« Nous voici arrivés, monsieur Aronnax, dit alors le capitaine Nemo.

Vous voyez cette baie resserrée. C'est ici même que dans un mois se

réuniront les nombreux bateaux de pêche des exploitants, et ce sont ces

eaux que leurs plongeurs iront audacieusement fouiller. Cette baie est

heureusement disposée pour ce genre de pêche. Elle est abritée des

vents les plus forts, et la mer n'y est jamais très houleuse,

circonstance très favorable au travail des plongeurs. Nous allons

maintenant revêtir nos scaphandres, et nous commencerons notre

promenade. »

Je ne répondis rien, et tout en regardant ces flots suspects, aidé des

matelots de l'embarcation, je commençai à revêtir mon lourd vêtement de

mer. Le capitaine Nemo et mes deux compagnons s'habillaient aussi.

Aucun des hommes du _Nautilus_ ne devait nous accompagner dans cette

nouvelle excursion.

Bientôt nous fûmes emprisonnés jusqu'au cou dans le vêtement de

caoutchouc, et des bretelles fixèrent sur notre dos les appareils à

air. Quant aux appareils Ruhmkorff, il n'en était pas question. Avant

d'introduire ma tête dans sa capsule de cuivre, j'en fis l'observation

au capitaine.

« Ces appareils nous seraient inutiles, me répondit le capitaine. Nous

n'irons pas à de grandes profondeurs, et les rayons solaires suffiront

à éclairer notre marche. D'ailleurs, il n'est pas prudent d'emporter

sous ces eaux une lanterne électrique. Son éclat pourrait attirer

inopinément quelque dangereux habitant de ces parages. »

Pendant que le capitaine Nemo prononçait ces paroles, je me retournai

vers Conseil et Ned Land. Mais ces deux amis avaient déjà emboîté leur

tête dans la calotte métallique, et ils ne pouvaient ni entendre ni

répondre.

Une dernière question me restait à adresser au capitaine Nemo :

« Et nos armes, lui demandai-je, nos fusils ?

-- Des fusils ! à quoi bon ? Vos montagnards n'attaquent-ils pas l'ours

un poignard à la main, et l'acier n'est-il pas plus sûr que le plomb ?

Voici une lame solide. Passez-la à votre ceinture et partons. »

Je regardai mes compagnons. Ils étaient armés comme nous, et, de plus,

Ned Land brandissait un énorme harpon qu'il avait déposé dans le canot

avant de quitter le _Nautilus_.

Puis, suivant l'exemple du capitaine, je me laissai coiffer de la

pesante sphère de cuivre, et nos réservoirs a air furent immédiatement

mis en activité.

Un instant après, les matelots de l'embarcation nous débarquaient les

uns après les autres, et, par un mètre et demi d'eau, nous prenions

pied sur un sable uni. Le capitaine Nemo nous fit un signe de la main.

Nous le suivîmes, et par une pente douce nous disparûmes sous les flots.

Là, les idées qui obsédaient mon cerveau m'abandonnèrent. Je redevins

étonnamment calme. La facilité de mes mouvements accrut ma confiance,

et l'étrangeté du spectacle captiva mon imagination.

Le soleil envoyait déjà sous les eaux une clarté suffisante. Les

moindres objets restaient perceptibles. Après dix minutes de marche,

nous étions par cinq mètres d'eau, et le terrain devenait à peu près

plat.

Sur nos pas, comme des compagnies de bécassines dans un marais, se

levaient des volées de poissons curieux du genre des monoptères, dont

les sujets n'ont d'autre nageoire que celle de la queue. Je reconnus le

javanais, véritable serpent long de huit décimètres, au ventre livide,

que l'on confondrait facilement avec le congre sans les lignes d'or de

ses flancs. Dans le genre des stromatées, dont le corps est très

comprimé et ovale, j'observai des parus aux couleurs éclatantes portant

comme une faux leur nageoire dorsale, poissons comestibles qui, séchés

et marinés, forment un mets excellent connu sous le nom de _karawade_

puis des tranquebars, appartenant au genre des apsiphoroïdes, dont le

corps est recouvert d'une cuirasse écailleuse à huit pans longitudinaux.

