Produced by Norm Wolcott
20000 Lieues sous les mers, Part 2
JULES VERNE
VINGT MILLE LIEUES
SOUS
LES MERS
ILLUSTRE DE
111 DESSINS PAR DE NEUVILLI
BIBLIOTHEQUE
D'EDUCATION ET DE RECREATION
J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
PARIS
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TABLE DES MATIÈRES
DEUXIÈME PARTIE
I L'océan Indien
II Une nouvelle proposition du capitaine Nemo
III Une perle de dix millions
IV La mer Rouge
V Arabian-Tunnel
VI L'Archipel grec
VII La Méditerranée en quarante-huit heures
VIII La baie de Vigo
IX Un continent disparu
X Les houillères sous-marines
XI La mer de Sargasses
XII Cachalots et baleines
XIII La banquise
XIV Le pôle Sud
XV Accident ou incident ?
XVI Faute d'air
XVII Du cap Horn à l'Amazone
XVIII Les poulpes
XIX Le Gulf-Stream
XX Par 47°24' de latitude et de 17°28' de longitude
XXI Une hécatombe
XXII Les dernières paroles du capitaine Nemo
XXIII Conclusion
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VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS
DEUXIÈME PARTIE
I
L'OCÉAN INDIEN
Ici commence la seconde partie de ce voyage sous les mers. La première
s'est terminée sur cette émouvante scène du cimetière de corail qui a
laissé dans mon esprit une impression profonde. Ainsi donc, au sein de
cette mer immense, la vie du capitaine Nemo se déroulait tout entière,
et il n'était pas jusqu'à sa tombe qu'il n'eût préparée dans le plus
impénétrable de ses abîmes. Là, pas un des monstres de l'Océan ne
viendrait troubler le dernier sommeil de ces hôtes du _Nautilus_, de
ces amis, rivés les uns aux autres, dans la mort aussi bien que dans la
vie ! « Nul homme, non plus ! » avait ajouté le capitaine.
Toujours cette même défiance, farouche, implacable, envers les sociétés
humaines !
Pour moi, je ne me contentais plus des hypothèses qui satisfaisaient
Conseil. Ce digne garçon persistait à ne voir dans le commandant du
_Nautilus_ qu'un de ces savants méconnus qui rendent à l'humanité
mépris pour indifférence. C'était encore pour lui un génie incompris
qui, las des déceptions de la terre, avait dû se réfugier dans cet
inaccessible milieu où ses instincts s'exerçaient librement. Mais, à
mon avis, cette hypothèse n'expliquait qu'un des cotes du capitaine
Nemo.
En effet, le mystère de cette dernière nuit pendant laquelle nous
avions été enchaînés dans la prison et le sommeil, la précaution si
violemment prise par le capitaine d'arracher de mes yeux la lunette
prête à parcourir l'horizon, la blessure mortelle de cet homme due à un
choc inexplicable du _Nautilus_, tout cela me poussait dans une voie
nouvelle. Non ! le capitaine Nemo ne se contentait pas de fuir les
hommes ! Son formidable appareil servait non seulement ses instincts de
liberté, mais peut-être aussi les intérêts de je ne sais quelles
terribles représailles.
En ce moment, rien n'est évident pour moi, je n'entrevois encore dans
ces ténèbres que des lueurs, et je dois me borner à écrire, pour ainsi
dire, sous la dictée des événements.
D'ailleurs rien ne nous lie au capitaine Nemo. Il sait que s'échapper
du _Nautilus_ est impossible. Nous ne sommes pas même prisonniers sur
parole. Aucun engagement d'honneur ne nous enchaîne. Nous ne sommes que
des captifs, que des prisonniers déguisés sous le nom d'hôtes par un
semblant de courtoisie. Toutefois, Ned Land n'a pas renoncé à l'espoir
de recouvrer sa liberté. Il est certain qu'il profitera de la première
occasion que le hasard lui offrira. Je ferai comme lui sans doute. Et
cependant, ce ne sera pas sans une sorte de regret que j'emporterai ce
que la générosité du capitaine nous aura laissé pénétrer des mystères
du Nautilus ! Car enfin, faut-il haïr cet homme ou l'admirer ? Est-ce
une victime ou un bourreau ? Et puis, pour être franc, je voudrais.
avant de l'abandonner à jamais, je voudrais avoir accompli ce tour du
monde sous-marin dont les débuts sont si magnifiques. Je voudrais avoir
observé la complète série des merveilles entassées sous les mers du
globe. Je voudrais avoir vu ce que nul homme n'a vu encore, quand je
devrais payer de ma vie cet insatiable besoin d'apprendre ! Qu'ai-je
découvert jusqu'ici ? Rien, ou presque rien, puisque nous n'avons
encore parcouru que six mille lieues à travers le Pacifique !
Pourtant je sais bien que le _Nautilus_ se rapproche des terres
habitées, et que, si quelque chance de salut s'offre à nous, il serait
cruel de sacrifier mes compagnons à ma passion pour l'inconnu. Il
faudra les suivre, peut-être même les guider. Mais cette occasion se
présentera-t-elle jamais ? L'homme privé par la force de son libre
arbitre la désire, cette occasion, mais le savant, le curieux, la
redoute.
Ce jour-là, 21 janvier 1868, à midi, le second vint prendre la hauteur
du soleil. Je montai sur la plate-forme, j'allumai un cigare, et je
suivis l'opération. Il me parut évident que cet homme ne comprenait pas
le français, car plusieurs fois je fis à voix haute des réflexions qui
auraient dû lui arracher quelque signe involontaire d'attention, s'il
les eût comprises, mais il resta impassible et muet.
Pendant qu'il observait au moyen du sextant, un des matelots du
_Nautilus_ cet homme vigoureux qui nous avait accompagnés lors de notre
première excursion sous-marine à l'île Crespo vint nettoyer les vitres
du fanal. J'examinai alors l'installation de cet appareil dont la
puissance était centuplée par des anneaux lenticulaires disposés comme
ceux des phares, et qui maintenaient sa lumière dans le plan utile. La
lampe électrique était combinée de manière à donner tout son pouvoir
éclairant. Sa lumière, en effet, se produisait dans le vide, ce qui
assurait à la fois sa régularité et son intensité. Ce vide économisait
aussi les pointes de graphite entre lesquelles se développe l'arc
lumineux. Économie importante pour le capitaine Nemo, qui n'aurait pu
les renouveler aisément. Mais, dans ces conditions, leur usure était
presque insensible.
Lorsque le _Nautilus_ se prépara à reprendre sa marche sous-marine, je
redescendis au salon. Les panneaux se refermèrent, et la route fut
donnée directement à l'ouest.
