom de _trichodesmies_, et dont il
faut quarante mille pour occuper l'espace d'un millimètre carré.
Peut-être en rencontrerez-vous, quand nous serons à Tor.
-- Ainsi, capitaine Nemo, ce n'est pas la première fois que vous
parcourez la mer Rouge à bord du _Nautilus_ ?
-- Non, monsieur.
-- Alors, puisque vous parliez plus haut du passage des Israélites et
de la catastrophe des Égyptiens, je vous demanderai si vous avez
reconnu sous les eaux des traces de ce grand fait historique ?
-- Non, monsieur le professeur, et cela pour une excellente raison.
-- Laquelle ?
-- C'est que l'endroit même où Moïse a passé avec tout son peuple est
tellement ensablé maintenant que les chameaux y peuvent à peine baigner
leurs jambes. Vous comprenez que mon _Nautilus_ n'aurait pas assez
d'eau pour lui.
-- Et cet endroit ?... demandai-je.
-- Cet endroit est situé un peu au-dessus de Suez, dans ce bras qui
formait autrefois un profond estuaire, alors que la mer Rouge
s'étendait jusqu'aux lacs amers. Maintenant, que ce passage soit
miraculeux ou non, les Israélites n'en ont pas moins passé là pour
gagner la Terre promise, et l'armée de Pharaon a précisément péri en
cet endroit. Je pense donc que des fouilles pratiquées au milieu de ces
sables mettraient à découvert une grande quantité d'armes et
d'instruments d'origine égyptienne.
-- C'est évident, répondis-je, et il faut espérer pour les archéologues
que ces fouilles se feront tôt ou tard, lorsque des villes nouvelles
s'établiront sur cet isthme, après le percement du canal de Suez. Un
canal bien inutile pour un navire tel que le _Nautilus_ !
-- Sans doute, mais utile au monde entier, dit le capitaine Nemo. Les
anciens avaient bien compris cette utilité pour leurs affaires
commerciales d'établir une communication entre la mer Rouge et la
Méditerranée ; mais ils ne songèrent point à creuser un canal direct,
et ils prirent le Nil pour intermédiaire. Très probablement, le canal
qui réunissait le Nil à la mer Rouge fut commencé sous Sésostris, si
l'on en croit la tradition. Ce qui est certain, c'est que, six cent
quinze ans avant Jésus-Christ, Necos entreprit les travaux d'un canal
alimenté par les eaux du Nil, à travers la plaine d'Égypte qui regarde
l'Arabie. Ce canal se remontait en quatre jours, et sa largeur était
telle que deux trirèmes pouvaient y passer de front. Il fut continué
par Darius, fils d'Hytaspe, et probablement achevé par Ptolémée II.
Strabon le vit employé à la navigation ; mais la faiblesse de sa pente
entre son point de départ, près de Bubaste, et la mer Rouge, ne le
rendait navigable que pendant quelques mois de l'année. Ce canal servit
au commerce jusqu'au siècle des Antonins ; abandonné, ensablé, puis
rétabli par les ordres du calife Omar, il fut définitivement comblé en
761 ou 762 par le calife Al-Mansor, qui voulut empêcher les vivres
d'arriver à Mohammed-ben-Abdoallah, révolté contre lui. Pendant
l'expédition d'Égypte, votre général Bonaparte retrouva les traces de
ces travaux dans le désert de Suez, et, surpris par la marée, il
faillit périr quelques heures avant de rejoindre Hadjaroth, là même où
Moïse avait campé trois mille trois cents ans avant
lui.
-- Eh bien, capitaine, ce que les anciens n'avaient osé entreprendre,
cette jonction entre les deux mers qui abrégera de neuf mille
kilomètres la route de Cadix aux Indes, M. de Lesseps l'a fait, et
avant peu, il aura changé l'Afrique en une île immense.
-- Oui, monsieur Aronnax, et vous avez le droit d'être fier de votre
compatriote. C'est un homme qui honore plus une nation que les plus
grands capitaines ! Il a commencé comme tant d'autres par les ennuis et
les rebuts, mais il a triomphé, car il a le génie de la volonté. Et il
est triste de penser que cette oeuvre, qui aurait dû être une oeuvre
internationale, qui aurait suffi à illustrer un règne, n'aura réussi
que par l'énergie d'un seul homme. Donc, honneur à M. de Lesseps !
-- Oui, honneur à ce grand citoyen, répondis-je, tout surpris de
l'accent avec lequel le capitaine Nemo venait de parler.
-- Malheureusement, reprit-il, je ne puis vous conduire à travers ce
canal de Suez, mais vous pourrez apercevoir les longues jetées de
Port-Saïd après-demain, quand nous serons dans la Méditerranée.
-- Dans la Méditerranée ! m'écriai-je.
-- Oui, monsieur le professeur. Cela vous étonne ?
-- Ce qui m'étonne, c'est de penser que nous y serons après-demain.
-- Vraiment ?