Cependant l'élévation progressive du soleil éclairait de plus en plus

la masse des eaux. Le sol changeait peu à peu. Au sable fin succédait

une véritable chaussée de rochers arrondis, revêtus d'un tapis de

mollusques et de zoophytes. Parmi les échantillons de ces deux

embranchements, je remarquai des placènes à valves minces et inégales,

sortes d'ostracées particulières à la mer Rouge et à l'océan Indien,

des lucines orangées à coquille orbiculaire, des tarières subulées,

quelques-unes de ces pourpres persiques qui fournissaient au _Nautilus_

une teinture admirable, des rochers cornus, longs de quinze

centimètres, qui se dressaient sous les flots comme des mains prêtes à

vous saisir, des turbinelles cornigères, toutes hérissées d'épines, des

lingules hyantes, des anatines, coquillages comestibles qui alimentent

les marchés de l'Hindoustan, des pélagies panopyres, légèrement

lumineuses, et enfin d'admirables oculines flabelliformes, magnifiques

éventails qui forment l'une des plus riches arborisations de ces mers.

Au milieu de ces plantes vivantes et sous les berceaux d'hydrophytes

couraient de gauches légions d'articulés, particulièrement des ranines

dentées, dont la carapace représente un triangle un peu arrondi, des

birgues spéciales à ces parages, des parthenopes horribles, dont

l'aspect répugnait aux regards. Un animal non moins hideux que je

rencontrai plusieurs fois, ce fut ce crabe énorme observé par M.

Darwin, auquel la nature a donné l'instinct et la force nécessaires

pour se nourrir de noix de coco ; il grimpe aux arbres du rivage, il

fait tomber la noix qui se fend dans sa chute, et il l'ouvre avec ses

puissantes pinces. Ici, sous ces flots clairs, ce crabe courait avec

une agilité sans pareille, tandis que des chélonées franches, de cette

espèce qui fréquente les côtes du Malabar, se déplaçaient lentement

entre les roches ébranlées.

Vers sept heures, nous arpentions enfin le banc de pintadines, sur

lequel les huîtres perlières se reproduisent par millions. Ces

mollusques précieux adhéraient aux rocs et y étaient fortement attachés

par ce byssus de couleur brune qui ne leur permet pas de se déplacer.

En quoi ces huîtres sont inférieures aux moules elles-mêmes auxquelles

la nature n'a pas refusé toute faculté de locomotion.

La pintadine _meleagrina_, la mère perle, dont les valves sont à peu

près égales, se présente sous la forme d'une coquille arrondie, aux

épaisses parois, très rugueuses à l'extérieur. Quelques-unes de ces

coquilles étaient feuilletées et sillonnées de bandes verdâtres qui

rayonnaient de leur sommet. Elles appartenaient aux jeunes huîtres. Les

autres, à surface rude et noire, vieilles de dix ans et plus,

mesuraient jusqu'à quinze centimètres de largeur.

Le capitaine Nemo me montra de la main cet amoncellement prodigieux de

pintadines, et je compris que cette mine était véritablement

inépuisable, car la force créatrice de la nature l'emporte sur

l'instinct destructif de l'homme. Ned Land, fidèle a cet instinct, se

hâtait d'emplir des plus beaux mollusques un filet qu'il portait à son

côté.

Mais nous ne pouvions nous arrêter. Il fallait suivre le capitaine qui

semblait se diriger par des sentiers connus de lui seul. Le sol

remontait sensiblement, et parfois mon bras, que j'élevais, dépassait

la surface de la mer. Puis le niveau du banc se rabaissait

capricieusement. Souvent nous tournions de hauts rocs effilés en

pyramidions. Dans leurs sombres anfractuosités de gros crustacés,

pointés sur leurs hautes pattes comme des machines de guerre, nous

regardaient de leurs yeux fixes, et sous nos pieds rampaient des

myrianes, des glycères, des aricies et des annélides, qui allongeaient

démesurément leurs antennes et leurs cyrrhes tentaculaires.

En ce moment s'ouvrit devant nos pas une vaste grotte, creusée dans un

pittoresque entassement de rochers tapissés de toutes les hautes-lisses

de la flore sous-marine. D'abord, cette grotte me parut profondément

obscure. Les rayons solaires semblaient s'y éteindre par dégradations

successives. Sa vague transparence n'était plus que de la lumière noyée.

Le capitaine Nemo y entra. Nous après lui. Mes yeux s'accoutumèrent

bientôt à ces ténèbres relatives. Je distinguai les retombées si

capricieusement contournées de la voûte que supportaient des piliers

naturels, largement assis sur leur base granitique, comme les lourdes

colonnes de l'architecture toscane. Pourquoi notre incompréhensible

guide nous entraînait-il au fond de cette crypte sous-marine ? J'allais

le savoir avant peu.