Nous sillonnions alors les flots de l'océan Indien, vaste plaine
liquide d'une contenance de cinq cent cinquante millions d'hectares, et
dont les eaux sont si transparentes qu'elles donnent le vertige à qui
se penche à leur surface. Le _Nautilus_ y flottait généralement entre
cent et deux cents mètres de profondeur. Ce fut ainsi pendant quelques
jours. A tout autre que moi, pris d'un immense amour de la mer, les
heures eussent sans doute paru longues et monotones ; mais ces
promenades quotidiennes sur la plate-forme où je me retrempais dans
l'air vivifiant de l'Océan, le spectacle de ces riches eaux à travers
les vitres du salon, la lecture des livres de la bibliothèque, la
rédaction de mes mémoires, employaient tout mon temps et ne me
laissaient pas un moment de lassitude ou d'ennui.
Notre santé à tous se maintenait dans un état très satisfaisant. Le
régime du bord nous convenait parfaitement, et pour mon compte, je me
serais bien passé des variantes que Ned Land, par esprit de
protestation, s'ingéniait à y apporter. De plus, dans cette température
constante, il n'y avait pas même un rhume à craindre. D'ailleurs, ce
madréporaire Dendrophyllée, connu en Provence sous le nom de « Fenouil
de mer », et dont il existait une certaine réserve à bord, eût fourni
avec la chair fondante de ses polypes une pâte excellente contre la
toux.
Pendant quelques jours, nous vîmes une grande quantité d'oiseaux
aquatiques, palmipèdes, mouettes ou goélands. Quelques-uns furent
adroitement tués, et, préparés d'une certaine façon, ils fournirent un
gibier d'eau très acceptable. Parmi les grands voiliers, emportés à de
longues distances de toutes terres, et qui se reposent sur les flots
des fatigues du vol, j'aperçus de magnifiques albatros au cri
discordant comme un braiement d'âne, oiseaux qui appartiennent à la
famille des longipennes. La famille des totipalmes était représentée
par des frégates rapides qui pêchaient prestement les poissons de la
surface, et par de nombreux phaétons ou paille-en-queue, entre autres,
ce phaéton à brins rouges, gros comme un pigeon, et dont le plumage
blanc est nuancé de tons roses qui font valoir la teinte noire des
ailes.
Les filets du _Nautilus_ rapportèrent plusieurs sortes de tortues
marines, du genre caret, à dos bombé, et dont l'écaille est très
estimée. Ces reptiles, qui plongent facilement, peuvent se maintenir
longtemps sous l'eau en fermant la soupape charnue située à l'orifice
externe de leur canal nasal. Quelques-uns de ces carets, lorsqu'on les
prit, dormaient encore dans leur carapace, à l'abri des animaux marins.
La chair de ces tortues était généralement médiocre, mais leurs oeufs
formaient un régal excellent.
Quant aux poissons, ils provoquaient toujours notre admiration, quand
nous surprenions à travers les panneaux ouverts les secrets de leur vie
aquatique. Je remarquai plusieurs espèces qu'il ne m'avait pas été
donné d'observer jusqu'alors.
Je citerai principalement des ostracions particuliers à la mer Rouge, à
la mer des Indes et à cette partie de l'Océan qui baigne les côtes de
l'Amérique équinoxiale. Ces poissons, comme les tortues, les tatous,
les oursins, les crustacés, sont protégés par une cuirasse qui n'est ni
crétacée, ni pierreuse, mais véritablement osseuse. Tantôt, elle
affecte la forme d'un solide triangulaire, tantôt la forme d'un solide
quadrangulaire. Parmi les triangulaires, j'en notai quelques-uns d'une
longueur d'un demi-décimètre, d'une chair salubre, d'un goût exquis,
bruns à la queue, jaunes aux nageoires, et dont je recommande
l'acclimatation même dans les eaux douces, auxquelles d'ailleurs un
certain nombre de poissons de mer s'accoutument aisément. Je citerai
aussi des ostracions quadrangulaires, surmontés sur le dos de quatre
gros tubercules : des ostracions mouchetés de points blancs sous la
partie inférieure du corps, qui s'apprivoisent comme des oiseaux ; des
trigones, pourvus d'aiguillons formés par la prolongation de leur
croûte osseuse, et auxquels leur singulier grognement a valu le surnom
de « cochons de mer » ; puis des dromadaires à grosses bosses en forme
de cône, dont la chair est dure et coriace.
Je relève encore sur les notes quotidiennes tenues par maître Conseil
certains poissons du genre tétrodons, particuliers à ces mers, des
spenglériens au dos rouge, à la poitrine blanche, qui se distinguent
par trois rangées longitudinales de filaments, et des électriques,
longs de sept pouces, parés des plus vives couleurs. Puis, comme
échantillons d'autres genres, des ovoïdes semblables à un oeuf d'un
brun noir, sillonnés de bandelettes blanches et dépourvus de queue ;
des diodons, véritables porcs-épics de la mer, munis d'aiguillons et
pouvant se gonfler de manière à former une pelote hérissée de dards ;
des hippocampes communs à tous les océans ; des pégases volants, à
museau allongé, auxquels leurs nageoires pectorales, très étendues et
disposées en forme d'ailes, permettent sinon de voler, du moins de
s'élancer dans les airs ; des pigeons spatulés, dont la queue est
couverte de nombreux anneaux écailleux ; des macrognathes à longue
mâchoire, excellents poissons longs de vingt-cinq centimètres et
brillants des plus agréables couleurs ; des calliomores livides, dont
la tête est rugueuse ; des myriades de blennies-sauteurs, rayés de
noir, aux longues nageoires pectorales, glissant à la surface des eaux
avec une prodigieuse vélocité ; de délicieux vélifères, qui peuvent
hisser leurs nageoires comme autant de voiles déployées aux courants
favorables ; des kurtes splendides, auxquels la nature a prodigué le
jaune, le bleu céleste, l'argent et l'or ; des trichoptères, dont les
ailes sont formées de filaments ; des cottes, toujours maculées de
limon, qui produisent un certain bruissement ; des trygles, dont le
foie est considéré comme poison ; des bodians, qui portent sur les yeux
une oeillère mobile ; enfin des soufflets, au museau long et tubuleux,
véritables gobe-mouches de l'Océan, armés d'un fusil que n'ont prévu ni
les Chassepot ni les Remington, et qui tuent les insectes en les
frappant d'une simple goutte d'eau.