-- Oui, capitaine, bien que je dusse être habitué à ne m'étonner de
rien depuis que je suis à votre bord !
-- Mais à quel propos cette surprise ?
-- A propos de l'effroyable vitesse que vous serez forcé d'imprimer au
_Nautilus_ s'il doit se retrouver après-demain en pleine Méditerranée,
ayant fait le tour de l'Afrique et doublé le cap de Bonne-Espérance !
-- Et qui vous dit qu'il fera le tour de l'Afrique, monsieur le
professeur ? Qui vous parle de doubler le cap de Bonne-Espérance !
-- Cependant, à moins que le _Nautilus_ ne navigue en terre ferme et
qu'il ne passe par-dessus l'isthme...
-- Ou par-dessous, monsieur Aronnax.
-- Par-dessous ?
-- Sans doute, répondit tranquillement le capitaine Nemo. Depuis
longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes
font aujourd'hui à sa surface.
-- Quoi ! il existerait un passage !
-- Oui, un passage souterrain que j'ai nommé Arabian-Tunnel. Il prend
au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Péluse.
-- Mais cet isthme n'est composé que de sables mouvants ?
-- Jusqu'à une certaine profondeur. Mais à cinquante mètres seulement
se rencontre une inébranlable assise de roc.
-- Et c'est par hasard que vous avez découvert ce passage ? demandai-je
de plus en plus surpris.
-- Hasard et raisonnement, monsieur le professeur, et même,
raisonnement plus que hasard.
-- Capitaine, je vous écoute, mais mon oreille résiste à ce qu'elle
entend.
-- Ah monsieur ! _Aures habent et non audient_ est de tous les temps.
Non seulement ce passage existe, mais j'en ai profité plusieurs fois.
Sans cela, je ne me serais pas aventuré aujourd'hui dans cette impasse
de la mer Rouge.
-- Est-il indiscret de vous demander comment vous avez découvert ce
tunnel ?
-- Monsieur, me répondit le capitaine, il n'y peut y avoir rien de
secret entre gens qui ne doivent plus se quitter. »
Je ne relevai pas l'insinuation et j'attendis le récit du capitaine
Nemo.
« Monsieur le professeur, me dit-il, c'est un simple raisonnement de
naturaliste qui m'a conduit a découvrir ce passage que je suis seul à
connaître. J'avais remarqué que dans la mer Rouge et dans la
Méditerranée, il existait un certain nombre de poissons d'espèces
absolument identiques, des ophidies, des fiatoles, des girelles, des
persègues, des joels, des exocets. Certain de ce fait je me demandai
s'il n'existait pas de communication entre les deux mers. Si elle
existait, le courant souterrain devait forcément aller de la mer Rouge
à la Méditerranée par le seul effet de la différence des niveaux. Je
pêchai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. Je leur
passai à la queue un anneau de cuivre, et je les rejetai à la mer.
Quelques mois plus tard, sur les côtes de Syrie, je reprenais quelques
échantillons de mes poissons ornés de leur anneau indicateur. La
communication entre les deux m'était donc démontrée. Je la cherchai
avec mon _Nautilus_, je la découvris, je m'y aventurai, et avant peu,
monsieur le professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel
arabique ! »
V
ARABIAN-TUNNEL
Ce jour même, je rapportai à Conseil et à Ned Land la partie de cette
conversation qui les intéressait directement. Lorsque je leur appris
que, dans deux jours, nous serions au milieu des eaux de la
Méditerranée, Conseil battit des mains, mais le Canadien haussa les
épaules.
« Un tunnel sous-marin ! s'écria-t-il, une communication entre les deux
mers ! Qui a jamais entendu parler de cela ?
-- Ami Ned, répondit Conseil, aviez-vous jamais entendu parler du
_Nautilus_ ? Non ! il existe cependant. Donc, ne haussez pas les
épaules si légèrement, et ne repoussez pas les choses sous prétexte que
vous n'en avez Jamais entendu parler.
-- Nous verrons bien ! riposta Ned Land, en secouant la tête. Après
tout, je ne demande pas mieux que de croire à son passage, à ce
capitaine, et fasse le ciel qu'il nous conduise, en effet, dans la
Méditerranée. »
Le soir même, par 21°30' de latitude nord, le _Nautilus_, flottant à la
surface de la mer, se rapprocha de la côte arabe. J'aperçus Djeddah,
important comptoir de l'Égypte, de la Syrie, de la Turquie et des
Indes. Je distinguai assez nettement l'ensemble de ses constructions,
les navires amarrés le long des quais, et ceux que leur tirant d'eau
obligeait à mouiller en rade. Le soleil, assez bas sur l'horizon,
frappait en plein les maisons de la ville et faisait ressortir leur
blancheur. En dehors, quelques cabanes de bois ou de roseaux
indiquaient le quartier habité par les Bédouins.
Bientôt Djeddah s'effaça dans les ombres du soir, et le _Nautilus_
rentra sous les eaux légèrement phosphorescentes.