Après avoir descendu une pente assez raide, nos pieds foulèrent le fond

d'une sorte de puits circulaire. Là, le capitaine Nemo s'arrêta, et de

la main il nous indiqua un objet que je n'avais pas encore aperçu.

C'était une huître de dimension extraordinaire, une tridacne

gigantesque, un bénitier qui eût contenu un lac d'eau sainte, une

vasque dont la largeur dépassait deux mètres, et conséquemment plus

grande que celle qui ornait le salon du _Nautilus_.

Je m'approchai de ce mollusque phénoménal. Par son byssus il adhérait à

une table de granit, et là il se développait isolément dans les eaux

calmes de la grotte. J'estimai le poids de cette tridacne à trois cents

kilogrammes. Or, une telle huître contient quinze kilos de chair, et il

faudrait l'estomac d'un Gargantua pour en absorber quelques douzaines.

Le capitaine Nemo connaissait évidemment l'existence de ce bivalve. Ce

n'était pas la première fois qu'il le visitait, et je pensais qu'en

nous conduisant en cet endroit il voulait seulement nous montrer une

curiosité naturelle. Je me trompais. Le capitaine Nemo avait un intérêt

particulier à constater l'état actuel de cette tridacne.

Les deux valves du mollusque étaient entr'ouvertes. Le capitaine

s'approcha et introduisit son poignard entre les coquilles pour les

empêcher de se rabattre ; puis, de la main, il souleva la tunique

membraneuse et frangée sur ses bords qui formait le manteau de l'animal.

Là, entre les plis foliacés, je vis une perle libre dont la grosseur

égalait celle d'une noix de cocotier. Sa forme globuleuse, sa limpidité

parfaite, son orient admirable en faisaient un bijou d'un inestimable

prix. Emporté par la curiosité, j'étendais la main pour la saisir, pour

la peser, pour la palper ! Mais le capitaine m'arrêta, fit un signe

négatif, et, retirant son poignard par un mouvement rapide, il laissa

les deux valves se refermer subitement.

Je compris alors quel était le dessein du capitaine Nemo. En laissant

cette perle enfouie sous le manteau de la tridacne, il lui permettait

de s'accroître insensiblement. Avec chaque année la sécrétion du

mollusque y ajoutait de nouvelles couches concentriques. Seul, le

capitaine connaissait la grotte où « mûrissait » cet admirable fruit de

la nature ; seul il l'élevait, pour ainsi dire, afin de la transporter

un jour dans son précieux musée. Peut-être même, suivant l'exemple des

Chinois et des Indiens, avait-il déterminé la production de cette perle

en introduisant sous les plis du mollusque quelque morceau de verre et

de métal, qui s'était peu à peu recouvert de la matière nacrée. En tout

cas, comparant cette perle à celles que je connaissais déjà, à celles

qui brillaient dans la collection du capitaine, j'estimai sa valeur à

dix millions de francs au moins. Superbe curiosité naturelle et non

bijou de luxe, car je ne sais quelles oreilles féminines auraient pu la

supporter.

La visite à l'opulente tridacne était terminée. Le capitaine Nemo

quitta la grotte, et nous remontâmes sur le banc de pintadines, au

milieu de ces eaux claires que ne troublait pas encore le travail des

plongeurs.

Nous marchions isolément, en véritables flâneurs, chacun s'arrêtant ou

s'éloignant au gré de sa fantaisie. Pour mon compte, je n'avais plus

aucun souci des dangers que mon imagination avait exagérés si

ridiculement. Le haut-fond se rapprochait sensiblement de la surface de

la mer, et bientôt par un mètre d'eau ma tête dépassa le niveau

océanique. Conseil me rejoignit, et collant sa grosse capsule à la

mienne, il me fit des yeux un salut amical. Mais ce plateau élevé ne

mesurait que quelques toises, et bientôt nous fûmes rentrés dans notre

élément. Je crois avoir maintenant le droit de le qualifier ainsi.

Dix minutes après, le capitaine Nemo s'arrêtait soudain. Je crus qu'il

faisait halte pour retourner sur ses pas. Non. D'un geste, il nous

ordonna de nous blottir près de lui au fond d'une large anfractuosité.

Sa main se dirigea vers un point de la masse liquide, et je regardai

attentivement.