Dans le quatre-vingt-neuvième genre des poissons classés par Lacépède,
qui appartient à la seconde sous-classe des osseux, caractérisés par un
opercule et une membrane bronchiale, je remarquai la scorpène, dont la
tête est garnie d'aiguillons et qui ne possède qu'une seule nageoire
dorsale ; ces animaux sont revêtus ou privés de petites écailles,
suivant le sous-genre auquel ils appartiennent. Le second sous-genre
nous donna des échantillons de dydactyles longs de trois à quatre
décimètres, rayés de jaune, mais dont la tête est d'un aspect
fantastique. Quant au premier sous-genre, il fournit plusieurs
spécimens de ce poisson bizarre justement surnommé « crapaud de mer »,
poisson à tête grande, tantôt creusée de sinus profonds, tantôt
boursouflée de protubérances ; hérissé d'aiguillons et parsemé de
tubercules, il porte des cornes irrégulières et hideuses ; son corps et
sa queue sont garnis de callosités ; ses piquants font des blessures
dangereuses ; il est répugnant et horrible.
Du 21 au 23 janvier, le _Nautilus_ marcha à raison de deux cent
cinquante lieues par vingt-quatre heures, soit cinq cent quarante
milles, ou vingt-deux milles à l'heure.
Si nous reconnaissions au passage les diverses variétés de poissons,
c'est que ceux-ci, attirés par l'éclat électrique, cherchaient à nous
accompagner ; la plupart, distancés par cette vitesse, restaient
bientôt en arrière ; quelques-uns cependant parvenaient à se maintenir
pendant un certain temps dans les eaux du _Nautilus_.
Le 24 au matin, par 12°5' de latitude sud et 94°33' de longitude, nous
eûmes connaissance de l'île Keeling, soulèvement madréporique planté de
magnifiques cocos, et qui fut visitée par M. Darwin et le capitaine
Fitz-Roy. Le _Nautilus_ prolongea à peu de distance les accores de
cette île déserte. Ses dragues rapportèrent de nombreux échantillons de
polypes et d'échinodermes, et des tests curieux de l'embranchement des
mollusques. Quelques précieux produits de l'espèce des dauphinules
accrurent les trésors du capitaine Nemo, auquel je joignis une astrée
punctifère, sorte de polypier parasite souvent fixé sur une coquille.
Bientôt l'île Keeling disparut sous l'horizon, et la route fut donnée
au nord-ouest vers la pointe de la péninsule indienne.
« Des terres civilisées, me dit ce jour-là Ned Land. Cela vaudra mieux
que ces îles de la Papouasie, où l'on rencontre plus de sauvages que de
chevreuils ! Sur cette terre indienne, monsieur le professeur, il y a
des routes, des chemins de fer, des villes anglaises, françaises et
indoues. On ne ferait pas cinq milles sans y rencontrer un compatriote.
Hein ! est-ce que le moment n'est pas venu de brûler la politesse au
capitaine Nemo ?
-- Non. Ned, non, répondis-je d'un ton très déterminé. Laissons courir,
comme vous dites, vous autres marins. Le _Nautilus_ se rapproche des
continents habités. Il revient vers l'Europe, qu'il nous y conduise.
Une fois arrivés dans nos mers, nous verrons ce que la prudence nous
conseillera de tenter. D'ailleurs, je ne suppose pas que le capitaine
Nemo nous permette d'aller chasser sur les côtes du Malabar ou de
Coromandel comme dans les forêts de la Nouvelle-Guinée.
-- Eh bien ! monsieur, ne peut-on se passer de sa permission ? »
Je ne répondis pas au Canadien. Je ne voulais pas discuter. Au fond,
j'avais à coeur d'épuiser jusqu'au bout les hasards de la destinée qui
m'avait jeté à bord du _Nautilus_.
A partir de l'île Keeling, notre marche se ralentit généralement. Elle
fut aussi plus capricieuse et nous entraîna souvent à de grandes
profondeurs. On fit plusieurs fois usage des plans inclinés que des
leviers intérieurs pouvaient placer obliquement à la ligne de
flottaison. Nous allâmes ainsi jusqu'à deux et trois kilomètres, mais
sans jamais avoir vérifié les grands fonds de cette mer indienne que
des sondes de treize mille mètres n'ont pas pu atteindre. Quant à la
température des basses couches, le thermomètre indiqua toujours
invariablement quatre degrés au-dessus de zéro. J'observai seulement
que, dans les nappes supérieures, l'eau était toujours plus froide sur
les hauts fonds qu'en pleine mer.
Le 25 janvier, l'Océan étant absolument désert, le _Nautilus_ passa la
journée à sa surface, battant les flots de sa puissante hélice et les
faisant rejaillir à une grande hauteur. Comment, dans ces conditions,
ne l'eût-on pas pris pour un cétacé gigantesque ? Je passai les trois
quarts de cette journée sur la plate-forme. Je regardais la mer. Rien à
l'horizon, si ce n'est, vers quatre heures du soir, un long steamer qui
courait dans l'ouest à contrebord. Sa mâture fut visible un instant,
mais il ne pouvait apercevoir le Nautilus, trop ras sur l'eau. Je
pensai que ce bateau à vapeur appartenait à la ligne péninsulaire et
orientale qui fait le service de l'île de Ceyland à Sydney, en touchant
à la pointe du roi George et à Melbourne.
A cinq heures du soir, avant ce rapide crépuscule qui lie le jour à la
nuit dans les zones tropicales, Conseil et moi nous fûmes émerveillés
par un curieux spectacle.
Il est un charmant animal dont la rencontre, suivant les anciens,
présageait des chances heureuses. Aristote, Athénée, Pline, Oppien,
avaient étudié ses goûts et épuisé à son égard toute la poétique des
savants de la Grèce et de l'Italie. Ils l'appelèrent _Nautilus_ et
_Pompylius_. Mais la science moderne n'a pas ratifié leur appellation,
et ce mollusque est maintenant connu sous le nom d'Argonaute.
Qui eût consulté Conseil eût appris de ce brave garçon que
l'embranchement des mollusques se divise en cinq classes ; que la
première classe, celle des céphalopodes dont les sujets sont tantôt
nus, tantôt testacés, comprend deux familles, celles des dibranchiaux
et des tétrabranchiaux, qui se distinguent par le nombre de leurs
branches : que la famille des dibranchiaux renferme trois genres,
l'argonaute, le calmar et la seiche, et que la famille des
tétrabranchiaux n'en contient qu'un seul, le nautile. Si après cette
nomenclature, un esprit rebelle eût confondu l'argonaute, qui est
_acétabulifère_, c'est-à-dire porteur de ventouses, avec le nautile,
qui est _tentaculifère_, c'est-à-dire porteur de tentacules, il aurait
été sans excuse.
Or, c'était une troupe de ces argonautes qui voyageait alors à la
surface de l'Océan. Nous pouvions en compter plusieurs centaines. Ils
appartenaient à l'espèce des argonautes tuberculés qui est spéciale aux
mers de l'Inde.
Ces gracieux mollusques se mouvaient à reculons au moyen de leur tube
locomoteur en chassant par ce tube l'eau qu'ils avaient aspirée. De
leurs huit tentacules, six, allongés et amincis, flottaient sur l'eau,
tandis que les deux autres, arrondis en palmes, se tendaient au vent
comme une voile légère. Je voyais parfaitement leur coquille
spiraliforme et ondulée que Cuvier compare justement à une élégante
chaloupe. Véritable bateau en effet. Il transporte l'animal qui l'a
sécrété, sans que l'animal y adhère.
« L'argonaute est libre de quitter sa coquille, dis-je à Conseil, mais
il ne la quitte jamais.
-- Ainsi fait le capitaine Nemo, répondit judicieusement Conseil. C'est
pourquoi il eût mieux fait d'appeler son navire l'Argonaute. »
Pendant une heure environ. Le _Nautilus_ flotta au milieu de cette
troupe de mollusques. Puis, je ne sais quel effroi les prit soudain.
Comme à un signal, toutes les voiles furent subitement amenées ; les
bras se replièrent, les corps se contractèrent. Les coquilles se
renversant changèrent leur centre de gravité, et toute la flottille
disparut sous les flots. Ce fut instantané, et jamais navires d'une
escadre ne manoeuvrèrent avec plus d'ensemble.
En ce moment, la nuit tomba subitement, et les lames, à peine soulevées
par la brise, s'allongèrent paisiblement sous les précintes du
_Nautilus_.
Le lendemain, 26 janvier, nous coupions l'Équateur sur le
quatre-vingt-deuxième méridien, et nous rentrions dans l'hémisphère
boréal.
Pendant cette journée, une formidable troupe de squales nous fit
cortège. Terribles animaux qui pullulent dans ces mers et les rendent
fort dangereuses. C'étaient des squales philipps au dos brun et au
ventre blanchâtre armés de onze rangées de dents, des squales oeillés
dont le cou est marqué d'une grande tache noire cerclée de blanc qui
ressemble à un oeil, des squales isabelle à museau arrondi et semé de
points obscurs. Souvent, ces puissants animaux se précipitaient contre
la vitre du salon avec une violence peu rassurante. Ned Land ne se
possédait plus alors. Il voulait remonter à la surface des flots et
harponner ces monstres, surtout certains squales émissoles dont la
gueule est pavée de dents disposées comme une mosaïque, et de grands
squales tigrés, longs de cinq mètres, qui le provoquaient avec une
insistance toute particulière. Mais bientôt le _Nautilus_, accroissant
sa vitesse, laissa facilement en arrière les plus rapides de ces
requins.
Le 27 janvier, à l'ouvert du vaste golfe du Bengale, nous rencontrâmes
à plusieurs reprises, spectacle sinistre ! des cadavres qui flottaient
à la surface des flots. C'étaient les morts des villes indiennes.
charriés par le Gange jusqu'à la haute mer, et que les vautours, les
seuls ensevelisseurs du pays, n'avaient pas achevé de dévorer. Mais les
squales ne manquaient pas pour les aider dans leur funèbre besogne.
Vers sept heures du soir, le _Nautilus_ à demi immergé navigua au
milieu d'une mer de lait. A perte de vue l'Océan semblait être
lactifié. Était-ce l'effet des rayons lunaires ? Non, car la lune,
ayant deux jours à peine, était encore perdue au-dessous de l'horizon
dans les rayons du soleil. Tout le ciel, quoique éclairé par le
rayonnement sidéral, semblait noir par contraste avec la blancheur des
eaux.
Conseil ne pouvait en croire ses yeux, et il m'interrogeait sur les
causes de ce singulier phénomène. Heureusement, j'étais en mesure de
lui répondre.
« C'est ce qu'on appelle une mer de lait, lui dis-je, vaste étendue de
flots blancs qui se voit fréquemment sur les côtes d'Amboine et dans
ces parages.
-- Mais, demanda Conseil, monsieur peut-il m'apprendre quelle cause
produit un pareil effet, car cette eau ne s'est pas changée en lait, je
suppose !
-- Non, mon garçon, et cette blancheur qui te surprend n'est due qu'à
la présence de myriades de bestioles infusoires, sortes de petits vers
lumineux, d'un aspect gélatineux et incolore, de l'épaisseur d'un
cheveu, et dont la longueur ne dépasse pas un cinquième de millimètre.
Quelques-unes de ces bestioles adhèrent entre elles pendant l'espace de
plusieurs lieues.
-- Plusieurs lieues ! s'écria Conseil.
-- Oui, mon garçon, et ne cherche pas à supputer le nombre de ces
infusoires ! Tu n'y parviendrais pas, car, si je ne me trompe, certains
navigateurs ont flotté sur ces mers de lait pendant plus de quarante
milles. »
Je ne sais si Conseil tint compte de ma recommandation, mais il parut
se plonger dans des réflexions profondes, cherchant sans doute à
évaluer combien quarante milles carrés contiennent de cinquièmes de
millimètres. Pour moi, je continuai d'observer le phénomène. Pendant
plusieurs heures, le _Nautilus_ trancha de son éperon ces flots
blanchâtres, et je remarquai qu'il glissait sans bruit sur cette eau
savonneuse, comme s'il eût flotté dans ces remous d'écume que les
courants et les contre-courants des baies laissaient quelquefois entre
eux.
Vers minuit, la mer reprit subitement sa teinte ordinaire, mais
derrière nous, jusqu'aux limites de l'horizon. Le ciel, réfléchissant
la blancheur des flots, sembla longtemps imprégné des vagues lueurs
d'une aurore boréale.
II
UNE NOUVELLE PROPOSITION DU CAPITAINE NEMO
Le 28 février, lorsque le _Nautilus_ revint à midi à la surface de la
mer, par 9°4' de latitude nord, il se trouvait en vue d'une terre qui
lui restait à huit milles dans l'ouest. J'observai tout d'abord une
agglomération de montagnes, hautes de deux mille pieds environ, dont
les formes se modelaient très capricieusement. Le point terminé, je
rentrai dans le salon, et lorsque le relèvement eut été reporté sur la
carte, je reconnus que nous étions en présence de l'île de Ceylan,
cette perle qui pend au lobe inférieur de la péninsule indienne.