A cinq mètres de moi, une ombre apparut et s'abaissa jusqu'au sol.

L'inquiétante idée des requins traversa mon esprit. Mais je me

trompais, et, cette fois encore, nous n'avions pas affaire aux monstres

de l'Océan.

C'était un homme, un homme vivant, un Indien, un noir, un pêcheur, un

pauvre diable, sans doute, qui venait glaner avant la récolte.

J'apercevais les fonds de son canot mouillé à quelques pieds au-dessus

de sa tête. Il plongeait, et remontait successivement. Une pierre

taillée en pain de sucre et qu'il serrait du pied, tandis qu'une corde

la rattachait à son bateau, lui servait à descendre plus rapidement au

fond de la mer. C'était là tout son outillage. Arrivé au sol, par cinq

mètres de profondeur environ, il se précipitait à genoux et remplissait

son sac de pintadines ramassées au hasard. Puis, il remontait, vidait

son sac, ramenait sa pierre, et recommençait son opération qui ne

durait que trente secondes.

Ce plongeur ne nous voyait pas. L'ombre du rocher nous dérobait a ses

regards. Et d'ailleurs, comment ce pauvre Indien aurait-il jamais

supposé que des hommes, des êtres semblables à lui, fussent là, sous

les eaux, épiant ses mouvements, ne perdant aucun détail de sa pêche !

Plusieurs fois, il remonta ainsi et plongea de nouveau. Il ne rapportai

pas plus d'une dizaine de pintadines à chaque plongée, car il fallait

les arracher du banc auquel elles s'accrochaient par leur robuste

byssus. Et combien de ces huîtres étaient privées de ces perles pour

lesquelles il risquait sa vie !

Je l'observais avec une attention profonde. Sa manoeuvre se faisait

régulièrement, et pendant une demi-heure, aucun danger ne parut le

menacer. Je me familiarisais donc avec le spectacle de cette pêche

intéressante, quand, tout d'un coup, à un moment où l'Indien était

agenouillé sur le sol, je lui vis faire un geste d'effroi ? se relever

et prendre son élan pour remonter à la surface des flots.

Je compris son épouvante. Une ombre gigantesque apparaissait au-dessus

du malheureux plongeur. C'était un requin de grande taille qui

s'avançait diagonalement, l'oeil en feu, les mâchoires ouvertes !

J'étais muet d'horreur, incapable de faire un mouvement.

Le vorace animal, d'un vigoureux coup de nageoire, s'élança vers

l'Indien, qui se jeta de côté et évita la morsure du requin, mais non

le battement de sa queue, car cette queue, le frappant à la poitrine, I

étendit sur le sol.

Cette scène avait duré quelques secondes à peine. Le requin revint, et,

se retournant sur le dos, il s'apprêtait à couper l'Indien en deux,

quand je sentis le capitaine Nemo, posté près de moi, se lever

subitement. Puis, son poignard à la main, il marcha droit au monstre,

prêt à lutter corps à corps avec lui.

Le squale, au moment où il allait happer le malheureux pêcheur, aperçut

son nouvel adversaire, et se replaçant sur le ventre, il se dirigea

rapidement vers lui.

Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Replié sur lui-même, il

attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque

celui-ci se précipita sur lui, le capitaine, se jetant de côté avec une

prestesse prodigieuse, évita le choc et lui enfonça son poignard dans

le ventre. Mais, tout n'était pas dit. Un combat terrible s'engagea.

Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait à flots de ses

blessures. La mer se teignit de rouge, et, à travers ce liquide opaque,

je ne vis plus rien.

Plus rien, jusqu'au moment où, dans une éclaircie, j'aperçus

l'audacieux capitaine, cramponné à l'une des nageoires de l'animal,

luttant corps à corps avec le monstre, labourant de coups de poignard

le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup

définitif, c'est-à-dire l'atteindre en plein coeur. Le squale, se

débattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous

menaçait de me renverser.

J'aurais voulu courir au secours du capitaine. Mais, cloué par

l'horreur, je ne pouvais remuer.

Je regardais, l'oeil hagard. Je voyais les phases de la lutte se

modifier. Le capitaine tomba sur le sol, renversé par la masse énorme

qui pesait sur lui. Puis, les mâchoires du requin s'ouvrirent

démesurément comme une cisaille d'usine, et c'en était fait du

capitaine si, prompt comme la pensée, son harpon à la main, Ned Land,

se précipitant vers le requin, ne l'eût frappe de sa terrible pointe.