J'allai chercher dans la bibliothèque quelque livre relatif à cette
île, l'une des plus fertiles du globe. Je trouvai précisément un volume
de Sirr H. C., esq., intitulé _Ceylan and the Cingalese_. Rentré au
salon, je notai d'abord les relèvements de Ceyland, à laquelle
l'antiquité avait prodigué tant de noms divers. Sa situation était
entre 5°55' et 9°49' de latitude nord, et entre 79°42' et 82°4' de
longitude à l'est du méridien de Greenwich ; sa longueur, deux cent
soixante-quinze milles ; sa largeur maximum, cent cinquante milles ; sa
circonférence, neuf cents milles ; sa superficie, vingt-quatre mille
quatre cent quarante-huit milles, c'est-à-dire un peu inférieure à
celle de l'Irlande.
Le capitaine Nemo et son second parurent en ce moment.
Le capitaine jeta un coup d'oeil sur la carte. Puis, se retournant vers
moi :
« L'île de Ceylan, dit-il, une terre célèbre par ses pêcheries de
perles. Vous serait-il agréable, monsieur Aronnax, de visiter l'une de
ses pêcheries ?
-- Sans aucun doute, capitaine.
-- Bien. Ce sera chose facile. Seulement, si nous voyons les pêcheries,
nous ne verrons pas les pêcheurs. L'exploitation annuelle n'est pas
encore commencée. N'importe. Je vais donner l'ordre de rallier le golfe
de Manaar, où nous arriverons dans la nuit. »
Le capitaine dit quelques mots à son second qui sortit aussitôt.
Bientôt le _Nautilus_ rentra dans son liquide élément, et le manomètre
indiqua qu'il s'y tenait à une profondeur de trente pieds.
La carte sous les yeux, je cherchai alors ce golfe de Manaar. Je le
trouvai par le neuvième parallèle, sur la côte nord-ouest de Ceylan. Il
était formé par une ligne allongée de la petite île Manaar. Pour
l'atteindre, il fallait remonter tout le rivage occidental de Ceylan.
« Monsieur le professeur, me dit alors le capitaine Nemo, on pêche des
perles dans le golfe du Bengale, dans la mer des Indes, dans les mers
de Chine et du Japon, dans les mers du sud de l'Amérique, au golfe de
Panama, au golfe de Californie ; mais c'est à Ceylan que cette pêche
obtient les plus beaux résultats. Nous arrivons un peu tôt, sans doute.
Les pêcheurs ne se rassemblent que pendant le mois de mars au golfe de
Manaar, et là, pendant trente jours, leurs trois cents bateaux se
livrent à cette lucrative exploitation des trésors de la mer. Chaque
bateau est monté par dix rameurs et par dix pêcheurs. Ceux-ci, divisés
en deux groupes, plongent alternativement et descendent à une
profondeur de douze mètres au moyen d'une lourde pierre qu'ils
saisissent entre leurs pieds et qu'une corde rattache au bateau.
-- Ainsi, dis-je, c'est toujours ce moyen primitif qui est encore en
usage ?
-- Toujours, me répondit le capitaine Nemo, bien que ces pêcheries
appartiennent au peuple le plus industrieux du globe, aux Anglais,
auxquels le traité d'Amiens les a cédées en 1802.
-- Il me semble, cependant, que le scaphandre, tel que vous l'employez,
rendrait de grands services dans une telle opération.
-- Oui, car ces pauvres pêcheurs ne peuvent demeurer longtemps sous
l'eau. L'Anglais Perceval, dans son voyage à Ceylan, parle bien d'un
Cafre qui restait cinq minutes sans remonter à la surface, mais le fait
me paraît peu croyable. Je sais que quelques plongeurs vont jusqu'à
cinquante-sept secondes, et de très habiles jusqu'à quatre-vingt-sept ;
toutefois ils sont rares, et, revenus à bord, ces malheureux rendent
par le nez et les oreilles de l'eau teintée de sang. Je crois que la
moyenne de temps que les pêcheurs peuvent supporter est de trente
secondes, pendant lesquelles ils se hâtent d'entasser dans un petit
filet toutes les huîtres perlières qu'ils arrachent ; mais,
généralement, ces pêcheurs ne vivent pas vieux ; leur vue s'affaiblit ;
des ulcérations se déclarent à leurs yeux ; des plaies se forment sur
leur corps, et souvent même ils sont frappés d'apoplexie au fond de la
mer.
-- Oui, dis-je, c'est un triste métier, et qui ne sert qu'à la
satisfaction de quelques caprices. Mais, dites-moi, capitaine, quelle
quantité d'huîtres peut pêcher un bateau dans sa Journée ?
-- Quarante à cinquante mille environ. On dit même qu'en 1814, le
gouvernement anglais ayant fait pêcher pour son propre compte, ses
plongeurs, dans vingt journées de travail, rapportèrent soixante-seize
millions d'huîtres.
-- Au moins, demandai-je, ces pêcheurs sont-ils suffisamment rétribués ?
-- A peine, monsieur le professeur. A Panama, ils ne gagnent qu'un
dollar par semaine. Le plus souvent, ils ont un sol par huître qui
renferme une perle, et combien en ramènent-ils qui n'en contiennent pas
!
-- Un sol à ces pauvres gens qui enrichissent leurs maîtres ! C'est
odieux.
-- Ainsi, monsieur le professeur, me dit le capitaine Nemo, vos
compagnons et vous, vous visiterez le banc de Manaar, et si par hasard
quelque pêcheur hâtif s'y trouve déjà, eh bien, nous le verrons opérer.
-- C'est convenu, capitaine.
-- A propos, monsieur Aronnax, vous n'avez pas peur des requins ?
-- Des requins ? » m'écriai-je.
Cette question me parut, pour le moins, très oiseuse.
« Eh bien ? reprit le capitaine Nemo.
-- Je vous avouerai, capitaine, que je ne suis pas encore très
familiarisé avec ce genre de poissons.
-- Nous y sommes habitués, nous autres, répliqua le capitaine Nemo, et
avec le temps, vous vous y ferez. D'ailleurs, nous serons armés, et,
chemin faisant, nous pourrons peut-être chasser quelque squale. C'est
une chasse intéressante. Ainsi donc, à demain, monsieur le professeur,
et de grand matin. »
Cela dit d'un ton dégagé, le capitaine Nemo quitta le salon.