Les flots s'imprégnèrent d'une masse de sang. Ils s'agitèrent sous les

mouvements du squale qui les battait avec une indescriptible fureur.

Ned Land n'avait pas manqué son but. C'était le râle du monstre. Frappé

au coeur, il se débattait dans des spasmes épouvantables, dont le

contrecoup renversa Conseil.

Cependant, Ned Land avait dégagé le capitaine. Celui-ci, relevé sans

blessures, alla droit à l'indien, coupa vivement la corde qui le liait

à sa pierre, le prit dans ses bras et, d'un vigoureux coup de talon, il

remonta à la surface de la mer.

Nous le suivîmes tous trois, et, en quelques instants, miraculeusement

sauvés, nous atteignions l'embarcation du pêcheur.

Le premier soin du capitaine Nemo fut de rappeler ce malheureux à la

vie. Je ne savais s'il réussirait. Je l'espérais, car l'immersion de ce

pauvre diable n'avait pas été longue. Mais le coup de queue du requin

pouvait l'avoir frappé à mort.

Heureusement, sous les vigoureuses frictions de Conseil et du

capitaine, je vis, peu à peu, le noyé revenir au sentiment. Il ouvrit

les yeux. Quelle dut être sa surpris-je son épouvante même, à voir les

quatre grosses têtes de cuivre qui se penchaient sur lui !

Et surtout, que dut-il penser, quand le capitaine Nemo, tirant d'une

poche de son vêtement un sachet de perles, le lui eut mis dans la main

? Cette magnifique aumône de l'homme des eaux au pauvre Indien de

Ceylan fut acceptée par celui-ci d'une main tremblante.

Ses yeux effarés indiquaient du reste qu'il ne savait à quels êtres

surhumains il devait à la fois la fortune et la vie.

Sur un signe du capitaine, nous regagnâmes le banc de pintadines, et,

suivant la route déjà parcourue, après une demi-heure de marche nous

rencontrions l'ancre qui rattachait au sol le canot du _Nautilus_.

Une fois embarqués, chacun de nous, avec l'aide des matelots, se

débarrassa de sa lourde carapace de cuivre.

La première parole du capitaine Nemo fut pour le Canadien.

« Merci, maître Land, lui dit-il.

-- C'est une revanche, capitaine, répondit Ned Land. Je vous devais

cela. »

Un pâle sourire glissa sur les lèvres du capitaine, et ce fut tout.

« Au _Nautilus_ », dit-il.

L'embarcation vola sur les flots. Quelques minutes plus tard, nous

rencontrions le cadavre du requin qui flottait.

A la couleur noire marquant l'extrémité de ses nageoires, je reconnus

le terrible mélanoptère de la mer des Indes, de l'espèce des requins

proprement dits. Sa longueur dépassait vingt-cinq pieds ; sa bouche

énorme occupait le tiers de son corps. C'était un adulte, ce qui se

voyait aux six rangées de dents, disposées en triangles isocèles sur la

mâchoire supérieure.

Conseil le regardait avec un intérêt tout scientifique, et je suis sûr

qu'il le rangeait, non sans raison, dans la classe des cartilagineux.

ordre des chondroptérygiens à branchies fixes, famille des sélaciens,

genre des squales.

Pendant que je considérais cette masse inerte, une douzaine de ces

voraces mélanoptères apparut tout d'un coup autour de l'embarcation ;

mais, sans se préoccuper de nous, ils se jetèrent sur le cadavre et

s'en disputèrent les lambeaux.

A huit heures et demie, nous étions de retour à bord du _Nautilus_.

Là, je me pris à réfléchir sur les incidents de notre excursion au banc

de Manaar. Deux observations s'en dégageaient inévitablement. L'une,

portant sur l'audace sans pareille du capitaine Nemo, l'autre sur son

dévouement pour un être humain, l'un des représentants de cette race

qu'il fuyait sous les mers. Quoi qu'il en dît, cet homme étrange

n'était pas parvenu encore à tuer son coeur tout entier.