On vous inviterait à chasser l'ours dans les montagnes de la Suisse,
que vous diriez : « Très bien ! demain nous irons chasser l'ours. » On
vous inviterait à chasser le lion dans les plaines de l'Atlas, ou le
tigre dans les jungles de l'Inde, que vous diriez : « Ah ! ah ! il
paraît que nous allons chasser le tigre ou le lion ! » Mais on vous
inviterait à chasser le requin dans son élément naturel, que vous
demanderiez peut-être à réfléchir avant d'accepter cette invitation.
Pour moi, je passai ma main sur mon front où perlaient quelques gouttes
de sueur froide.
« Réfléchissons, me dis-je, et prenons notre temps. Chasser des loutres
dans les forêts sous-marines, comme nous l'avons fait dans les forêts
de l'île Crespo, passe encore. Mais courir le fond des mers, quand on
est à peu près certain d'y rencontrer des squales, c'est autre chose !
Je sais bien que dans certains pays, aux îles Andamènes
particulièrement, les nègres n'hésitent pas à attaquer le requin, un
poignard dans une main et un lacet dans l'autre, mais je sais aussi que
beaucoup de ceux qui affrontent ces formidables animaux ne reviennent
pas vivants ! D'ailleurs, je ne suis pas un nègre, et quand je serais
un nègre, je crois que, dans ce cas, une légère hésitation de ma part
ne serait pas déplacée. »
Et me voilà rêvant de requins, songeant à ces vastes mâchoires armées
de multiples rangées de dents, et capables de couper un homme en deux.
Je me sentais déjà une certaine douleur autour des reins. Puis, je ne
pouvais digérer le sans-façon avec lequel le capitaine avait fait cette
déplorable invitation ! N'eût-on pas dit qu'il s'agissait d'aller
traquer sous bois quelque renard inoffensif ?
« Bon ! pensai-je, jamais Conseil ne voudra venir, et cela me
dispensera d'accompagner le capitaine. »
Quant à Ned Land, j'avoue que je ne me sentais pas aussi sûr de sa
sagesse. Un péril, si grand qu'il fût, avait toujours un attrait pour
sa nature batailleuse.
Je repris ma lecture du livre de Sirr, mais je le feuilletai
machinalement. Je voyais, entre les lignes, des mâchoires
formidablement ouvertes.
En ce moment, Conseil et le Canadien entrèrent, l'air tranquille et
même joyeux. Ils ne savaient pas ce qui les attendait.
« Ma foi, monsieur, me dit Ned Land, votre capitaine Nemo que le diable
emporte ! - vient de nous faire une très aimable proposition.
-- Ah ! dis-je, vous savez...
-- N'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, le commandant du
_Nautilus_ nous a invités à visiter demain, en compagnie de monsieur,
les magnifiques pêcheries de Ceyland. Il l'a fait en termes excellents
et s'est conduit en véritable gentleman.
-- Il ne vous a rien dit de plus ?
-- Rien, monsieur, répondit le Canadien, si ce n'est qu'il vous avait
parlé de cette petite promenade.
-- En effet, dis-je. Et il ne vous a donné aucun détail sur...
-- Aucun, monsieur le naturaliste. Vous nous accompagnerez, n'est-il
pas vrai ?
-- Moi... sans doute ! Je vois que vous y prenez goût, maître Land.
-- Oui ! c'est curieux, très curieux.
-- Dangereux peut-être ! ajoutai-je d'un ton insinuant.
-- Dangereux, répondit Ned Land, une simple excursion sur un banc
d'huîtres ! »
Décidément le capitaine Nemo avait jugé inutile d'éveiller l'idée de
requins dans l'esprit de mes compagnons. Moi, je les regardais d'un
oeil troublé, et comme s'il leur manquait déjà quelque membre.
Devais-je les prévenir ? Oui, sans doute, mais je ne savais trop
comment m'y prendre.
« Monsieur, me dit Conseil, monsieur voudra-t-il nous donner des
détails sur la pêche des perles ?
-- Sur la pêche elle-même, demandai-je, ou sur les incidents qui...
-- Sur la pêche, répondit le Canadien. Avant de s'engager sur le
terrain, il est bon de le connaître.
-- Eh bien ! asseyez-vous, mes amis, et je vais vous apprendre tout ce
que l'Anglais Sirr vient de m'apprendre à moi-même. »
Ned et Conseil prirent place sur un divan, et tout d'abord le Canadien
me dit :
« Monsieur, qu'est-ce que c'est qu'une perle ?
-- Mon brave Ned, répondis-je, pour le poète, la perle est une larme de
la mer ; pour les Orientaux, c'est une goutte de rosée solidifiée ;
pour les dames, c'est un bijou de forme oblongue, d'un éclat hyalin,
d'une matière nacrée, qu'elles portent au doigt, au cou ou à l'oreille
; pour le chimiste, c'est un mélange de phosphate et de carbonate de
chaux avec un peu de gélatine, et enfin, pour les naturalistes, c'est
une simple sécrétion maladive de l'organe qui produit la nacre chez
certains bivalves.
-- Embranchement des mollusques, dit Conseil, classe des acéphales,
ordre des testacés.
-- Précisément, savant Conseil. Or, parmi ces testacés,
l'oreille-de-mer iris, les turbots, les tridacnes, les pinnesmarines,
en un mot tous ceux qui sécrètent la nacre c'est-à-dire cette substance
bleue, bleuâtre, violette ou blanche, qui tapisse l'intérieur de leurs
valves, sont susceptibles de produire des perles.
-- Les moules aussi ? demanda le Canadien.
-- Oui ! les moules de certains cours d'eau de l'Ecosse, du pays de
Galles, de l'Irlande, de la Saxe, de la Bohème, de la France.
-- Bon ! on y fera attention, désormais, répondit le Canadien.
-- Mais, repris-je, le mollusque par excellence qui distille la perle,
c'est l'huître perlière, la _méléagrina-Margaritifera_ la précieuse
pintadine. La perle n'est qu'une concrétion nacrée qui se dispose sous
une forme globuleuse. Ou elle adhère à la coquille de l'huître, ou elle
s'incruste dans les plis de l'animal. Sur les valves, la perle est
adhérente ; sur les chairs, elle est libre. Mais elle a toujours pour
noyau un petit corps dur, soit un ovule stérile, soit un grain de
sable, autour duquel la matière nacrée se dépose en plusieurs années,
successivement et par couches minces et concentriques.
-- Trouve-t-on plusieurs perles dans une même huître ? demanda Conseil.
-- Oui, mon garçon. Il y a de certaines pintadines qui forment un
véritable écrin. On a même cité une huître, mais je me permets d'en
douter, qui ne contenait pas moins de cent cinquante requins.
-- Cent cinquante requins ! s'écria Ned Land.
-- Ai-je dit requins ? m'écriai-je vivement. Je veux dire cent
cinquante perles. Requins n'aurait aucun sens.
-- En effet, dit Conseil. Mais monsieur nous apprendra-t-il maintenant
par quels moyens on extrait ces perles ?
-- On procède de plusieurs façons, et souvent même, quand les perles
adhèrent aux valves, les pêcheurs les arrachent avec des pinces. Mais,
le plus communément, les pintadines sont étendues sur des nattes de
sparterie qui couvrent le rivage. Elles meurent ainsi à l'air libre,
et, au bout de dix jours, elles se trouvent dans un état satisfaisant
de putréfaction. On les plonge alors dans de vastes réservoirs d'eau de
mer, puis on les ouvre et on les lave. C'est à ce moment que commence
le double travail des rogueurs. D'abord, ils séparent les plaques de
nacre connues dans le commerce sous le nom de _franche argentée_, de
_bâtarde blanche_ et de _batarde noire_, qui sont livrées par caisses
de cent vingt-cinq à cent cinquante kilogrammes. Puis, ils enlèvent le
parenchyme de l'huître, ils le font bouillir, et ils le tamisent afin
d'en extraire jusqu'aux plus petites perles.
-- Le prix de ces perles varie suivant leur grosseur ? demanda Conseil.
-- Non seulement selon leur grosseur, répondis-je, mais aussi selon
leur forme, selon leur _eau_, c'est-à-dire leur couleur, et selon leur
_orient_, c'est-à-dire cet éclat chatoyant et diapré qui les rend si
charmantes a l'oeil. Les plus belles perles sont appelées perles
vierges ou paragons ; elles se forment isolément dans le tissu du
mollusque ; elles sont blanches, souvent opaques, mais quelquefois
d'une transparence opaline, et le plus communément sphériques ou
piriformes. Sphériques, elles forment les bracelets ; piriformes, des
pendeloques, et, étant les plus précieuses, elles se vendent à la
pièce. Les autres perles adhèrent à la coquille de l'huître, et, plus
irrégulières, elles se vendent au poids. Enfin, dans un ordre inférieur
se classent les petites perles, connues sous le nom de semences ; elles
se vendent à la mesure et servent plus particulièrement à exécuter des
broderies sur les ornements d'église.
-- Mais ce travail, qui consiste à séparer les perles selon leur
grosseur, doit être long et difficile, dit le Canadien.
-- Non, mon ami. Ce travail se fait au moyen de onze tamis ou cribles
percés d'un nombre variable de trous. Les perles qui restent dans les
tamis, qui comptent de vingt à quatre-vingts trous, sont de premier
ordre. Celles qui ne s'échappent pas des cribles percés de cent à huit
cents trous sont de second ordre. Enfin, les perles pour lesquelles
l'on emploie les tamis percés de neuf cents à mille trous forment la
semence.
-- C'est ingénieux, dit Conseil, et je vois que la division, le
classement des perles, s'opère mécaniquement. Et monsieur pourra-t-il
nous dire ce que rapporte l'exploitation des bancs d'huîtres perlières ?
-- A s'en tenir au livre de Sirr, répondis-je, les pêcheries de Ceylan
sont affermées annuellement pour la somme de trois millions de squales.
-- De francs ! reprit Conseil.
-- Oui, de francs ! Trois millions de francs, repris-je. Mais je crois
que ces pêcheries ne rapportent plus ce qu'elles rapportaient
autrefois. Il en est de même des pêcheries américaines, qui, sous le
règne de Charles Quint, produisaient quatre millions de francs,
présentement réduits aux deux tiers. En somme, on peut évaluer à neuf
millions de francs le rendement général de l'exploitation des perles.
-- Mais, demanda Conseil, est-ce que l'on ne cite pas quelques perles
célèbres qui ont été cotées à un très haut prix ?
-- Oui, mon garçon. On dit que César offrit à Servillia une perle
estimée cent vingt mille francs de notre monnaie.
-- J'ai même entendu raconter, dit le Canadien, qu'une certaine dame
antique buvait des perles dans son vinaigre.
-- Cléopâtre, riposta Conseil.
-- Ça devait être mauvais, ajouta Ned Land.
-- Détestable, ami Ned, répondit Conseil ; mais un petit verre de
vinaigre qui coûte quinze cents mille francs, c'est d'un joli prix.
-- Je regrette de ne pas avoir épousé cette dame, dit le Canadien en
manoeuvrant son bras d'un air peu rassurant.
-- Ned Land l'époux de Cléopâtre ! s'écria Conseil.
-- Mais j'ai dû me marier, Conseil, répondit sérieusement le Canadien,
et ce n'est pas ma faute si l'affaire n'a pas réussi. J'avais même
acheté un collier de perles à Kat Tender, ma fiancée, qui, d'ailleurs,
en a épousé un autre. Eh bien, ce collier ne m'avait pas coûté plus
d'un dollar et demi, et cependant - monsieur le professeur voudra bien
me croire les perles qui le composaient n'auraient pas passé par le
tamis de vingt trous.
-- Mon brave Ned, répondis-je en riant, c'étaient des perles
artificielles, de simples globules de verre enduits à l'intérieur
d'essence d'Orient.
-- Si peu que rien ! Ce n'est autre chose que la substance argentée de
l'écaille de l'ablette, recueillie dans l'eau et conservée dans
l'ammoniaque. Elle n'a aucune valeur.
-- C'est peut-être pour cela que Kat Tender en a épousé un autre,
répondit philosophiquement maître Land.
-- Mais, dis-je, pour en revenir aux perles de haute valeur, je ne
crois pas que jamais souverain en ait possédé une supérieure à celle du
capitaine Nemo.
-- Celle-ci, dit Conseil, en montrant le magnifique bijou enfermé sous
sa vitrine.
-- Certainement, je ne me trompe pas en lui assignant une valeur de
deux millions de...
-- Francs ! dit vivement Conseil.
-- Oui, dis-je, deux millions de francs, et, sans doute elle n'aura
coûté au capitaine que la peine de la ramasser.
-- Eh ! s'écria Ned Land, qui dit que demain, pendant notre promenade,
nous ne rencontrerons pas sa pareille !
-- Bah ! fit Conseil.
-- Et pourquoi pas ?
-- A quoi des millions nous serviraient-ils à bord du _Nautilus_ ?
-- A bord, non, dit Ned Land, mais... ailleurs.
-- Oh ! ailleurs ! fit Conseil en secouant la tête.