Lorsque je lui fis cette observation, il me répondit d'un ton

légèrement ému :

« Cet Indien, monsieur le professeur, c'est un habitant du pays des

opprimés, et je suis encore, et, jusqu'à mon dernier souffle, je serai

de ce pays-là ! »

IV

LA MER ROUGE

Pendant la journée du 29 janvier, l'île de Ceylan disparut sous

l'horizon, et le _Nautilus_, avec une vitesse de vingt milles à

l'heure, se glissa dans ce labyrinthe de canaux qui séparent les

Maledives des Laquedives. Il rangea même l'île Kittan, terre d'origine

madréporique, découverte par Vasco de Gama en 1499, et l'une des

dix-neuf principales îles de cet archipel des Laquedives, situé entre

10° et 14°30' de latitude nord, et 69° et 50°72' de longitude est.

Nous avions fait alors seize mille deux cent vingt milles, ou sept

mille cinq cents lieues depuis notre point de départ dans les mers du

Japon.

Le lendemain 30 janvier - lorsque le _Nautilus_ remonta à la surface de

l'Océan, il n'avait plus aucune terre en vue. Il faisait route au

nord-nord-ouest, et se dirigeait vers cette mer d'Oman, creusée entre

l'Arabie et la péninsule indienne, qui sert de débouché au golfe

Persique.

C'était évidemment une impasse, sans issue possible. Où nous conduisait

donc le capitaine Nemo ? Je n'aurais pu le dire. Ce qui ne satisfit pas

le Canadien, qui, ce jour-là, me demanda où nous allions.

« Nous allons, maître Ned, où nous conduit la fantaisie du capitaine.

-- Cette fantaisie, répondit le Canadien, ne peut nous mener loin. Le

golfe Persique n'a pas d'issue, et si nous y entrons, nous ne tarderons

guère à revenir sur nos pas.

-- Eh bien ! nous reviendrons, maître Land, et si après le golfe

Persique, le _Nautilus_ veut visiter la mer Rouge, le détroit de

Babel-Mandeb est toujours là pour lui livrer passage.

-- Je ne vous apprendrai pas, monsieur, répondit Ned Land, que la mer

Rouge est non moins fermée que le golfe, puisque l'isthme de Suez n'est

pas encore percé, et, le fût-il, un bateau mystérieux comme le nôtre ne

se hasarderait pas dans ses canaux coupés d'écluses. Donc, la mer Rouge

n'est pas encore le chemin qui nous ramènera en Europe.

-- Aussi, n'ai-je pas dit que nous reviendrions en Europe.

-- Que supposez-vous donc ?

-- Je suppose qu'après avoir visité ces curieux parages de l'Arabie et

de l'Égypte, le _Nautilus_ redescendra l'Océan indien, peut-être à

travers le canal de Mozambique, peut-être au large des Mascareignes, de

manière à gagner le cap de Bonne-Espérance.

Et une fois au cap de Bonne-Espérance ? demanda le Canadien avec une

insistance toute particulière.

-- Eh bien, nous pénétrerons dans cet Atlantique que nous ne

connaissons pas encore. Ah ça ! ami Ned, vous vous fatiguez donc de ce

voyage sous les mers ? Vous vous blasez donc sur le spectacle

incessamment varié des merveilles sous-marines ? Pour mon compte, je

verrai avec un extrême dépit finir ce voyage qu'il aura été donné à si

peu d'hommes de faire.

-- Mais savez-vous, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, que voilà

bientôt trois mois que nous sommes emprisonnés à bord de ce _Nautilus_ ?

-- Non, Ned, je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir, et je ne

compte ni les jours, ni les heures.

-- Mais la conclusion ?

-- La conclusion viendra en son temps. D'ailleurs, nous n'y pouvons

rien, et nous discutons inutilement. Si vous veniez me dire, mon brave

Ned : « Une chance d'évasion nous est offerte », je la discuterais avec

vous. Mais tel n'est pas le cas et, à vous parler franchement, je ne

crois pas que le capitaine Nemo s'aventure jamais dans les mers

européennes. »

Par ce court dialogue, on verra que, fanatique du _Nautilus_, j'étais

incarné dans la peau de son commandant.

Quant à Ned Land, il termina la conversation par ces mots, en forme de

monologue : « Tout cela est bel et bon, mais, à mon avis, où il y a de

la gêne, il n'y a plus de plaisir. »

Pendant quatre jours, jusqu'au 3 février, le _Nautilus_ visita la mer

d'Oman, sous diverses vitesses et à diverses profondeurs. Il semblait

marcher au hasard, comme s'il eût hésité sur la route à suivre, mais il

ne dépassa jamais le tropique du Cancer.

Vingt Mille Lieues Sous Les Mers — Part 2 · 第 2 / 19 段