-- Au fait, dis-je, maître Land a raison. Et si nous rapportons jamais
en Europe ou en Amérique une perle de quelques millions, voilà du moins
qui donnera une grande authenticité, et, en même temps, un grand prix
au récit de nos aventures.
-- Je le crois, dit le Canadien.
-- Mais, dit Conseil, qui revenait toujours au côté instructif des
choses, est-ce que cette pêche des perles est dangereuse ?
-- Non, répondis-je vivement, surtout si l'on prend certaines
précautions.
-- Que risque-t-on dans ce métier ? dit Ned Land : d'avaler quelques
gorgées d'eau de mer !
-- Comme vous dites, Ned. A propos, dis-je, en essayant de prendre le
ton dégagé du capitaine Nemo, est-ce que vous avez peur des requins,
brave Ned ?
-- Moi, répondit le Canadien, un harponneur de profession ! C'est mon
métier de me moquer d'eux !
-- Il ne s'agit pas, dis-je, de les pêcher avec un émerillon, de les
hisser sur le pont d'un navire, de leur couper la queue à coups de
hache, de leur ouvrir le ventre, de leur arracher le coeur et de le
jeter à la mer !
-- Alors, il s'agit de... ?
-- Oui, précisément.
-- Dans l'eau ?
-- Dans l'eau.
-- Ma foi, avec un bon harpon ! Vous savez, monsieur, ces requins, ce
sont des bêtes assez mal façonnées. Il faut qu'elles se retournent sur
le ventre pour vous happer, et, pendant ce temps... »
Ned Land avait une manière de prononcer le mot « happer » qui donnait
froid dans le dos.
« Eh bien, et toi, Conseil, que penses-tu de ces squales ?
-- Moi, dit Conseil, je serai franc avec monsieur.
-- A la bonne heure, pensai-je.
-- Si monsieur affronte les requins, dit Conseil, je ne vois pas
pourquoi son fidèle domestique ne les affronterait pas avec lui ! »
III
UNE PERLE DE DIX MILLIONS
La nuit arriva. Je me couchai. Je dormis assez mal. Les squales
jouèrent un rôle important dans mes rêves, et je trouvai très juste et
très injuste à la fois cette étymologie qui fait venir le mot requin du
mot « requiem ».
Le lendemain, à quatre heures du matin, je fus réveillé par le stewart
que le capitaine Nemo avait spécialement mis à mon service. Je me levai
rapidement, je m'habillai et je passai dans le salon.
Le capitaine Nemo m'y attendait.
« Monsieur Aronnax, me dit-il, êtes-vous prêt à partir ?
-- Je suis prêt.
-- Veuillez me suivre.
-- Et mes compagnons, capitaine ?
-- Ils sont prévenus et nous attendent.
-- N'allons-nous pas revêtir nos scaphandres ? demandai-je.
-- Pas encore. Je n'ai pas laissé le _Nautilus_ approcher de trop près
cette côte, et nous sommes assez au large du banc de Manaar ; mais j'ai
fait parer le canot qui nous conduira au point précis de débarquement
et nous épargnera un assez long trajet. Il emporte nos appareils de
plongeurs, que nous revêtirons au moment où commencera cette
exploration sous-marine. »
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'escalier central, dont les
marches aboutissaient à la plate-forme. Ned et Conseil se trouvaient
là, enchantés de la « partie de plaisir « qui se préparait. Cinq
matelots du _Nautilus_, les avirons armés, nous attendaient dans le
canot qui avait été bossé contre le bord.
La nuit était encore obscure. Des plaques de nuages couvraient le ciel
et ne laissaient apercevoir que de rares étoiles. Je portai mes yeux du
côté de la terre, mais je ne vis qu'une ligne trouble qui fermait les
trois quarts de l'horizon du sud-ouest au nord-ouest. Le _Nautilus_,
ayant remonté pendant la nuit la côte occidentale de Ceylan, se
trouvait à l'ouest de la baie, ou plutôt de ce golfe formé par cette
terre et l'île de Manaar. Là, sous les sombres eaux, s'étendait le banc
de pintadines, inépuisable champ de perles dont la longueur dépasse
vingt milles.
Le capitaine Nemo, Conseil, Ned Land et moi, nous prîmes place à
l'arrière du canot. Le patron de l'embarcation se mit à la barre ; ses
quatre compagnons appuyèrent sur leurs avirons ; la bosse fut larguée
et nous débordâmes.
Le canot se dirigea vers le sud. Ses nageurs ne se pressaient pas.
J'observai que leurs coups d'aviron, vigoureusement engagés sous l'eau,
ne se succédaient que de dix secondes en dix secondes, suivant la
méthode généralement usitée dans les marines de guerre. Tandis que
l'embarcation courait sur son erre, les gouttelettes liquides
frappaient en crépitant le fond noir des flots comme des bavures de
plomb fondu. Une petite houle, venue du large, imprimait au canot un
léger roulis, et quelques crêtes de lames clapotaient à son avant.
Nous étions silencieux. A quoi songeait le capitaine Nemo ? Peut-être à
cette terre dont il s'approchait, et qu'il trouvait trop près de lui,
contrairement a l'opinion du Canadien, auquel elle semblait encore trop
éloignée. Quant à Conseil, il était là en simple curieux.
Vers cinq heures et demie, les premières teintes de l'horizon
accusèrent plus nettement la ligne supérieure de la côte. Assez plate
dans l'est, elle se renflait un peu vers le sud. Cinq milles la
séparaient encore, et son rivage se confondait avec les eaux brumeuses.
Entre elle et nous, la mer était déserte. Pas un bateau, pas un
plongeur. Solitude profonde sur ce lieu de rendez-vous des pêcheurs de
perles. Ainsi que le capitaine Nemo me l'avait fait observer, nous
arrivions un mois trop tôt dans ces parages.
A six heures, le jour se fit subitement, avec cette rapidité
particulière aux régions tropicales, qui ne connaissent ni l'aurore ni
le crépuscule. Les rayons solaires percèrent le rideau de nuages
amoncelés sur l'horizon oriental, et l'astre radieux s'éleva rapidement.
Je vis distinctement la terre, avec quelques arbres épars çà et là.
Le canot s'avança vers l'île de Manaar, qui s'arrondissait dans le sud.
Le capitaine Nemo s'était levé de son banc et observait la mer.
Sur un signe de lui, l'ancre fut mouillée, et la chaîne courut à peine,
car le fond n'était pas à plus d'un mètre, et il formait en cet endroit
l'un des plus hauts points du banc de pintadines. Le canot évita
aussitôt sous la poussée du jusant qui portait au large.